LA POESIE LEGERE
A notre époque la poésie légère proprement dite est très négligée. Malgré les efforts de quelques esprits ingénieux, chaque jour on délaisse davantage cette subdivision charmante de l'ancienne poésie française. A tant de compositions gracieuses on préfère aujourd'hui les crudités réalistes et les brutalités sensuelles. Hàtons-nous de recueillir, dans tout le mouvement poétique du siècle, ce qu'il reste encore de fantaisies alertes, aux rythmes délicats et rapides, aux pensées fines et spirituelles. Choix aimable entre tous, s'il ne fallait aussi donner place aux conceptions du libertinage en faveur des qualités de la forme !
VIGÉE (LourS-GlILLÀl"ME-BERNARD-ÉTIE>'NE) — 1768-1820 —
Auteur de deux comédies jouées sans succès: Ma journée et VEntrevue, Vigée ayait inutilement sollicité les suffrages de l'Académie française. Il se vengea de cet échec par des traits amers qui lui furent vivement renvoyés. Lebrun, entre autres poètes, lui riposta par ce distique :
a Vigée est-il un aigle, un cygne? Oh! nonl Ce n'est qu'un paon grefifé sur un oison. »
Il ne manqua pourtant ni d'esprit ni d'originalité. La plus singulière de ses compositions est VÉpître à la Mort. Le poète , songeant au moment redoutable où doit sonner son heure dernière, égayé de la façon la plus curieuse celte pensée lugubre. Viens, dit-il à la Mort :
« Viens me trouver, mais sans façon, Mais sans avis préliminaire ; Surtout point de triste émissaire Qui puisse troubler ma raison.
Je sais très bien que d'ordinaire Tu traites par ambassadeur :
C'est la fièrre, c'est la douleur Qui doivent entamer l'affaire; Mais au jour indiqué pour moi Marche sans train et sans escorte.
Si ces dûmes sont avec toi, Laisse ces dames à la porte. »
H lui prescrit ensuite de prendre un air aimable et de revêtir un galant costume. La Mort devra laisser sa faux, se parer de myrte et de cyprès ; elle devra surtout agrémenter son corsage ;
a Comme j'aime assez l'embonpoint, IJn double lin en étalage Me présente, malgré ton âge, Un peu de ce que tu n'as point. Aclierant la métamorphose, Un ruban caresse ton sein.
Et sous un gant couleur de rose.
Tu prends soin de cacher ta main.
Te voilà vraiment attrayante.
On t'annonce, je t'attendais ;
Tu me souris, et je te fais
Une révérence décente.
Les compliments ne sont pas longs.
— Bonjour, monsieur. — Bonjour, madame.
— Voulez-vous ?... — De toute mon âme. Tu prends mon bras, et nous partons. »
Cette pièce, d'une certaine affectation de sentiment.mais très piquante comme expression, faisait l'admiration de Palissot. « Depuis le sonnet adressé à la princesse Uranie contre son ingrate de fièvre (modèle évident de cette charmante pièce) nous n'avons rien lu de plus ingénieux ; et sans la crainte d'être soupçonné d'adulation, nous ajouterions que la nouvelle Épltre nous parait infiniment supérieure à l'ancien Sonnet *. »
Les épltres elles poésies fugitives de Vigée *, et particulièrement les pièces adressées à Ducis et à Legouvé, offrent un mélange intéressant de grâce et de malice, de goût et de facilité.
1 Palissot, Mémoires sur la Littérature^ Vigée.
- Voir son recueil de Poésies, 1813, 5* édit., grand in-18. On trouverait aussi beaucoup de vers de lui dans ÏAlmanach des Muses dont il dirigea la rédaction depuis la mort de Sautreau de Marsy, arrivée en 1789, jusqu'à sa propre mort, en 1820.
VIENNET (Jean-Louis-Guillaume)
Viennet, qui s'est exercé en tant de genres, a écrit quelques Epîtres remarquables. Sa pièce A mes quatre-vingts ans renferme des détails charmants de grâce et de naturel. La spirituelle franchise du poète laisse voir, dès le début de cette composition, un sentiment de satisfaction personnelle très net et très piquant :
« 0 mes quatre-vingts ans I je vous avais prévus ;
Mais je ne vous dis pas : Soyez les bienvenus.
Sans doute, et j'en rends grâce à la bonté céleste,
Je vous porte gaîment et d'un air assez leste.
Mon front sous votre poids n'a pas encor fléchi.
Et mes rares cheveux ont à peine blanchi.
Dans les courses qu'à pied me prescrit Thygiène,
Mes pas n'ont pas besoin qu'un bâton les S'outienne.
D'un fossé de cinq pieds ma prestesse se rit;
Et, dût certain Zuïleen crever de dépit,
Les vers que fait jaillir ma verve octogénaire
Au public qui m'entend n'ont pas l'air de déplaire. »
On lit aussi avec un vif intérêt l'épître Sur les mots nouveaux, où l'auteur a fait ressortir, en des vers corrects et faciles, les néologismes les moins harmonieux de la langue littéraire, philosophique, politique et industrielle.
Viennet, dans ses Epîtres, a beaucoup imité Boileau.
LOYSON (Charles)
DELOY I Jean-Baptiste- Aimée)
Charles Loyson, dans sa courte carrière, s'occupa de journalisme et de poésie. Rédacteur des Archives philosophiques, politiques et littéraires, que dirigeaient Royer-CoUard et Guizot, ses anailiés et la nature de son esprit le rangeaient parmi les doctrinaires. Forcé de soutenir contre Benjamin Constant et ses disciples d'assez vives polémiques, il sut garder toujours, avec des adversaires violents, la plus grande modération. On éprouve encore quelque iutérât à lire : Guerre à qui la cherche, Seconde campagne de guerre à qui la cherche. Lettre à M. Benjamin Constant, l'un des rédacteurs de la Minerve.
Charles Loyson se reposait de ces luttes politiques dans le culte des Muses. Ses Épîtres et Élégies furent très remarquées à leur apparition.
Malgré l'insuffisance des rimes et l'abus des images mythologiques, les Êpît7'es, d'une forme rigoureusement classique, offrent un grand nombre de vers agréables, liés avec goût et facilité. La pièce A Royer- Collard, entre autres, donne avec beaucoup de franchise et de naturel d'excellents préceptes sur le véritable bonheur, sur la folie des humains à chercher ici-bas une félicité parfaite. Un court passage de VÉiAtre à Cousin montrera toute la délicatesse et la douceur d'esprit du poète :
a Oli! qui me donnera, près d'une humble vallée, Loin du chemin public, dans les bois reculée. Une maison rustique au penchant d'un coteau ; Quelques prés, un bocage, un limpide ruisseau, Et des moissons assez de quoi nourrir leur maître ! Alors, si près de moi, dans mon réduit champêtre. Une épouse unissant la grâce à la raison. Charme ma solitude et règle ma m;iison ; Si le soir, près du feu, je puis voir mon vieux père Caresser mes enfants dans les bras de ma mère ; Enfin, lorsque, parfois daignant me visiter. Témoin de mon bonheur, tu viendras l'augmenter, Si ma table, sans luxe abondamment pourvue, Ne craint point d'un ami l'arrivée imprévue,
LOYSON. oCl
Sachons aux lois du sort arranger notre humeur.
Patience ici-bas fait moitié du bonheur,
Et nul avec raison ne se plaint de la vie,
A qui de moins heureux peuvent porter envie. »
Sez Élégies ont un acceni de douce irislesse, de naélancolie résignée, qui laissent dans l'âme une inapression de mol atlendrissement : ainsi la touchante élégie, le Lit de mort, dont le sujet et le ton rappellent les meilleurs vers deMillev ye. Le poète, languissant, malade, annonce à ceux qui l'entourent sa mort prochaine :
« Cessez de me flatter d'une espérance vaine. Cessez, ô mes amis, de me cacher vos pleurs I La sentence est portée ; oui, ma mort est certaine, Et je ne vivrai plus bientôt que dans vus cœurs !
Pour la dernière fois j"ai vu briller l'aurore, Pour la dernière fois ce beau soleil m'a lui ; Votre ami, succombant au m^l qui le dévore. Sur le déclin du jour va s'éteindre avec lui. »
Un an plus tard, celte prévision funèbre était réalisée. Le poète avait vu fuir ses rêves de gloire, de bonheur et de paix. Seule, la mort ne l'avait pas trompé.
Charles Loyson a célébré dans ses Éligies les sentiments de la famille et l'amour du foyer :
« Dieu ! qu'on dort mollement daus le lit de ses pères ! «
Il a chanté les gracieux souvenirs des jours d'enfance, le souffle vivifiant de l'air natal et les radieuses espérances d'une nouvelle et dernière patrie. Les mêmes aspirations spirilualistes élèvent toutes ses compositions.
Charles Loyson, dit Sainte-Beuve S est l'intermédiaire entre Millevoye et Lamartine.
Un autre poète, mort en 1834, de LOY, en écrivant : Cueillons, cueillons la rose au printemps de la vie; Oui, VAnio murmure encore, devait marquer une nouvelle transition, celle des premières élégies en vers libres aux premières pièces rythmées des Méditations : le Lac, le Soir, V Automne el l'Isolement.
1 Portraits littéraires, t. II.
Po'eTES ce XIX' SIÈCLE. — II. 36
POMMIER (Amédée)
— Né en 1804 —
Les Colifichets ou Jeux derimes d'Amédée Pommier sont l'œuvre la plus étrangement fantaisiste, au point de vue du rythme, qui fut jamais écrite. Déjà l'auteur des Crdneries et Dettes de cœur avait dit, dans un élan de naïveté fanfaronne :
« Je fais avec le vers devenu mon hochet Ce que Paganini faisait de son archet. »
Il ne lui manque, en ce nouveau recueil, pour justifier cette prétention, qu'un peu plus d'âme et d'harmonie.
Le livre s'ouvre par une Épitre apologétique. La premit;:re impression est fûcheuse. On est désagréablement surpi-is d'entendre le poète vanter d'abord son habileté et jeter à des critiques supposés cette bravade faufarone : « qu'ils en fassent autant *. » Cet écrivain d'un mérite incontestable a eu le tort de laisser trop fréquemment voir le sentiment qu'il avait de lui-même, d'offrir trop de place au moi dans ses écrits, et de prendre en ses vers un soin trop vif de son apothéose.
Les Colifichets sont un défi constant à la langue, aux mots, aux rimes. Aucune difficulté, aucun obstacle n'a arrêté le poète dans sa témérité d'expressions. Il a écrit des pièces uniques, où les curiosités les plus extraordinaires du rythme ont été dépassées : tapage étourdissant de rimes revenant pressées, sonores et régulières, dans un cadre restreint jusqu'aux dernières limites du possible; assemblage inouï de pièces lantastiques où la poésie se dessine, se taiJle physiquement et géométriquement*, où l'inspiration peut, sans rien perdre de son souffle, se répandre, pendant douze pages, en vers monosyllabiques '.
Amédée Pommier, dans quelques pièces d'une certaine étendue, a fait rendre à l'expression tout ce qu'elle pouvait tenir; mais cetie perfection même devait avoir son désavantage et sa monotonie.
Le procédé favori du poète est Ténuméralion, procédé commode pour triompher des entraves du rythme, car il « ne suppose qu'une imagination acharnée à la recherche des mots, une grande patience et une ingénieuse dextérité à manier le vers *. »
C'est ainsi qu'en louant la fontaine de Jou\ence il passera en revue,
1 Voir \3ipeTeii\i, Aimée littéraire, p. 32.
2 La Pyramide.
s Biaise et Rose.
* Francisque Sarcey, Les Artistes en rytlnne.
l'un après l'autre, tous les malades qui viennent y chercher une nouvelle jeunesse et une santé florissante :
« Gens à topiques.
Gens à'sétons ; Corps hydropiques, Corps avortons !
Qu'on se lessive Dans cette eau vive Et qu'elle arrive A vos mentons.
Dents ébranlées Par delongs jours.
Et crénelées Comme des tours ; Rudes basanes De paysannes, Peaux de vieux ânes, Pour les tambours !
Mine vieillotte, Front jaune ou vert, De plis de botte Partout couvert ; Nez à lunettes, Faces qui n'êtes Que des reinettes Après l'hiver. »
L'intarissable rimeur ne s'nrrète plus.
Avec un charme, un piitoresque inimaginables d'expression, il manque souvent de mesure, il ne sait pas arrêter à temps sa course, et lance ses vers, sans ordre, comme un fleuve de mots grotesques.
Au point de vue moral, les Colifichits pourraient encourir quelque reproche. Ce livre dont le fond est parfois très scabreux a pu scandaliser non seulement les Philistins, les pédants, les cuistres, mais aussi beaucoup de lecteurs honnêtes, à la conscience timorée et au goût sévère. Le poète a trop amoureusement cultivé,
« rimeur émancipé.
Le genre mors aux dents et cheval échappé, »
et, comme il pouvait le prévoir, il est permis de s'étonner
« Qu'un père de famille, Dn homme grisonnant, ayant femme, ayant fille. Choisisse quelquefois des sujets chatouilleux Qu'eùit évités peut-être un goût plus scrupuleux. »
Quoique jamais assurément il ne vise
« A titiller le vice et la débauche infecte, »
et que sou ton favori soit .
a l'enjouement
Qui sourit au plaisir et folâtre un moment, »
parfois un peu plus de retenue eût paru convenable. Ennemi mortel de la pruderie, il nous dit :
« J'écris pour les mondains, non pour les rigoristes, Les carmes, les cliartrcux. et les séminaristes i. »
Tous les intéressés sont au moins prévenus par ce franc avertissement. Après les Colifichets, Amédée Pommier publia le poème humoristique : Paris (1800) ^, où il entre ainsi en matière :
a J'ai beau regarder à la ronde.
Fouiller et ciel et terre et mer.
Je ne vois qu'un sujet au monde
Pour faire pendant à l'Enfer.
Ce sujet presque inabordable.
C'est Paris, le gouflre insondable,
Le réceptacle formidable
Des biens, des maux mêlés sans choix,
Le lieu de toutes les délices,
La sentine jle tous les vices,
Plein de luxe et plein dimmondices,
Eden et Tartare à la fois, u
Son pinceau vigoureux et hardi peint :
a ce temple pétaudière,
Bourbier, brasier, rouge chaudière, Pleine de lave incendiaire, »
La grande cité nous est montrée sous so.s aspects multiples, aux différentes époques de son histoire.
Faris forme une ode de quatre cent quarante et une strophes, dont chacune a douze vers. Créée par Malherbe, augmentée par Victor Hugo de deux rimes féminines, l'une au septième, l'autre au onzième vers, cette strophe « est d'une sonorité très retentissante, mais d'une facture horriblement difficile. Il faut enfermer sa pensée dans un cadre très étroit, se jouer des entraves de la rime qui revient coup sur
1 Fpitre apologétique.
2 Chez Gamier frères.
coup, àdecourts inlervalles, suspendre deux foislaphrase'poétiqueàdes repos commandés par le rythme de la strophe et la clore définitivement au dernier vers *. » Un tel travail rendait inévitables l'abus de rénumération et l'inégalité de l'inspiration. Mais le poème renferme, à côté de ces longueurs et de ces faiblesses, d'excellentes descriptions. De nombreux dizains ont un merveilleux éclat de style ; nous citerons le CXXXIX« :
« Voyez se dresser, veuve et seule,
Du sein des arbustes fleuris,
La tour Saint-Jacques, une autre aïeule
Des édifices de Paris.
Longtemps son destin fut précaire ;
Mais^ comme un riche reliquaire
Que quelque amoureux antiquaire
Conserve précieusement.
Qu'il tonne, qu'il vente ou qu'il pleuve.
Elle est désormais à l'épreuve,
Et sur sa base, au bord du fleuve.
Assise inébranlablement. »
Paris est une œuvre unique au point de vue de la forme et de l'étendue; elle ne pouvait être entreprise que par un virtuose de la rime comme Amédée Pommier.
1 Francisque Sarcey, les Artiates en rythme.