LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Armand d'Ap.Tois. Ses deux sonnets : Paysage d'août, les Bœufs, sont d'une grande vérité descriptive. Mais le premier roule sur un sujet usé ; et le second renferme une image confuse et risquée :
. . . a Dans les yeux rêveurs de ces bêtes superbes Sont encor peints les clairs ruisseaux, les hautes herbes, Et les pommiers en fleurs du gras pays normand. »
Joseph AcTRiN laisse voir dans ses vers A une vieille servante une émotion douce et pénétrante. Le ton facile, simple, attendri de cette composition forme un vif contraste avec les pièces d'une délicatesse toute mignarde dont elle est suivie.
Théodore de Banville a placé dans ce recueil les XXIV rondels dont nous avons déji parlé plus haut. Avec beaucoup d'abondance lyrique et descriptive, l'auteur des Stalactites, l'élève de Théophile Gautier, est un de ceux qui ont le plus contribué à compromettre et à rabaisser la poésie, en faisant d'elle un art plastique. Cependant quelques-unes de ces petites pièces offrent les marques d un épanouissement heureux et doux.
Emile Bergerat, dont le style est relativement simple et calme, a blâmé avec assez de raison et de goût, dans ses Paroles dorées, les chantres nés du désespoir et des douleurs conventionnelles.
Emile Bléuont. Sa Chanson de Marthe, d'une vive originalité de rythme, renferme de gracieuses images et d'heureuses pensées.
Robert de Bo.xnières a donné à ses Sonnets russes une grande richesse de rimes ; mais le vers manque de facilité et d'harmonie.
Paul BocHGET. Le Soir d'été est sui tout remarquable par le luxe exagéré des épithètes et la faiblesse du style. La Révolte a plus d'égalité, de force et de lyrisme.
Mélanie Bourotte. Ses accents sont convaincus, sincères; mais l'expression est souvent faible, vague, mal choisie. On sent dans quelques vers la cheville et le remplissage :
«Deux siècles, trois peut-être et même plus encore Pèsent, sans l'incliner
Le chien rêveur frissonne au contact de sa main ;
Son œil firofond et doux interroge et regarde
L'œil de son maître avec un regard presque humain.»
Jules Bp.etox montre quelque exactitude descriptive, mais n'est pas toujours heureux dans le choix des termes et des images :
« Pas un arbre à l'entour, pas un feuillage vert. Telle qu'une fournaise ardente et sans issue Où le brun moissonneur, penché, halète et sue, Dans un immense ennui la plaine au loin se perd i. »
* /-e Parnasse contemporain. Jules Breton, la Moisson,
5i0 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Chaque fleur alanguie aux lenteurs de l'attente^ Voluptueusement, vers le foyer du jour, Tourne sa tige, tend son avide calice, El boit ton charme, Aurore, et rougit de délice i. »
Henri Cazalis, Sa poésie généralement vague, étrange, exagérée, a des éclaircies lumineuses et de gracieux détails.
Léon Cladel. Les trois sonnets : Au coin du feu, Effets d'arpèges, Mon âne, sont faciles, francs et gais. Nous citerons le dernier.
Mon âne.
Il avait sur l'échiné une croix pour blason! Poussif, galeux, arqué, chauve et la dent pourrie. Squelette, on le traînait, hélas 1 à la voirie, Je l'achetai cent sous ; il loge en ma maison.
Sa langue avec amour épile ma prairie
Et son œil réfléchit les arbres, le gazon,
La broussaille et les feux sanglants de l'horizon ,
Sa croupe maintenant n'est plus endolorie.
A mon approche, il a des rires d'ouragans. Il chante, il danse, il dit des mots extravagans Et me tend ses naseaux imprégnés de lavande.
Mon âne, sois tranquille, erre et dors, mange et bois, Et vis joyeux parmi mes prés, parmi mes bois; ydi, je te comblerai d'honneurs et de provende !
Louise CoLET. Ses descriptions arabes ont de la chaleur et de la vivacité.
François Coppée est, nous l'avons dit, de tous les Parnassiens le poète le plus goûté, le plus populaire. Sa langue est simple, claire, aimable. L' Amazone, Sur la plage. Au musée du Louvre, Souve7iirs du Danemark, Bans un train de banlieue. Prise de voile, sont écrits sur le même style, nés du môme caprice d'imagination. Obéissant toujours à une inspiration spontanée, suivant au hasard ses rêveries fantaisistes, puis les recueillant avec amour, le poète a souvent fait naître une scène, un tableau gracieux du détail le plus humble, de la circonstance la plus ordinaire. Un spectacle fugitif l'intéresse ; son esprit aussitôt le complète, étend son horizon, ébauche un songe, un récit, une his-
1 Le Pam:is:e contemporain, Jules Breton, Aurore.
LE PARNASSE COPsTEMPORAIN. 5il
toire, et d'une idée passagère fait graduellement une réalité. H se laisse aller doucement à ce mirage de la pensée, se berce heureux dans ses illusions, les suit jusqu'au but désiré et les abandonne enfin comme un rêve évanoui. Nous appuierons par un exemple cette appréciation.
Dans un train de banlieue.
Le train stoppa, c'était la station de Sèvres.
Assis dans mon wagon, la cigarette aux lèvres,
En jetant un regard dehors, je remarquai,
Près de la porte en bois ouverte sur le quai,
Un groupe de trois sceirs vraiment presque pareilles :
Mômes cheveux au vent derrière les oreilles,
Mêmes chapeaux à fleurs, mêmes robes d'été,
Même air de bonne humeur et de naïveté.
Les yeux brillants de joie, elles riaient entre elles
Et faisaient de très loin signe avec leurs ombrelles
A leur père, un brave homme aux gros favoris gris,
Qui rapportait un tas de paquets de Paris
Et descendait du train, tout couvert de poussière.
Il donna son ticket au vieux garde-barrière,
Et se laissa par ses fillettes embiasser.
Après avoir eu soin de le débarrasser.
Toutes trois à la fois lui firent des demandes ;
Et lui, donnant déjà le bras aux deux plus grandes,
Semblait se dire, heureux : C'est à moi tout cela !
Sur un coup de sifflet, notre train s'ébranla.
Et, rêveur, je songeais, en poursuivant ma route :
— Bonne et simple famille ! Ils habitent sans doute
Un des chalets qu'on voit sur ce coteau boisé.
Le père est, à coup sûr, un commerçant aisé.
Ils demeurent ici la moitié de l'année
Et pensent qu'il est temps de pourvoir leur aînée.
Ce serait le bonheur, pourtant, si l'on voulait.
Le dimanche, en été, l'on irait au chalet
Par le chemin de fer, en fumant un cigare ;
Tout le monde viendrait vous attendre à la gare.
On serait accueilli par leurs rires amis
Et pour le déjeuner le couvert serait mis
Dans lïntime jardin, sur la fraîche pelouse.
Pour mettre un vieux chapeau de paille et quelque blouse
On passerait d'abord dans le petit salon;
Puis, tandis que la bonne apporte le melon
Et que le père prend le panier à bouteilles,
On courrait, du côté du fruitier et des treilles,
Emportant à deux mains des assiettes à fleurs,
Avec sa fiancée et les petites sœurs
Qui vous lancent parfois une phrase maligne,
Cueillir de beaux fruits mûrs et des feuilles de vigne...
Et ce serait facile à faire, tout cela !
Peut-être eùl-il sufli de quitter le train là?
— Mais non. En concevant cette bourgeoise idylle,
J'en ai pris le meilleur, le reste est inutile.
Aurais-je dû descendre à celte station?
Non. Le désir vaut mieux que la possession,
Et je suis aujourd'hui bien fou, quand je regrette
Ce rêve qui s'éteint avec ma cigarette.
Camille Delteil, dans une description assez fraîche, a fait un abus déplorable d'épilhèles :
a Le martinet luisant de son aile effilée Fend rapide et criard l'inaltérable azur. »
Léon DiERx apporte quelque vigueur en ses peintures, mais n'est pas exempt de mauvais goût et d'exagération.
Ernest d'HERviLLY, esprit fin et délicat, cisèle de jolis vers, parfois entachés de mignardise, mais le plus souvent expressifs et spirituels. Sa poésie reste ordinairement claire et facile.
Alcide DusoLiERa décrit en vers assez ordinaires, mais d'une allure agréable, ses goûts, ses habitudes champêtres. Son invitation à la chasse, Phanor, est d'une heui^euse gaieté.
Nous passerons divers poètes dont nous avons ailleurs parlé suffisamment.
Gabriel Marc. Son récit, Un Martyr au seizième siècle, renferme quelques passages émouvants, entre autres la description du supplice. Le style n'est pas assez soutenu.
CatuUe Mendès. L'auteur des Folies amoureuses et de VOdelette guerrière a voulu, par un caprice étrange d'imagination, atteindre, flans le Soleil de minuit, à la dernière limite du réalisme. La construction rude, heurtée des vers est conforme au ton barbare et sauvage du récit :
« Du sol mélancolique au dôme iaeiturne
S'étage le profond crépuscule nocturne
Où se meuvent des corps faits de n°ige et de nuit :
Grand faucon, tourmentant l'air opaque, sans bruit;