VIENNET
Non, je n'ai rien détruit et n'ai rien exploité ; Mon nom dans un complot ne fut jamais compté. On chercherait en vain dans ma longue existence Un acte que n'ait point dicté ma conscience, Et dans les trois métiers que m'imposa le sort J'ai connu les regrets, mais jamais le remord *. »
Cette feinte douceur est bien démentie par les accents de ÏÉpitre à tout le monde, où dès le début tous les partis sont flagellés.
L'Épître Alix louangeurs du temps passé, d'un mouvement naturel et chaleureux, laisse voir moins d'aigreur et plus d'esprit.
Aux louangeurs du temps passé.
Vous tairez-vous un jour, insipides censeurs
Qui, des siècles passés éternels louangeurs,
Sur mon siècle et le vôtre exercez la satire?
Ne serez-vous jamais ennuyés de médire?
Les hommes, dites-vous, s'en vont de mal en pis;
Nos honnêtes aïeux valaient mieux que leurs fils;
Nos enfants à leur tour vaudront mieux que leurs pères ;
Ce monde est un foyer de vices, de misères,
Un séjour de pervers, un théâtre d'horreurs ;
On ne saurait y vivre et supporter nos mœurs.
Qui diable vous y force ! et quelle tyrannie
Vous retient dans ce monde où tout vous contrarie?
Allez-vous-en dans l'autre et laissez-nous en paix 1
Voilà bien six mille ans que les hommes sont faits;
Et depuis quatre mille on ne cesse d'écrire
Que l'homme dégénère et que le monde empire.
Allons, demeurez-nous et souffrez nos usages. Convenez que mon siècle a quelques avantages; Et n'allez pas surtout, en critiquant nos vers, Crier au philosophe, à l'impie, au pervers. Je suis un bon humain qui chéris mes semblables, Je les voudrais plus gais, plus calmes, plus traitables. J.Iais en attendant mieux, je les prends comme ils sont ; Par tout ce qu'ils ont fait, j'excuse ce qu'ils font ; Et, malgré leurs défauts, leurs débats politiques, Leurs poèmes en prose et leurs vers romantiques,
* Épitres et satires.
Les pamphlets, les censeurs et les gens comme vous, Mon siècle et mon pays sont les meilleurs de tous *. »
Ce trait contre les romantiques rappelle la partie la plus importante de l'existence littéraire deViennet. Ardent champion des classiques, il lutta toujours avec courage, sinon avec bonheur, pour le maintien des « bons principes ». Il a raconté dans ces termes l'apparition de la nouvelle école et les vigoureux efforts qu'il tenta pour en arrêter les progrès :
a Une foule de jeunes gens qui ne manquaient ni de talent ni de génie, et qui tenaient à vivre largement, reconnurent que les sentiers battus n'aboutissaient qu'à l'hôpital, et se jetèrent à corps perdu dans la nouveauté, où ils étaient sûrs d'être suivis par la foule. — Ce que nos aïeux nommaient Poésies fugitives, on l'appela Méditations. Ce qu'ils appelaient dithyrambes, on le nomma Messéniennes. On inventait des titres bizarres comme Orientâtes, Feuilles d'automne, ïambes, Étincelles, Larmes du poète, et autres qui attiraient l'attention et le chaland. Ce n'était pas un crime, d'autant mieux que sous ces titres nouveaux se rencontraient des choses antiques et bien sonnantes... Je laissai faire les novateurs et me contentai d'abord de ne pas les suivre. Mais voilà qu'ils en vinrent à renverser les bustes des grands hommes ; à publier qu'avant eux on n'avait rien fait de bon, que les poètes, les comédiens et le public des dixseptième et dix-huitième siècles n'avaient pas le sens commun, que tout cela devait être bafoué, détruit pour faire place à des gloires plus vraies, plus solides
Qu'avais-je besoin de les attaquer au milieu de leur triomphe? Hélas! je croyais qu'ils étaient dans le faux, que le succès n'était pas de bon aloi, et ma véracité ne put se dispenser de le leur dire en vers et en prose, de se lancer enfin dans la guerre des classiques et des romantiques, et j'attirai sur moi
toutes les colères, toutes les injures de la nouvelle école On avait dit au
public que j'étais un âne, mais un âne vrai, à quatre pattes, à longues oreilles, et il avait fini par le croire »
Les pièces satiriques de Viennet, en diverses parties spirituelles et faciles, laissent généralement voir des défauts très saillants : l'insuffisance de la rime, l'abondance des chevilles, l'enflure des périodes, l'abandon du mot simple pour la périphrase alambiquée.Trop confiant en sa faciUté, ou par défaut de modestie, — car il croyait couler toutes ses phrases « en bronze», — il négligeait le soin si nécessaire de la révision et des retouches.
Quelques passages d'une inspiration heureuse et soutenue permettent de regarder Viennet comme un assez bon poète de second ordre.
* Épitre à mes quatre-vingts ûtis.
DUPAT Y (EMilANUEL) — 1"5-185I —
Emmanuel Dupaty, journaliste et membre de la Société des £H/anfs d'Apollon, s'occupait d'un petit ouvrage intitulé la Rhétorique des demoiselles. « Tout à coup arrive la nouvelle de la mort du maréchal Brune, on parle d'assassinats, d'affreux soulèvements, de tous les crimes chers à la populace. M. Dupaty, au milieu de son travail, sent sa plume trembler dans sa main, l'indignation lui dicte quelques vers qu'il jette au hasard sur le papier. Le lendemain il continue, et sa verve s'animant ainsi, croyant écrire une page, il fait une satire *. »
Le poète dit tout d'abord quel est son but :
« Vils délateurs, c'est vous que je vais attaquer. »
Cette satire, les Délateurs ou trois années du xix"* siècle (181 fi), il a résolu de l'écrire pour venger les innocents des calomnies, des surveillances, des exils, des tyrans subalternes, des geôliers et des bourreaux. 11 veut y présenter le tableau des événements, des maux et des ridicules de toute espèce qui signalèrent l'époque de l'occupation. Il s'écrie :
« n faut céder enfin à ma juste colère ; Le crime s'enhardit alors qu'on le tolère; Trop longtemps de la France il troubla le repos, Je déclare la guerre aux méchants comme aux sots : Un cœur noble avec eux jamais ne sympathise. Ainsi que les forfaits je combats la sottise ; Soit que, guidant un peuple aveugle en sa fureur, Elle sème en nos murs l'épouvante et Fhorreur; Soit qu elle ose, du ciel étouffant la lumière, Invoquer du vieux temps l'obscurité première. Et prétende, à l'erreur nous livrant de nouveau, Rabaisser tout mortel à son propre niveau. »
Pro honore et patiid, tel est le double amour dont le poète veut s'inspirer. Fermement résolu de rester fidèle à la vérité « même en la revêtant d'une forme poétique », il examinera dans leurs motifs et dans leurs résultats les délations faites en province, parm.i la garde nationale, à Rome; il les flétrira, mais sans désigner personne, sans
1 Alfred de Musset, Discours de réception à l'Académie française.
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er. ii.c'.ro rn ins'ant co principe de Martial et le sien : parcere pcrsonis, dicere de vUils.
Les Délateurs ont l'énergie et la facilité d'une œuvre écrite sous une impression violente. Le passage le plus vigoureux est le tableau des exécutions hâtives qui furent faites en France au commencement de la Restauration.
Le poème se termine par ce vœu patriotique adressé à la France :
« Vois longtemps la sagesse assise sur le trône; Lave le sang versé sur les rives du Rliône ; Et dans le inonde entier répandant la clarté, Où tu portais le fer, porte la liberté. »
Bien que le vers soit quelquefois guindé et le ton déclamatoire, on peut regarder la satire de Dupaty comme la meilleure de ses compositions, pour la force du style et l'élévation des sentiments.
Les noms de Barthélémy et de Méry sont intimement liés par le souvenir de l'active collaboration des deux poètes et par l'homogénéité de leur talent satirique.
Tous deux naquirent en Provence. Tous deux, élevés par des prêtres, débutèrent séparément par une satire contre les prêtres.
Barthélémy vint de bonne heure à Paris, puis retourna dans son pays natal. Il y rencontra Méry, son ami d'enfance, devenu rédacteur d'un journal local : le Phocéen. Une liaison plus intime amena bientôt les jeunes gens à former les mêmes projets, à partager les mômes espérances. Mais ce ne furent d'abord que de longs et pénibles tâtonnements, a Les premiers essais de Barthélémy et de Méry, dit un de leurs biographes, vinrent mourir dans l'oreille de quelques amis ou dans les colonnes de feuilles départementales ; encore ces velléités d'inspiration étaient-elles rares et clair-semées dans leur vie oisive. Dix années s'écoulèrent ainsi pour nos deux poètes, pendant lesquelles, inactifs en apparence, ils recueillirent cet acquis prodigieux d'étude et de lecture qui s^est polytypé dans leurs cerveaux. Parfois, résistant à leur vocation, ils cherchaient une carrière sans pouvoir ployer leur indépendance à aucune ; d'autres fois, fatigués de leur isolement au milieu du tourbillon commercial, harcelés par un parentage grondeur, pressés par des amis qui avaient foi en leur génie, ils rêvaient Paris, avec ses gloires chatoyantes, ses pompes théâtrales, ses réputations dorées et ses trompettes périodiques. La lutte fut vive et longue entre les habitudes et les devoirs, entre l'amour du sol et le désir de se produire. Ils se décidèrent enfin : sans s'être donné le mot, ils se rencontrèrent dans la capitale, riches à la façon de Bias, ayant tout dans leur tête *. )'
Paris devait leur offrir des débuts plus faciles. Royaliste à cette époque, Barthélémy célébra le Sacre de Charles X avec un enthousiasme que les bienfaits de la cour récompensèrent. Méry écrivait au Nain jaune.
Les deux poètes se tendirent la main, se promirent de vivre et de travailler ensemble, et publièrent bientôt trois énergiques satires intitulées les Sidi'ennes. Barthélémy, mal satisfait de la générosité royale, avait mis dans ces pièces toute l'exaltation de sa colère et Méry toute la fougue de ses sentiments libéraux. Les Sidiennes se répandirent rapidement. Animés par un premier succ>s, ils firent paraître coup sur
' Reybaud, Kotiy; sur In"! œuvra de Bartliélemy et Méry.
coup les Jésuites, Rome à Parts, les Deux Ultramontains, satires injustes et violentes à l'adresse du clergé. Puis, laissant cette polémique, ils s'attaquèrent franchement au pouvoir. Quatre années avant les barricades de Juillet éclata la Villeliade. Activement servi par les passions politiques, exalté par quelques écrivains chaleureux, ce pamphlet fut aussitôt regardé comme le chef-d'œuvre de l'opposition, le chef-d'œuvre de la poésie et du libéralisme, ia Villeliade eul un immense succès d'actualité. Barthélémy et Méry eurent dès lors leur place marquée. « Ils prirent rang à l'avant-garde militante; l'œil ouvert sur les événements, ils les saisirent un à un pour s'en faire une arme contre l'ennemi *. » Vint la révolution de 1830. Ils publièrent l'Insurrection, éloge pompeux de la branche cadette. Celle-ci se montra peu reconnaissante. Barthélémy fit aussitôt éclater la première Némésis, prétentieusement intitulée Joîovîa? en vers d'un seid homme. Méry, alors absent, accourut, recommença son œuvre de collaboration, et toutes les semaines, parurent ces violentes iVé/nésis doublement remarquables par leur énergie poétique et leur phénomène de périodicité. Les ministres de Louis-Philippe arrêtèrent l'étrange publication par la loi de cautionnement. Bartliélemy et Méry retournèrent à Marseille, et composèrent la Bacriade, satire fine et mordante contre un négociant de la ville. Les auteurs en expliquent ainsi l'objet :
« Nathan Bacry, l'Hélène de la guerre d'Alger, est le héros. Nous avons cru pouvoir mettre en scène, sans blesser les convenances, un homme qui, par ses démêlés éternels avec Hussein, dej' d'Alger, s'est tiré tout à coup de la classe respectable et prosaïque des simples particuliers. Notre sujet n'était qu'un cadre de folle fantaisie, dans lequel deux poètes avaient placé des tableaux
de genre, sans trop se soucier des règles de l'art Il nous semble que, dans
aucune époque de l'histoire, jamais sujet aussi fécond ne s'est offert à la verve du poète ; il y a dans cette singulière guerre quelque chose de comique qui frappe d'abord toutes les imaginations, et si nous sommes restés au-dessous de notre sujet, la faute n'en doit être imputée qu'à nous. Il est peut-être ridicule d'ajouter que cet ouvrage nous a coûté plus de soins et de travail qu'aucun de ceux que nous avons publiés jusqu'à ce jour; c'est aussi celui que nous affectionnons davantage ; nous Tavons composé sous le ciel de notre doux pays, au murmure des flots et des pins, et parmi ces sites embaumés qui n'ont point de rivaux au monde. »
La Bacriade eut un grand succès de localité. Ce fut le dernier ouvrage écrit en commun par Barthélémy et Méry. Provoqués à la rivalité, les deux poètes avaient autrefois répondu:
« Nous accueillerons toujours avec empressement les critiques qui nous seront adressées par les journaux sur la forme ou le fonds de nos ouvrages ; mais il en est une à laquelle nous devons répondre, puisqu'elle porte plutôt sur nousmêmes que sur nos productions; elle a été reproduite plusieurs fois dans la même feuille : nous avons tardé longtemps à la relever, parce qu'il est toujours ridicule de parler de soi. C'est notre association qui est le but de cette critique.
• Reybaud.
On nous engage à nous livrer, chacun de notre côté, à nos impressions, et à rompre une union poétique qui, nous dit-on, a rendu des services à la cause sainte. Les écrivains honorables qui nous donnent ce conseil nous portent sans doute quelque intérêt. Il nous est dur de nous montrer rebelles à leur bienveillance, mais nous leur déclarons que notre union ne finira que par une cause indépendante de nos volontés. Nous n'avons jamais ambitionné l'honneur d'être de grands poètes satiriques ou de grands poètes descriptifs : nous voulons être de bons citoyens et servir notre pays avec les armes que nous ont données le ciel et le travail. Dès nos plus jeunes ans la poésie a fait nos délices. Dans les longs loisirs de notre adolescence, nous avons lu ensemble avec admiration les jeunes poètes, nos contemporains, sans avoir jamais eu l'idée de les suivre dans leur brillant essor. Nous faisions des vers pour nous. Une circonstance nous en fit hasarder pour le public ; quelques suffrages les accueillirent ; et nous nous trouvâmes dans la lice, pour ainsi dire, à notre insu. Si nous avions été avides d'acquérir ce qu'on appelle la gloire, nous aurions changé notre union en rivalité, en travaillant, chacun de notre part, comme les satiriques nos devanciers, à nous déchirer par des épigrammes. Les suffrages des gens de bien nous ont tenu lieu de cette gloire à laquelle d'ailleurs nous ne pouvons prétendre. Si dans nos ouvrages on rencontre par hasard quelques beautés, chacun de nous sera toujours ravi qu'on les attribue à l'autre. »
Leur profonde intimité fut cependant brisée. Toute collaboration cessa après la Bacriade. Ce lien rompu ne devait jamais se resserrer.
Le gouvernement, aprùs la suspension de la Némésis, récompensa les satiriques de leur silence. Il les décora. Barthélémy fut pourvu d'une place à émargement; etMéry, nommé conservateur titulaire de la Bibliothèque de Marseille, eut le droit de s'adjoindre un suppléant et de continuer, à Paris, ses travaux littéraires. Ce suppléant fut Joseph Autran, très jeune alors. L'auteur des Poèmes de la mer a raconté, en des vers charmants, sa première usité à Méry.
Ce dernier, abandonnant la satire, écrivit des romans, des pièces de théâtre, un libretto d'opéra et des articles d'art. Il s'était à jamais écarté des agitations poli'iques.
Barthélémy traduisit VÉnéide en vers. Dès l'enfance, il avait aimé Virgile; il lui avait emprunté plus lard les épigraphes de ses pièces. Cette traduction fut son œuvre de prédilection. Supérieure en quelques parties à l'œuvre de Delille, elle n'eut cependant aucun succès. Quelques journaux démocratiques seuls en parlèrent, pour la décrier. Le parti libéral se souvenait des métamorphoses politiques de Barthélémy, de l'auteur des Némésis, écrivant, en 1833, une satire approbative de l'état de siège. Le vide se fît autour du poète.
Blessé dans son orgueil, Barthélémy s'en prit au gouvernement et l'accusa de lui avoir tendu un piège en l'attirant à lui. Il protesta contre le jugement des libéraux en renouvelant ses attaques au pouvoir. Il rentra dans l'arène, prit part ù tous les combats politiques, et publia une Notivelle Némésis et des satires mensuelles groupées sous le titre collectif de Zodiaque. Cette dernière campagne ne fut pas heureuse. Les temps étaient changés; les passions ardentes d'autrefois
s'étaient insensiblement calmées. Enfin, le talent du poète avait décliné, et bien des pièces démontraient un manque absolu d'idées et de couleurs.
Les premières livraisons ne se vendirent pas. « Alors on vit accomplir un tour de force surprenant. Une brochure de seize pages, en vers, était mise en vente, le lundi matin, chez tous les libraires, et contenait la réfutation, paragraphe par paragraphe, de la satire publiée par Barthélémy, douze heures auparavant. Ces brochures étaient signées : Archiloque. On finit par découvrir, au bout de quelques semaines de recherches, que l'écrivain caché derrière ce pseudonyme grec était Barthélémy lui-même '.»
Tantd'efl'orts elle concours chaleureux de quelques amis du iVafionii ou du Siècle se brisèrent devant l'indifférence publique.
Les dernières satires de Barthélémy ne laissent voir qu'un mécontentement farouche, une orgueilleuse personnalité :
« Autant que je l'ai pu, j'ai noyé dans l'opprobre Les plats conservateurs et les élus d'octobre. J'ai vengé tour à tour, à ciiaqiui livraison, La charte de juillet, l'équité, la raison, La cause du progrès, le droit humanitaire ; Tantôt j'ai pris au corps la haineuse Angleterre, Tantôt j'ai fustigé de mon fouet gallican Le ténébreux pouvoir qui sort du Vatican ; Tour à tour, variant les sujets de sa thèse, Guerrière, politique, et plus que tout française, Kémésis a voué sa trompette d'airain Au drapeau du soldat, au pavillon marin, Aux combats de nos jours, à nos vieilles batailles ; Vingt fois elle a tenté d'amollir les entrailles De l'homme oisif qui fait ses trois larges repas, Pour l'homme qui travaille et qui ne mange pas ; Et toujours on l'a vue annotant sur ses listes Les traîtres, les jongleurs, les lâches égoïstes, Les mauvais citoyens qui parlent en anglais Dans le palais Bourbon et dans l'autre palais. »
On retrouve partout ce mauvais ton de Matamore, que l'auteur con fond avec les accents mâles de la forte satire.
« Tout homme n'est pas propre au harnais que j'endosse ;
La satire publique est un vrai sacerdoce.
Qui prescrit à celui qui sent sa dignité
Des formes d'existence, une excentriciti-,
Une philosophie ombrageuse et profonde,
Impossibles pour ceux qui se mêlent au monde
Et dont les jours dorés s'entrelacent aux nœuds
Des théâtres, des bals, des banquets lumineux.
Dans tous les autres rangs de la liitératurp,
On peut dans ces loisirs énerver sa nature ;
1 Emile Blavet.
Mais quiconque se voue au rôle de censeur
Doit d'une telle vie ignorer la douceur;
Il faut que loin du monde il trace son orbite.
Qu'entre des murs lointains il veille en cénobite,
Que s'il ouvre sa porte à de rares amis,
Au devoir réciproque il ne soit pas soumis ;
Qu'il ne s'informe pas s'il se déconsidère
En montrant au public sa barbe hebdomadaire,
Et passe, insoucieux, à travers les discours
Des bourgeois ébahis, qui disent : C'est un ours.
Certes, si mon humeur eût eu plus de souplesse, Plus d'une riche main m'aurait conduit en laisse : J'aurais pu, comme un autre, armé de protecteurs. Du trône dramatique assiéger les hauteurs; J'aurais vu devant moi vingt carrières ouvei'tes, Je porterais un frac orné de palmes vertes. Je pourrais, aujourd'hui, me faire un hausse-coi De l'étoile polaire ou d'un ordre espagnol, Ou fonder, tout au moins, une obscure hypothèque Sur les rayons poudreux d'une bibliothèque ; Mais l'instinct, le hasard qui dirige nos pas, M'entraînèrent ailleurs ; je ne m'en repens pas ; Et, sans blâmer ici, comme indignes d'excuse. Ceux qui sur des sofas achalandent leur muse, Tant que j'exploiterai ce périlleux métier, Je veux, comme je fus, être moi tout entier. »
Ces déclarations restèrent sans écho. L'oubli dévora, rapide, impitoyable, toutes les productions nouvelles du satirique. Nous citerons parmi les œuvres multipliées qu'il publia depuis 1832 : l'École du peuple, Constantine, Paris, la Bouillotte, la Colonne de Mazagran, l'Art dé fumer, Ode à Sa Sainteté Pie IX, Ode à Louis -ISapoléon Bonaparte, le Deux Décembre, Voxpopuli, le Quinze Août.
Les satires de Barthélémy sont d'une grande sonorité, d'une extrême virulence; mais, écrites en un style peu soutenu, elles ne révèlent aucune conviction sérieuse et sincère. Royaliste dans le Chant du sacre, bonapartiste dans Napoléon en Egypte, orléaniste dans V Insurrection, libéral dans la ISémésis, républicain dans le Zodiaque, cet écrivain dont le vers suivant avait audacieusement dévoilé tout le cynisme politique :
a L'homme absurde est celui qui ne change jamais ; »
cet écrivain sans foi devait imprimer à toutes ses œuvres l'irrésolution volontaire de ses doctrines.
Les pièces auxquelles Méry prit part ont plus de vivacité, d'esprit et d'intérêt. Mais quelle impression restera-t-il dans quelques années des premières ISémésis, de ces griefs effacés par le temps, de ces invectives contre des hommes et des institutions disparus?
Poètes du xix« siècle. — II. 34
BARBIER (Henri-Algiste)
— Né en 1805 —
La révolution de Juillet venait d'éclater. Tous les cœurs débordaient d'exaltation patriotique. Auguste Barbier publia les ïambes. Le sujet, la forme, l'actualité de l'oeuvre firent au poète une réputation rapide et bruyante, rappelant le succès retentissant de Casimir Delavigne et des Messéniennes . Les pièces les plus remarquées furent : Quatre-vingttreize, Varsovie, Melpoméne, l'Idole, la Reine du inonde et surtout la Curée, dont l'effet fut immense.
Le poète annonce d'abord son œuvre, à la façon des prophètes.
« Un jour que je niiirchais, triste, par la campagne, Un esprit m'enleva sur la haute montagne, Où, sur le doigt de Dieu, la sainte arche de bois Prit terre et s'arrêta pour la première fois. »
De ce sommet, il aperçoit le fourmillement des hommes, la poudre et la fange de l'univers. Sa voix s'exhale en paroles de mépris et de colère. Il entend les cris de la lutte et les cris du triomphe; et déjà les solliciteurs, les ambitieux, les cupides se font les esclaves du nouveau pouvoir. Alors éclate terrible et vengeresse la chanson de la grande semaine :
« Oh ! lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles
Des ponts et de nos quais déserts, Que les cloches hurlaient, que la grêle des balles
Sifflait et pleuvait par les airs ; Que dans Paris entier, comme la mer qui monte.
Le peuple soulevé grondait.
Et qu'au lugubre accent des vieux canons de fonte
La Marseillaise répondait, Certe on ne voyait pas, comme au jour où nous sommes.
Tant d'uniformes à la fois :
C'était sous des haillons que battaient des cœurs d'hommes ;
C'étaient alors de sales doigts Qui chargeaient les mousquets pt renvoyaient la foudre ;
C'était la bouche aux viis jurons Qui mâchait la cartouche, et qui, noire de poudre,
Criait aux citoyens : IMourons 1 »
Le poète chante les combats du peuple; il raille les « beaux fils » au frac élégant, qui regardaient, accroupis derrière un rideau, passer