BARBIER. S
Puis, abaisse la tête et rentre dans la foule/ Là, sans but, au hasard, comme une eau qui s'écoule, Loin, bien loin des sentiers battus par ton aïeul, Dans ce monde galeux passe et marche tout seul ; Ne presse aucune main, aucun front sur ta route; Le cœur vide et l'œil sec, si tu peux, fais-la toute, Et quand viendra le jour où, comme un homme las, Tout d'un coup, malgi^é toi, s'arrêteront tes pas ; Quand le froid de la mort, dénouant ta cervelle, Dans le creux de tes os fera geler la moelle, Alors, pour en finir, si par hasard tes yeux Se relèvent encor sur la voûte des cieux, Souviens-toi, moribond, que là-haut tout est vide; Va dans le champ voisin, prends une pierre aride, Pose-la sous ta tête, et, sans penser à rien. Tourne-toi sur le flanc et crève comme un chien.
Après les ïambes, Auguste Barbier donna II pianto, poème d'environ douze cents vers, œuvre à la fois élégiaque et satirique, où l'Italie est dépeinte dans toute sa grandeur et sa misère, dans toute la gloire de ses souvenirs et dans toute la tristesse de sa décadence.
Il pianto se divise en quatre chants : le Campo santo, à Pise, évocation de l'art catholique au moyen âge, dans la personne et l'œuvre du peintre Orcagna, contemporain du Dante; le Campo Vaccino ou le Forum romain, tableau frappant de la majesté d'autrefois et de l'abaissement d'aujourd'hui; Chiaia — la plage de Naples, la plage de Masaniello, — mâle et ferme dialogue entre un pêcheur sans nom et Salvator Rosa ; elBianca, personnification de Venise, de «cette divine volupté italienne que l'étranger du Nord achète et profane comme une esclave *. »
Le poète a montré la chute de l'Italie, la ruine de sa foi et de sa liberté ; mais il croit à son avenir, il croit à sa résurrection prochaine. Comme Juliette, elle n'est pas morte, mais seulement assoupie dans le cercueil ; comme l'amante de Roméo, elle se débarrassera des plis du linceul, se redressera et vivra. C'est ainsi que la plainte, il pianto, se termine par un cri d'espoir.
Ce poème a de l'ampleur, de l'abondance; mais la versification n'est pas toujours assez soignée,
Auguste Barbier, depuis II pianto, gardait un long silence. Un jour on vit paraître sous son nom, dans la Revue française, « de petits vers hésitants, faiblets, puérils, gentillets, florianesques et tout à fait naïfs*, » où personne ne reconnut l'auteur des ïambes. Alfred de Vigny disait, en parlant d'Zi l^ianfo ;« C'est beau, mais ce n'est plus lui.» Le talent
' Sainte-Beuve, Portraits contemporains.
2 Id., ibid.
d'Auguste Barbier devait décroître encore. Nous nous contenterons de nommer ses dernières œuvres : Pot-de-vin, Erostrate, Chants civils et religieux.
Les premières satires d'Auguste Barbier ont une grande valeur; son ïambe, moins personnel que celui d'Archiloqueou de Chénier, rappelle l'hyperbole puissante de Perse et de Juvénal. Même en leur réalisme outré, môme en leurs excès d'énergie, en leurs dépenses exorbitantes de force et de vitalité, ses inspirations, traduites dans une langue ferme et sonore, ont toujours un fond de sincère morale. Que le poète démontre le beau par le contraste du laid, ou qu'il affirme Dieu par l'horreur du néant, ses sentiments gardent constamment le caractère de la franchise et de la vérité.
Auguste Barbier est un poète d'inspiration, poète d'une heure ou d'un instant, faisant tout à coup jaillir de son âme un cri sublime, mais ne retrouvant plus le lendemain ces vers venus d'un jet. Quelles que soient la décadence de son talent, la faiblesse de ses dernières œuvres et leurs nombreuses incorrections, il conservera, parmi les écrivains de ce siècle, une des plus hautes places ; on oubliera les Chants civils et religieux, mais on se souviendra toujours des ïambes, œuvre de bronze d'une seule coulée.
POMMIER (Amédée)
— >'é en 1S04 —
Amédée Pommier s'est fait connaître comme satirique par les œuvres suivantes : la République ou le Livre du sat^g (1836-1837), peinture indignée des crimes de la Terreur ; l'Académie française, causerie sarcastique publiée en 1868 dans le journal la Liberté \ et les Colères (1844), recueil important dont nous allons indiquer le caractère. Le même et constant désir ressort des productions multiples d'Amédée Pommier : la soif de l'originalité. Il n'est aucun effort que le poète n'ait tenté pour atteindre ce résultat et frapper l'opinion, dût-il, comme ici, en ce genre où « la critique reconnaît qu'il excelle «, s'abandonner à toutes les intempérances de langage, à toutes les brutalités de l'expression.
Il nous le dit lui-même : son recueil avait d'abord été conçu avec un sentiment de faroucherie et de violence à peu pés illimitée et sans exemple dans aucune langue ; au moment de mettre sous presse, il avait cru devoir faire fléchir un peu ses habitudes et ses penchants d'ecnvain devant les convictions opposées de quelques personnes sincères et amies ; il avait revu son œuvre, sarclant à droite et à gauche, adoucissant beaucoup de pièces, remplaçant par des termes décents et honnêtes, ou, à leur défaut, par des points, toujours plus discrets que des lettres, une foule d'expressions scabreuses et mal sonnantes ; il avait fait ces amputations tout en regrettant de perdre ainsi la chance d'attirer l'attention « sur des monstruosités, et de vaincre l'indifférence parle scandale » ; mais, tel qu'il le laissa, son livre put encore être taxé, comme il le prévoyait, de licence et d'audace effrénée.
Le but de l'auteur et les dispositions de son esprit s'affirment avec franchise dès la première pièce :
o Et bourreau plus qu'auteur, dans mon ire mordante, J'ai fait de la parole une tenaille ardente.
C'est qu'aussi pour montrer ce monde tel qu'il est, On ne saurait trouver un langage assez laid.
Je suis là médecin qui palpe, qui manie Des membres gangrenés et fluanls de sanie. Comme un chirurgien, malgré Tinfection, Met sur le marbre noir de la dissection Un cadavre avancé, puis, relevant sa manche,
1 Numéro du 1" avril 1868, au chapitre iv des Choses du temps, causeries mensuelles en vers.
Bistouri dans la main, tablier sur la lianclie.
En coupant cette chair, s'exerce à son métier.
J'étale devant moi mon siècle tout entier,
Ouvre ma trousse, y prends le scalpel et la scie.
Et de ce hideux corps vais faire l'autopsie.
La besogne, il est vrai, peut donner du dégoût ;
Mais je suis intrépide, et j'irai jusqu'au bout.
Ainsi donc en avant, pinces, ciseaux, rugine,
Je veux de nos douleurs dévoiler l'origine,
Je veux aller chercher, sous nos brillants dehors,
Les maux intérieurs qui minent notre corps,
Et faire voir à tous les livides ulcères
Qui, comme des vautours, nous mangent les viscères.
Je plongerai le bras au fond des intestins,
Afin d'y découvrir les chancres clandestins
Et toutes les horreurs en nous enracinées,
Quitte à laver après mes mains contaminées. »
C'est sur ce ton, c'est avec une véhémence impitoyable qu'il flagellera les travers de son époque. Mais si le poète fait quelquefois éclater une indignation sainte et légitime, ses vers accusent le plus souvent un sentiment excessif de personnalité, une haine exagérée contre les mœurs et les progrès du siècle. En prenant pour texte de ses attaques la dépravation des hommes de son temps, leur soif insatiable d'or et de plaisir, en renouvelant ces éternels sujets de satire, en s'attachant surtout à faire ressortir son rôle vengeur, Amédée Pommier rappelle trop les poètes qui, dans leurs emportements juvénalesques, leurs courroux à froid, leurs fureurs de commande, sont moins préoccupés de corriger les foules que de se dresser à eux-mêmes, au nom de Némésis, une bruyante apothéose. En s'adressant aux autres, l'auteur prend trop de soin de se montrer lui-même :
« O siècle dégoûtant I siècle d'agioteurs. De marchands, d'usuriers, de vils calculateurs, Je te jette ces vers, pleins d'ire et pleins d'audace, Comme un crachat plaqué sur ton ignoble face ! J'en aurai le cœur net, et du moins, cette fois, On t'aura dit ton fait rondement, que je crois ! »
L'auteur se met plus franchement encore en scène dans son Épilogue, où, faisant de ses propres qualités le plus enthousiaste éloge, reconnaissant quïl lui suffit d'avoir l'approbation des gens d'esprit et que celle du « sot public » lui importe peu, il jette, en terminant, cette bravade à l'opinion :
c( Si donc un froid accueil m'attend, s! mes Cvlères
Ne se débitent pas à cent mille exemplaires,
Si je n'ai point le rang que je devrais avoir.
Un de ces beaux matins, on pourrait bien me voir
Démuseler la rage en mon âme conçue, Ressaisir à deux mains ma noueuse massue, Et faire, accumulant les exécutions, La Saint-Barthélémy des réputations. »
De tels vers, malgré leur apparence d'ironie, révèlent une grande forfanterie et un immense orgueil poétiques.
Parmi les singularités de ce recueil nous signalerons les deux satires : Symptôme de mort et h Progrès. Dans la première pièce, l'auteur fait quelques réflexions amères sur la dégénération physique de l'espèce :
a Me voyant au miroir, j'ai honte de moi-même.
Tant je me semble laid, maigre, chétifet blême.
?fotre difformité me confond ; je m'y perds.
Observez l'Institut, les députés, les pairs :
L'hilarité vous prend, le rire vous suffoque
Devant ces fronts d'orang, ces figures de phoque.
Ces monstres qui devraient, miraculeux jockos,
De Geoffi-oy Saint-Hilaire habiter les bocaux ;
Ces visages ridés comme de vieilles pommes,
Et réservés, je crois, pour messieurs les grands hommes. »
Le Progrés est dirigé contre les découvertes, les innovations modernes. Le poète nous dit d'abord combien il regrette
« Et la chaise à porteurs et l'humble vinaigrette.
Seuls moyens de transport connus de nos aieux
Qui n'allaient pas si vite et n'en marchaient que mieux. »
Il démontre ensuite, par un fait récent, le danger des grandes inventions et termine en apostrophant indistinctement tous ceux qui vantent le pouvoir de la locomotive et les avantages de la vapeur.
Quelques pièces, bien qu'écrites dans le même sentiment et sur le même ton exagéré, ont une portée plus juste. Ainsi les deux dernières : Charlatanisme et Politicomancie.
Les satires d'Amédée Pommier, en général, ont une force d'expressions très heureusement soutenue; la forme est correcte, la rime abondante; le goût, comme nous l'avons indiqué, se trouve fréquemment offensé, mais l'énergie du vers frappe toujours l'imagination et tient constamment l'intérêt en éveil.
LAPRADE (Victor de)
— Aéen 1812 —
Le chantre lyrique de l'Idéal et des Sommets, Victor de Laprade, prend le ton incisif et mordant de la satire politique dans les Poèmes civiques et dans Tribuns et Courtisans.
Le premier recueil renferme de véhémentes apostrophes à l'absolutisme impérial et d'éloquentes poésies sur les revers et les hontes de la France .
Le second, composé de trois dialogues, met en scène sous des noms d'emprunt les hommes et les choses de l'Empire. L'auteur nous présente d'abord : don Lopez de Azagra, homme politique; Samuel, banquier ; Pantaléo, savant casuiste en matière d'honneur ; don Ramire de las Calebasas, capitaine de hussards ; dona Sera/ina, femme hypocrite et ambitieuse ; enfin, Inès, douce ingénue, fille de don Lopez et de dona Serafina. Le prince H. a rétabli l'ordre et gardé le pouvoir dans le pays de Z, Lopez, un des Brulus de l'endroit, jure alors d'abandonner la ville où triomphe le dictateur. Il ne veut plus d'emplois, de charges honorifiques ; il se consolera dans les travaux champêtres de cette chute ignominieuse de la liberté nationale. Mais, tout à coup, son parent Samuel accourt; il a pour le tribun l'offre d'une place de gouverneur et pour Inès celle d'un époux en brillant uniforme. Pantaléo \ient à son tour. Il raffermit le cœur troublé de don Lopez ; il apaise les murmures de sa conscience ; et bientôt notre Brutus, délivré de toute hésitation, se résout à prêter au nouveau gouvernement le concours de ses lumières et de son incorruptible patriotisme.
Cette transformation graduelle et cependant prompte du tribun en courtisan est prise sur le vif. Les vers suivants, parodiés du monologue d'Auguste dans Cinna, rappellent de bien modernes exemples de ces métamorphoses politiques :
a O ma fille ! ô ma femme ! ô mes fiers sentiments I 0 la place qu'on m'off're, ô tous mes vieux serments !
O tous mes quolibets sur les palinodies
Avec moins de matière on fait des tragédies. Contre vous, ô Caton, j'oserais carier.
Si vous eûtes et femme et fille à marier.
Ciel 1 de mes volonvés, est-ce moi qui dispose ? Ou père, ou citoyen, décidons quelque chose : Choisissons, il le faut, les honneurs ou l'honneur ; Ou soyons paysan, ou soyons gouverneur. »
Une autre pièce, tirée des Aiviales de Tacite, nous transporte à Rome, sous le règne de Néron. Cossutianus Capito accuse devant le
sénat Thraséas, le citoyen rigide, de ne montrer aucun enthousiasme pour le régime nouveau, d'être triste dans une époque de joie publique et de manger du brouet noir par esprit d'opposition. Le sénat applaudit; l'assemblée s'élève avec colère contre ce tribun révolutionnaire, contre cet insupportable^ censeur qui ne croit pas à l'amour filial de Néron, qui refuse d'offrir de l'encens aux mânes de Poppée,
« Et qui trouye à César, justes dieux! la voix fausse!... ;. /j
Thraséas, condamné à mort, s'ouvre les veines en présence de sa famille et de ses amis. Il passe ses derniers instants à les entretenir de l'immortalité de l'âme, à exalter dans leurs cœurs la fierté stoïque, le patriotisme inflexible et la haine des tyrans.
Le poète, en narrant cet épisode tragique de l'histoire romaine, fait souvent allusion aux sentiments des sénateurs français sous l'Empire.
La troisième et dernière scène se passe à Tampico, ville du Mexique . Les lieux et les costumes ont changé ; mais ce sont toujours les mêmes hommes, parlant le même langage. L'alcade de Tampico vit au milieu des plus cruelles incertitudes ; il songe avec angoisse aux prompts changements, aux brusques retours de la fortune, dans un pays où le trouble et les révolutions semblent être en permanence. Il a rédigé tout à l'heure un brûlant manifeste soutenant la cause du tribun vainqueur Alvarez ; il va le faire connaître à la ville tout entière, lorsque survient son ami, le juif Sidrach ben Baruch. Celui-ci brutalement, sans précautions oratoires, sans ménagement d'aucune sorte, lui crie d'abord : « Alvarez est perdu ! »
Alvarez
En
personne
ZAPATA
SlDIiACH.
ZAPATA
Et don Pèdre?
SIDRACH.
Il se nomme Dictateur, protecteur, empereur, roi, grand homme.
ZAPATA
Impossible 1 il était hier battu, traqué,
Sans le sou ! pour l'Europe il s'était embarqué
SIDRACH.
Ajoutez qu'il s'était enfui par la fenêtre.
ZAPATA
Du palais et des forts le peuple était le maître.
o40 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
SIDRACH.
Je le sais comme vous ; j'en fus presque témoin. Mais les gouvernements reviennent de fort loin ; Le nôtre est de retour...
ZAPATA
Ne me faites pas rire. »
MaisZapata est fort inquiet. Son manifeste l'embarrasse. Il a commis l'imprudence de le montrer tantôt à deux « Romains », deux patriotes, Pedro et Cardenio. « Il n'est pas affiché ? »> demande alors Sidrach :
« Bah I dans ces conjonctures J'ai vu d'honnêtes gens nier leurs signatures. Nous n'en sommes pas là, mais il faut se presser. Ce n'est là qu'un brouillon qu'il faut recommencer.
De plus huppés que vous ont fait pareille chose. C'est le même morceau ; seulement je transpose. C'était pour baryton, je le mets pour ténor. »
L'alcade essaie une faible résistance, et parle de son passé. Le juif lève en raillant les derniers scrupules de Zapata :
« Il en est h ce point que je lui vais apprendre Le prix d'un tel passé quand on sait bien le vendre. Mais je donnerais, moi, quatre cent mille francs Pour avoir autrefois dévoré des tyrans. »
M. de Laprade nous fait assister, pendant cinq actes, au triomphe de son dictateur de fantaisie, triomphe rendu plus éclatant encore par la platitude exagérée des uns et les trahisons des autres.
En écrivant Tribuns et Courtisans, sous forme de comédie, sans prendre soin d'enchaîner des péripéties et d'amener des situations, le poète a voulu surtout donner plus de précision à ses satires, plus de transparence à ses allusions politiques. Ces pièces ont quelque force et quelque chaleur ; mais le trait ne s'y montre pas toujours très vif et très spirituel. M. de Laprade a des excès de vigueur et de réalisme. Il a parfois pour ses adversaires des apostrophes d'une brutalité d'expressions impardonnable * ; enfin, sa poésie, en divers passages, est fatigante de personnalité. Ces réserves faites, nous reconnaîtrons chez l'auteur de Tribuns et Courtisans, une grande dignité de caractère; et sans examiner ici la valeur de ses convictions politiques, nous dirons qu'il signa son œuvre au moment où triomphait le régime même qu'elle attaquait.
1 Lire la Lett7'e d'Emile cTAugier à M. de Laprade, qui l'avait traité de chenille dans la Chasse aux vaincus.
VEUILLOT (Loiis)
— Né en 1813 —
L'éminent polémiste Louis Veuillot était né pour la lutte. On connaît la vigueur et l'âpreté de sa prose. Ses vers ont moins de véhémence, mais plus de gaieté, de causticité mordante.
Universellement loué comme prosateur, Louis Veuillot n'est pas assez apprécié comme poète. Sa place de combat, ses luttes, ses polémiques ardentes, le souvenir des coups reçus et des affections froissées ont fait prononcer contre lui des jugements personnels et injustes. En dépit de ces appréciations dictées par la rancune, par la passion ou par l'antipathie, nous ne craindrons point d'affirmer que les Satires de Louis Veuillot, sans avoir une supériorité absolue, une perfection sans tache, restent comme un des meilleurs ouvrages du genre, pour l'élévation morale des sentiments, la force ou la délicatesse de la pensée, l'énergie ou la finesse de l'expression.
Les Satires de M. Veuillot sont conformes à l'idée qu'on se faisait autrefois du genre. Les satiriques modernes, Voltaire, Gilbert, Joseph Chénier, Barbier, Barthélémy, ont pris pour maître et modèle Juvénal ; Louis Veuillot se rapproche davantage d'Horace par la finesse incisive du trait et la liberté de la facture. Mais cette ressemblance est seulement une rencontre de l'art, n'amoindrissant en rien l'individualité du poète contemporain. Une étude détaillée fera ressortir la profonde originalité de son talent,
L'auteur raconte, en débutant, comment lui vint, sur le tard, la fantaisie de rimer; puis, essayant ses forces dans une satire de mœurs, il s'attaque tout d'abord aux « fades élégants, aux dandys, ces parasites de la société :
a Ces avortons sifflant un peu d'anglais hippique Qui de nos boulevards font leur stade olympique. Sans esprit et sans cœur, sans folie, énervés, Pour un verre de vin mesurant les pavés... a
Mais un sujet plus important l'attire, un sujet sur lequel il reviendra souvent : les excès et les ridicules de la presse contemporaine. Il indique son but d'une façon générale ; puis, développant un cas particulier, il écrit Colin et Voltaire contre les journalistes de la presse bourgeoise. Ce discours en vers est de ceux qui demeureront dans la littérature, parmi les armes les mieux forgées de la morale
publique. On en peut dire autant de la satire, très amusante de ton, adressée aux rieurs du Charivari :
a Ils sont trois en ce lieu vide, trois solitaires, Affligés de poils gris et de pensers austères, Enroués, ennuyés »
Ce joyeux portrait d'ensemble est terminé par une fine et cruelle plaisanterie sur l'un des rédacteurs de la feuille comique.
« Il se lord, il blêmit, blessé d'un trait profond ; L'homme de vanité pleure dans le bouffon. Je te comprends, Delord, tu n'es pas à ton aise; Et je te plains, martyr de la gaîté française. »
Après avoir ainsi raillé les voltairiens du Charivari, les représentants de la haute bohème littéraire, il immole en la personne du fictif Larderne tous les poètes de fausse et malsaine inspiration :
« Le poète Lanterne aimait fort à flâner, Et quinze fois par mois se couchait sans dtner. Habit gras, maigre corps, mais cervelle profonde! Lanterne y mûrissait des codes pour le monde. Il ne se gênait pas de régenter les rois. D'ajouter et d'ôter à l'œuvre de la croix, Vous parlait de Védas, de Sagas, d'épopées, D'Odin et de Wichnou citait les équipées, Assemblait Pythagore et Dante avec Brahma... Censeur tel de tout point que Quinet en forma. »
La composition la plus curieuse, en'.re ces pièces de satire littéraire, est celle qui porte pour titre : Uti satirique. Ce n'est cette fois ni un voltairien ni un bohème de lettres que l'auteur vise, mais, dit-on, un véritable poète, un poète connu, dont un changemeni de manière et de style aurait alors occupé les esprits.
Un Satirique.
Paul au bruit du sifflet se lève tout armé. Ses vers avaient toujours senti le renfermé. C'était je ne sais quoi; c'était, en strophes lourdes, Un lointain brouhaha de grandes choses lourdes, Un éternel propos avec les monts, la mer. Et le ciel et les champs : et le tout manquait d'air. Bon travail d'ouvrier, plein de fins coups de lime. Mais, hélas ! encor plus ennuyeux que sublime ; Et d'un froid!,.. Grelottant, maintes fois j'ai songé
Que Paul serait parfait s'il était défigé.
Cela se fit un jour, et comme par miracle ;
J'implorais un dégel, ce fut une débâcle.
Un seul coup de sifflet brise l'épais cristal.
On voit déborder l'onde en amont, en aval,
Et ce torrent, môle d'anciens glaçons lyriques,
Trouble, terreux, rouler aussi de bons distiques,
Des vers vraiment français, lestes, démuselés...
Ils ne sont pas bénins, les lyriques siffles,
Depuis un an ou deux, sans épuiser son ire,
Paul fait un martinet des cordes de sa lyre.
Et daubant son siffleur sur les reins, sur les dents.
L'a déjà tout zébré d'alexandrins stridents.
Je n'y vois point de mal, ni personne, je pense ;
Tout honnête siffleur braverait cette chance,
Et voudrait voir sortir, dût-il être raillé,
Un Juvénal vivaiU d'un Virgile empaillé.
Le nôtre a ses défauts. Je hais ses paraboles,
Fades ragoûts, malgré le poivre d'byperbole !
11 va par trois cents vers et par cinq cents ; c'est trop.
Son bidet jusqu'au bout ne soutient pas le trot :
On peut, sans demander que toujours il galope.
Réclamer lorsqu'il traîne, et siffler lorsqu'il choppe.
En français la satire a des droits étendus,
On lui passe des mots gaillards et défendus :
Elle chasse ; elle court à travers rocs et vases,
On la veut alléger du poids des périphrases ;
C'est juste. Mais aussi point d'endroits languissants ;
Que tout soit lumineux, rapide et de bon sens;
Que je n'entende pas dans Tceuvre satirique
Le fastueux frou-frou du falbala lyrique,
Ou rien de ce phébus jadis si prodigué I
J'aimerais bien encor quelquefois qu'on fût gai.
Notre homme ne l'est point tant s'en faut ! et le pire,
Il a l'ambition souvent d'un mot pour rire.
Son rire où toujours rime un reste de fureur,
Convulsif ou pesant, n'est pas même moqueur.
Je l'exhorte à veiller sur ce travers de marque,
La satire n'a point le tranchet de la Parque,
Ni le bonnet sifflant de serpents furieux
Que porte Tisiphone en guise de cheveux.
Je me la peins, pour moi, sous les traits d'une femme
De trente à quarante ans, avec un œil de flamme. Un corps robuste et sain, des cheveux abondants, Le pied leste, la main fine, et toutes ses dents ! Correcte en ses habits comme en ses mœurs ; peignée , Mais non point ficelée, encor moins renfrognée; Plutôt de belle humeur en ses fermes propos. Volontiers gens de bien ont la bile en repos ; Ils veulent châtier le sot et l'incapable. Non l'étrangler : le sot n'est pas toujours coupable! Et la satire cache aux plis de ses jupons Le fouet qui ne sert que contre les fripons.
Certes Boileau n'eût pas désavoué une pièce d'une facture si magistrale, d'une verve si soutenue et d'un tel élan.
Il eût pu signer aussi la poésie sur les principes de l'art intitulée : la Rime riche. Dans cette composition, le disciple de Despréaux semble dédaigner la rime abondante, mais c'est en vers très richement et très harmonieusement rimes qu'il raille les sonorités vides de sens. Il définit d'abord avec une merveilleuse précision les deux genres classique et romantique :
« L'un est un vieux chemin tout fait, roulant, aisé. L'on arrive en dormant ; sur l'autre on est brisé : Ce ne sont que cahots, cailloux, heurts, fondrières ; On s'essoufle aux rochers, on s'embourbe aux ornières. Et l'on n'arrive pas... »
II reconnaît l'insuffisance de l'ancien vers français, lent, mécanique, monotone ; mais les abus des réformateurs le ramènent aux maîtres dont
« • . . . Les œuvres toujours vertes
Nous font prendre en pitié l'art prétendu choisi
Qui sous l'or de la rime a si vite moisi. »
Il recommande de se garder du pathos et de l'amphigouri modernes, du nuage dont s'enveloppe Lamartine, du fracas des hugolâtres, de l'azur teuton et du gris anglais; il défend enfin les principes du goût, comme un classique. Et cependant, si l'on examine de près la pièce de Louis Veuillot, on n'y voit pas une aversion outrée du romantisme. L'auteur n'a pas oublié qu'il soutint autrefois cette école ; et quelques-uns de ses vers semblent exprimer pour elle un reste d'affection. Il avoue son indulgente « faiblesse » dans une pièce charmante intitulée : Confession.
u Hélas ! je me confesse et frappe ma poitrine : En mon métier longtemps, trop léger de doctrine,
De l'effort et du bruit seulement faisant cas. J'ai cru voir du talent où j'ai vu du fracas. J'escortais Hernani le poing haut, l'œil sauvage ; J'aurais à Lélia parlé de mariage ; Micbelet me semblait profond, Dumas poli, Et je trouvais Delorme on ne peut plus joli. Bref, je fus romantique. »
Mais, revenu de ces premières impressions, Louis Veuillol veut, sans distinction d'école, attaquer en face toutes les erreurs littéraires, frapper, en môme temps, les chansons de Déranger et la Henriade, et dire sur les anciens .et les nouveaux poètes la vérité, même impopulaire. Il déclare exagérée la gloire de Déranger, et le prouve par d'excellentes raisons. Toutefois, il n'a pas su à cet égard éviter luimême l'exngération. En disant de l'œuvre du chansonnier :
« Ou c'est plat, ou c'est sale, »
en prononçant cette condamnation en masse de son recueil, il a formulé un jugement bien rigoureux et hasardé. Ily a dans les poésies de Déranger autre chose que de la platitude ou du cynisme. Celui qui chanta la Gaudriole chanta aussi la Journée de Widerloo. Louis Veuillot a mieux apprécié la Henriade, œuvre hybride^ née de Vart ridicule
« Qui tréfile les mots, sottement attentif A tirer djuze pieds d'un méchant adjectif, »
de cet art qui fut le sublime de Voltaire et de Delille, et qu'il définit ainsi :
« Un dessin mal conçu, plus mal exécuté, Jamais un mot vivant que le cœur ait dicté, Des décors de théâtre où tout grince et chancelle ; Pour acteurs, des pantins dont on voit la ficelle ; Un hachis de contons triés de mille écrits, Vingt auteurs imités, vingt auteurs appauvris; Aucune invention nulle part ; point de style, Mais le cours clapotant d'une veine futile Qui, sur tous les terrains jasant du môme ton, S'ouvre et flue aussitôt qu'on touche le piston ; Bref, des vers de bureau. .. . . n
L'hyperbole de la satire admise, ces quelques lignes sont d'une grande vérité. Elles démontrent avec raison la médiocrité d'une œuvre que des critiques sérieux ont déjà jugée très sévèrement, delà Jîen?'iaci,e où l'esprit l'emporte sur le génie, le brillant sur la richesse, le coloris sur le dessin, l'histoire sur la poésie.
Louis Veuillot, toujours aussi sincère, n'est pas toujours aussi juste dans ses appréciations. Il a quelquefois médit de Racine, de Doileau, d'Horace même, son véritable ancêtre. Il l'avoue dans une de ses Poètes du xix* siècle, — II. 35
pièces, il a parlé bien légèrement de l'auteur de Phèdre, il ne peut vivre avec un tel souvenir ; mais ce qui l'afTecte davantage encore, c'est d'en ûtre repris par des romantiques, de faux classiques, mauvais chefs d'école ou médiocres écoliers ; une semblable pensée le tourmente et ranime sa verve ;
« .... Le mal est que Pradon, Membre de l'Institut, en habit à soutache, Mettait flamberge au vent pour enlever la tache. Voilà, voilà l'opprobre ! et nos scurrilités Répondront des vengeurs qu'elles ont suscités... »
Louis Veuillol, dans ces vers, fait excuser son erreur et rappelle, reproduit et rajeunit les maîtres.
L'auteur des Satires a jusqu'ici répandu, selon les caprices de l'inspiration, des idées générales sur la poésie, sur les procédés de versification, et sur le but môme de la poésie. Il réunit et condense toutes ces pensées dans l'Art poétique, composition presque parfaite, où les meilleures qualités, finesse, gaieté, imagination, sentiment, éloquence, sont fondues et harmonisées avec un art inflni, et où sont tour à tour imités de la façon la plus heureuse Régnier, la Fontaine, Horace et Boileau.
Après avoir donné de si nombreux et scrupuleux préceptes sur la poésie, l'auteur crut devoir satiriser contre la prose. Il écrit à son frère :
« Tu raisonnes fort à propos Sur la toilette d'oripeaux Que fait la Muse,
Et je t'accorde que jamais Homme de sens n'a rimé ; mais Cela m'amuse.
J'ai fui la dame et ses atours ; Je me crois loin; j'ai des retours Quand moins j'y pense.
C'est une pointe de sonnet, Un vers qui s'offre ferme et net, Une élégance ;
C'est une larme dafis mon cœur.
Sur ma lèvre un rire moqueur, C'est autre chose;
; Un rythme, une comparaison^
Un souffle, un rien ; c'est la raison Qui se repose'. »
Et Louis Veuillot s'étend longuement sur l'infériorité de la prose, de
cet art qu'il possède si bien. Mais il craint à la fin d'avoir inutilement parlé ;
« Va, je t'entends ; je prêche en vain, Et tu soutiens, rude écrivain.
Ton rude thème :
Rimer est un travers maudit, Une besogne d'interdit ; Foin du poème 1
Je rime : Aux Petites-Maisons!
C'est ton dernier mot; mes raisons Ne sont que leurres,..
Soit! Mais dis-moi quel doux tourment Jamais a fait plus doucement Passer les heures ? »
Cet agréable jeu d'esprit ne doit tromper personne sur la véritable Eupériorité de l'auteur.
La note dominante des Satires est la gaieté. Celte gaieté toute française anime l'œuvre entière et circule dans toutes les pièces, à l'exception de quelques poésies lyriques qui n'auraient pas dû figurer dans un volume intitulé Satires; elle jaillit de'source, tantôt douce et amusante, tantôt moqueuse et sarcastique, mais toujours bien venue et bien placée. Toutefois, ce livre ne montre pas seulement une gaieté de tempérament ; il révèle encore une nature impressionnable, sentant vivement, s'exprimant de môme. Le poète rit des choses plaisantes, et s'indigne des choses infâmes; il dépeint, railleur, les ridicules ; il frappe sans pitié les vices de l'humanité ; mais son âme ne reste pas fermée aux sensations du vrai, du bien et du beau ; elle s'ouvre à toutes les tendresses, à toutes les émotions. Le poète veut-il exprimer le charme de la musique, ou reproduire les tableaux brillants de la nature, sa puissante imagination se revêt des plus douces ou des plus vives couleurs. Ainsi, dans la pièce si gaie, si étincelante contre la bohème, où le mouvement de la satire fait place à ces vers tout bucoliques :
« Que me sont vos grelots forgés sur le pupitre? Quand la fauvette au bois défile son chapitre. Quand l'abeille bourdonne autour des genôts d'or. Quand le flot sous le saule en murmurant s'endort, Quand les ormes, les blés, les joncs et les fontaines. Avec le vent du soir qui traverse les plaines. Sans orgueil et pour rien font un concert charmant. J'écoute, et m'abandonne à mon ravissement. »
Les mômes accents se retrouvent dans la virulente satire intitulée Marsyae :
« Mais c'est lui le poète ! Il comprend la nature. De la terre et des cieux l'admirable structure.
Le beau décor des bois, des eaux vives, des prés,
Les longs discours du vent à peine murmurés,
Le calme des troupeaux, les chants de la clairière,
Les mélanges divins de sons et de lumière,
Les tapis d'herbe en fleur où s'endorment vos pas,
Ont des accents pour lui que vous n'entendez pas ;
Et, quand vous répondez par une rime ingrate,
Comme un sublime écho toute son àme éclate.
A la joie, au chagrin il donne leurs couleurs ;
Il a le vrai délire, il verse les vrais pleurs ;
Son cœur parle en ses vers: il sent, il souflre, il aime. »
Les pièces Vacances, Fatigue, Retour onl la môme fraîcheur d'idées et d'expressions. Nommons eufin VHomme, poésie d'une apparence misanlhropique, où le plus saisissant contraste est présenté entre la sereine magniûcence de la nature et la méchanceté basse de l'homme.
Nous avons fait connaître les qualités d'inspiration chez Louis Veuillot; nous dirons quelques mots de ses qualités de style.
La plus incontestable est la sobriété dans l'expression, cette sobriété des anciens et des classiques, qui fuit la pompe des ornements, le pittoresque à outrance, la prolixité des détails, et laisse sous-entendre plus qu'elle ne dit. A la concision le satirique joint la force. Nous en donnerons deux exemples. Il parle du charivaristeCaraguel, devenu conteur pour l'enfance :
« . . . . Un tome somnolent, Après de longs efforts, est sorti de sa plume. En style, c'est du plomb ; en esprit, de l'écume. »
11 exprime à la fois avec quelle indifférence il reçoit les outrages personnels, avec quelle indignation il répond aux attaques faites à sei croyances, à ses aflections intimes :
« Que ma plume demeure une épée au fourreau,
J'y consens : pour la paix mon amour est extrême.
Irai-je dégainer contre un quirite blême.
Contre Weiss, contre rien, ou contre Vapereau ?
Mais si l'on me tourmente, ou les choses que j'aime,
Gare 1 le glaive sort et siffle d'âpres sons.
Par le grand Jupiter je tirerai vengeance ;
Il coulera des pleurs sous l'acier des chansons ! »
A la vigueur Louis Veuillot mêle souvent la grâce et l'élégance de l'expression. Nous en avons plus haut offert quelques exemples. L'ensemble de son livre révèle donc une haute valeur poétique, bien qu'il s'y rencontre d'assoz nombreux défauts de détail que nous devrons relever.
VELILLOT. 549
Louis Veuillot autoriserait volontiers les plus grandes licences en versification. Quoiqu'une rime ait son prix, dit-il :
« Les rimeurs sont des sots
Qui sont bien moins soi'gneux des choses que des mots. »
On doit se garder, selon lui :
« Des fines ciselures,
Des rimes à fracas et des enluminures. »
Il va plus loin dans ses Conseils à un poète de chambre. Il veut qu'on rejette le vieux code parnassien, et que, toujours scrupuleux à l'égard de la pensée et du bon sens, on puisse prendre avec la forme toutes les privautés :
« Pour bien dire ce que tu penses, Si le vrai mot se trouve long, Contracte-le, par Apollon !
L'auditeur donne des dispenses.
Allonge-le, s'il est trop court.
Ce diable de mot nécessaire I Va ton train, équipe en corsaire Ton esprit qui chante et qui court.
Ils ont réglé que la diputhongue Ici vaut un et là vaut deux ; Elle est de caoutchouc ; ris d'eux :
A ton gré fais-la courte ou longue. »
Le poète ne se permet point à lui-même les licences qu'il conseille aux autres dans cette boutade spirituelle. Il sacrifie rarement à la difficulté. La rime, dans ses vers, est presque toujours d'une grande richesse. Les règles prosodiques s'yirouvent généralement observées de la façon la plus rigide. Malgré quelques infractions à la quantité, les Satires révèlent une grande sévérité d'exécution.
Louis Veuillot sait merveilleusement assouplir et varier le vers; il fait très heureusement usage de la coupe nouvelle inaugurée par André Chénier; il supprime ou déplace la césure avec art et apropos ; il pratique enfin avec beaucoup de facilité l'enjambement :
« Devant ces conquérants
Les esprits jusqu'ici semblent indifférents. Dans l'escadron pourtant, tout guilleret, scintille Ulbach!
Certain Grec l'a bien dii : lo l.o:i en colvr,; Rôde fou par les bois, rugit, ne peut se taire. Et fait trembler au loin le pays effaré,
Sf?0 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Tant qu'il n'a pas, assis, lentement dévoré Un singe. »
Son talent est d'une grande flexibilité; son vers est soutenu, facile, harmonieux. M. Veuillot possède à un degré rare la qualité première de l'écrivain français, la clarté. Son style est limpide et franc. La pensée est presque toujours attaquée de face, et d'une manière si originale et si pittoresque, que tout ornement de convention devient inutile. Nous ferons pourtant une remarque. Si le tour est constamment net, vif et saisissant, quelquefois il reste de l'obscurité dans la phrase. L'idée fondamentale n'apparaît pas toujours avec une absolue précision.
L'emploi du mot simple, familier, énergique, populaire môme, se rencontre très fréquemment chez les écrivains de la vieille race gauloise et française ; c'est un trait particulier de leur caractère. Louis Veuillot appartient bien à cette famille. Il a placé dans son œuvre quantité de ces manières de dire simples et populaires qui sont loin de déshonorer la poésie et qu'il n'est pas d'une témérité excessive de hasarder de nos jours où l'aristocratie du style a beaucoup moins de partisans qu'elle n'en eut jadis. Il a tiré de la roture bien des termes rejelés jusque-là comme étant trop familiers ou trop bas. Il sait descendre et monter à propos ; il sait avec art et sans discordance mtller et fondre l'expression commune et le style noble. Ainsi dans ces quelques vers de l'Art poétique :
« Mais, laissant ces cafards qu'une main plus experte
Cinglera quelque jour d'une rime plus verte,
Je ne m'étonne pas si de pareils succès
Aux crocs noirs de l'envie offrent encore accès,
Et si, tout décorés, tout appointés, tout riches,
Loués comme des dieux, pleins comme des bourriches,
Nos Apollons vernis accusent tant le sort;
Ayant pris vers le mal ce détestable essor,
Du mal ils ont reçu l'accoutumé salaire,
La tristesse, l'ennui qu'aucun rayon n'éclaire,
Et ce tourment affreux par l'enfer inventé,
L'insatiable faim dans la satiété. »
Sa langue, en général, a une forte homogénéité. Mais, là encore, il ne s'est pas toujours gardé de l'excès. Telles pièces d'une grande pureté perdent la meilleure partie de leur charme, à cause des trivialités et même des termes d'argot que l'auteur y a glissés.
Lorsque Louis Veuillot revint du romantisme au classique, il eut comme unéblouissemenl. Il voulut connaître et posséder ce style oublié du dix-septième siècle; il lut et relut tous les chefs-d'œuvre des maîtres; il en goûta chaque jour davantage la langue, môme la partie tombée en désuétude. Ue là, dans ses derniers écrits, et en particulier dans le volume des Satires , un nombre assez considérable
d'archaïsmes. Ainsi, l'on trouve employé le verbe actif éloigner pour signifier s'éloigner, fuir, mettre de la distance entre soi et un lieu quelconque :
« Mais d'an pas plus craintif e7oî'^72e ces banlieues Où l'école Gautier traîne ses fausses queues. »
On voit encore ne pas feindre de, pour signifier ne pas craindre de ; insanie, folie; revigorer, redonner de la vigueur; ores, maintenant; halenée, haleine; reposée, s. f. ; clamer, crier, etc. ; aussi, pour non plus, dans une phrase négative; accoiser, calmer, etc.
Louis Veuillot est l'un des écrivains à qui il appartient le mieux de vouloir enrichir la langue par des rénovations discrètes. Mais quelquefois ses imitations du seizième et du dix-septième siècle ont le tort de ressembler à des archaïsmes mal soudés, et jurent avec le contexte de la phrase.
L'auteur des Satires ne dédaigne pas non plus d'accueillir certains néologismes hasardés de nos jours, et il en crée lui-même quelquesuns : hypergénie, poétillon, femme endrôlée, d(p.ger, xespertin, arrime. Il a parfois aussi fait usage de cette espèce de néologisme qui violente les mots au point de leur donner des significations tout étrangères. Ces essais sont fâcheux.
Ce qui est vraiment m ériloire, c'est de rajeunir les mots par la place, parle voisinage ou par d'heureuses alliances. Les exemples de ce procédé de style si connu des anciens sont innombrables chez Louis Veuillot. Nous en citerons deux ou trois des plus saillants, sinon des meilleurs :
a Deux cents alexandrins ongles de fortes rimes, »
pour armés de fortes rime?. Au lieu de tomber dans l'absurde, le poète dit s'engouffrer dans l'absurde. Il écrit encore :
« Ou bourgeoise ou pédante, ici toute figure, Sitôt le livre ouvert, bâille à toute envergure.
Vingt bâtards de Byron croisé de Lamartine, En vingt lieux différents pris du même travers, Mijotent avec soin partout les mêmes vers. »
Comme les maîtres, Louis Veuillot est créateur d'expressions, de locutions; mais il n'a pas, en cela, la prudence des écrivains du dixseptième siècle. Il affecte trop l'emploi des termes recherchés, et par là tombe dans ce défaut que les anciens appelaient cataglottiéme.
Un défaut plus grave, c'est l'abus des figures joint à l'oubli de l'analogie dans l'évolution des images. Il écrit dans une de ses meilleures pièces, Un Satirique :
a On vit déborder l'onde, en amont, en aval, Et le torrent, mêlé d'anciens glaçons lyriques,
Trouble, terreux, rouler aussi de bons distiques, Des vers vraiment français, lestes, démuselés...»
Cette peinture de dégel, de débâcle, n'appelle nullement ce démuselés final.
Soumettre les vers à la même raison que la prose et au pur bon sens, selon les préceptes et la pratique de Voltaire, serait détruire la poésie. Mais le goût s'opposera toujours aux innovalions bizarres et aux accouplements d'images discordantes.
Nous avons relevé dans les Satires * de Louis Veuillot bien des imperfections de détail que nous aurions peut-être négligées dans un recueil moins important. Elles n'enlèvent point à l'œuvre son puissant mérite d'ensemble.
» Gaume, 18G3, 1 vol. in-r2.
PAILLERON (Edouard)
— Né en 1834 —
M. Éd. Pailleron a publié en V'dl ', sous ce (i!re : Les Parasites, un certain nombre de pièces détachées, d'un genre varié, où domine la satire. Le poète a pris pour texte l'existence inutile ou malsaine de certains hommes au milieu de la société. On peut lui reprocher d'avoir trop généralisé quelques-unes de ses critiques, et de s'être parfois livré sur de petits sujets à de grandes indignations. Les Parasites ont en général une allure gaie, dégagée, un ton d'excellenle plaisanterie. La plupart des vers sont d'une causticité très amusante. Le Petit Baron, par exemple, a des passages d'un délicieux comique. Le début est d'une vivacité charmante :
« A moi, baron, à moi; j'ai deux mots à vous dire. Pour un instant, mon bon, cessez de vous sourire, Laissez votre lorgnon et vos airs dégoûtés, Rallumez un cigare, et voyr z dans la glace Si quelque chose en vous n'est pas bien à sa place ; Asseyez-vous et m^écoutez. »
S'adressant directement à son personnage, le poète donne les détails les plus piquants sur ce gandin dont les cheveux sont harmonieusement taillés, mais dont la tète est vide :
« Le soir comme le jour, à pied comme en voiture. Verre à l'oeil, canne en main, raie au front, barbe pure. Pâle et frais, lisse et net, sans un grain, sans un pli, Du plus loin qu'on vous voit, chacun se prend à dire : Est-ce qu'il est en sucre ? est-ce qu'il est en cire ? Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'il est joli !
Enfin, toujours, pariout, c'est une afTaire fjiite, Vous êtes ravissant, baron, je le répète. Et pourtant, qui l'eût cru? tous n'en sont pas d'accord Il est des médisants, et j'en sais par la ville, Qui vous traitent, mon bon, de façon peu civile. On a tort, je sais qu'on a tort.
Mais enfin, des croquants et fort laids et fort bêtes, Des savants, des penseurs, des peintres, des poètes,
* Chez Lé^7.
oo4 LES POÈTES DU DIX-iNEUVIÈME SIÈCLE.
Tons gens mal habillés, tenez-le pour certain, D'autres même bien mis, tant l'erreur est profonde, Des femmes, qui plus est, en un mot, tout le monde Dit que vous êtes un crétin.
On a tort ; mais on dit que garder une vitre Sur l'œil, fumer sans trêve et jauger plus d'un litre, Ce sont de ces hauts faits dont à peine l'on rit ; Et qu'au bois tous les jours, hormis les jours de fête, Mener un tilbury, serait-ce en arbalète, N'exige pas un grand esprit.
On a tort ; mais on croit que doter sa patrie De vocables tirés de l'argot d'écurie, Mener un cotillon, répéter un bon mot, Et se faire, en tous cas, railler de qui vous pille. Jouer par un escroc, duper par une fille. En trois lettres, c'est être un sot.
On a tort; mais le temps ne souffre plus qu'un homme, Fùt-il beau, bien portant, et riche, et gentilhomme. Sans avoir les vertus requises par Berquin, N'ait de tête, baron, que pour des papillotes, * De mains que pour des gants, de pieds que pour des bottes;
Bref, qu'il ne soit qu'un mannequin.
C'est Lien vous, mon très cher, que ce discours regarde. Quoi! vous ne soufflez mot »
Mais le sporlsman apprend avec indifférence qu'il passe partout pour un être nul, ignorant, stupide. L'opinion publique ne l'intéresse pas.
« Voilà, mon pauvre ami, ce que l'on ose dire. Hein! votre bouche en cœur continue à sourire? Vous êtes, sur mon âme, un plaisant animal. Dr.ns votre orgueil opaque, il n'est rien qui vous touche I Il ne sera pas dit que je n'ai pas fait mouche : Baron, votre habit vous va mal! »
Presque toutes les pièces des Parasites sont ainsi terminées par un Irait incisif, inattendu, du meilleur effet.
Monsieur Cryi,togame&\.TrUtus sont écrits sur le môme ton de mordante ironie. Ce dernier périrait est d'une amusante vérité'. Tristus, le philosophe, le penseur, l'homme aux vastes systèmes, promenant avec fierté dans les brasseries son génie méconnu, Tristus, dont les théories nuageuses ont obscurci le cerveau, Tristus est parfait :
a Tristus, est-ce bien vous ? est-ce bien vous Tristus ? — Hélas! oui, c'est bien moi, mais vieilli par la lutte, Brisé des coups du sort auquel je fus en butte; C'est vrai, j'avais la foi du jeune homme ingénu,