‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 89 sur 110 · LE PARNASSE CONTEMPORAIN. S · texte numérisé non relu

LE PARNASSE CONTEMPORAIN. S

Renne qui sur le cap broute une maigre touffe ; Pétrel pêcheur, dans l'ombre où son râle s'étouffe, Hérissant par fuisceuux son court plumage brun Visquevx de la rosée umère de l'embrun ; Loup hurleur, aux reins forts, fauve louve, qui rôde Vers un terrier trahi par une brume chaude, Pendant qu'au loin s'allonge et plane en soulevant Les plis du soir, le ge^te étrangement vivant D'un 7wir tronc d'arbre hors d'une rocheuse fente, Ou d'un mort que sa fosse ouverte re'enfante ! Mais des formes bientôt se dissout le semblant, Obscur, dans le brouillard, pâle, dans le sol blanc ; Et, soit que pèse l'air sur la plaine dormante, Soit que, rude et rompant les sapins, la tourmente

Roule aux gouffres, avec l'avalanche, les ours,

La terre que poussa le vent des premiers jours

Déploîra le désert de ses blancheurs funèbres

Sous la lividité stagnante des ténèbres.

Snorro On compte mal les ans dans le Nord sans saisons, Et le sang n'est pas vieux qui dans mon cœur fermente !

Snorra Tu t'abuses, vieillard glacé, dans la boisson.

Aucun sujet ne saurait excuser de pareils vers.

Marc MojiNiiiR. Sa poésie est légèrement paradoxale, mais l'idée est soutenue, le trait fin, inattendu. Les Bmx épis renferment une comparaison très ingénieuse.

Amédée Pigeon auquel il faut, pour écrire :

« Le silence effrayant

De la nuit, ou le bois impénétrable ayant L'ampleur et la fraîcheur d'un temple sous ses arb?es ; Les pins, serrés et droits comme des fûts de marbres, La mousse, les tapis d'herbe fine, les eaux Dormantes, la verdure épaisse et sans oiseaux... » ;

Amédée Pigeon écrit d'une façon très inégale. Les répétitions, les recherches malheureuses de la simplicité, les expressions banales abondent dans ses vers. Les images, les oppositions de mots et de couleurs sont quelquefois de très mauvais goût.

« Tandis que dans un ciel d'opale Le soleil rouge disparaît, Souvent je penche mon front pâ'e Vers le sol noir de la forêt.

Et les yeux fixés sur la mousse, Sjjectacle charmant et profond.

Je regarde l'herbe qui pousse, Ainsi qu'un ubime sans fond. »

POÎLTES DU XI.v"^ SIÈCLE. IL 33

Signalons toutefois le Soir d'été, dont le ton est simple et soutenu.

Frédéric Plessis. Ses inspirations sont généralement faibles, ses sujets frivoles ; son style est vague, sans élévation et sans force. On s'intéresse peu aux vers qu'il a composes sur les petits cheveux d'une femme aimée, petits cheveux « qu'au flexible persil un Grec eût comparés »,

n Cheveux dont les parfums sont perdus pour la terre. »

Nous en dirons autant de la description du chapeau printanier dont la paille se gonfle « en molle bosselure ». Les autres pièces, à l'exception peutôtre des terza rima intitulées la Femme pure, sont remplies de détails prosaïques et vulgaires.

Claudius Popei.in nous paraît manquer complètement du sens de l'harmonie. C'est ainsi qu'en voulant ajouter plus de force à sa pensée par des répétitions à outrance, il n'a obtenu, dans Flos ultimus, qu'un effet exagéré, fatigant. Ce poète se sert trop souvent aussi d'expressions vulgaires, insignifiantes.

Saint-Cyr de Rayssac (1837-1874), auquel l'éditeur du Parnasse contemporain a donné place parmi les auteurs vivants, ne publia rien de son œuvre ^ La pièce insérée dans ce recueil, A Alfred de Musset, est écrite en vers nobles, énergiques et convaincus : quelques strophes sont magnifiques.

Armand Renaud montre des sentiments élevés dans sa description d'un hôpital et des souffrances d'une jeune malade ; mais l'expression est inégale et parfois naïve.

Louis-Xaxier de Ricard. Son Apologie du sire Pugnaire de Faucancourt renferme, à part quelques effets trop recherchés d'énergie, des passages d'une vigueur véritable.

H. RicHARDOT ne se garde pas assez de l'exagération, mais exprime avec facilité des pensées originales.

Gustave Ringal. Il suffira, pour connaître et apprécier le goût de ce poète, de lire le sonnet suivant :

Mon cœur est à vos pieds, Géphise, Baissez-vous et le ramassez; Cent trésors y sont entassés :

C'est comme une boîte à surprise.

Il n'est point de ceux qu'on méprise; Les sentiments les mieux portés, Les délicatesses de mise, Tout s'y trouve à foison, comptez.

Vous semblez douter de mon dire,

' Le Pat'uasse contemporain^ 1876. Alphonse Lemerre, note de l'éditeur.

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Mais de l'œillade et du sourire Vous avez beau vous escrimer;

Comme tous les porteurs de lyre J'ai l'âme tendre d'un Tityre, Et veux vivre pour vous aimer.

Maurice Rollinat étale une égale préciosité, avec un peu plus de talent poétique.

Louisa SiEFERT. Sa poésie douce, harmonieuse, est rendue monotone par une pensée constante de souifrance et de mort. Cette mélancolie est sincère, mais semble plutôt le résultat de troubles inconscients du cœur que le fruit d'une douleur sérieuse et profonde.

Armand SiLVESTRE que Théodore de Banville appelle « le poète exquis des Rimes neuves et vieilles et des Renaissances » *, et qu'un autre écrivain nomme « le type le plus complet de la préciosité vide de sens » *, Armand Silvestre est le rimeur étrange par excellence II représente à lui seul tous les défauts de son école, la splendeur aveuglante et factice des images, l'indécision, l'obscurité du style, l'abus des épithètes, le dédain prétentieux du sentiment et l'amour exclusif de la forme pure. Ce ne sont en ses vers que ruissellements d'astres d'or, valses folles de constellations, embrasements de cœur et d'étoiles ; mais la véritable lumière est absente de cette poésie vague et redondante.

Sdlly-Prudhomme, dont le talent appartient si peu à l'école parnassienne, a inséré dans ce recueil une œuvre saisissante, le Zénith ; nous en avons longuement parlé dans un étude spéciale.

André Theuriet montre, dans les Étoiles, le calme, la sérénité, la force qui caractérisent sa poésie.

Antony Valabrègue. Les inspirations de ce poète sont ordinairement simples, douces et vraies. Signalons A travers champs. La pensée n'en est pas très originale ; mais les vers ont l'allure aimable et familière qui convient au sujet. Le Soleil couchant est moins heureusement présenté. Le dernier trait de cette description est fort exagéré.

Léon Valade. Ses impressions, entachées de mignardise, sont le plus souvent vagues et de peu d'intérêt. Les Rues de Venise renferment quelques bons vers disséminés.

Gabriel Vicaire. D'une gaieté franche et communicative, ce poète a répandu dans ses descriptions champêtres une rondeur, une simplicité joyeuse, un accent de bonne et gaillarde paysannerie qui repose l'esprit et dilate le cœur. Nous citerons de Gabriel Vicaire une page sans prétention, agréablement présentée et pleine de piquants détails-

* Théodore de Banville, préface des Idylles prussiennes. 2 Voir la Bibliothèque universelle. Revue suisse. Juin 1874,

Bonheur bressan.

J'ai fait plus d'une fois le rêve de Jean-Jacques :

Avoir, près d'un pocher qui fleurirait à Pâques,

Un bout (le maison blanche au fond d'un chemin creux.

C'est tout ce qu'il me faut, je crois, pour être heureux.

Ce serait tout là-bas, proche la Samiane,

En un recoin fleuri de la terre bressane,

Où de mon lit, du moins, je verrais quelquefois

Le matin se lever, rose, au-dessus des bois.

Là mes jours s'en iraient à la bonne franquette.

Peu de soucis au cœur, pas de sotte étiquette.

Mais un enchantement toujours jeune et nouveau.

Vêtu du sarreau bleu, coiffé du grand chapeau.

Parmi les paysans, je vivrais comme un sage,

Attrapant chaque jour une rime au passage.

Et que d'humbles plaisirs, antiques mais permis,

Dont je ne parle pas! Avec de bons amis,

Tous au même soleil, comme on serait à l'aise !

Le soir, sous la tonnelle on porterait sa chaise;

Bientôt le petit vin de Bresse interviendrait.

Bavard comme toujours et toujours guilleret ;

Puis à la nuit, chacun rêvant de sa chacune,

On fumerait sa pipe, en regardant la lune.

Ainsi je vieillirais et j'attendrais mon tour,

A ne jamais rien faire occupé tout le jour.

Je n'en demanderais, ma foi, pas davantage ;

Mais s'il venait, rêveuse, un soir à l'ermitage

Quelque fillette blonde avec de jolis yeux,

Pour la bien recevoir on ferait de son mieux.

Le recueil est terminé par une poésie originale de Jean Aicard, les Glaneuses de la Camargue, que nous avons analysée dans l'article réservé à cet auteur.

Le Parnasse contemporain renferme quelques pages élevées et des pièces animées d'un grand souffle lyrique. Mais le style de ce recueil est généralement fade ou exagéré. Le mouvement, c'est-à-dire l'àmc de la poésie, ne s'y fait presque jamais sentir. L'iiomme est perdu de Tue dans le spectacle de la nature, la sensation est sacrifiée, à l'image. Sans force, sans énergie créatrice, certains poètes se livrent au genre le plus facile à imiter, la description, et donnent à des sujets

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usés et rebattus des variantes interminables. D'autres, afin de rompre cette monotonie, se mettent à la recherche des impressions inconnues, étranges, des rêves inouïs, des extases impossibles. Il n'est plus alors de limites à Tinspiration ; on fait sans crainte danser les constellations au chant du rossignol, on fournit aux femmes des ceintures d'étoiles; on s'abandonne librement à toutes les extravagances d'une imagination désordonnée ; car le seul but à atteindre est l'originalité.

S'il est vrai que la description banale, le slyle faux et brillante, le précieux de la galanterie mesquine ne prouvent autre chose que le vide de la pensée, du cœur et de l'esprit, la poésie des Parnassiens est le plus souvent une poésie factice.

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