‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 90 sur 110 · LA POÉSIE SATIRIQUE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE SATIRIQUE

La satire, presque délaissée à la fin du dix-huitième siècle, avait retrouvé quelque faveur sous le Directoire, où divers écrivains, entre autres Joseph Despazes, raillèrent avec force les ridicules de la nouvelle régence.

Elle brilla peu sous l'Empire. Toute voix mâle, énergique eût paru discordante à cette époque de poésie officielle, de chants triomphaux, d'épithalames militaires et d'odes baptismales. Restreint à l'épigramme, ce genre servit uniquement aux querelles littéraires, plaisants duels d'amour-propre où Lebrun et Baour-Lormian se signalèrent par leur esprit et leur malice. Sous la Restauration, ces colères mesquines furent dédaignées. Méry, Barthélémy donnèrent l'exemple d'inspirations plus larges en s'attaquant au gouvernement ; et la satire, en ces années d'ardentes polémiques, se répandit sous toutes les formes dans la France entière : fine et serrée dans les pamphlets de Paul-Louis Courier, audacieuse et libertine dans les chansons de Béranger, frondeuse, aventurière dans les feuilles politiques, dans la Minerve entre autres, que Lamartine appelle la Satire Ménippée de la Restauration. En ISiO, éclatèrent les ïambes d'Auguste Barbier, œuvre énergique, furibonde, écrite, publiée, acclamée dans une heure d'enthousiasme et de surexcitation indicibles.

Aujourd'hui, la satire est fort négligée. Les attaques rimées contre le pouvoir sont remplacées par les polémiques de la presse. Les journaux sont devenus les organes des querelles particulières. Les esprits les plus distingués en sont venus à considérer les indignations satiriques, les courroux juvénalesques comme étant souverainement inutiles dans un siècle où les plus grandes colères sont sans influence, où la plaisanterie seule a force de loi. Quelques écrivains de mérite ont voulu relever ce genre dédaigné. Victor de Laprade, Auguste Pommier, Edouard Pailleron ont écrit des vers âpres et mordants. Louis Veuillot, s'en prenant particulièrement à ceux qui ont « le tort d'attaquer la justice, de diffamer la vérité, de blasphémer la divinité )> \ nous a rendu, dans quelques pièces trop peu connues, la satire d'Horace et de Boileau.

* Préface des Satires, p. xrv.

VIENNET (Jeân-Louis-Guillaume)

Destiné d'abord à l'état ecciésiastique, Viennet allait entrer dans un séminaire, quand éclata la Révolution. Forcé de choisir une autre voie, il embrassa la carrière des armes, et débuta comme sous-lieutenant. Mais bientôt, fait prisonnier par les Anglais, il dut attendre sur les pontons que les victoires de Bonaparte le délivrassent d'une dure captivité. Kentré dans sa patrie, il se tourna vers le parti démocratique, et vota contre le consulat à vie, puis contre l'Empire, ce qui brisa son avancement. 11 manifesta son mécontentement avec beaucoup de vivacité. On le menaça de prison et d'exil. De tels avertissements le firent réfléchir, lui rendirent le calme et changèrent ses opinions. Cette métamorphose rapide lui valut le grade de capitaine. Déjà, sur les pontons, Viennet avait pu se convaincre lui-môme qu'il possédait une extrême facilité de versification; il trouva le moment propice pour i'utiliser, et chanta la gloire de Bonaparte. Boileau disait :

a Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire. » Viennet s'écrie :

« Te suive qui pourra. César, je perds haleine ! Je sais que de nos vers ton nom n'a pas besoin, Que sans nous ta mémoire ira bien assez loin; Qu'une vie aussi pleine, un règne aussi prospère, Feraient !e désespoir et l'écueil d'un Hon.ère ; Mais, quand la Renommée, enflant toutes ses voix, Remplit le monde entier du bruit de tes exploits, Au milieu des transports que ta gloire fait naître, De mes sens étonnés je ne suis plus le maître ! Le passé n'a plus rien que je puisse admirer, El nul autre que toi ne sait plus m'inspirer. »

Viennet resta capitaine. A la chute de l'Empire, il célébra les Bourbons. Ceux-ci, plus généreux, relevèrent au grade d'aide de camp de M. Monlélégier, lui-même au service du duc de Berry. Aux Cent- Jours, il embrassa la cause de Napoléon. Mais en 1815, quand il voulut revenir auprès de M. Monlélégier, celui-ci garda rancune de ces volte-face et le priva de sa protection.

S20 LES rOÉTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

Viennet demanda des accents à sa Muse pour apaiser le roi

« C'est notre père, allons lui rendre hommage. L'auguste voix (lui sort de ce palais N'annonce plus la guerre et le carnage : C'est un signal de bonheur et de paix.

Quelle illustre race A tant de bonté Unit plus de grâce Et de majesté?

Deux fois son absence Causa nos malheurs.

Deux fois sa présence A séché nos pleurs. »

Louis XVIII n'entendit pas. Contraint de tourner ses efforts d'un autre côté, Viennet se fit journaliste et se lunra dans lopposilion. Dès lors ses œuvres, en prose ou en vers, s'attaquent indistinctement à tou s les actes du gouvernement. Le poète, dans ses satires et dans ses épîtres, écloses à cette époque, garde un ton de colère et de rancune qui ne révèle que les blessures de son amour-propre. Le pouvoir, l'armée, les jésuites, les capucins, il accable tout de son mécontentement. Cependant les Bourbons avaient oublié son vers fameux :

« Te suive cjui pourra, César, d

et l'avaient réintégré dans le corps royal de l'état-major avec le grade de chef d'escadron. Viennet répondit à cet acte de clémence par VÉpitre aux chiffonniers. Il fut immédiatement rayé des contrôles. Sa vengeance éclata bientôt dans r£'p/^ce aux Grecs. Dès lors le poète n'hésita plus. Il entra dans la ligue des mécontents du Palais-Royal et sa satire tomba sans relâche sur le gouvernement du roi. Viennet parle ainsi de ses poésies publiées de 1815 à 1852 :

« Il y a dans mon recueil trente- six épîtres que tous les partis peuvent lire sans agacements de nerfs et sans grincements de dents : celles que j'ai rimées sous le premier Empire, où l'on n'était pas trop libre de dire sa façon de penser, et celles qui datent du second; mais entre 1815 et 1852, le monde a}ant été livré aux disputes, je m'en suis mêlé comme les autres, et les quatorz>i épîtres que m'ont inspirées ces bruyantes controverses n'étaient pas de nature à plaire à tous mes lecteurs. Que personne surtout ne lise VEpitre à tout le monde, à moins qu'on n'ait pas encore atteint sa \ingt-cinquieme année. Mes reproches ne sauraient atteindre les hommes qui n'étaient pas nés quand nous poussions le char de l'État vers le fossé de 18-30, ou qui étaient au collège quand nous le versions dans le gouffre de -48. »

Dans ses satires ce poète personnel et vindicatif accuse tous les hommes d'ambition, d'égoïsme et d'envie. Lui seul est honnête et juste :

« Qu'on ne m'accuse point de brigues, de cabales. De ces chutes de rois à mon pays fatales;

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