BARBIER
la révolution dans la rue. Il célèbre avec force la liberté, cette amie de la « grande populace » et de la « sainte canaille» :
« C'est que la Liberté n'est pas une comtesse
Du noble faubourg Saint-Germain, Une femme qu'un cri fait tomber en faiblesse,
Qui met du rouge et du carmin :
C'est une forte femme aux puissantes mamelles,
A la voix rauque, aux durs appas, Qui, du brun sur la peau, du feu dans les prunelles,
Agile et marchant à grands pas, Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,
Aux longs roulements des tambours, A l'odeur de la poudre, aux lointaines volées
Des cloches et des canons sourds ; Qui ne prend ses amours que dans la populace.
Qui ne prête son large flanc Qu'à des gens forts comme elle, et qui veut qu'on l'embrasse
Avec des bras rouges de sang. »
Elle a donné la victoire au peuple ; le triomphe est assuré ; mais déjà ceux qui n'ont point combattu, les «coureurs de salon», les faquins sans courage, se pressent sur les débris du pouvoir expirant et se partagent les dépouilles du vaincu avec des clameurs cyniques :
« Ainsi, quand, désertant sa bauge solitaire,
Le sanglier frappé do mort Est là, tout palpitant, étendu sur la terre,
Er, sous le soleil qui le mord ; Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,
Ne bougeant plus en ses liens, Il meurt, et que la trompe a sonné la curée
A toute la meute des chiens.
Toute la meute alors, comme une vague immense,
Bondit; alors chaque mâtin Hurle en signe de joie, et prépare d'avance
Ses larges crocs pour le festin ; Et puis vient la cohue, et les abois féroces
Roulent de vallons en vallons ; Chiens courants et limiers, et dogues et molosses.
Tout s'élance, et tout crie : Allons ! Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,
Allons ! allons 1 les chiens sont rois I Le cadavre est à nous ; payons-nous notre peine,
Nos coups de dents et nos abois.
Allons! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille
Et qui se pende à notre cou :
Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,
Et gorgeons-nous tout notre soûlï
o32 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche.
Fouillant ces flancs à plein museau, Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche,
Car chacun en veut un morceau ; Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne
Avec un os demi-rongé, Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne.
Jalouse et le poil allongé, Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,
Son os dans les dents arrêté, Et lui crie, en jetant son quartier de charogne :
« Voici ma part de royauté 1 »
Il est peu d'exemples d'une vigueur aussi fortement soutenue.
Nous dirons quelques mots des autres pièces du recueil. L'Idole, admirable de mouvement, est regardée comme le chef-d'oeuvre d'Auguste Barbier. Le poète y combat à la fois la tyrannie, l'esprit de conquête et la stupide admiration des masses pour la force victorieuse et le despotisme triomphant. Il revient sur ce sujet dans la Popularité, avec un sentiment de tristesse et de dégoût plus prononcé. La Berne du monde, satire contre les esct^-s de la presse, renferme d'heureuses pensées et des traits mordants. Désolation est dirigée contre l'incrédulité et l'indifférence religieuse. Les vers sont énergiques et convaincus. Le tableau de l'homme vivant et mourant sans foi, sans espérance, est saisissant.
Désolation.
Plus de Dieu, rien au ciel ! ah ! malheur et misère ! Sans les cieux maintenant qu'est-ce donc que la terre? La terre 1 Ce n'est plus qu'un triste et mauvais lieu, Un tripot dégoûtant oti l'or a tué Dieu, Oh, mourant d'une faim qui n'est pas assouvie, L'homme a jauni sa face et décharné sa vie, Oi!i, vidant là son cœur, liberté, ciel, amour. L'infâme a tout joué, tout perdu sans retour; Un ignoble clapier de débauche et de crime. Que la mort, à mon gré, trop lentement décime, Un cloaque bourbeux, un sol gras et glissant, Où, lorsque le pied coule, on tombe dans du sang. Ainsi donc jette bas toute sainte pensée. Gomme un épais manteau dont l'épaule est blessée ; Comme un mauvais bâton dont tu n'as plus besoin, Au premier carrefour jette-la dans un coin;