LE CHEVALIER
Je les ai lues plus de dix fois, et, malgré mon impatience naturelle^ les plus longues ont toujours été celles qui m'ont plu davantage.
Tout y est: pureté dans le langage, noblesse dans les pensées, solidité dans les raisonnements, finesse dans les railleries, et partout un agrément que l'on ne trouve guère ailleurs.
D'Aguesseau compare l'auteur des Provinciales à Démosthène et à Cicéron. « Les Lettres provinciales et surtout les dernières, par rapport à l'objet qu'on se propose, de plaire en prouvant, peuvent, dit le célèbre magistrat, se placer hardiment à côté de ces grands orateurs : et je ne sais quels sont ceux qui devront avoir le plus de peur du voisinage. La quatorzième lettre surtout est un chef-d'œuvre d'éloquence qui peut le disputer à tout ce que l'antiquité a le plus admiré, et je doute que les PhiUppiques de Démosthène et de Cicéron offrent rien de plus fort ou de plus parfait * . » Voltaire le compare à Molière et à Bossuet; il dit dans le Siècle de Louis XIV : « Ses Lettres provinciales, qui paraissaient alors, étaient un modèle d'éloquence et de plaisanterie. Les meilleures comédies de Molière n'ont pas plus de sel que les premières lettres provinciales. Bossuet n'a rien de plus sublime que les dernières ^. »
Ces Provinciales n'ont pas été jugées moins favorablement, de nos jours, au point de vue littéraire. Un des maîtres de la critique moderne en relève ainsi l'éloquence : « Cette grande éloquence, dit-il, est le ton naturel des dernières Proumcia?es. Tout est amer, véhément, passionné. Ces mêmes questions sur lesquelles Pascal s'était joué d'abord et qu'il avait comme épuisées par la plaisanterie, il les reprend, il les renouvelle par le sérieux et la colère, au point de faire bien re-
^ Instrucf. sur l'étude et les exerc.^ etc. 2 Siècle de Louis XIV, c. xxxiv.
dl8 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
gretter à ses ennemis ce style railleur dont ils s'étaient plaints d'abord ^ »
Ces divers éloges sont mérités. Toutes les sortes d'éloquence sont renfermées dans les Provinciales, et on n'en aime pas moins la sim-, plicité que le sublime. Le dialogue y est rempli de ces expressions familières et proverbiales que la délicatesse aristocratique de la cour de Louis XIV n'avait pas encore bannies du style. Plusieurs bons mots des Provinciales ont eux-mêmes fait proverbe dans la langue; on a puisé dans ces lettres, dont la vogue a été si grande, mille locutions vives, mille traits, que tout le monde depuis a imités et reproduits, et dont quelques littérateurs seulement connaissent l'origine ; enfin, peu d'ouvrages ont davantage contribué à donner à la langue plus de grâce, plus de noblesse, plus de fini.
L'auteur des Provinciales en travaillait et retravaillait la rédaction avec une patience infatigable, u II était souvent, dit Nicole, vingt jours entiers sur une seule lettre. Il en recommençait môme quelques-unes jusqu'à sept ou huit fois, afin de les mettre au degré de perfection où nous les voyons. » Pascal ne soignait pas seulement la correction du style, qui est merveilleux dans ces Lettres, — où cependant, comme dans la première, ou pourrait relever d'étonnantes lourdeurs, et où la période gagnerait à être déchargée des incidentes qui l'embarrassent fréquemment, — il s'appliquait, avec un scrupule digne de toute l'admiration de Boileau, à ménager les transitions. Elles n'étaient pas faciles en pareilles matières ; l'habile écrivain a su cependant les pratiquer d'une manière si heureuse que le lecteur n'éprouve jamais le moindre soubresaut en passant d'un sujet à un autre tout différent.
Ceux qui n'ont pas Iules Provinciales y attachent généralement l'idée de quelque chose de très -amusant. Pascal était né avec un grand fonds de gaieté, que ses maux n'avaient pu détruire, et qu'il sut si bien garder au milieu même des austérités de la pénitence que son aimable et spirituelle sœur Jacqueline pouvait écrire : « Je ne sais comment M. de Saci s'accommode d'un pénitent si réjoui. » On retrouve une marque bien frappante de cet esprit de vivacité et de gaieté de Pascal, dans ce passage célèbre des Pensées :
« On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants. C'étaient des gens honnêtes, et comme les autres riant avec leurs amis : et quand ils se sont divertis à faire leurs Lois et leur Po/itique, ils l'ont fait en se jouant. C'était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie. La plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement 2. »
Ce caractère se sent assurément dans maints endroits des Provinciales où Fauteur a su égayer les matières les plus graves et même les plus rebutantes ; l'ensemble du livre n'en est pas moins, pour les lecteurs
1 ViLLEMAiN, De Pascal.
2 Édit. Louandre, ch. viu^ xxxvnr.
ordinaires d'aujourd'hui qui l'ouvrent par hasard, notablement ennuyeux et soporatif.
Par les Provinciales, Pascal s'est acquis une gloire très-mêlée; les Pensées lui ont valu une gloire pure. Pendant les quatre dernières années de sa vie, au milieu des langueurs d'une santé délabrée, Pascal médita et prépara un grand monument où il se proposait d'insinuer en quelque sorte le christianisme dans la raison par le cœur, et devait tourner, à l'avantage delà certitude religieuse, l'incertitude générale de la connaissance humaine, et renouveler l'apologétique en lui donnant pour point de départ la plus profonde psychologie. Le grand homme dont le génie trop actif épuisait le corps, demandait dix ans de santé et de loisir pour achever cette œuvre à la perfection de laquelle il voulait employer toutes les ressources de son génie. Ce qu'il a laissé n'était que des pierres, quelques-unes à peine taillées, destinées à entrer, à une place ou à l'autre, dans la construction de ce magnifique édifice.
« Quoiqu'il attendît que sa santé fût entièrement rétablie pour y travailler tout de bon, et pour écrire les choses qu'il avait déjà, digérées et disposées dans son esprit, disent les premiers éditeurs de l'ouvrage posthume de l'ascal, cependant, lorsqu'il lui survenait quelques nouvelles pensées, quelques vues, quelques idées, ou même quelque tour ou quelques expressions qu'il prévoyait lui pouvoir un jour servir pour son dessein, comme il n'était pas alors en état de s'y appliquer aussi fortement que lorsqu'il se portait bien, ni de les imprimer dans son esprit et dans sa mémoire, il aimait mieux en mettre quelque chose par écrit pour ne pas les oublier, et pour cela il prenait le premier morceau de papier qu'il trouvait sous sa main, sur lequel il mettait sa pensée en peu de mots, et fort souvent même seulement à demi-mot, car il ne l'écrivait que pour lui ; et c'est pourquoi il se contentait de le faire fort légèrement pour ne pas se fatiguer l'esprit, et d'y mettre seulement les choses qui étaient nécessaires pour le faire ressouvenir des vues et des idées qu'il avait.
« C'est ainsi qu'il a fait la plupart des fragments qu'on trouvera dans ce recueil; de sorte qu'il ne faut pas s'étonner s'il y en a quelques-uns qui semblent assez imparfaits, trop courts et trop peu expliqués, dans lesquels on pût même trouver des termes et des expressions moins propres et moins élégantes. Il arrivait néanmoins quelquefois qu'ayant la plume à la main, il ne pouvait s'empêcher, en suivant son inclination, de pousser ses pensées et de les étendre un peu davantage, quoique ce ne fût jamais avec la même force et la même application d'esprit que s'il eût été en parfaite santé. Et c'est pourquoi l'on en trouvera aussi quelques-unes plus étendues et mieux écrites, et des chapitres plus suivis et plus parfaits que les autres. »
Ces fragments furent trouvés tous ensemble enfilés en diverses liasses, mais sans aucun ordre, sans aucune suite ; à peine s'ils étaient déchiffrables. Les amis qui voulaient utiliser ces reliques précieuses dans leur désordre et dans leur incomplet, le duc de Roannez, Arnauld, Nicole, de Tréville, Du Bois de la Chaise et Périer l'aîné, firent un choix dont ils nous ont ainsi rendu compte :
«L'on a pris seulement, parmi ce grand nombre de pensées, celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées ; et on les donne telles qu'on les a trouvées, sans y rien ajouter ni changer; si ce n'est qu'au lieu qu'elles étaient sans suite, sans liaison, et dispersées confusément de côté et d'autre, on les a mises dans quelque sorte d'ordre, et réduit sous les mêmes titres celles qui étaient sur les mêmes sujets ; et l'on a supprimé toutes les autres qui étaient ou trop obscures, ou trop imparfaites.
« Ce n'est pas qu'elles ne continssent aussi de très-belles choses, et qu'elles ne fussent capables de donner de grandes vues à ceux qui les entendraient bien. Mais, comme l'on ne voulait pas travailler à les éclaircir et à les achever, elles eussent été entièrement inutiles en l'état qu'elles sont. E-t afin que l'on en ait quelque idée, j'en rapporterai ici seulement une pour servir d'exemple, et ar laquelle on pourra juger de toutes les autres que l'on a retranchées. Voici donc quelle est cette pensée, et en quel état on l'a trouvée parmi ces fragments: « Un artisan qui parle des richesses, un procureur qui parle de la guerre, de la royauté, etc. Mais le riche parle bien des richesses, le roi parle froidement d'un grand don qu'il vient de faire, et Dieu parle bien de Dieu. »
« Il y a dans ce fragment une fort belle pensée ; mais il y a peu de personnes qui la puissent voir, parce qu'elle y est expliquée très-imparfaitement et d'une manière fort obscure, fort courte et fort abrégée ; en sorte que, si on ne lui avait souvent ouï dire de bouche la même pensée, il serait difficile de la reconnaître dans une expression si confuse et si embrouillée *. »
A ces matériaux, les éditeurs de Port-Royal joignirent des extraits de lettres, de préfaces, de dissertations sur divers sujets, et disposèrent le tout dans un ordre arbitraire. Pour embellir le style, éclaircir ou compléter les pensées, ils firent subir aux textes des changements et y firent des interpolations que plusieurs, depuis qu'on a retrouvé le manuscrit, leur ont reproché trop vivement. M. Sainte-Beuve a trèssainement apprécié cette édition timide, mais sage.
« La famille Périer, dit l'historien de Port-Royal, était bien d'avis de retrancher, de modifier le moins possible : l'intérêt de famille se trouvait d'accord, en ce cas, avec l'intérêt littéraire (ce qui est si rare) ; mais il y avait d'autre part des considérations puissantes, invincibles, les approbateurs à satisfaire, l'archevêque à ménager, la paix de l'Église à respecter loyalement.
« C'est merveille, en vérité, qu'entre tous ces écueils, en présence de cette masse de papiers très-peu lisibles, de ces pensées souvent incohérentes, souvent scabreuses, on ait, du premier coup, tiré un petit volume si net, si lumineux, si complet d'apparence, et qui, avec une ou deux bévues, pour ne rien celer, triompha si incontestablement auprès de tous.
« On a beau dire après coup sur l'exactitude littéraire, il y avait ici une question de fidélité bien autrement grave et qui dominait tout, et cette fidélité fut respectée des premiers éditeurs. Oui, l'esprit qui présida à cette première édition fut, je ne crains pas de le proclamer, et tout-ce qui s'est passé à l'occasion de la dernière vient assez hautement à l'appui, fut, dis-je, un esprit de discrétion, de respect, de ménagement et d'édification pour les lecteurs. »
Grâce aux précautions des amis de Pascal, les Pensées purent paraî- * Préface dea Pensées de Pascal. 1670.
PASCAL, 12 i
tre avec l'approbation de trois évêques et de plusieurs docteurs en théologie de la Faculté de Paris. Toutes ces approbations sont remarquables ; une mérite particulièrement d'être citée. On n'a pas fait un plus bel éloge des Pensées.
« Il m'est arrivé, en examinant cet ouvrage en l'état qu'il est, ce qui arrivera presque à tous ceux qui le liront, qui est de regretter plus que jamais la perte de l'auteur, qui était seul capable d'achever ce qu'il avait si heureusement commencé. En effet, si ce livre, tout imparfait qu'il est, ne laisse pas d'émouvoir puissamment les personnes raisonnables, et de faire connaître la vérité de la religion chrétienne à ceux qui la chercheront sincèrement, que n'eût-il pas fait si l'auteur y eût mis la dernière main? Et si ces diamants bruts et épars çà et là jettent tant d'éclat et de lumière, quel esprit n'auraient-ils pas ébloui, si ce savant ouvrier avait eu le loisir de les polir et de les mettre en œuvre ? Au reste, s'il eût vécu plus longtemps, ses secondes pensées auraient été sans doute dans un meilleur ordre que ne sont les premières qu'on donne au public dans cet écrit; mais elles ne pouvaient être plus sages: elles auraient été plus polies et plus liées; mais elles ne pouvaient être ni plus solides ni plus lumineuses. C'est le témoignage que nous en rendons, et que nous n'y avons rien remarqué qui ne soit conforme à la créance et à la doctrine de l'Église. A Paris, le 21 de
septembre 16G9.
E. Le Camus, docteur de la Facidté de théologie
de Paris, conseiller et aumônier du roi.
Le public jugea comme les docteurs deSorbonne. Nous ne rapporterons qu'une seule des appréciations contemporaines ; elle est peu connue et dispense de citer les autres. Dans une lettre adressée à Périer fils, le Nain de Tillemont, homme de caractère peu louangeur, parle des Pensées en ces termes magnifiques :
« Ce dernier écrit (les Pensées) a surpassé ce que j'attendais d'un esprit que je croyais le plus grand qui eût paru en notre siècle ; et si je n'ose pas dire que saint Augustin aurait eu peine à égaler ce que je vois par ces fragments que M. Pascal pouvait faire, je ne saurais dire qu'il pût le surpasser; au moins, je ne vois que ces deux que l'on puisse comparer l'un à l'autre. Je vous avoue encore une fois que je reconnais M.Pascal tout autrement éminent dans ses fragments que je ne l'avais reconnu jusqu'ici. Je sais bien que les Petites Lettres seront toujours un chef-d'œuvre inimitable, et peut-être qu'elles ne me paraissent inférieures que parce que je ne suis pas capable d'en pénétrer lesbeautés ; mais peut-être aussi que la matière y fait quelque chose, et qu'un écrit, fait pour des personnes ordinaires, doit presque paraître ordinaire. Quoi qu'il en soit, on voit ici un homme qui, embrassant le sujet le plus vaste et le plus relevé qui soit au monde, paraît encore s'élever au-dessus de sa matière, et se jouer d'un fardeau qui étonnerait et accablerait tous les autres. »
Le dix-huitième siècle sut honorer dans Pascal le géomètre ; il affecta de prôner l'éloquent ennemi des Jésuites; mais il voulut à tout prix déconsidérer lauteur des Pensées, et attribua ses croyances si ardentes et si fermes à un affaiblissement d'esprit. Les pliilosophes de l'ère de Voltaire mirent tout le fort de leur attaque contre les idées et la
vie de Pascal à dire et redire qu'il avait été fou ou à peu près dans ses dernières années. Lorsque Condorcet se préparait à composer l'éloge de Pascal, le patriarche des incrédules lui disait : « Mon ami, ne vous lassez pas de répéter que, depuis l'accident du pont de Neuilly, le cerveau de Pascal était dérangé. » Mensonge audacieux : depuis l'accident de Neuilly, il était sorti de ce cerveau dérangé les Provinciales et les théorèmes sur la roulette.
Pour prouver cette prétendue folie. Voltaire lui-même entreprit un commentaire du livre de l'apologiste. Il s'écrie: «Vrai discours de malade, )' après les pensées les plus sublimes, comme après ceUe-ci : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme! quelle nouveauté! quel chaos! quel sujet de contradiction ! » L'espèce humaine lui parait calomniée par la misanthropie de Pascal : « J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime; j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu'il le dit ^ »
L'auteur de Candide ne trouve pas seulement de la misanthropie dans les Pensées ; il y dénonce de la bassesse :
« Cela est admirable: on ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelles et suivi de sept à huit laquais. Eh quoi! il me fera donner les étrivières si je ne le salue. Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d'un cheval bien enharnaclié à l'égard d'un autre. »
« Bas et indigne de Pascal "-. »
Le coryphée des philosophes a-t-il pu ne pas voir la fière ironie de ce morceau ?
Tout le dix-huitième siècle partagea cette injustice. L'éloge même n'avait rien de franc, et était mêlé de traits satiriques, comme ce passage de Condorcet :
« Pascal est un de ces génies extraordinaires qui ont plus de droit à, notre admiration qu'à notre reconnaissance, et que la nature semble avoir formés pour étonner les hommes et déployer à leurs yeux toute sa puissance *. »
Le dix-neuvième siècle a généralement été plus juste envers Pascal, surtout envers Pascal écrivain et auteur des Pe?isées. Un esprit trèsdistingué du dix-septième avait dit : « Je ne sais si jamais on a mieux écrit que M. Pascal en moins de paroles, et en même temps plus vivement et plus noblement *. >> Pour avoir l'idée de toute la grandeur du style de Pascal, il fallait la publication du véritable texte des Pensées ; alors seulement on a vu ce puissant génie dans sa fière et indépendante originalité, et il a été placé avec Bossuet, Molière et la Fontaine,
1 Remarques sur les Pense'es de Pascal.
« Dernières remarques sur les Pensées de Pascal, lxxi.
3 Éloge de Pascal.
* Lami, Entretiens sur les sciences^ VII* entr., de la prédication.
dans ce petit groupe à part de grands hommes éminents comme écrivains parmi tous ceux de la môme époque et que notre siècle devait particulièrement honorer. Désormais personne n'oserait plus éclarer « les Pensées de Pascal bien inférieures aux Provinciales \ >>
La publication du texte authentique a grandi la gloire littéraire de Pascal ; mais en même temps elle a été l'occasion de terribles imputations contre le philosophe et le chrétien.
Se fondant sur certains passages dont nous ne savons pas l'usage que l'apologiste de la reUgion devait faire et que les éditeurs de Port- Royal avaient modifiés ou supprimés, on n'a accusé Pascal de rien moins que d'un scepticisme universel, habituel et désespéré, contre lequel il aurait cherché un refuge dans la foi par un effort aveugle de la volonté, sans conviction, et sans aucune espérance d'y parvenir. Selon Pascal, a-t-on prétendu, il n'y a point de certitude naturelle pour l'homme, et pas plus dans le sentiment que dans la raison : « Pascal, a dit M. Cousin, respire le scepticisme, il en est plein, il en proclame le principe, il en accepte toutes les conséquences et il le pousse d'abord à son dernier terme qui est le mépris avoué et presque la haine de la philosophie. » Ce n'est point assez du scepticisme ; la doctrine de Pascal, c'est le pyrrhonisme, c est-à-dire le doute universel et absolu, la négation radicale du pouvoir de connaître. « Le pyrrhonisme a si bien pins possession de l'esprit de Pascal, que hors de là Pascal n'aperçoit qu'extravagances. » Ce jugement, de si haut qu'il parte, et par cela même qu'il part de haut, doit être combattu comme foncièrement injuste. Pascal n'a nié en aucune façon qu'il y ait des preuves suffisantes des grands principes que le scepticisme combat; il a soutenu seulement que nous ne pouvons y arriver par voie de démonstration. Il sait faire la part de la foi et celle de la raison, comme Bayle l'a loyalement reconnu. C'est ce qu'a su déclarer aussi, contrairement à l'opinion de l'illustre chef de l'éclectisme, un penseur distingué de notre temps.
" Au fond, dit-il, Pascal ne sort de son scepticisme qu'en se saisissant et en saisissant Dieu dans les idées générales, comme Descartes. C'est pourquoi il faut se garder de le confondre avec Montaigne, Huet, évoque d'Avranches, M. de Lamennais, et de s'imaginer qu'il nie la raison humaine et tente de la remplacer par la foi et l'autorité sacerdotale. Très-gratuitement on lui a prêté quelquefois cette extravagante absurdité. Ses réflexions sur Yantorité en matière de religion, sur la géométrie en général, sur Vart de persuader, où il traite de la raison et des moyens naturels de la conduire et de la convaincre, attestent sa confiance en elle. Il est vrai qu'il lui suppose, particulièrement en ce qui concerne nos devoirs religieux et moraux, le besoin d'une assistance extérieure divine. Mais par là, encore une fois, il ne fait que remplir une lacune, ou redresser une erreur de Descartes. En général, il prend assez bien le juste milieu 2. »
1 Des jésuites, par d'Alembert, p. 157.
2 Bordas-Demodun, /e Cartésianisme, P' part., ch. iv.
Le grand objet de la vie de Pascal fut d'établir par un ouvrage monumental que le christianisme seul satisfait aux besoins moraux et aux exigences légitimes de la raison ; il voulait rendre la religion également vénérable et aimable. Un tel projet, a-ton déjà justement demandé, est-il compatible avec l'état d'un homme accablé de difficultés que sa raison ne peut surmonter, et que sa volonté seule a écartées ? Des preuves si solides, si nombreuses, si bien liées, permettent-elles de supposer que le génie qui les a conçues, se soit précipité en aveugle et en désespéré dans l'asile de la foi ? Et sa piété vive, généreuse, sublime même dans ses écarts, n'estelle pas une preuve de sa fermeté inébranlable dans sa croyance ? Le bon sens et la justice demandent que dans toutes les idées sceptiques, au sujet desquelles quelques écrivains ont mené si grand bruit, on ne voie que des objections, puisque habituellement elles contredisent les sentiments que Pascal a émis dans ses ouvrages achevés, ou au moins qu'on ne les regarde que comme des pensées adoptées provisoirement et qu'il aurait soumises plus tard à un nouvel examen.
La mort si pieuse de celui qu'on a donné pour un « universel sceptique )> , cette mort arrivée le 1 9 août i 662, à l'âge de trente-neuf ans et deux mois, après des souffrances endurées avec une résignation de martyr, témoigne hautement, comme sa vie et ses écrits^ de sa foi profonde. En reconnaissant et combattant les erreurs qu'il a partagées avec de grands hommes ses contemporains, il faut honorer Pascal comme une des gloires les plus pures de l'Église catholique; il faut l'admirer en même temps comme un de ces rares génies qui n'apparaissent qu'à de longues dislances dans l'histoire du monde. En vain a-t-on prétendu un moment soutenir qu'il n'appartient pas à la famille des grandes intelligences dont les découvertes et les pensées composent l'histoire intellectuelle du genre humain. La gloire de Pascal sera éternelle. Il sera toujours célébré comme le rival d'Archimède et de Galilée, le précurseur de Molière et de Boileau, l'égal de Démosthènes et de Bossuet.
l<es preuTes de la relig^ion mêlées d'éyidence et d'obscurité.
Les prophéties, les miracles même et les autres preuves de notre religion, ne sont pas de telle nature qu'on puisse dire qu'ils sont absolument convaincants. Mais ils le sont aussi de telle sorte, qu'on ne peut dire que ce soit être sans raison que de les croire. Ainsi il y a de l'évidence et de l'obscurité, pour éclairer les uns et obscurcir les autres. Mais l'évidence est telle, qu'elle surpasse ou égale pour le moins, l'évidence du contraire ; de sorte que ce n'est pas la raison qui puisse déterminer à ne pas la suivre : ainsi ce ne peut être que la malice ou la con-
cupiscence du cœur. Et par ce moyen il y a assez d'évidence pour condamner, et non assez pour convaincre; afin qu'il paraisse qu'en ceux qui la suivent, c'est la grâce et non la raison qui fait suivre, et qu'en ceux qui la fuient, c'est la concupiscence et non la raison qui fait fuir.
On peut ne pas admirer et embrasser une religion qui connaît ;\ fond tout ce qu'on reconnaît d'autant plus qu'on a plus de lumière.
Un homme qui découvre des preuves de la religion chrétienne est comme un héritier qui trouve les titres de sa maison. Dirat-il qu'ils sont faux, et négligera-t-il de les examiner? (/^enst'es, art. XYi. Édit. Faugère.)
lia nécessité des diTertîssements et des jeux, preuve de la faiblesse de l'homme.
Divertissement *. — Quand je me suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s'exposent, dans la cour, clans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, j'ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. On n'achètera une charge à l'armée si cher que parce qu'on trouvera insupportable de ne bouger de la ville ; et on ne recherche la conversation et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.
Mais quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu en découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près 2.
' Par ce mot divertissement, qui se trouve dans le manuscrit répété en tête de plusieurs fragments, Pascal fait allusion au besoin qu'éprouvent les hommes de s'occuper ou de s'amuser, pour ne point penser au problème de la vie présente et aux mystères de la vie future. C'est ce qui ressort de ce paragraphe et de tous ceux qui portent le même titre (Louandre).
2 De plus près, de près, dans la même phrase ; mauvaise répétition que Pascal aurait corriKée.
Quelque condition qu'on se figure, si l'on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu'on s'imagine (un roi) accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher; s'il est sans divertissement, et qu'on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point ; il toml)era par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit.
De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois, sont si recherchés. Ce n'est pas qu'il y ait en effet du bonheur, ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit dans l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu'on court. On n'en voudrait pas s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu'on recherche, ni les dangers de la guerre, ni la peine des emplois, mais c'est le tracas qui nous détourne d'y penser et nous divertit.
De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement; de là vient que la prison est un supplice si horrible ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c'est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois, de ce qu'on essaye sans cesse à les divertir, et à leur procurer toutes sortes de plaisirs.
Le roi est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le roi, et l'empêchent de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu'il est, s'il y pense.
Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu'ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères qui nous en détournent ^
1 « Ces mots « qui nous en détournent » se trouvant dans le manuscrit, nous avons cru devoir les reproduire, malgré leur obscurité. Nous pensons cependant qu'on peut les comprendre ainsi : « Ce lièvre ne nous garantirait ni de la vue de la mort, ni des chagrins (des misères) qui font que nous ne pensons pas à la mort, mais la chasse nous en garantit. — Ainsi nous sommes distraits de la pensée de la mort, et des chagrins qui nous détournent de cette pensée, par la chasse. » (Louandre).
raais la chasse nous en garantit. Et ainsi, quand on leur reproche que ce qu'ils cherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire, s'ils répondaient, comme ils devraient le faire s'ils y pensaient bien , qu'ils ne cherchent en cela qu'une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi, et que c'est pour cela qulls se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans repartie. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu'ils ne se connaissent pas eux-mêmes ; ils ne savent pas que ce n'est que la chasse, et non la prise, qu'ils recherchent.
Ils s'imaginent que, s'ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l'agitation.
Us ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n'est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l'agitation, et à se figurer toujours que la satisfaction qu'ils n'ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difûcultés qu'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par là la porte au repos.
Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et, si on les a surmontés, le repos devient insupportable; car, ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, oîi il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin.
Le conseil qu'on donnait à Pyrrhus, de prendre le repos qu'il allait chercher par tant de fatigue, recevait bien des difficultés. Aini l'homme est si malheureux, qu'il s'ennuierait même sans aucune cause d'ennui, par l'état propre de sa complexion ; et il est si vain, qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu'il pousse, suffisent pour le divertira {Pensées, éd. Louand., ch.,Y.)
1 Nicole a énoncé, sur ces idées de Pascal, un jugement sévère, mais qui mérite d'être lu. C'est dans une lettre adressée au marquis de Sévigné, et à propos d'un mot de madame de Lafayette, aux yeux de laquelle c'était méchant
Pourquoi il est honteux à l'homme de succomber sous le plaisir.
Il n'est pas honteux i\ l'homme de succomber sous la douleur, et il lui est honteux de succomber sous le plaisir. Ce qui ne vient pas de ce que la douleur nous vient ^ d'ailleurs, et que nous recherchons le plaisir, car on peut rechercher la douleur, et y succomber à dessein, sans ce genre de bassesse. D'où vient donc qu'il
sig7ie pour ceux qui ne goûteraient pas le livre des Pensées, L'auteur des Essais avoue ainsi ce qui le choque dans les Pensées de Pascal, et en particulier dans celles qu'on vient de lire :
« Pour vous dire la vérité, j'ai eu jusqu'ici quelque chose de ce méchant sifjne. J'y ai bien trouvé un grand nombre de pierres assez bien taillées et capables d'orner un grand bâtiment, mais le reste ne m'a paru que des matériaux confus, sans que je visse assez l'usage qu'il en voulait faire. Il y a même quelques sentiments qui ne me paraissent pas tout à fait exacts, et qui ressemblent à des pensées hasardées que l'on écrit seulement pour les examiner avec plus de soin. Ce qu'il dit, par exemple, titre xxv, 15, que le titre par lequel les hommmes possèdent leur bien n'est dans son origine que fantaisie^ ne conclut lùen de ce qu'il en veut conclure, qui est la faiblesse de l'homme, et que nous ne possédons notre bien que sur un titre de fantaisie; car il y a nulle faiblesse à établir des lois de fantaisie dans les choses indifférentes, qui demandent à être réglées seulement de manière ou d'autre, et à ne demeurer pas incertaines ; et, quand on possède du bien sur un titre de cette sorte, on le possède avec une vraie et solide justice, parce qu'il est juste, selon Dieu et dans la vérité, que le bien appartienne à ceux à qui il est donné par des lois indifférentes dans leur origine : il n'y a nulle faiblesse en cela.
« Ce qu'il dit au même endroit, n. 11, touchant les principes naturels, me semble trop général. Nous nous aimons naturellement, c'est-à-dire notre corps, notre âme et notre être. Nous aimons tout ce qui est naturellement joint à ces premiers objets de notre amour, comme le plaisir, la vie, l'estime, la grandeur. Nous haïssons tout ce qui est contraire, comme la douleur, la mort, l'infamie : la bizarrerie des coutumes n'a lieu que dans les choses qui ne sont pas naturellement liées avec ces premiers objets de nos passions.
« Il suppose, dans tous les discours du divertissement ou de la misère de l'homme, que l'ennui vient de ce que l'on se voit, de ce que l'on pense à soi, et que le bien du divertissement consiste en ce qu'il nous ôte cette pensée. Cela est peut-être plus subtil que solide. Mille personnes s'ennuient sans penser à eux. Ils s'ennuient non de ce qu'ils pensent, mais de ce qu'ils ne pensent pas assez. Le plaisir de l'âme consiste à penser, et à penser vivement et agréablement. Elle s'ennuie sitôt qu'elle n'a plus que des pensées languissantes ; ce qui lui arrive dans la solitude, parce qu'elle n'y est pas si fortement remuée : c'est pourquoi ceux qui sont bien occupés d'eux-mêmes peuvent s'attrister, mais ne s'ennuient pas. La tristesse et l'ennui sont des mouvements différents. L'ennui cherche le divertissement, la tristesse le fuit. L'ennui vient de la privation du plaisir et de la langueur de l'âme qui no pense pas assez; la tristesse vient des pensées vives, mais affligeantes. M. Pascal confond tout cela. (Nicole, Essais, lettre lxxxviii.)
1 Deux îois vient; négligence d'un premier jet.
est glorieux à la raison de succomber sous l'effet de la douleur, et qu'il lui est honteux de succomber sous l'effet du plaisir? C'est que ce n'est pas la douleur qui nous tente et nous attire. C'est nous-mêmes qui volontairement la choisissons et voulons la faire dominer sur nous ; de sorte que nous sommes maîtres de la chose; et en cela c'est précisément l'homme qui succombe à soi-mêrfie : mais, dans le plaisir, c'est l'homme qui succombe au plaisir. Or il n'y a que la maîtrise et l'empire qui font la gloire, et que la servitude qui fait la honte. [Pensées, éd. Louandre, c. XXV, 6.)
lie danger des spectacles.
Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour, principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car, plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. La violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés ; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie. {Pensées, article xvi. Éd. Faugère.)
Pascal à la reine Christine ^.
Madame,
Je sais que Votre Majesté est aussi éclairée et savante que puissante et magnanime. Voilà la raison qui m'a déterminé à m'adresser plutôt à Votre Majesté qu'à tout autre prince. J'ai
En lui dédiant son ouvrage de la Roulette. /^^^V' ^'^ ^^
Prosateurs du xvii* siècle, I. ff'^ 9
une vénération bien plus grande pour les personnes d'un mérite sublime que pour celles qui n'ont que des titres pompeux, un nom célèbre, des aïeux illustres et une fortune brillante. Les premiers sont les vrais souverains de la terre. Il me semble que le pouvoir des rois sur leurs sujets n'est qu'une image imparfaite et grossière du pouvoir de l'esprit fort sur les esprits faibles. Le droit de persuader el d'instruire est, parmi ces philosophes, ce que le droit de commander est dans le gouvernement politique. Quelque puissant, quelque redoutable que soit un monarque, tout manque à sa gloire, s'il n'a pas l'esprit éminent. Un citoyen obscur, sans biens, qui fait de sa vertu tout son appui, est audessus du conquérant du monde.
Régnez donc, incomparable princesse, puisque votre génie est supérieur à votre rang; régnez sur l'univers, il est votre domaine ; les savants et les gens de bien sont vos sujets. Que les souverains apprennent avec admiration que la fille de Gustave est l'âme des savants et le modèle des rois.
lia violence impuissante contre la Terité.
C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaye d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la nolence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ; mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque : au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même. [Lettres pj^ovinciales, xii.)
Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un autre qu'il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu'il ne se trompait pas, et qu'il manquait seulement à voir tous les côtés. [lùid.)
CORNEILLE (Pierre)
Descartes, Pascal, Corneille, voilà les trois grands hommes de la première moitié du dix-septième siècle. Nous aurons à nous occuper longuement du dernier, comme du plus éminent des poètes français ; nous lui devons ici une place à titre de prosateur.
Voltaire a dit, à propos de l'épître dédicatoire de Cinna : « Voilà une étrange lettre, et pour le style et pour les sentiments. On n'y reconnaît point la main qui crayonna l'ùme du grand Tombée et Vesprit de Cinna. Celui qui faisait des vers si sublimes n'est plus le même en prose ^ » C'est là une de ces injustices que Voltaire, soit légèreté, soit d'autres motifs, a commises au sujet de Corneille. Un bel esprit, contemporain du grand poëte, a porté un jugement tout contraire. Saint-Évremond, parlant d'une lettre où l'auteur du Cid et de Polyeucte le remerciait de ses favorables appréciations, s'exprimait ainsi : «Je suis fort obligé à monsieur Corneille de l'honneur qu'il me fait. Sa lettre est admirable, et je ne sais s'il écrit mieux en vers qu'en prose *. )) Plusieurs lettres de Corneille méritent ces éloges ; mais ils sont surtout applicables aux Examens de ses pièces, et à ses trois Discours sur la poésie dramatique. Corneille n'a continué à faire les examens de ses poëmes, que jusqu'à la Toison d'or, et leur a substitué pour les pièces suivantes des avis au lecteur, qui sont beaucoup moins détaillés. Ses Examens, brillant d'une noble candeur, présentent des aperçus heureux ; ses Discours sur la tragédie, fondés sur une psychologie saine et quelquefois assez fine, renferment des observations dont le langage simple de Corneille et sa bonhomie ne laissent pas d'abord soupçonner toute la portée ^. Aristote n'a pas rencontré de plus libre et de plus pénétrant interprète de sa théorie poétique que Corneille *, l'exposant et le discutant, tout simplement et sans esprit de contestation après cinquante ans de travail pour la scène. Nous donnons un long extrait de ce dernier ouvrage qui permettra de bien juger Corneille prosateur. Dans le premier de ces
1 Comment, sur Corneille, Rem. sur Ciîuia.
2 Lettre à M. de Lionne.
3 Vinet, Chrestom. Franc., t. III, Disc, sur la litt. franc.
* Discours nir le poème dramatique, sur la tragédie, sur les trois unités,
Discours, le poêle devenu rhéteur expose en peu de mots son objet. Après avoir parlé de l'utilité des règles pour la tragédie, il ajoute :
« Il faut donc savoir quelles sont ces règles ; mais notre malheur est qu'Aristote, et Horace après lui, en ont écrit assez obscurément pour avoir besoin d'interprètes, et que ceux qui leur en ont voulu servir jusqu'ici ne les ont souvent expliquées qu'en grammairiens ou en philosophes. Comme ils avaient plus d'étude et de spéculation que d'expérience du théâtre^ leur lecture nous peut rendre plus doctes, mais non pas nous donner beaucoup de lumières fort siires pour y réussir.
« Je hasarderai quelque chose sur chiquante ans de travail pour la scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que personne renonce en ma faveur à celles qu'il aura conçues. »
Ces préfaces, ces examens, ces discours, prouvent que Corneille ne fut pas, comme on l'a dit plusieurs fois, livré au seul instinct du génie, mais qu'il avait profondément médité sur son art, et que personne peut-être ne calcula plus fortement et plus patiemment ses effets de théâtre.
Comme modèle de la prose de Corneille, outre un extrait des discours sur la poésie dramatique, nous donnons la plus grande partie d'une des préfaces de la traduction de Vlmitation. On ne fait plus guère de préfaces de ce ton.
Il est une autre pièce en prose de Corneille dont nous nous sommes donné garde de rien citer ; c'est le discours qu'il prononça le jour de sa réception à l'Académie. Il est étonnamment lourd et négligé, et, bien qu'il soit très-court, renferme plusieurs traits du plus mauvais goût, comme quand l'auteur peint l'épanouissement de son cœur, et la liquéfaction intérieure qui relâche toutes les puissances de son âme. Pardonnons à ce fier et mâle génie de n'avoir pas été lui-même dans une harangue de pur appareil prononcée au sein d'une assemblée dont il n'avait guère à se louer.
Oes trois unités, d'action, de jour et de lieu.
Je tiens que l'unité d'action consiste, dans la comédie, en l'unité d'intrigue, ou d'obstacle aux desseins des principaux acteurs, et en l'unité de péril dans la tragédie, soit que son héros y succombe, soit qu'il en sorte. Ce n'est pas que je prétende qu'on ne puisse admettre plusieurs périls dans l'une, et plusieurs intrigues ou obstacles dans l'autre, pourvu que de l'un on tombe nécessairement dans l'autre ; car alors la sortie du premier péril ne rend point l'action complète, puisqu'elle en attire un second, et l'éclaircissement d'une intrigue ne met point les acteurs en repos, puisqu'il les embarrasse dans une nouvelle...
En second lieu, ce mot d'unité d'action ne veut pas dire que la tragédie n'en doive faire voir qu'une sur le théâtre. Celle que le poëte choisit pour son sujet doit avoir un commencement, un milieu et une fin, et ces trois parties non-seulement sont autant d'actions qui aboutissent à la principale; mais, en outre, chacune d'elles en peut contenir plusieurs avec la môme subordination. Il n'y doit avoir qu'une action complète, qui laisse l'esprit de l'auditeur dans le calme, mais elle ne peut le devenir que par plusieurs autres imparfaites, qui lui servent d'acheminements, et tiennent cet auditeur dans une agréable suspension. C'est ce qu'il faut pratiquer à la fin de chaque acte pour rendre l'action continue. Il n'est pas besoin qu'on sache précisément tout ce que font les acteurs durant les intervalles qui les séparent, ni môme qu'ils agissent lorsqu'ils ne paraissent point sur le théâtre, mais il est nécessaire que chaque acte laisse une attente de quelque chose qui se doive faire dans celui qui le suit.
Si vous me demandiez ce que fait Cléopâtre dans Rodogune, depuis qu'elle a quitté ses deux fils au second acte, jusqu'à ce qu'elle rejoigne Antiochus au quatrième, je serais bien empêché à vous le dire, et je ne crois pas être obligé à en rendre compte; mais la fin de ce second prépare à voir un effort de l'amitié des deux frères pour régner, et dérober Ilodogune à la haine envenimée de leur mère. On en voit l'effet dans le troisième, dont la fin prépare encore à voir un autre effort d'Antiochus, pour regagner ces deux ennemies l'une après l'autre, et à ce que fait Séleucus dans le quatrième, qui oblige cette mère dénaturée à résoudre et faire attendre ce qu'elle tâche d'exécuter au cinquième.
Dans le Menteur, tout l'intervalle du troisième au quatrième vraisemblablement se consume à dormir par tous les acteurs : leur repos n'empêche pas toutefois la continuité d'action entre ces deux actes, parce que le troisième n'en a point de complète. Dorante le finit par le dessein de chercher les moyens de regagner l'esprit de Lucrèce, et dès le commencement de l'autre il se présente pour tâcher de parler à quelqu'un de ses gens, et prendre l'occasion de l'entretenir elle-même, si elle se montre.
Quand je dis qu'il n'est pas besoin de rendre compte de ce que font les acteurs pendant qu'ils n'occupent point la scène, je n'entends pas dire qu'il ne soit quelquefois fort à propos de le rendre; mais seulement qu'on n'y est pas obligé, et qu'il n'en faut prendre le soin que quand ce qui s'est fait derrière le théâtre sert à l'intelligence de ce qui se doit faire devant les spectateurs.
i34 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Ainsi je ne dis rien de ce qu'a fait Cléopâtre depuis le second acte jusqu'au quatrième, parce que durant tout ce temps-là elle a pu ne rien faire d'important pour l'action principale que je prépare; mais je fais connaître, dès le premier vers du cinquième, qu'elle a employé tout l'intervalle d'entre ces deux derniers, à tuer Séleucus, parce que cette mort fait une partie de l'action. C'est ce qui me donne lieu de remarquer que le poëte n'est pas tenu d'exposer à la vue toutes les actions particulières qui amènent h la principale. Il doit choisir celles qui lui sont les plus avantageuses à faire voir, soit par la beauté du spectacle, soit par l'éclat et la véhémence des passions qu'elles produisent, soit par quelque autre agrément qui leur soit attaché, et cacher les autres derrière la scène, pour les faire connaître au spectateur, ou par une narration, ou par quelque autre adresse de l'art. Surtout il doit se souvenir que les unes et les antres doivent avoir une telle liaison ensemble, que les dernières soient produites par celles qui les précèdent, et que toutes aient leur source dans la protase qui doit fermer le premier acte.
La liaison des scènes qui unit toutes les actions particulières de chaque acte l'une avec l'autre, est un grand ornement dans un poëme, et qui sert beaucoup à former une continuité d'action par la continuité de la représentation ; mais enfin ce n'est qu'un ornement, et non pas une règle. Les anciens ne s'y sont pas toujours assujettis, bien que la plupart de leurs actes ne soient chargés que de deux ou trois scènes ; ce qui la rendait bien plus facile pour eux, que pour nous qui leur en donnons quelquefois jusqu'à neuf ou dix. Je ne rapporterai que deux exemples du mépris qu'ils en ont fait. L'un est de Sophocle dans VAJax, dont le monologue, avant que de se tuer, n'a aucune liaison avec la scène qui le précède, ni avec celle qui le suit. L'autre est du troisième acte de VEunuque de Térence, où celle d'Antiphon seul n'a aucune communication avec Chrêmes et Pythias qui sortent du théâtre quand il y entre. Les savants de notre siècle, qui les ont pris pour modèles dans les tragédies qu'ils nous ont laissées, ont encore plus négligé cette liaison qu'eux, et il ne faut que jeter l'œil sur celles de Buchanan, de Grotius et de Heinsius, pour en demeurer d'accord. Nous y avons tellement accoutumé nos spectateurs, qu'ils ne sauraient plus voir une scène détachée, sans la marquer ^ pour un défaut. L'œil et l'oreille même s'en scandalisent, avant que l'esprit y ait pu faire de réflexion. Le
1 La signaler, la relever, la regarder comme.
CORNEILLE. 13 b
quatrième acte de Cinna demeure au-dessous des autres par ce manquement, et ce qui n'était point une règle autrefois, l'est devenu maintenant par l'assiduité de la pratique.
Bien que l'action du poëme dramatique doive avoir son unité, il y faut considérer deux parties, le nœud et le dénoûment. Le nœud est cornposé, selon Aristote, en partie de ce qui s'est pas^é liors du théâtre avant le commencement de faction qu'on y décrit, et en partie de ce qui s'y passe; le reste appartient au dénoûment. Le changement d'une fortune en l'autre fait la séparation de ces deux parties. Tout ce qui le précède est de la première; et ce changement avec ce qui le suit, regarde Vautre. Le nœud dépend entièrement du choix et de l'imagination industrieuse du poëte, et Ton n'y peut donner de règle, sinon qu'il y doit ranger toutes choses selon le vraisemblable ou le nécessaire dont j'ai parlé dans le second discours; h quoi j'ajoute un conseil de s'embarrasser le moins qu'il lui est possible des choses arrivées avant Taction qui se représente. Ces narrations importunent d'ordinaire, parce qu'elles ne sont pas attendues, et qu'elles gênent l'esprit de l'auditeur, qui est obligé de charger sa mémoire de ce qui s'est fait dix ou douze ans auparavant, pour comprendre ce qu'il voit représenter : mais celles qui se font des choses qui arrivent et se passent derrière le théâtre^ depuis l'action commencée, font toujours un meilleur effet, parce qu'elles sont attendues avec quelque curiosité, et font partie de cette action qui se représente. Une des raisons qui donne tant d'illustres suffrages à Cinna pour le mettre au-dessus de ce que j'ai fait, c'est qu'il n'y a aucune narration du passé, celle qu'il fait de sa conspiration à Emilie, étant plutôt un ornement qui chatouille l'esprit des spectateurs, qu'une instruction nécessaire de pariicularités qu'ils doivent savoir et imprimer dans leur mémoire pour l'intelligence de la suite. Emilie leur fait assez connaître dans les deux premières scènes qu'il conspirait contre Auguste en sa faveur, et quand Cinna lui dirait tout simplement que les conjurés sont prêts au lendemain, il avancerait autant pour l'action, que par les cent vers qu'il emploie à lui rendre compte, et de ce qu'il leur a dit, et de la manière dont ils l'ont reçu. Il y a des intrigues qui commencent dès la naissance du héros, comme celle di' Héraclius ; mais ces grands efforts d'imagination en demandent un extraordinaire à l'attenlion du spectateur, et l'empêchent souvent de prendre un plaisir entier aux premières représentations, tant elles le fatiguent.
Dans le dénoûment je trouve deux choses à éviter, le simple changement de volonté et la machine. Il n'y a pas grand artifice
à finir un poëme quand celui qui a fait obstacle au dessein des premiers acteurs, durant quatre actes, en désiste au cinquième, sans aucun événement notable qui l'y oblige. La machine n'a pas plus d'adresse *, quand elle ne sert qu'à faire descendre un dieu pour accommoder toutes choses, sur le point que les acteurs ne savent plus comment les terminer. C'est ainsi qu'Apollon agit dans VOj'este : ce prince et son ami Pylade, accusés par Tyndare et Ménélas de la mort de Clytemnestre et condamnés à leur poursuite, se saisissent d'Hélène et d'Hermione ; ils tuent ou croient tuer la première, et menacent d'en faire autant de l'autre, si l'on ne révaque l'arrêt prononcé contre eux. Pour apaiser ces troubles, Euripide ne cherche point d'autre finesse, que de faire descendre Apollon du ciel, qui d'autorité absolue ordonne qu'Oreste épouse Hermione, et Pylade Electre, et, de peur que la mort d'Hélène n'y servît d'obstacle, n'y ayant pas d'apparence qu'Hermione épousât Oreste qui venait de tuer sa mère, il leur apprend qu'elle n'est pas morte, et qu'il l'a dérobée à leurs coups, et enlevée au ciel dans l'instant qu'ils pensaient la tuer. Cette sorte de machine est entièrement hors de propos, n'ayant aucun fondement sur le reste de la pièce, et fait un dénoûment vicieux ; mais je trouve un peu de rigueur au sentiment d'Aristote, qui met en même rang le char dont Médée se sert, pour s'enfuir de Corinthe, après la vengeance qu'elle a prise de Créon. H me semble que c'en est un assez grand fondement, que de l'avoir faite magicienne et d'en avoir rapporté dans le poëme des actions autant au-dessus des forces de la nature que celle-là. Après ce qu'elle a fait pour Jason à Colchos, après qu'elle a rajeuni son père ^son depuis son retour, après qu'elle a attaché des feux invisibles au présent qu'elle a fait à Créiise, ce char volant n'est point hors de la vraisemblance, et ce poëme n'a point besoin d'autre préparation pour cet effet extraordinaire.
De l'action je passe aux actes, qui en doivent contenir chacun une portion, mais non pas si égale, qu'on n'en réserve plus pour le dernier que pour les autres, et qu'on n'en puisse moins donner au premier qu'aux autres. On peut même ne faire autre chose dans ce premier que peindre les mœurs des personnages, et marquer à quel point ils en sont de l'histoire qu'on va représenter. Aristote n'en prescrit point le nombre, Horace le borne à cinq, et bien qu'il défende d'y en mettre moins, les Espagnols s'opiniâtrent à l'arrêter à trois, et les Italiens font souvent la même
1 Ne renferme rien de plus m^énieux.
chose. Les Grecs les distinguaient par le chant du chœur, et comme je trouve lieu de croire qu'en quelques-uns de leurs poëmes, ils le faisaient chanter plus de quatre fois, je ne voudrais pas répondre qu'ils ne les poussassent jamais au delà de cinq. Cette manière de les distinguer était plus incommode que la nôtre ; car, ou l'on prêtait attention à ce que chantait le chœur, ou l'on n'y en prêtait point. Si l'on y en prêtait, l'esprit de l'auditeur était trop tendu, et n'avait aucun moment pour se délasser. Si l'on n'y en prêtait point, son attention était trop dissipée par la longueur du chant, et lorsqu'un autre acte commençait, il avait besoin d'un effort de mémoire pour rappeler en son imagination ce qu'il avait déjà vu, et en quel point l'action était demeurée. Nos violons n'ont aucune de ces deux incommodités. L'esprit de l'auditeur se relâche durant qu'ils jouent, et réfléchit même sur ce qu'il a vu, pour le louer ou le blâmer, suivant qu'il lui a plu, ou déplu, et le peu qu'on les laisse jouer lui en laisse les idées si récentes, que quand les acteurs reviennent, il n'a point besoin de se faire d'effort pour rappeler et renouer son attention i.
Le nombre des scènes dans chaque acte ne reçoit aucune règle : mais comme tout l'acte doit avoir une certaine quantité de vers qui proportionne sa durée à celle des autres, on y peut mettre plus ou moins de scènes, selon qu'elles sont plus ou moins longues, pour employer le temps que tout l'acte ensemble doit consumer. Il faut, s'il se peut, y rendre raison de l'entrée et de la sortie de chaque acteur. Surtout pour la sortie, je tiens cette règle indispensable et il n'y a rien de si mauvaise grâce qu'un acteur qui se retire du théâtre, seulement parce qu'il n'a plus de vers à dire.
Je ne serais pas si rigoureux pour les entrées. L'auditeur attend l'acteur, et, bien que le théâtre représente la chambre, ou le cabinet de celui qui parle, il ne peut toutefois s'y montrer, qu'il ne vienne de derrière la tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre raison de ce qu'il vient de faire en ville, avant que de rentrer chez lui, puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir vEmilie commencer Cinna, sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre. Elle est présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est que la nécessité de la représentation qui la fait sortir de derrière le théâtre pour y venir. Ainsi je dispen-
* Pittoresque expression pour signifier rattacher son attention h ce qui l'occupait précédemment.
serais volontiers de cette rigueur toutes les premières scènes de chaque acte, mais non pas les autres, parce qu'un acteur occupant une fois le théâtre, aucun n'y doit entrer qui n'ait sujet de parler à lui, ou du moins qui n'ait lieu de prendre l'occasion, quand elle s'offre. Surtout, lorsqulm acteur entre deux fois dans un acte, soit dans la comédie, soit dans la tragédie, il doit absolument, ou faire juger qu'il reviendra bientôt quand il sort la première fois, comme Horace dans le second acte, et Julie dans le troisième de la même pièce^ ou donner raison en rentrant pourquoi il revient si tôt.
Aristote veut que la tragédie bien faite soit belle et capable de plaire, sans le secours des comédiens, et hors de la représentation. Pour faciliter ce plaisir au lecteur, il ne faut non plus gêner son esprit, que celui du spectateur, parce que l'effort qu'il est obligé de se faire pour la concevoir, et se la représenter lui-même dans son esprit, diminue la satisfaction qu'il en doit recevoir. Ainsi je serais d'avis que le poëte prît grand soin de marquer à la marge les menues actions qui ne méritent pas qu'il en charge ses vers, et qui leur ôteraient même quelque chose de leur dignité, s'il se ravalait à les exprimer. Le comédien y supplée aisément sur le théâtre, mais sur le livre on serait assez souvent réduit à deviner, et quelquefois môme on pourrait deviner mal, à moins que d'être instruit par là de ces petites choses. J'avoue que ce n'est pas l'usage des anciens, mais il faut m'avouer aussi, que faute de l'avoir pratiqué ils nous laissent beaucoup d'obscurités dans leurs poëmes, qu'il n'y a que les maîtres de l'art qui puissent développer ; encore ne sais-je s'ils en viennent à bout, toutes les fois qu'ils se l'imaginent. Si nous nous assujettissions à suivre entièrement leur méthode, il ne faudrait mettre aucune distinction d'actes, ni de scènes, non plus que les Grecs. Ce manque est souvent cause que je ne sais combien il y a d'actes dans leurs pièces, ni si à la fin d'un acte un acteur se relire, pour laisser chanter le chœur, ou s'il demeure sans action cependant qu'il chante, parce que ni eux ni leurs interprètes n'ont daigné nous en donner un mot d'avis à la marge...
La règle de l'unité de jour a son fondement sur ce mot d'Aristole, g lie la Iragédie doit renfermer la durée de son action dans un tour du soleil, ou tâcher de ne le passer pas de beaucoup. Ces paroles donnent lieu à cette dispute fameuse, si elles doivent être entendues d'un jour naturel de vingt-quatre heures, ou d'un jour artificiel de douze. Ce sont deux opinions dont chacune a des partisans considérables, et pour moi je trouve qu'il y a des sujets si
mal aisés à renfermer en si peu de temps, que non-seulement je leur accorderais les vingt-quatre heures entières, mais je me servirais même de la licence que donne ce philosophe de les excéder un peu, et les pousserais sans scrupule jusqu'à trente. Nous avons une maxime en droit qu'il faut élargir la faveur, et restreindre les rigueurs : Odia reslringenda, favores ampliandi, et je trouve qu'un auteur est assez gêné par cette contrainte, qui a forcé quelques-uns de nos anciens d'aller ju^^qu'à l'impossible. Euripide, dans les Suppliantes, fait partir Thésée d'Athènes avec une armée, donner une bataille devant les murs de Thèbes, qui en étaient éloignés de douze ou quinze lieues, et revenir victorieux en l'acte suivant; et depuis qu'il est parti, jusqu'à l'arrivée du messager qui vient faire le récit de sa victoire, ^thra et le chœur n'ont que trente-six vers à dire. C'est assez bien employer un temps si court. Eschyle fait revenir Agamemnon de Troie avec une vitesse encore tout autre. Il était demeuré d'accord avec Clytemnestre sa femme, que sitôt que cette ville serait prise, il le lui ferait savoir par des flambeaux disposés de montagne en montagne, dont le second s'allumerait incontinent à la vue du premier, le troisième à la vue du second, et ainsi du reste, et par ce moyen elle devait apprendre cette grande nouvelle dès ia même nuit. Cependant, à peine l'a-t-elle apprise par ces flambeaux allumés, qu'Agamemnon arrive, dont il faut que le navire, quoique battu d'une tempête, si j'ai bonne mémoire, ait été aussi vite que l'œil à découvrir ces lumières. Le Cid et Pompée, où les actions sont un peu précipitées, sont bien éloignés de cette licence ; et s'ils forcent la vraisemblance commune en quelque chose, du moins ils ne vont point jusqu'à de telles impossibilités. Beaucoup déclament contre cette règle, qu'ils nomment tyrannique, et auraient raison, si elle n'était fondée que sur l'autorité d'Aristote : mais ce qui la doit faire accepter, c'est la raison naturelle qui lui sert d'appui. Le poëme dramatique est une imitation, ou, pour en mieux parler, un portrait des actions des hommes, et il est hors de doute que les portraits sont d'autant plus excellents qu'ils ressemblent mieux à l'original. La représentation dure deux heures, et ressemblerait parfaitement, si l'action qu'elle représente n'en demandait pas davantage pour Se réalité. Ainsi ne nous arrêtons point ni aux douze ni aux vingt-quatre heures ; mais resserrons l'action du poëme dans la moindre durée qu'il nous sera possible, afm que sa représentation ressemble mieux, et soit plus parfaite. Ne donnons, s'il se peut, à l'une que les deux heures que l'autre remplit; je ne crois
pas que Rodogune en demande guère davantage et peut-être qu'elles suffiraient pour Cinna. Si nous ne pouvons la renfermer dans ces deux heures, prenons-en quatre, six, dix; mais ne passons pas de beaucoup les vingt-quatre, de peur de tomber dans le dérèglement, et de réduire tellement le portrait en petit, qu'il n'ait plus ses dimensions proportionnées, et ne soit qu'imperfection.
Sur tout je voudrais laisser cette durée à l'imagination des auditeurs, et ne déterminer jamais le temps qu'elle emporte, si le sujet n'en avait besoin; principalement quand la vraisemblance y est un peu forcée, comme au Cid, parce qu'alors cela ne sert qu'à les avertir de cette précipitation. Lors môme que rien n'est violenté dans un poëme par la nécessité d'obéir à cette règle, qu'est-il besoin de marquer à l'ouverture du théâtre que le soleil se lève, qu'il est midi au troisième acte, et qu'il se couche à la fin du dernier? C'est une affectation qui ne fait qu'importuner. Il suffit d'établir la possibilité de la chose dans le temps où on la renferme, et qu'on le puisse trouver aisément, si l'on y veut prendre garde, sans y appliquer l'esprit malgré soi. Dans les actions même qui n'ont point plus de durée que la représentation, cela serait de mauvaise grâce, si l'on marquait d'acte en acte qu'il s'est passé une demi-heure de l'un à l'autre.
Je répète ce que j'ai dit ailleurs, que quand nous prenons un temps plus long, comme de dix heures, je voudrais que les huit qu'il faut prendre, se consumassent dans les intervalles des actes, et que chacun d'eux n'eût en son particulier que ce que la représentation en consume, principalement lorsqu'il y a liaison de scène perpétuelle, car cette liaison ne souffre point de vide entre deux scènes...
Quand la fin de l'action dépend d'acteurs qui n'ont point quitté le théâtre, et ne font point attendre de leurs nouvelles, comme dans Cimia et dans Hodogune, le cinquième acte n'a pas besoin de ce privilège, parce qu'alors toute l'action est en vue ; ce qui n'arrive pas quand il s'en passe une partie derrière le théâtre depuis qu'il est commencé. Les autres actes ne méritent point la même grâce. S'il ne s'y trouve pas assez de temps pour y faire rentrer un acteur qui en est sorti, ou pour faire savoir ce qu'il a fait depuis cette sortie, on peut attendre à en rendre compte dans l'acte suivant, et le violon qui les distingue l'un de l'autre en peut consumer autant qu'il en est besoin ; mais, dans le cinquième, il n'y a point de remise, l'attention est épuisée, et il faut finir.
Je ne puis oublier que bien qu'il nous faille réduire toute l'action tragique en un jour, cela n'empêche pas que la tragédie ne fasse connaître par narration, ou par quelque autre manière plus artificieuse, ce qu'a fait son héros en plusieurs années, puisqu'il y en a dont le nœud consiste en l'obscurité de sa naissance qu'il faut éclaircir^ comme Œdipe. Je ne répéterai point que moins on se charge d'actions passées, plus on a l'auditeur propice, par le peu de gêne qu'on lui donne en lui rendant toutes les choses présentes, sans demander aucune réflexion à sa mémoire, que pour ce qu'il a vu : mais je ne puis oublier que c'est un grand ornement pour un poëme que le choix d'un jour illustre et attendu depuis quelque temps. Il ne s'en présente pas toujours des occasions, et dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici, vous n'en trouverez de cette nature que quatre : celui dJ Horace, où deux peuples devaient décider de leur empire par une bataille, celui de Rodogime, d'Andromède et de I)o7i Sanclie. Dans Rodogune, c'est un jour choisi par deux souverains pour l'effet d'un traité de paix entre les deux couronnes ennemies, pour une entière réconciliation de deux rivales par un mariage, et pour l'éclaircissement d'un secret de plus de vingt ans, touchant le droit d'aînesse entre deux princes jumeaux dont dépendent le royaume et le succès de leur amour. Celui d'Andromède et celui de don Sanche ne sont pas de moindre considération ; mais, comme je viens de le dire, les occasions ne s'en offrent pas souvent, et dans le reste de mes ouvrages je n'ai pu choisir des jours remarquables que par ce que le hasard y fait arriver et non pas par l'emploi où l'ordre pubUc les ait destinés de longue main.
Quant à l'unité de lieu, je n'en trouve aucun précepte ni dans Aristote ni dans Horace. C'est ce qui porte quelques-uns à croire que la règle ne s'en est établie qu'en conséquence de l'unité du jour, et à se persuader ensuite qu'on le peut étendre jusques où un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion est un peu licencieuse ^ et, si l'on faisait aller un acteur en poste, les deux côtés du théâtre pourraient représenter Paris et Rouen. Je souhaiterais, pour'ne point gêner du tout le spectateur, que ce qu'on fait représenter devant lui en deux heures se pût passer en effet en deux heures, et que ce qu'on lui fait voir sur un théâtre qui ne change point, pût être concentré dans une chambre ou dans une salle, suivant le choix qu'on en aurait fait ;
1 Renferme une licence non autorisée, est plus libre que les règles établies ne le permettent.
i42 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
mais souvent cela est si malaisé, pour ne pas dire impossible, qu'il faut de nécessité trouver quelque élargissement pour le lieu, comme pour le temps...
Nos anciens, qui faisaient parler leurs rois en place publique, donnaient assez aisément l'unité rigoureuse de lieu à leurs tragédies. Sophocle toutefois ne l'a pas observée dans son Ajox^ qui sort du théâtre afin de chercher un lieu écarté pour se tuer, et s'y tue à la vue du peuple; ce qui fait juger aisément que celui où il se tue n'est pas le môme que celui d'où on l'a vu sortir, puisqu'il n'en est sorti que pour en choisir un autre.
Nous ne prenons pas la même liberté de tirer les rois et les princesses de leurs appartements ; et comme souvent la différence et l'opposition des intérêts de ceux qui sont logés dans le même palais ne souffrent pas qu'ils fassent leurs confidences, et ouvrent leurs secrets en même chambre, il nous faut chercher quelque autre accommodement pour l'unité de lieu, si nous la voulons conserver dans tous nos poëmes : autrement il faudrait prononcer contre beaucoup de ceux que nous voyons réussir avec éclat.
Je tiens donc qu'il faut chercher cette unité exacte autant qu'il est possible ; mais comme elle ne s'accommode pas avec toute sorte de sujets, j'accorderais très-volontiers que ce qu'on ferait passer en une seule ville aurait l'unité de lieu. Ce n'est pas que je voulusse que le théâtre représentât cette ville tout entière, cela serait un peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers enfermés dans l'enclos de ses murailles. Ainsi la scène de Cinna ne sort point de Rome, et est tantôt l'appartement d'Auguste dans son palais, et tantôt la maison d'Emilie. Le Menteur a les Tuileries et la Place Royale dans Paris, et la Suite fait voir la prison, et le logis de Mélisse dans Lyon. Le Cid multiplie encore davantage les lieux particuHers sans quitter Séville, et, comme la liaison de scène n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la maison de Chimône, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi, et la place publique. Le second y ajoute la chambre du Roi, et sans doute il y a quelque excès dans cette licence. Pour rectifier en quelque façon cette duplicité de lieu, quand elle est inévitable, je voudrais qu'on fît deux choses : l'une, que jamais on n'en changeât dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait dans les trois premiers de Cinna; l'autre, que ces deux lieux n'eussent point de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont
compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinople, etc. Cela aiderait à tromper l'auditeur, qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s'en apercevrait pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter. Le plaisir qu'ils y prennent est cause qu'ils n'en veulent pas chercher le peu de justesse pour s'en dégoûter, et ils ne le reconnaissent que par force, quand il est trop visible, comme dans le Menteur et la Suite, où les difTérentes décorations font reconnaître cette duplicité de lieu, malgré qu'on en ait.
Mais comme les personnes qui ont des intérêts opposés ne peuvent pas vraisemblablement expliquer leurs secrets en même place, et qu'ils sont quelquefois introduits dans le même acte, avec liaison de scène qui emporte nécessairement cette unité, il faut trouver un moyen qui la rende compatible avec cette contradiction qu'y forme la vraisemblance rigoureuse, et voir comment pourra subsister le quatrième acte de lîodogune, et le troisième d'Béraclius, où j'ai déjà marqué cette répugnance du côté des deux personnes ennemies qui parlent en l'un et en Tautre. Les jurisconsultes admettent des fictions de droit, et je voudrais, à leur exemple, introduire des fictions de théâtre, pour établir un lieu théâtral qui ne serait ni l'appartement de Cléopâtre ni celui de Rodogune dans la pièce qui porte ce titre, ni celui de Phocas, de Léontine, ou de Pulchérie dans Bemclius, mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers appartements, à qui j'attribuerais deux privilèges : l'un, que chacun de ceux qui y paileraient fût présumé y parler avec le môme secret que s'il était dans sa chambre ; l'autre, qu'au lieu que dans l'ordre commun il est quelquefois de la bienséance que ceux qui occupent le théâtre aillent trouver ceux qui sont dans le cabinet pour parler à eux, ceux-ci pussent les venir trouver sur le théâtre sans choquer cette bienséance, afin de conserver l'unité de lieu et la liaison des scènes. Ainsi Rodogune, dans le premier acte, vient trouver Laonice qu'elle devait mander pour parler â elle; et, dans le quatrième, Cléopâtre vient trouver Antiochus au môme lieu où il vient de fléchir Rodogune, bien que, dans l'exacte vraisemblance, ce prince devrait aller chercher sa mère dans son cabinet, puisqu'elle hait trop cette princesse pour venir parler fi lui dans son appartement, où la première scène fixerait le reste de cet acte, si l'on n'apportait ce tempérament dont j'ai parlé à la rigoureuse unité de lieu.
Beaucoup de mes pièces en manqueront, si l'on ne veut point
ii4 LES PROSATIiURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
admettre cette modération, dont je me contenterai toujours à l'avenir, quand je ne pourrai satisfaire à la dernière rigueur de la règle. Je n'ai pu y en réduire que trois, Horace, Polyeucte et Pompée. Si je me donne trop d'indulgence dans les autres, j'en aurai encore davantage pour ceux dont je verrai réussir les ouvrages sur la scène avec quelque apparence de régularité. Il est facile aux spéculatifs d'être sévères; mais s'ils voulaient donner dix ou douze poëmes de cette nature au public, ils élargiraient peut-être les règles encore plus que je ne fais, sitôt qu'ils auraient reconnu par l'expérience quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses elle bannit de notre théâtre. [Troisième discours.)
Préface de l'imitation.
Au LECTEUR.
Je n'invite point à celte lecture ceux qui ne cherchent dans la poésie que la pompe des vers : ce n'est ici qu'une traduction fidèle, où j'ai tâché de conserver le caractère et la simplicité de l'auteur. Ce n'est pas que je ne sache bien que l'utile a besoin de l'agréable pour s'insinuer dans l'amitié des hommes ; mais j'ai cru qu'il ne fallait pas l'étouffer sous les enrichissements, ni lui donner des lumières qui éblouissent au lieu d'éclairer. Il est juste de lui prêter quelques grâces, mais de celles qui lui laissent toute sa force, qui l'embellissent sans le déguiser, et l'accompagnent sans le dérober à la vue. Autrement, ce n'est plus qu'un effet ambitieux qui fait plus admirer le poëte qu'il ne touche le lecteur. J'espère qu'on trouvera celui-ci dans une raisonnable médiocrité, et telle que demande une morale chrétienne qui a pour but d'instruire et ne se met pas en peine de chatouiller les sens. Il est hors de doute que les curieux n'y trouveront point de charme; mais peut-être qu'en récompense de bonnes intentions n'y trouveront point de dégoût ; que ceux qui aimeront les choses qui y sont dites supporteront la façon dont elles y sont dites, et que ce qui pénétrera dans le cœur ne blessera point les oreilles. Le peu de dispositions que les matières y ont à la poésie, le peu de liaison non-seulement d'un chapitre avec l'autre, mais d'une période même avec celle qui la suit, et les répétitions assidues qui se trouvent dans l'original, sont des obstacles assez malaisés à surmonter, et qui par conséquent méritent bien que vous me fassiez quelque grâce.
Surtout les redites y sont si fréquentes, que quand notre langue serait dix fois plus abondante qu'elle n'est, je l'aurais épuisée fort aisément, et j'avoue 'que je n'ai pu trouver le secret de diversifier mes expressions toutes les fois que j'ai eu la même chose à exprimer. Il s'y rencontre même des mots si farouches pour nos vers, que j'ai été contraint d'avoir souvent recours à d'autres qui n'y répondent qu'imparfaitement et ne disent pas tout ce que mon auteur veut dire. J'espérais trouver quelque soulagement dans le quatrième livre, par le changement des matières; mais je les y ai rencontrées encore plus éloignées des ornements de la poésie, et les redites encore plus fréquentes : il ne s'y parle que de communier et de dire la messe. Ce sont des termes qui n'ont pas un bon son dans nos vers pour soutenir la dignité de ce qu'ils signifient : la sainteté de notre religion les a consacrés, mais en quelque vénération qu'elle les ait mis, ils sont devenus populaires à force d'être dans la bouche de tout le monde. Cependant j'ai été obligé de m'en servir souvent, et de quelques autres de même classe, etc. {Edilion de 1670.)
Prosateuus du xvu* siècle, I. 10
ARNAULD (Antoine).
Après les écrivains habiles elles auteurs de génie qui ont déjà passé sous nos yeux, la langne française moderne est formée, presque fixée, et elle va désormais s'enrichir dans tous les genres de chefs-d'œuvre impérissables. Cependant elle ira toujours acquérant de nouvelles qualités et se perfectionnant. Parmi les influences qui la modifièrent fortement dans la première moitié du siècle, et plus tard, nous devons, après avoir étudié Pascal, nous arrêter encore sur celle de ces savants personnages qui se retirèrent les uns après les autres à l'abbaye de Port-Royal des Champs, « sorte de couvent libre, et qui était à la fois une ferme et un collège *. » Cette influence se peut comparer à celle qu'exerçait en même temps l'Académie française.
Port-Royal est demeuré fâcheusement célèbre par des erreurs de philosophie et de morale aussi bien que de théologie où il s'opiniâtra orgueilleusement, et dont les principales, puisées dans VAugustinus de l'évêque d'Ypres, Jansénius, et en partie communes à Baïus, à Calvin, à Hobbes, étaient : que, depuis la chute d'Adam, l'homme a perdu son libre arbitre ; que les bonnes œuvres sont un don purement gratuit de Dieu, et que la prédestination des élus est un effet non de la prescience qu'il a des œuvres, mais de sa pure volonté. Ensemble de doctrines trop conforme au calvinisme, et plus stoïque que chrétien, qui anéantissait la liberté de l'homme, et, en même temps, prétendait introduire dans la conduite universelle de la vie une austérité impossible à tous les hommes à peu près : « système funeste, a parfaitement dit M. de Maistre, qui tend directement à décourager l'homme et à le mener insensiblement du découragement à l'endurcissement ou au désespoir, en attendant la grâce et le désir ^. »
Comment Port-Royal a-t-il racheté, par ses services littéraires, le mal causé par ses aberrations religieuses ?
Les écrivains de Port-Royal commencèrent à écrire à une époque où la prose française n'avait point encore produit un chef-d'œuvre durable dans le style définitif qui devait illustrer le dix-septième siècle. Les solitaires qui se firent dès l'abord un système de l'usage exclusif delà langue française dans leurs écrits, contribuèrent puissamment à
1 La Vallée, Histowe des Français, t. Il, p. 174.
2 Soirées de Saint-Péterbourg, \T Entretien.
introduire le bon goût dans presque toutes les parties des études profanes et sacrées ; et, indépendamment des chefs-d'œuvre de Pascal, avancèrent le progrès de la langue par leur diction sérieuse et nourrie, par leur constante correction, par leur habituel éloignement de toutes les recherches du bel esprit. Leur exemple excita à l'entour d'eux, et jusque chez leurs adversaires, une émulation de délicatesse et de distinction. Leur style n'est pas irréprochable. Le néologisme y abonde ; il est souvent d'une fatigante lenteur, et, comme observe Saint-Réal, « tout le monde a trouvé à redire à la longueur exorbitante de leurs périodes ^)> Mais que de qualités fermes et solides nouvelles alors en français !
Les principaux de ces écrivains, après Pascal, sont S. Cyran, Hermant, Le Maistre de Sacy, Lancelot, Arnauld, Nicole. Ils publièrent presque tous leurs livres sous des noms supposés, d'Ètouville, de Montalte, de Beuil, de Royaumont, de Rebeck, de Fresne, etc.
C'est à tort qu'on donne souvent tous ces personnages comme sortis de Port-Royal. M. de Maistre le fait observer avec sa vive sagacité, « Quand on dit que Port-Royal a produit de grands talents, dit-il, on ne s'entend pas bien. Port-Royal n'était point une institution. C'était une espèce de club théologique, un lieu de rassemblement, quatre murailles enfin, et rien déplus. S'il avait pris fantaisie à quelques savants français de se réunir dans tel ou tel café pour disserter à l'aise, dirait-on que ce café a produit de grands génies ? Lorsque je dis, au contraire, que l'ordre des Bénédictins, des Jésuites, des Oratoriens, etc., a produit de grands talents, de grandes vertus, je m'exprime avec exactitude, car je vois aussi un instituteur, une institution, un ordre enfin ; un esprit vital qui a produit le sujet; mais le talent de Pascal, de Nicole, d'Arnauld, etc., n'appartient qu'à eux, et nullement à Port- Royal qui ne les forma point; ils portèrent leurs connaissances et leurs talents dans cette solitude. Ils y furent ce qu'ils étaient avant d'y entrer. Ils se touchent sans se pénétrer, ils ne forment point d'unité morale : je vois bien des abeilles, mais point de ruche ^. »
Cependant Port-Royal, pendant un temps très-court il est vrai, forma de véritables disciples ; ce fut pendant les quelques années que durèrent les célèbres Petites-Écoles, où étaient élevés « dans la piété et dans les sciences, avec un soin extraordinaire, un très-petit nombre de jeunes enfants ^, « et dont la destruction fut attribuée par l'esprit de parti à la jalousie des Jésuites qui, dit Racine, « eurent peur que le P. R. ne leur enlevât l'éducation de la jeunesse, c'est-à-dire ne tarît leur crédit dans sa source *. » Racine donne quelques détails intéressants sur ce collège dont les fondateurs nous paraissent avoir recueilli ou du moins continué les traditions de la fameuse université de
* De la critique, c. x.
* De Maistre, Église gallicane, liv. I, ch. v. 3 Arnaud d'Andilly, Mémoires, 2' part.
* HistAre de Port-Roijal, V part.
Salamanque. « Quelques personnes de qualité, dit l'historien de Port- Royal, craignant pour leurs enfants la corruption qui n'est que trop ordinaire dans la plupart des collèges, et appréhendant aussi que s'ils faisaient étudier ces enfants seuls, ils ne manquassent de cette émulation qui est souvent le principal aiguillon pour faire avancer les jeunes gens dans l'étude, avaient résolu de les mettre plusieurs ensemble sous la conduite de gens choisis. Ils avaient pris là-dessus conseil de M. Arnauld et de quelques ecclésiastiques de ses amis, et on leur avait donné des maîtres tels qu'ils les pouvaient souhaiter. Ces maîtres n'étaient pas des hommes ordinaires. Il suffit de dire que un d'entre eux était le célèbre M. Nicole. Un autre était ce môme M. Lan- Celot à qui l'on doit les nouvelles Méthodes, grecques et latines, si connues sous le nom de Méthodes de P. R. M. Arnauld ne dédaignait pas de travailler lui-même à l'instruction de cette jeunesse par des ouvrages très-utiles. Et c'est ce qui a donné naissance aux excellents livres de la Logique, de la Géométrie et de la Grammaire générale. On peut juger de l'utilité de ces écoles par les hommes de mérite qui s'y sont formés. De ce nombre ont été MM. Bignon, l'un conseiller d'État, et l'autre premier président du grand conseil ; M. de Harlay et M. de Bagnols, aussi conseillers d'État; et le célèbre M. Le Nain de Tillemont, qui a tant édifié l'Église et par la sainteté de sa vie et par son grand travail sur l'histoire ecclésiastique. « Pour que la liste de ces élèves distingués ou illustres soit complète, il faut ajouter le nom de Racine lui-môme et celui de La Bruyère. Mademoiselle de Montpensier a vanté aussi l'éducation de cette maison. « Il y avait à Port-Royal des Champs un petit collège où l'on recevait des pensionnaires qui étaient parfaitement bien élevés, en la crainte de Dieu, aux belles-lettres et en miUe sciences qu'on leur apprenait, qui sont nécessaires dans le monde, et pour bien vivre. De sorte que, contre l'ordinaire des écoliers, qui sortent fort sots du collège, et à qui il faut du temps avant que de parvenir à la société des hommes et des honnêtes gens, ceuxlà, au sortir de leurs études, avaient la même politesse que s'ils eussent été nourris dans la cour et dans le grand monde ^ »
Il est resté de ces écoles de bons livres élémentaires qu'il faut louer sans déprécier ceux des rivaux de Port-Royal, et des travaux sur la Grammaire générale et l'Analyse comparée des langues, dont le principal mérite est de présenter le premier emploi depuis la renaissance de la méthode philosophique danslaphilolyie.
Aux talents solides ces Messieurs joignaient une vie austère et un extérieur tout primitif qui imposait. « Ce qu'on peut dire des moeurs de cette compagnie, écrivait mademoiselle de Montpensier, dans les mémoires déjà cités, c'est qu'elles sont admirables et d'exemple... Leur dévotion est sincère : retirés du commerce du monde, ils sont sans intérêts, sans ambition, et charitables au dernier point. » Malheu-
1 Mémoires de Mademoiselle, 1657.
reusenient, il faudra toujours le répéter, l'Église ne reconnaît aucune vertu séparée de la soumission. Quoi qu'il en soit, la séduction était forte. Aussi la réputation de génie et de vertu des solitaires fut-elle bientôt incomparable, et dura-t-elle en dépit des condamnations du saint-siége et des sévérités de Louis XIV. La grande Mademoiselle disait : (c Ils prêchent et ils écrivent avec la plus belle éloquence du monde, font des ouvrages merveilleux à la gloire de l'Église et des saints ^ » Madame de Sévigné, « charmante affiliée de Port-Royal*, » écrivant à Pauline, sa petite-fille, lui dit avec son style original et imagé : « Si vous n'aimez pas ces solides lectures, votre goût aura toujours les pâles couleurs. » Selon Racine, les Jésuites ne purent pas s'empêcher d'être jaloux de la gloire du bien-dire conquise par leurs adversaires. «A toutes ces querelles de religion, dit-il, il se joignait encoi*e entre les Jésuites et les écrivains de P. R. une pique de gens de lettres. Les Jésuites s'étaient vus longtemps en possession du premier rang dans les lettres, et on ne lisait presque d'autres livres de dévotion que les leurs. Il leur était donc très-sensible de se voir déposséder de ce premier rang et de cette vogue par de nouveaux venus devant lesquels il semblait, pour ainsi dire, que tout leur génie et tout leur savoir se fussent évanouis. »
Saint-Simon était aussi un grand admirateur du talent des solitaires. « Les plus beaux ouvrages de morale, et qui ont le plus éclairé dans la science et la pratique de la religion, dit-il, sont sortis de leurs mains et ont été trouvés tels par tout le monde. »
Saint-Réal, en critiquant un certain nombre d'expressions et de locutions nouvelles introduites par les écrivains de Port-Royal, et dont la plupart ont été depuis adoptées par l'usage, les reconnaît pour « le plus fort parti des gens de lettres qu'il y ait aujourd'hui en France '. »
1 Mademoiselle de Montpensier, Mémoires, année 1G57. — Mémoires de Saint- Simon, t. VII, ch. XXXVI.
2 De Maistre, De l'Église gallicare, ch. m.
* De la critique, ch. x. Les principaux de ces mots osés par les port-royalistes sont : fatuité, déchiremeyit , invitation, inexact, incorrujytion, inexécuté, intenable, nous renoncer nous-mêmes. La hardiesse ne nous semble pas grande aujourd'hui ; il paraît qu'elle l'était alors. Plusieurs autres termes de la même source n'ont pas réussi : comme inforçable, incontradiction.
Dans le chapitre xiv, Saint-Réal donne encore une liste d'expressions insolites et de néologismes de Port-Royal dont quelques-uns seulement ont fait fortune. « Y a-t-il quelqu'un qui ait besoin d'être averti qu'on ne dit pas : le cheval à mon frère, à raison que, accostalle, advertance, cécité, affluer, barboter, calvitie ou chauveté, dépiqué, disettcux, explorateur, immiséricordieux, impieusement, immortification incharilable, chandelle de cire, deux de lit, rhetorication, plus bien au lieu de mieux, et vingt autres semblables que je me lasse de rapporter? »
Ces expressions avaient été citées ou employées par l'auteur des Réflexions sur l'état présent de la langue, pp. 1, 16, 20, 32, 39, 85, 100, 166, 177, 223, 257, 258, 116, 114,609, 231.
La réputation de Port-Royal se maintint très-grande encore au dixhuitième siècle, le siècle du jansénisme comme du philosophisme. On célébra surtout les livres d'éducation. « Messieurs de Port-Royal, dit Condillac, ont les premiers porté la lumière dans les livres élémentaires. Cette lumière, il est vrai, était faible encore, mais enfin c'est avec eux que nous avons commencé à voir, et nous leur avons d'autant plus d'obligation, que, depuis des siècles, des préjugés grossiers fermaient les yeux à tout le monde ^ » On reconnaît le style et les -exagérations ignorantes de l'époque.
De nos jours la gloire littéraire des hommes de ce parti a été encore hautement relevée ; nous rappellerons particulièrement les jugements de M. Sainte-Beuve et de M. S. de Sacy, un des descendants du fameux Royaumont.
L'impartialité historique veut que l'on déclare qu'il y a beaucoup à rabattre des éloges prodigués aux mérites littéraires des fameux Solitaires. L'école de Port-Royal est pauvre en noms éminents, et ce n'est pas parles hautes et puissantes qualités du génie que ses écrivains se recommandent à la postérité.
Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, avait dit des solitaires de Port- Royal, que, par le tour d'esprit mâle, vigoureux et animé qui faisait le caractère de leurs livres et de leurs entretiens..., ils ne contribuèrent pas peu àrépandre en France le bon goût et la véritable éloquence. M. de Maistre s'inscrit en faux contre ce jugement en ces termes : « Je déclare sur mon honneur n'avoir jamais parlé à ces messieurs, ainsi je ne puis juger de ce qu'ils étaient dayis leurs entretiens ; mais j'ai beaucoup feuilleté leurs livres, à commencer par le pauvi'e Royaumont qui fatigua si fort mon enfance, et dont l'épître dédicatoire est un des monuments de platitude les plus exquis qui existent dans aucune langue ; et je déclare avec la même sincérité que non-seulement il ne serait pas en mon pouvoir de citer une page de Port-Royal, Pascal excepté (faut-il toujours le répéter ?), écrite d'un style mâle, vigoureux et animé, mais que le style mâle, vigoureux et animé est ce qui m'a paru manquer constamment et éminemment aux écrivains de Port- Royal. Ainsi, quoiqu'il n'y ait pas, en fait de goût, d'autorité plus imposante que celle de Voltaire, Port-Royal m'ayant appris que le Pape et même l'Église peuvent se tromper sur les faits, je n'en veux croire que mes yeux; car, sans pouvoir m'élever jusqu'au style mâle, vigoureux et animé, je sais cependant ce que c'est, et jamais je ne m'y suis trompé ^. »
Le grand écrivain, se montrant sévère pour des hommes qu'il aima si peu, va jusqu'à dire qu'il n'y a rien de si froid, de si vulgaire, de si sec, que ce qui est sorti de la plume des écrivains de Port-Royal. Selon lui : « Deux choses leur manquent éminemment,
1 Grammaire française. Objet,
2 De Maistre, Église gallicane, liv. I, ch. v
ARNAULD. Ibi
l'éloquence et l'onclion ; ces dons merveilleux, ajoute-t-il, sont et doivent ôtre étrangers aux sectes. Lisez leurs livres ascétiques, vous les trouverez tous morts et glacés. La puissante convertissante ne s'y trouve jamais. » Il dit encore : « Ouvrez un livre de Port-Royal, vous direz sur-le-champ, en lisant la première page : Il n'est ni assez bon, ni assez mauvais pour venir d'ailleurs. Il est aussi impossible d'y trouver une absurdité ou un solécisme qu'un aperçu profond ou un mouvement d'éloquence ; c'est le poli, la dureté et le froid de la glace. * » Ce jugement à son tour est excessif. Le mérite des ouvrages dits de Port-Royal est très-réel ; mais il a été surfait : telle est, selon nous, la vérité. Où M. de Maistre est très-exact, c'est à signaler les manœuvres par lesquelles les partisans de Port-Royal accrurent la réputation des Solitaires. « Tout écrit de Port-Royal, dit- il, était annoncé d'avance comme un prodige, un météore littéraire. Il était distribué par les frères, communément sous le manteau, vanté, exalté, porté aux nues dans toutes les coteries du parti, depuis l'hôtel de la duchesse de Longueville, jusqu'au galetas du colporteur.)) Saint-Réal, longtemps auparavant, avait déjà justement signalé ce que la réputation de plusieurs de ces messieurs dut à la cabale. « Ils firent d'abord, dit cet écrivain distingué, quelques ouvrages d'une bonté incontestable, qui, entre autres beautés, en avaient une toute nouvelle en ce temps-là, et d'un grand poids : c'était de traiter les matières de religion avec politesse, au lieu que jusqu'alors presque tous les livres français de dévotion étaient écrits avec une grossièreté ou du moins une sécheresse à rebuter tout le monde. Ajoutez à cela la retraite et l'obscurité affectées dans laquelle ces auteurs vivaient ; la jalousie qu'ils donnèrent, elles mauvaises affaires qu'elle leur attira ; l'agrément du mystère, et le mérite de la persécution : faut-il s'étonner que toutes ces causes jointes ensemble aient produit ce fantôme de réputation, à l'ombre duquel tant d'autres livres moins bons, qu'ils ont publiés depuis environ vingt ans, ont quasi supplanté les excellents ; en sorte qu'on ne parle presque plus des excellents, et qu'on ne lit plus les autres^. » Fénelon a constaté le même fait, avec sa haute autorité. « Paraît-il un libelle chargé des plus ennuyeuses répétitions, des déclamations les plus vagues et des sophismes les plus grossiers, dit-il dans une Instruction pastorale sur le jansénisme, tout le parti se récrie, admire et triomphe. Les injures les plus atroces et les traits les plus envenimés paraissent un langage apostolique. Les auteurs de ces libelles, qui sont réfugiés en Hollande pour y écrire impunément contre l'Église, sont révérés comme des confesseurs exilés pour la pure foi. Les politiques, qui n'osent les imiter ouvertement, leur applaudissent en secret. Offrez-leur de les détromper
< De l'Église gallicane, liv. I, ch. vi
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France.
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* Saint-Réal, De la critique, ch. xv. — De la réputation des livres en
par des preuves courtes et démonstratives, vous ne trouvez en eux qu'une hauteur moqueuse et qu'un entêtement incurable. »
Il s'agit surtout ici des jansénistes de la seconde génération ; ils ne se distinguaient plus guère que par la taquinerie et l'opiniâtreté, auxquelles allait bientôt succéder le fanatisme des convulsionnaires. L'esprit du jansénisme primitif, l'esprit de Port-Royal, se personnifie dans Arnauld et ?sicole. Nous allons étudier à part et successivement ces deux écrivains célèbres.
La langue française doit plus à la discipline et à l'influence d' Arnauld, qu'aux nombreux écrits publiés par lui dans l'espace de soixante ans. On y reconnaît une puissance polémique de premier ordre, on y voit que le fils du célèbre défenseur de l'université contre les jésuites eut incontestablement beaucoup de force et d'étendue d'esprit ; on y rencontre des pages précieuses à étudier, surtout parce qu'elles apprennent à donner la préférence à l'exactitude du raisonnement sur les enjolivements de la rhétorique ; mais on n'y aperçoit pas l'originalité de génie que le dix-septième siècle vanta si haut. Néanmoins on lui assignera toujours une place distinguée parmi les grands hommes de cette époque, pour ses mérites de théologien, de philosophe, de métaphysicien^ de géomètre, d'homme de lettres.
Reçu docteur de Sorbonne, en 1641, à l'âge de vingt-neuf ans, Antoine Arnauld se retira bientôt à Port-Royal, sur l'invitation de Du Verger de Hauranne, abbé de Sainl-Cyran, à laquelle il avait ainsi répondu :
« Pour ce qui est de tout ce que vous nie proposez, je l'accepte de tout mon cœur; car je ne trouve rien de plus raisonnable, et cela me fait adorer les ressorts merveilleux de la Providence divine, qui se sert des persécutions pour le bien de ceux qu'elle aime, voyant fort bien que la demeure de Sorbonne ne m'était nullementproprepourvivre en bon prêtre; mais que celle de Pont-Royal était absolument nécessaire pour cela. Car, de mon humeur, je ne vais pas chercher les occasions de divertissement, mais je m'y laisse aisément emporter, lorsque j'en trouve; et ce qui est de pis, c'est que ma trop grande facilité me rend le commerce du monde fort contagieux, comme je l'ai éprouvé à ma confusion en beaucoup de rencontres. Ainsi il était absolument nécessaire que je fusse dans un lieu où l'on pût facilement se débarrasser de tous les engagements du siècle, tel qu'est celui où je prétends m'établir *. »
Dans une lettre à son frère aîné qui devait quelques années plus tard se retirer dans la même solitude, il explique encore ses motifs de retraite :
a Pour moi, je suis résolu tout de bon de me retrancher dans ce monastère, comme dans une solitude, et de fuir désormais la conversation du monde comme un air empoisonné. Dieu m'a fait depuis quelque temps des grâces si particulières que je m'estimerais le plus ingrat de tous les hommes, si j'avais
1 Œuvres complètes d'Antoine Arnauld, 1. 1, p. 18. Lettre vni,à M. de Saint Cyran, 15 septembre 1641.
ARiNAULD. 153
d'autre pensée qne de me donner tout entier à son service, pour me rendre digne de défendre les vérités de son Évangile, et de mourir pour cela, s'il me veut faire tant de grâce '. »
En 1643, il publia, avec l'approbation de quelques évoques et de vingt-quatre docteurs de Sorbonne, le traité De la fréquente Communion. Son objet était d'y montrer, contre le Père Le Moine et l'enseignement général des jésuites, les abus et les dangers des communions trop fréquentes et trop facilement accordées aux pécheurs. Mômes arguments au sujet de l'absolution. Arnauld apportait un nombre énorme de témoignages des Pères de l'Église et des anciens docteurs pour l'établissement de sa thèse. Elle fut néanmoins vivement attaquée par ceux qui étaient mis en cause, mais fut défendue encore plus vivement.
Ce livre, antérieur de plus de dix ans aux Provinciales, un peu traînant en quelques endroits, est partout très-remarquable de clarté et de propriété d'expressions. Plusieurs passages sont éloquents, comme le chapitre xiv de la deuxième partie, quia pour titre : Réponse à une autre objection: Que ceux qu'on laisserait en pénitence, selon les Pérès, sellaient en danger de leur salut, s'ils mouraient en cet état, avant que d'être aôsoMS. Antoine Arnauld marchait ainsi de bonne heure sur les traces de sa famille illustrée dès longtemps dans les lettres et dans l'éloquence. On s'étonnait un jour devant M. d'Andilly que son trèsjeune frère, le docteur Arnauld, au sortir des écoles, eût pu produire en français un livre aussi bien écrit que celui de la Fréquente Communion. « Mais il me semble, répliqua M. d'Andilly un peu fièrement, qu'il n'avait pour cela qu'à parler la langue de sa maison. »
Son éloquence se déploya bientôt avec plus de force et d'éclat dans les querelles sur la grâce, au début desquelles il fut censuré par la Sorbonne (1656), pour avoir soutenu cette proposition, antéi^ieurement déjà foudroyée d'anathème, que l'Évangile nous montre un juste, en la personne de saint Pierre, à qui la grâce a manqué dans une occasion où l'on ne peut pas dire qu'il n'ait point péché. Sur son refus de rétractation, il fut exclu du corps, et son nom effacé du catalogue des docteurs. Par le même décret on obligeait tous ceux qui voudraient entrer aux assemblées de la faculté, et tous les bacheliers qui voudraient faire leurs actes de Théologie, de souscrire à cette censure et à cette condamnation. 11 n'appartient point à notre sujet de nous engager dans les détails de ces disputes célèbres. Nous avons déjà fait connaître les opinions d'Arnauld. Deux courtes citations les rappelleront et les préciseront assez nettement. Il dit dans un de ses principaux traités, après des raisonnements qui ne paraissent pas aux lecteurs ordinaires aussi clairs quils le semblaient à lui-môme :
« Ne faut-il pas reconnaître que les démonstrations les plus convaincantes
» Ibid., p. 30. Lettre xi, à M. d'Andilly, 12 octobre 1641.
i54 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
des sciences les plus certaines ne le sont point davantage que cette considération, pour persuader à tous les esprits raisonnables qu'il n'y eut jamais rien de plus éloigné de la doctrine des saints 'Pères et en toutes les parties du monde ait toujours été présentée, et le soit encore aujourd'hui à tous les hommes sans exception i. »
Il écrivait à une religieuse de Port-Royal, en 1664 :
« Il faut que vous fassiez de la grâce efficace (c'est-à-dire de la doctrine qui nous enseigne l'empire souverain de Dieu sur la volonté des hommes, qui nous apprend à attendre notre salut de sa pure miséricorde, et à ne nous appuyer que sur son secours) l'objet de votre dévotion et de votre amour, et le fondement de votre humilité et de votre reconnaissance. »
Voilà bien le fonds d'erreurs reproché au jansénisme.
La plume féconde d'Arnauld enfanta de nombreux écrits pour la défense de ses opinions qu'il soutenait être celles même de tous les Pères de l'Église, et en particulier de saint Augustin. Jansénius et saint Augustin, c'est tout un. « N'ayant jamais pu séparer, en la moindre chose, ce savant prélat d'avec cet incomparable Père, ils étaient obligés maintenant de les envelopper tous deux dans une même condamnation, et de censurer saint Augustin, pour pouvoir censurer M. d'Ypres, qui n'est que sa voix et son interprète ^. » Cette thèse est soutenue à grand renfort d'érudition théologique dans l'Apologie pour les saints Pères. Le prétendu adversaire des Pères que combat Arnauld, c'est le jésuite Le Moine. Il ne lui ménage pas les invectives. Il l'appelle philosophe plutôt que chrétien : « Orgueilleuse philosophie ! tu ne mérites pas le nom de théologie, étant si ingrate contre ton Dieu : jusqu'à quel excès portes-tu ceux que tu enivres de tes folles et extravagantes maximes^! » Les opinions de son adversaire sont pélagiennes, antichrétiennes : «Comparons ces pensées chrétiennes de saint Augustin avec les pensées pélagiennes ou plutôt antichrétiennes de M. Le Moine*. » 11 lui semble que tout est perdu dans l'Église ; après une tirade virulente, il s'écrie :
« Pardonnez-moi, mon cher lecteur, si je me suis laissé emporter à ce mouvement d'une juste indignation contre un si étrange renversement de la doctrine de l'Église : si je n'ai pu souffrir sans émotion cet attentat insupportable d'une sagesse du monde et toute païenne, qui tâche encore aujourd'hui, comme autrefois, d'anéantir la croix de mon Sauveur; si, étant chrétien par la grâce de mon Dieu, j'ai eu quelque zèle pour cette grâce même par laquelle nous sommes chrétiens, yratia quâ christiani siimus ; si je n'ai pu être froid et indifférent en voyant qu'on s'efforçait de lui dérober sa gloire, en lui ravissant la qualité de grâce, ou plutôt qu'on s'efforçait de l'abolir, entièrement, puisqu'elle
1 Apologie pour les saints Pères, liv. V, ch. ii.
2 Œuvres complètes d'Antoine Arnauld, t. I, p. 518.
3 Apologie pour les sai7its Pères, préf. , n" 7. * Ibid, , liv. VI, ch. xwii.
ne serait plus grâce en aucune sorte, dit saint Augustin, si elle était due et non tout à fait gratuite : Gratin Dei non erit gratia ullo modo, nisi graluita fuerit o>nni modo; qu'on travailhiit autant h étouffer dans le cœur des chrétiens tous les sentiments de la véritable reconnaissance qu'ils doivent avoir à la miséricorde de Dieu, que saint Paul a travaillé pour les inspirer, et qu'on leur apprenait à dire à Dieu, avec une témérité sacrilège : Parce que je suis obligé de vous aimer et de vous servir, quand vous me donnez votre grâce pour le faire, vous ne me donnez rien qui 7ie me soit dû i. »
Comme Pascal, pour mieux déci'ier ses adversaires, Arnauld ne se contenta pas de les attaquer sur le dogme, il les entreprit sur la morale. Tel est l'objet de la Morale pratique des Jésuit/s, en 8 vol., composée, au moins pour la plus grande partie, par l'infatigable docteur. Cet ouvrage partial respire des principes austères; cependant, en général, Arnauld n'était pas porté à outrer sur la morale. 11 écrivait au beau-frère de Pascal :
« Il 5' a des personnes qui croient qu'il n'y a qu'une sorte d'excès à craindre, qui est celui de la mollesse et de la condescendance ; au lieu que celui d'une indiscrète et fausse sévérité n'est guère moins à appréhender, parce qu'elle rend la religion odieuse et les vérités mêmes suspectes, quand on les trouve mêlées parmi des opinions qui paraissent fort déraisonnables -. »
Sous le rapport littéraire cet ouvrage a un mérite remarquable; d'Aguesseau en faisait grand cas : « Le livre de la Morale pratique d'Arnauld, a-t-il dit, est plein de modèles dans l'art de réfuter les faits, de digérer et de réunir les preuves, les conjectures, les présomptions, pour leur donner une évidence parfaite, ou du moins ce degré de vraisemblance et de probabilité qui, dans les questions de fait (qu'on ne peut démontrer) tient lieu, en quelque manière, de l'évidence et équipolle presque à la vérité '. »
Le fougueux Arnauld s'emportait dans des extrémités dont son parti môme était alarmé. Ce n'était qu'en murmurant et en grondant qu'il se soumettait quelquefois à des adoucissements et à des tempéraments qu'on lui demanda souvent.
« J'ai retranché de la réponse à M. Le Nain, dit-il dans une lettre confidentielle, ce que vous avez désiré ; mais je vous supplie de considérer en quelles extrémités on me réduit. On soulève contre moi presque tout ce que j'ai d'amis au monde, jusqu'à mes propres frères. On me décrie partout comme un opiniâtre et un entêté, comme un homme qui empêche seul la paix de l'Église par un attachement à son propre sens. Et tout le fondement de ces reproches si sensibles, c'est que je ne me rends pas à l'avis du plus grand nombre de nos amis. Car pour les autorités des saints, ou leurs exemples, ou les raisons qui ont été autrefois notre règle, il ne s'en parle plus, et tout se réduit au sentiment de
1 Ibid.y liv. V, ch. xxvii.
î Œuvres, t. I, p. G45. Lettre à M. Perrier, 29 décembre 1C68.
3 Œuvres de d'Aguesseau, t. F, p. 402.
cinq ou six personnes, qu'on prétend que je suis obligé de suivre, à moins que d'être condamné de Dieu et des hommes i. »
Arnauld poussa cette polémique avec une ardeur toujours croissante jusqu'à la courte paix de Clément IX (1668). Il fut alors présenté au nonce, à Louis XIV, à toute la cour, et comblé de marques de distinction. L'ardent docteur tourna sa plume guerrière contre les calvinistes, et produisit la Perpétuité de la foi, le Renversement de la morale de Jcsus-Christ, par les calvinistes (1672], VImpiété de la morale des calvinistes (l67o) et plusieurs autres ouvrages de controverse qui le firent redouter des protestants.
Nicole paraît avoir eu grande part à la composition de la Perpétuité de la foi. Cet ouvrage démontrait avec une grande force de logique et une victorieuse érudition que la croyance de l'Église sur l'Eucharistie n'avait jamais varié depuis les premiers temps. M. deMaistre, toujours content de rabaisser tout ce qui est sorti de Port-Royal, parle ainsi de ce grand traité :
« Je citerai sur le sujet que je traite ici l'un des livres qui font le plus d'honneur à Port-Royal, la Pei'pétuité de la foi. Lisez Bellarmin, lisez les frères Wallembourg, lisez surtout l'ouvrage du chanoine régulier Garet, écrit précisément sur le même sujet, et vous verrez que, de cette foule de textes cités par Arnauld et Kicole, il n'y en a peut-être pas un seul qui leur appartienne ; mais ils étaient à la mode, ils écrivaient en français ; Arnauld avait des parents et des amis influents, il tenait à une secte puissante. Le pape, pour sceller une paix apparente, se croyait obligé d'accepter la dédicace de l'ouvrage; la nation enfin (c'est ici le grand point de la destinée des livres) ajoutait son influence au mérite intrinsèque de l'ouvrage. Il n'en fallait pas davantage pour faire parler de la Perpétuité de la foi, comme si jamais on n'avait écrit sur l'Eucharistie dans l'Église catholique ^. »
On a beaucoup écrit sur cet auguste sujet, mais, pourquoi ne pas l'avouer franchement? peu de choses aussi fortes et aussi belles que la Perpétuité de la foi. C'était le jugement des papes Clément IX, Clément X et Innocent XI, qui tous adressèrent à l'auteur des lettres de remercîment.
Le Renversement de la morale de Jésus-Christ par les calvinistes et l'Impiété de la morale des calvinistes sont des ouvrages très-solidement écrits; ils sont bien à tort oubliés aujourd'hui; l'histoire y pourrait puiser d'utiles renseignements. L'Impiété de la morale des calvi7iistes a été honorée d'une approbation de Bossuet qui mérite d'être citée.
Approbation de Monseigneur l'Évéque de Condo7n, précepteur de Monseigneur
le Dauphin .
J'ai lu avec attention le livre qui a pour titre VImpiété de la morale des calvinistes, etc., et je l'ai trouvé non-seulement très-orthodoxe, mais encore très
1 Œuvres, t. I, p. 321. Lettre à M. Singlin, 26 mars 1653.
2 De l'Église gallica^ie, liv. l, ch. vu.
fort et très-concluant. L'auteur continue à faire toucher au doigt l'impiété et la fausseté du paradoxe le plus étrange qui ait jamais été enseigné parmi les hommes. Il a raison d'insister sur ce point et d'approfondir une matière qui pourrait toute seule, étant pénétrée, désabuser ceux à qui le nom de réformation fascine les yeux. On ne peut lire, sans en être touché, la manière dont il déplore l'aveuglement de nos nouveaux réformés, qui, après s'être élevés audessus de l'autorité de l'Église, se rendent captifs de celle de leurs ministres; et le dernier chapitre de ce livre serait seul capable de leur ouvrir les yeux, s'ils ne les fermaient opiniâtrement à la lumière. Donné à Saint-Germain en Laye, le sixième décembre 1674.
Arnauld étant encore enfant, et se trouvant à la campagne, dans le cabinet du cardinal du Perron, raconte-t-on, lui demanda une plume. « Qu'en voulez-vous faire? lui dit le prélat. — Écrire comme vous contre les huguenots. — C'est très-bien, répondit du Perron ; je suis vieux et j'ai besoin d'un substitut. Je vous la donne donc, comme le berger Damétas remit, en mourant, son chalumeau au petit Corydon.»
Par les ouvrages dont nous venons de parler, le fameux docteur de Sorbonne se montra digne successeur et l'héritier de l'illustre cardinal.
Cependant de nouveaux orages s'apprêtaient sur sa tête. L'animosité s'était réveillée contre lui; de dangereuses accusations se répandaient sur son compte; ses amis craignaient pour sa sûreté, tandis que lui demeurait calme et imperturbable.
a Vous croyez peut-être, Madame, que je me fais un grand effort pour ne point appréhender ce qui vous paraît si terrible, et pour me mettre au-dessus de ces discours désagréables qui vous font tant de peine par l'affection que vous avez pour moi, écrivait-il à madame Le Coigneux en 1G75 ; mais je vous proteste que non. Je suis accoutumé depuis longtemps à en entendre bien d'autres. On m'a déchiré par cent libelles comme un hérésiarque pire que Luther et Calvin. On m'a dit que je ne devais proposer mes nouveautés que la corde au col, afin que l'on m'étranglât aussitôt, si elles n'étaient pas approuvées. On a demandé ma tête aux puissances, et on leur a représenté qu'elles devaient se servir de l'épée que Dieu leur a mise entre les mains pour exterminer ce prétendu chef des hérétiques, arnauldistes, cyranistes, jansénistes. On m'a fait un des principaux auteurs d'une assemblée tenue à Bourg-Fontaine pour ruiner la religion, quoiqu'on eût si mal ajusté cette imposture qu'il se trouvait que je n'avais que neuf ou dix ans au temps qu'on disait que s'était tenue cette assemblée ; et enfin on a prétendu avoir des preuves convaincantes, par le témoignage des deux sorciers convertis, que j'allais au sabbat et que j'y haranguais à merveille sur les moyens de détruire l'Église, jusqu'à me faire admirer des diables mômes. Après cela, quelque tendre que j'eusse pu être d'abord aux piqûres de la médisance, n'y aurais-je pas dû être endurci? Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas cela seul qui me rend si peu sensible à ces discours désagréables que l'on fait de moi. C'est qu'en vérité, Madame, quand je les considère de sang-froid, je me voudrais du mal à moi-même, si je criais de si peu de chose et si j'en étais effrayé, comme me pouvant faire beaucoup de tort*. »
1 Œuv7'es complètes d'ArnauId. t. I, p. 756. A madame Le Coigneux, 2 février
lo8 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Il eut à craindre sérieusement de la part du gouvernement. Personne n'avait montré autant de chaleur qu'Arnauld à défendre le jansénisme, cette hérésie religieuse qui était en môme temps une école politique, qui attaquait à la fois les deux puissances spirituelle et temporelle, qui luttait contre le pape et contre le roi, et qui par son origine touche au protestantisme et par sa fin à la révolution. Les accusations politiques avaient retenti très-haut contre les hommes de Port- Royal. Parlant des jésuites, Racine dit : c Aux accusations d'hérésie ils ajoutaient encore celle de crime d'État, voulant faire passer trois ou quatre prêtres et une douzaine de solitaires qui ne songeaient qu'à prier Dieu et à se faire ouhlier de tout le monde, comme un parti de factieux qui se formait dans le royaume. Ils imputaient à cabale les actions les plus saintes et les plus vertueuses *. »
Les adversaires de Port-Royal s'en exagéraient la puissance : « Ils ne parlaient, dit encore le poëte-historien, d'autre chose que de la puissante faction des jansénistes. Ils mettaient M. Arnauld à la tête de ce parti, et peu s'en fallait qu'on ne lui donnât déjà des soldats et des officiers. « Arnauld donnait quelque apparence à ces soupçons, par le concours des visites qu'il recevait. Il se décida à se cacher, mais il trahissait à chaque instant son secret par l'impétuosité de son caractère. Il avait trouvé une retraite à l'hôtel de Longueville, à condition qu'il n'y paraîtrait qu'en habit séculier, une grande perruque sur la tête et l'épée au côté. Il y fut attaqué de la fièvre, et madame de Jouy ayant fait venir le médecin Broyer, lui recommanda un gentilhomme qu'elle honorait d'une protection particulière, et à qui elle avait donné un appartement dans son hôtel. Broyer monte chez le malade qui, après avoir parlé de son indisposition, demande des nouvelles. « On parle, lui dit le médecin, d'un livre nouveau qu'on attribue à M. Arnauld ou à M. de Sacy, mais je ne le crois pas de M. de Sacy, il n'écrit pas si bien ; il est de M. Arnauld. — Que voulez-vous dire ? s'écrie-t-il. Mon neveu écrit mieux que moi. » Bi'oyer envisage son malade, se met à rire, descend chez madame de Jouy et lui dit : « La maladie de votre gentilhomme n'est pas considérable ; je vous conseille pourtant de faire en sorte qu'il ne voie personne; il ne faut pas le laisser parler. »
Cependant Louis XIV avait signé l'ordre d'arrêter cet homme qui faisait toujours tant de bruit. Boileau, on le sait, dit ingénieusement à ce propos : « Le roi fait chercher M. Arnauld, mais le roi est trop heureux pour le trouver. » Enfin Arnauld, craignant des ennemis armés de l'autorité souveraine, privé de l'appui de madame de Longueville que la mort enleva, prit le parti de quitter pour jamais la France, et d'aller vivre dans les Pays-Bas, inconnu, sans fortune, même sans domestiques; lui dont le neveu avait été ministre d'État ;lui qui aurai pu être cardinal. Le plaisir d'écrire en liberté lui tint lieu de tout-. »
1 Hùt. de Port-Royal, 1" part.
2 Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxxiv.
Un jour Nicole représentait à son ami qu'il était las de cette guerre, et qu'il voulait se reposer. « Vous reposer, répond Arnauld : eh ! n'aurez-vous pas, pour vous reposer, l'éternité tout entière ? » Hors de France comme en France, il conserva ces goûts de labeur et de lutte. Il s'était retiré au mois de juin 1679, et se tenait caché, ne voyant que trois ou quatre personnes. Sur la fin de l'année 1680, le livre de la Politique du clergé de France lui étant tombé entre les mains, il en eut tant d'indignation, qu'il se résolut de venger autant qu'il était en lui l'honneur de l'Église de France, contre les faussetés et les artifices de cet écrivain séditieux, dit-il, et de justifier, autant qu'il lui serait possible, l'innocence des catholiques d'Angleterre. Il composa pour cet effet les deux parties de l'Apologie pour les catholiques, l'an
L'auteur indique ainsi lui-même les divisions de son ouvrage en faisant connaître la marche tenue par son adversaire qu'il suit pas à pas.
« J'ai cru qu'il ne serait pas inutile de repousser les accusations générales contre les catholiques. Elles se peuvent réduire à deux chefs. L'un regarde la fidélité que des sujets doivent à leurs souverains; sur quoi il (l'auteur de la Politique du clergé de France) s'efforce de prouver en différentes manières, toutes fausses et ridicules, que les cathohques ont des principes de religion qui les obligent, lors même qu'ils auraient le plus d'inclination d'être soumis à leurs princes, de ne l'être pas autant qu'ils devraient^ selon les maximes du christianisme. L'autre regarde la doctrine et la foi; sur quoi il n'est pas moins déraisonnable ni moins emporté. Car, d'une part, il ne craint point de me faire entendre que le livre de monseigneur l'évêque de Condom ne convertit personne, parce qu'il lui plaît supposer qu'il ne se fait aucunes véritables conversions, et que tous les religionnaires qui se font catholiques ne le font que par intérêt; d'où il prend occasion de faire passer pour une chose abominable les charités que l'on fait à ceux qui se convertissent pour soulager leur pauvreté '. »
Arnauld repousse ces attaques avec une triomphante vigueur, et porte à ses adversaires de rudes coups.
On n'a pas souvent malmené si rudement les diverses sectes protestantes, « ces religions plâtrées du beau nom de réformation *. » Les hérétiques accusaient de conspiration les catholiques d'Angleterre ; il retourne l'accusation contre eux et dénonce à tous les souverains, « ces boute -feu des guerres civiles '. » «L'éloquence de M. Arnauld est admirable *, n a dit un célèbre Oratorien du temps. Cet écrit suffirait à justifier ce sentiment. Il fut partagé par un bon juge plus rapproché de nos jours, le cardinal Maury, qui a célébré « cet Arnauld si
^ Apologie pour les catholiques, 1" part., ch. i.
* 2' part., ch. xxv.
3 1" part., ch. IV,
* Lami, Entretiejis sur la sciences. Vir Entret., De la prédication.
supérieur aux plus éloquents orateurs de la tribune, dans V Apologie des catholiques cV Angleterre '. » L'éloquence y est quelquefois incorrecte, mais toujours véhémente, quelquefois diffuse, mais toujours abondante.
Le batailleur Arnauld s'engagea bientôt (1683) dans une nouvelle querelle. Malebranche, dans son Traité de la nature et de la grâce, soumis par l'auteur à l'examen du fameux docteur, avait soutenu des idées sur la grâce contraires aux siennes. Il prit un chemin détourné pour l'attaquer. Il l'entreprit sur le paradoxe célèbre avancé dans la Recherche de la vérité, « que l'on voit toutes choses en Dieu. » Arnauld intitula sa réfutation : Des vraies et des fausses idées et y soutint que les idées ne sont que des moralités de notre âme. Par là, disait-il, il voulait apprendre à Malebranche à se défier de ses plus chùres spéculations métaphysiques, et le préparer ainsi à se laisser plus facilement désabuser sur la grâce. Le disert Ûratorien répondit en se plaignant de ce qu'une matière dont il n'était nullement question avait été choisie, parce qu'elle était la plus métaphysique, et par conséquent la plus susceptible de ridicule aux yeux du monde ^. Arnauld répliqua par la Défense de M. Arnauld, docteur de Sorbonne, contre la Réponse au livre des vraies et des fausses Idées, à Cologne, 1684, in-i2. Ce petit livre était diffus. L'auteur avait d'avance répondu à l'accusation qu'il prévoyait.
« Il est vrai, disait-il, qu'à l'égard de ceux qui ont beaucoup de pénétration d'esprit, et qui entendent à demi-mot, j'aurais pu être bien plus court. Mais on écrit pour toutes sortes de personnes, et il est juste que les plus forts s'accommodent à la portée des plus faibles, selon ce que saint Augustin disait à son peuple : Patiantur aquilœ dum pascuntur columhœ. J'ai de plus ce défaut (car c'en est peut-être un\ que j'ai trop d'attache à faire en sorte, autant que j'en suis capable, que ce que je crois vrai soit expliqué d'une manière qu'il soit facile de le bien comprendre et d'en être persuadé. C'est cela seul, ce me semble, qui me fait être plus long que je ne voudrais. »
Un peu plus loin il se justifie de n'avoir pas gardé la même douceur et la même modération, qu'il croit avoir gardées dans le livre précédent et en rejette toute la faute sur son antagoniste, qui l'a obligé, dit-il, par ses manières flères et hautaines, à ne pas souffrir que l'on
1 Discours sur les sermons de Bossuet.
* Arnauld, nous devons le dire, repoussa toujours cette interprétation de sa conduite à l'égard de Malebranche.il lui disait beaucoup plus tard: «Il faudrait que vous eussiez trouvé dans mes livres des passages par lesquels j'eusse fait entendre que c'est le chagrin que j'ai eu de voir que vous n'étiez pas dans les mêmes sentiments que moi sur la grâce qui me les a fait écrire. A moins de cela, avec quelle confiance avez-vous pu dire que c'a été là assurément la cause de mon chagrin contre vous, et que sans cela, je n'aurais jamais pris le dessein de vous critiquer comme j'ai fait.» {Quatre lettres au P. Malebranche, IV' lettre.)
abusât de l'inclinaison qu'ont bien des gens, de donner gain de cause à celui qni crie le plus haut et qui parle avec le plus de confiance. Arnauld disait dans sa Lettre à M. le marquis de Roiicy :
J'aurais été satisfait si j'y avais au moins trouvé quelques marques de notre ancienne amitié. Quand elles auraient éié entremêlées de quelques plaintes honnôtes, s'il avait cru avoir lieu d'en faire, comme cela peut arriver aux meilleurs amis entre lesquels il peut survenir de petites dissensions. Mais, loin de cela, j'ai été surpins d'y rencontrer d'abord, pour toute civilité, et encore plus dans la suite, lorsque je l'ai parcourue, des reproches personnels, aigres et envenimés, tout à fait hors de propos^ qui ont aussi peu de rapport à la matière des idées qu'à, la guerre contre les Turcs, et qui ne sont fondés que sur gements du monde les plus téméraires, et qu'on devait le moins attendre de la piété d'un prêtre et de l'honnêteté d'un ami, qui aurait encore quelque respect pour une amitié passée à laquelle il aurait voulu renoncer. »
En effet, la discussion sétait déjà bien écartée des bornes d'une polémique purement philosophique. Malebranche, qui avait un esprit intraitable et supportait difficilement la contradiction, s'irritait de la dialectique serrée que son rude adversaire employait contre lui, et, non content de se plaindre qu'Arnauld ne l'entendît pas, et fît jusqu'à quatre méprises dans une période, ce qui faisait dire à Boileau ; « Et qui donc, mon père, voulez-vous qui vous comprenne? » il se jetait sur les personnalités et les injures à peine voilées, w II y eut, dit Fontenelle, plusieurs écrits de part et d'autre. Comme ils étaient en forme de lettres à un ami commun, d'abord les deux adversaires, en lui parlant l'un de l'autre, disaient souvent iiotre ami; mais cette expression vint à disparaître dans la suite. 11 lui succéda des reproches assaisonnés de tout ce que la charité chrétienne y pouvait mettre de restrictions et de tours qui ne nuisissent guère au fond K »
En 168o, Arnauld porta décidément la lutte sur le terrain de la grâce, et aidé, comme dans ses ouvrages précédents, des conseils de Nicole, publia par parties, en trois volumes, ses Réflexions philosophiques et théologiques sur le Traité de la nature et de la grâce, qui le rendirent victorieux dans l'esprit de ses partisans, tandis que de son côté Malebranche paraissait aux siens avoir eu incontestablement l'avantage. Le vieux docteur ferma la discussion avec son antagoniste beaucoup plus jeune que lui, en le renvoyant à son confesseur ou à son supérieur, pour savoir quelle satisfaction il lui devait faire. Calmée quelque temps, la querelle reprit plus vive au bout de neuf ans. Arnauld rejeta toute la faute de ces nouvelles disputes sur Malebranche qui avait rendu inutiles ses efforts pour « terminer leurs disputes d'une manière si honnête et si modérée, que les plus scrupuleux en matière de douceur en fussent édifiés ^. » La violence et l'aigreur furent égales des deux côtés ; mais les deux champions manièrent les armes avec une brillante habileté. On lit dans la Quatrième lettre au P. Malebranche :
1 Éloges des académiciens. Malebranche.
* Quatre lettres au P. Malebranche. II« lettre.
Prosateurs du xvn« siècle, I. 11
« Au reste, Monsieur, dites-vous, ne vous fiez plus sur la véhémence de votre discours. Cet air de confiance que vous prenez, lorsque vous sentez votre fai blesse, n'en impose qu'à ceux qui vous sont déjà acquis. On vous connaît depuis longtemps en qualité d'auteur. Vos manières sont usées, et la hardiesse avec laquelle vous avancez les faussetés les plus notoires fait que, depuis longtemps, les gens sages ne vous croient jamais sur votre parole.
« Je vois par là, mon révérend père, que vous êtes encore à mon égard dans la même disposition où je vous avais laissé il y a huit ou neuf ans, et qu'ayant conservé jusques à la fin ds cette dispute ce même esprit d'aigreur par lequel vous l'aviez commencée, il vous porte encore à me traiter aussi mal que vous ayez jamais fait, après une si longue interruption. »
Malebranche finit par déclarer à Arnauld a qu'il était las de donner au monde un spectacle et de remplir le Journal des Savants de leurs pauvretés réciproques, » mais l'ardent polémiste s'obstina dans cette lutte jusqu'à sa mort.
Dans sa querelle avec Malebranche, ainsi que dans plusieurs autres particularités de la vie, on voit que cet homme, avant tout dévoué au parti dont il était le chef, avait bien aussi son coin de vanité, comme son coin d'ambition personnelle ; la vanité éclate assez visiblement; pour l'ambition, il a su n'en laisser apercevoir aucune trace dans ses écrits dont le caractère est aussi impersonnel que tous ceux de Port-Royal.
Du reste, il était le plus modéré des hommes dans ses goûts et dans ses habitudes. « J'ai ouï dire à des gens qui avaient été admis à sa familiarité, raconte Bayle, que c'était un homme fort simple dans ses manières, et qu'à moins qu'on ne lui proposât quelque question, ou qu'on ne lui demandât quelque instruction, il ne disait rien qui fût audessus des conversations communes, et qui pût faire conjecturer qu'il était habile ; mais dès qu'il s'agissait de répondre à ceux qui le voulaient mettre sur quelque matièi'e de sciences, on le voyait comme transformé en un autre homme, on l'entendait débiter cent belles choses avec beaucoup de clarté et beaucoup d'érudition, et Ton trouvait qu'il avait un don tout particulier de se rendre intelligible aux esprits les moins pénétrants '. »
« Il vécut, dit Voltaire, jusqu'en 1694, dans une retraite ignoeré du monde et connue à ses seuls amis, toujours écrivant, toujours philosophe, supérieur à la mauvaise fortune, et donnant jusqu'au dernier moment l'exemple d'une âme pure, forte et inébranlable *. » A ces traits il faudrait joindre l'opiniâtreté.
Arnauld demeura invariablement dans le jansénisme jusqu'à la fin. Mourant à Bruxelles plus qu'octogénaire, il voulut rendre le dernier soupir dans les bras de Quesnel. Il l'appela à lui, et expira, après avoir
1 Dictionnaire historique et critique, art. Arnauld. * Voltaire, Siècle de Louis XIV, cli. xxxiv.
protesté dans son testament qu'il persistait dans ses sentiments. On lit dans une petite pièee du temps que Racine fut le seul qui osa se trouver au convoi du grand chef de parti.
Peu d'hommes ont joui pendant leur vie d'une aussi grande célébrité. Nécessairement dans le parti on le trouvait incomparable. <( Monsieur Pascal, dit Racine, était fort touché du grand mérite de M. Arnauldi. » Nicole le suivait docilement quoiqu'il eût souhaité que les choses n'eussent pas été poussées si loin ni si vivement.
Racine, dans son Histoire de Port-Royal, a fait d'Antoine Arnauld le portrait le plus élogieux. Le lecteur, croyons-nous, ne le lira pas sans intérêt, et fera de lui-môme les réserves nécessaires :
« Tout le monde sait que c'était un génie admirable pour les lettres et sans bornes dans l'étendue de ses connaissances; mais tout le monde ne sait pas, ce qui est pourtant très-véritable, que cet homme si merveilleux était aussi l'homme le plus simple, le plus incapable de finesse et de dissimulation, et le moins propre, en un mot, à former ni à conduire un parti ; qu'il n'avait en vue que la vérité, et qu'il ne gardait sur cela aucunes mesures, prêt à contredire ses amis lorsqu'ils avaient tort, et à défendre ses ennemis s'il lui paraissait qu'ils eussent raison; qu'au reste jamais théologien n'eut des opinions si saines et si pures sur la soumission qu'on doit au roi et aux puissances ; que non-seulement il était persuadé, comme nous l'avons déjà dit, qu'un sujet pour quelque occasion que ce soit, ne peut point s'élever contre son prince, mais qu'il ne croyait pas même que dans la persécution il pût murmurer.
« Toute la conduite de sa vie a bien fait voir qu'il était dans ces sentiments. En effet, pendant plus de quarante ans qu'on a abusé pour le perdre du nom et de l'autorité du roi, a-t-il manqué une occasion de faire éclater, et son amour pour sa personne, et son admiration pour les grandes qualités qu'il reconnaissait en lui ? Obligé de se retirer dans les pays étrangers pour se soustraire à la haine implacable de ses ennemis, à peine y fut-il arrivé qu'il publia son Apologie pour les catholiques ; et l'on sait qu'une partie de ce livre est employée à justifier la conduite du roi h, l'égard des huguenots et à justifier les jésuites mômes. M. le marquis de Grana, ayant su qu'il était caché dans Bruxelles, le fit assurer de sa protection ; mais il témoigna en même iemps un fort grand désir de voir ce docteur dont la réputation avait rempli toute l'Europe. M. Arnauld ne refusa point sa protection ; mais il le fit prier de le laisser dans son obscurité, et de ne point l'obliger à voir un gouverneur des Pays-Bas espagnols, pendant que lEspagne était en guerre avec la France ; et M. de Grana fut assez galant homme pour approuver la délicatesse de son scrupule.
« Lorsque le prince d'Orange se fut rendu maître de l'Angleterre, les jésuites, qu'on regardait partout comme les principales causes des malheurs du roi Jacques, ne furent pas, à ce qu'on prétend, les derniers ;\ vouloir se rendre favorable le nouveau roi. Mais M. Arnauld, qui avait tant d'intérêt à ne pas s'attirer son indignation, ue put retenir son zèle. Il prit la plume, et écrivit avec tant de force pour défendre les droits du roi Jacques, et pour exhorter tous les princes catholiques à imiter la générosité avec laquelle le roi l'avait recueilli en France, que le prince d'Orange exigea de tous ses alliés, et sur-
1 Histoire de Port-Royal, p. 89, éd. de 174?.
tout des Espagnols, de chasser ce docteur de toutes les terres de leur domination. Ce fut alors qu'il se trouva dans la plus grande extrémité où il se fût trouvé de sa vie, la France lui étant fermée par les jésuites, et tous les autres pays par les ennemis de la France.
« On a su de quelques amis qui ne le quittèrent point dans cette extrémité qu'un de leurs plus grands embarras était d'empêcher que, dans tous les lieux où il cherchait à se cacher, son trop grand zèle pour le roi ne le fît découvrir. Il était si persuadé que ce prince ne pouvait manquer dans la conduite de ses entreprises, que sur cela il entreprenait tout le monde; jusque-là que, sur la fin de ses jours étant sujet à tomber dans un assoupissement que l'on croyait dangereux pour sa vie, ces mêmes amis ne savaient point de meilleur moyen pour l'en tirer que de lui crier, ou que les Français avaient été battus, ou que le roi avait levé le siège de quelque place ; et il reprenait toute sa vivacité naturelle pour disputer contre eux et leur soutenir que la nouvelle ne pouvait être vraie. Il n'y a qu'à lire son Testament, où il déclare à Dieu le fond de son cœur. On y veiTa avec quelle tendresse, bien loin d'imputer au roi toutes les traverses que lui ou ses amis ont essuyées, il plaide, pour ainsi dire, devant Dieu la cause de ce prince, et justifie la pureté de ses intentions.
« Oserai-je parler ici des épreuves extraordinaires où l'on a mis son amour inébranlable pour la vérité? De grands cardinaux, très-instruits des intentions de la cour de Rome, n'ont point caché qu'il n'a tenu qu'à lui d'être revêtu de la pourpre de cardinal, et que, pour parvenir à une dignité qui aurait si glorieusement lavé tous les reproches d'hérésie que ses ennemis lui ont osé faire, il ne lui en aurait coûté que d'écrire contre les Propositions du clergé de France touchant l'autorité du pape. Bien loin d'accepter ces offres, il écrivit même contre un docteur flamand qui avait traité d'hérétiques ces propositions. Un des ministres du roi qui lut cet écrit, charmé de la force de ses raisonnements, proposa de le faire imprimer au Louvre ; mais la jalousie des ennemis de M. Arnauld l'emporta, et sur la fidélité du ministre, et sur l'intérêt du roi même. Voilà quel était cet homme qu'on a toujours dépeint comme si dangereux pour l'État, et contre lequel les jésuites, peu de tem-ps avant sa mort, firent imprimer un livre avec cet infâme titre : A7itoine Arnauld fvgitifpour se dérober à la justice du roi i. «
On sait l'enthousiasme un peu intéressé que Boileau professait pour « le grand Arnauld ». Le poëte écrivait au docteur lui-même :
« Il y a des jésuites qui me font l'honneur de m'estimer, et que j'estime et honore aussi beaucoup. Ils me viennent voir dans ma solitude d'Auteuil, et ils y séjournent même quelquefois. Je les reçois du mieux que je puis; mais la première convention que je fais avec eux, c'est qu'il me sera permis, dans nos entretiens, de vous louer à outrance. J'abuse souvent de cette permission, et l'écho des murailles de mon jardin a retenti plus d'une fois de nos contestatations sur votre sujet. La vérité est pourtant qu'ils tombent sans peine d'accord de la grandeur de votre gloire et de l'étendue de vos connaissances. Mais je leur soutiens, moi, que ce sont là vos moindres qualités, et que ce qu'il y a de plus estimable en vous, c'est la droiture de votre esprit, la candeur de vo-
* On trouverait quelques correctifs utiles à ces éloges, mérités seulement en partie, dans un ouvrage curieux publié il y a une dizaine d'années: La vérité' sur les Arnauld^ à l'aide de leur correspondance inédite, par P, Varin.
tre âme et la pureté de vos intentions. C'est alors que se font les grands cris; car je ne démords point sur cet article, cet article, non plus que sur celui des Lettres au provincial, que, sans examiner qui des deux partis au fond a droit ou tort, je leur vante toujours comme le plus parfait ouvrage de prose qui soit en notre langue. »
Despréaux, dans VÉpitre sur l'amour de Dieu, appelait AriiaulJ :
« Le plus savant mortel qui jamais ait écrit. »
Ivre de joie de la manière dont il avait été défendu contre Perrault par l'illustre docteur, il s'écriait dans VEpitre à mes vers :
« Mais des heureux regards de mon astre étonnant Marquez bien cet effet encore plus surprenant, Qui dans mon souvenir aura toujours sa place, Que tant d'écrivains de l'école d'Ignace Étant, comme je suis, ami si déclaré.
Ce docteur toutefois si craint, si révéré. Qui contre eux de sa plume épuisa l'énergie, Arnauld, le grand Arnauld, fit mon apologie. »
Rappelons enfin la petite pièce intitulée :
A MADAME LA PRÉSIDENTE DE LAMOIGNON, SUR LE PORTRAIT DU P. BOURDALOUE qu'elle m'avait ENVOYÉ.
Du plus grand orateur dont la chaire se vante
M'envoyer le portrait, illustre présidente,
C'est me faire un présent qui vaut mille présents.
J'ai connu Bourdaloue; et, dès mes jeunes ans,
Je fis de ses sermons mes plus chères délices.
Mais lui, de son côté, lisant mes vains caprices.
Des censeurs de Trévoux n'eut point pour moi les yeux.
Ma franchise surtout gagna sa bienveillance.
Enfin, après Arnauld, ce fut l'illustre en France
Que j'admirai le plus et qui m'aima le mieux.
Arnauld a recueilli des hommages plus indépendants. Bossuet qui approuva dans les termes que nous avons vus un de ses ouvrages, et facilita l'introduction en France de ses écrits contre Malebranche, l'estimait et ne s'en taisait pas dans l'occasion. Le grand évêque de Meaux écrivait à son neveu : <■<■ Le recueil des Hommes illmtres de ce siècle, par M. Perrault, de l'Académie, paraît depuis quelques semaines. La brigue et la jalousie de certaines gens ont fait mutiler cet ouvrage, et retrancher des hommes qui méritaient bien d'y avoir place *. » Or, l'abbé Ledieu, secrétaire du prélat, explique dans la lettre suivante adressée le 23 février 1697, à Bossuet lui-même, quels étaient ces personnages : « Les pères jésuites, dit-il, ont fait rayer du nombre des
* Œuvres de Bossuet, édit. de S. Sulp., t. XII, p. 75, lettre xciv.
hommes illustres M. Pascal et M. Arnaald qui étaient gravés, et dont les éloges étaient imprimés à leur rang. Cela a révolté, surtout les gens de lettres ; et leur indignation a paru même dans une lettre imprimée qui a couru *. » Bossuet plaçait donc Arnauld avec Pascal parmi les illustres du siècle, pendant que les jésuites s'élevaient avec force contre l'épithète de Grand dont les jansénistes accompagnaient le nom de leur docteur, et que Bourdaloue, qui plus d'une fois n'a pas craint de défendre sa compagnie jusque dans la chaire, y faisait allusion dans son Sermon sur Vaveugle-né.
Sa réputation s'étendait à l'étranger. Leibnilz avouait qu'î7 ne connaissait personne qui piit mieux que M. Arnauld pénétrer dans l'intérieur des matières, répandre plus de lumière sur un sujet ténébreux, et dont on pût se promettre un jugement plus solide, plus pénétrant, et en même temps plus sincère *. Quelques années plus tard il écrivait à Malebranche, alors amid'Arnauld : «Je vous supplie de me recommander à M. Arnauld, quand vous en trouverez l'occasion, et de lui témoigner que j'honorerai toute ma vie sa vertu et son savoir, qui sontégalement incomparables. Laurent Mosheim, dans ses Institutions de l'histoire chrétienne, parle d'Arnauld aussi favorablement que le grand philosophe allemand. Le célèbre Warburlon, dans son Traité de la mission de Moise, après avoir rapporté le sentiment de trois habiles protestants, qu'il regarde comme les trois colonnes de leur religion, cite le grand Arnaidd, cette grande lumière, dit-il, et ce grand ornement de l'Église gallicane, comme ayant exposé la vérité importante dont il s'agit avec encore plus de force.
Au dix-huitième siècle, en dehors du parti devenu une coterie fanatique, la réputation d'Arnauld baissa prodigieusement et Voltaire pouvait écrire : « Nous avons d'Arnauld cent quatre volumes (il fallait dire, a observé M. de Maistre, cent quarante), dû)d presque aucun n'est aujourd'hui au rang de ces bons livres classiques qui honorent le siècle de Louis XIV '. » « Il n'est resté, dit-il encore, gue sa Géométrie, sa Grammaire raisonnée et sa Logique. »
De nos jours on a compris qu' Arnauld fut supérieur à ce qu'il a laissé, et qu'il domina surtout par son action, par son influence et par l'à-propos de ses écrits. C'en est assez pour que sa gloire ne paraisse pas un problème. « Grand homme de son vivant, a dit M. Villemain, il n'est plus estimé que sur la foi de son siècle, parce que, dans la foule de ses compositions précipitées, il a négligé cet immortel talent d'écrire qui produit l'intérêt par l'élégance, et met dans un ouvrage l'impérissable empreinte de l'imagination et du goût. Arnauld n'est plus un orateur pour la postérité, paixe qu'il ne fut jamais un grand écrivain *. »
1 Lettre de juillet I68G et du 1" août 1G87.
* Lettres du 13 janvier 1679.
3 Siècle de Louis XIV, ch. xxxvii.
* Discours d'ouverture du cours d'éloq. franc., 1822.
Grand écrivain, non, mais cependant maître encore très-utile à étudier dans l'art d'écrire comme dans celui de penser.
Les principaux titres d'Arnauld, aujourd'hui, sont la Logique, et la Grammaire générale et raisonnée, sur lesquels il nous reste à dire quelques mots.
La Grammaire générale parut deux ans avant les Provinciales. Lancelot ayant communiqué à ce docteur quelques difficultés qui l'arrêtaient au sujet des langues, lit-on dans la Vie de Nicole, donna lieu à celui-ci de faire diverses réflexions sur les vrais fondements de l'art de parler. Il en entretint M. Lancelot, qui les trouva si solides, qu'il engagea M. Arnauld à les lui dicter à ses heures de loisir, et les ayant ainsi recueillies et mises en ordre, il en composa cette grammaire. RoUin recommandait beaucoup la Grammaire générale et raisonnée de M. Arnauld, où, dit-il, «l'on reconnaît le profond jugement et le génie sublime de ce grand homme ^ » L'on en doit encore ainsi juger, mais en reconnaissant ce qu'il y a de vrai dans celte observation de M. de Maistre : <(La Grammaire générale, quoiqu'elle contienne de fort bonnes choses, est cependant le premier livre qui a tourné l'esprit des Français vers la métaphysique du langage, et celle-ci a tué le grand style ^. »
Arnauld passait pour le plus grand dialecticien de son siècle, et depuis tous les bons juges ont reconnu que la logique la plus exacte, conduite et dirigée par un esprit naturellement géomètre, est l'àme de tous ses ouvrages. « Il pourrait, dit d'Aguesseau, dans un écrit composé pour l'instruction de ses enfants, suffire seul pour donner un modèle de la méthode avec laquelle on doit traiter, approfondir, épuiser une matière, et faire en sorte que toutes les parties du même tout tendent et conspirent également à produire une entière conviction *. »
Le talent de dialecticien d'Arnauld éclate particuHèrement dans la Logique ou l'Art dépenser, dont une partie est de Nicole. Le biographe de l'auteur des Essais de morale raconte ainsi comment Arnauld fut amené à composer cet ouvrage. « Ce docteur s'entretenant un jour sur cette matière avec M. Honoré d'Albert, duc de Clievreuse, alors fort jeune, et une autre personne de condition, il dit que si le jeune seigneur voulait en prendre la peine, on s'engagerait bien de lui apprendre en quatre ou cinq jours tout ce qu'il y avait d'utile dans la logique. Cette proposition surprit un peu, quoiqu'on ne doutât nullement de la capacité singulière de celui qui la lui faisait. On en parla pendant quelque temps, et enfin M. Arnauld, qui l'avait avancée, résolut d'essayer s'il pourrait la justifier. Dans cette vue, il se mit à composer un petit abrégé de logique, qu'il espérait finir dans le jour même ; mais en méditant, il lui vint tant de réflexions nouvelles dans
1 Traité des études, liv. II, ch. i, art. 2. * De l'Église gallicane, liv. I, ch. vu. Œuvres de d'Aguesseau, t. I, p. 401.
l'espril, qu'il y employa quatre ou cinq jours, pendant lesquels il forma le corps de l'ouvrage dont nous parlons, auquel on a depuis ajouté diverses choses. Il courut longtemps manuscrit avant que d'être imprimé, et ce ne fut que parce que l'on menaçait de le publier sur des copies imparfaites, que l'auteur se détermina lui-même aie mettre au jour. M. Nicole y eut beaucoup de part, et plus encore aux éditions qui ont suivi la première, à laquelle il fit plusieurs additions importantes, que l'on a publiées dans ces nouvelles éditions. »
Un dernier mot sur quelques petites productions littéraires d'Arnauld, qui peuvent être lues aujourd'hui avec le plus grand profit, et d'abord sur ses Réflexions sur Véloquence des 'prédicateurs. Voici comment Hollin en a parlé :
« Je ne puis m'empêcher ici d'exhorter les lecteurs à se donner la peine de lire un petit traité de M. Arnauld^ qui a pour titre : Réflexions sur l'éloquence des prédicateurs. Il y réfute une partie de la Préface que M. Dubois son ami avait mise à la tête de sa traduction des Sermons de saint Augustin, où il prétendait montrer que la manière de prêcher de la plupart des prédicateurs était contraire à celle de ce saint docteur, en ce qu'on y faisait trop d'usage de l'éloquence humaine, qu'il croyait ne devoir pas être employée dans les prédications. Cette Préface avait ébloui beaucoup de personnes, et avait reçu de grands applaudissements. On fut fort étonné, quand le petit traité de M. Arnauld parut, de voir qu'elle était presque tout entière fondée sur de faux principes et sur de faux raisonnements i. »
Boileau disait à propos du même ouvrage :
« Je n'ai point vu les traductions des Traités de la Vieillesse et de l'Amitié, qu'a faites aussi bien que vous le dévot dont vous vous plaignez: tout ce que je sais, c'est qu'il a eu la hardiesse, pour ne pas dire l'impudence, de traduire les Confessions de saint Augustin, après messieurs de Port-Royal; et qu'étant autrefois leur humble et rampant écolier, il s'était tout à coup voulu ériger en maître. Il a fait une préface au-devant de sa traduction des Ser77ions de saint Augustin, qui, quoique assez bien écrite, est un chef-d'œuvre d'impertinence et de mauvais sens. M. Arnauld, un peu avant de mourir, a fait contre cette préface une dissertation qui est imprimée. Je ne sais si on nous l'a envoyée, mais je suis sûr que si vous l'avez lue, vous convenez avec moi qu'il ne s'est rien fait en notre langue de plus beau ni de plus fort sur les matières de rhétorique. C'est ainsi que toute la cour et toute la ville en ont jugé, et jamais ouvrage n'a été mieux réfuté que la préface du dévot. Tout le monde voudrait qu'il fût en vie, pour voir ce qu'il dirait en se voyant si bien foudroyé. Cette dissertation est le pénultième ouvrage de M. Arnauld 2. »
Naturellement Boileau faisait encore un plus grand cas du dernier ouvrage d'Arnauld, qui est la fameuse lettre que le fameux docteur lui adressa pour le soutenir dans sa querelle contre Perrault.
1 T7'aité des Études, liv. V, ch. 11, art. 1. s Lettre à M. de Maucroix, 27 avril 1695.
« J'ai l'honneur, dit le grand partisan des anciens, que c'est par mes louanges que ce grand personnage a fini, puisque la lettre qu'il a écrite sur mon sujet à M. Perrault est son dernier écrit. Vous savez sans doute ce que c'est que cette lettre, qui me fait un si grand honneur; et M. le Verrier en a une copie qu'il pourra vous faire tenir quand vous voudrez, supposé qu'il ne vous l'ait pas encore envoyée. Il est surprenant qu'un homme dans l'extrême vieillesse, ait conservé toute cette vigueur d'esprit et de mémoire qui paraît dans ces deux écrits, qu'il n'a fait pourtant que dicter, la faiblesse de sa vue ne lui permettant plus d'écrire lui-même i. »
Arnauld, qui avait une connaissance approfondie des parties les plus solides des belles-lettres, a fait encore un Plaii d'études qui, si l'espace nous le permettait, mériterait ici mieux qu'une mention.
Plan général de la prétendue conspiration (attribuée aux catholiques d'Angleterre).
Les commissaires qui parlèrent d'abord prétendirent faire voir que cette conspiration était un complot général de tous les catholiques d'Angleterre, de la cour de Rome, de France et d'Espagne. « Les confédérés, » dit l'un d'eux, «. étaient plusieurs, et '< agissaient en plusieurs endroits ; en Angleterre, en France, (I en Espagne, en Ecosse, en Irlande. Ils se servaient aussi de. « plusieurs moyens : ils avaient de grands et maudits desseins « sur le tapis, pour détruire notre roi et l'ôter du monde. Et « pourquoi cela, Messieurs ? parce qu'ils espéraient avoir un « meilleur temps sous celui qui devait lui succéder. Une autre « partie du dessein était de perdre non-seulement celui-ci ou « celui-là qui leur nuisait, mais le corps entier des protestants a en Angleterre : ils ne voulaient pas seulement commettre un a assassinat ou un meurtre, mais ils voulaient faire un massa- « cre et une boucherie de tous ceux qui les approcheraient, et « il ne devait en échapper aucun : car, si quelques-uns préten- « daient fuir, ils avaient résolu de les arrêter et de les tuer. »
Cela est fondé sur la déposition d'un de leurs témoins, qui s'explique en ces termes : « J'ai ouï dire, que dans le temps « qu'on tuerait le roi, on armerait du monde qui serait prêt à M se soulever en moins d'une heure, et qu'on se jetterait sur les « protestants, auxquels on couperait la gorge : c'était là ce <t qu'on se proposait de faire; et ajoutait que, s'il en échappait « quelques-uns, on aurait une armée pour les dissiper et les « égorger à mesure qu'ils fuiraient.
* lettre à M. de Maucroix,21 avril 1G95.
« Les moyens étaient proportionnés à la grandeur de l'entre- « prise : car le même témoin assure qu'il avait ouï dire que « l'armée destinée pour massacrer tous les protestants devait « être de deux cent mille hommes au moins. » Car, sur ce qu'il avait dit, qu'il savait la conspiration il y avait quinze ou seize ans, et qu'on se pourvoyait d'armes et d'argent, le milord de Stafford lui fit demander quelle quantité d'armes on avait préparée? A quoi il répondit en ces termes : « Je n'ai jamais ouï « dire absolument combien ; j'ai ouï parler de quelques nom- « bres. On a parlé depuis peu qu'on devait lever de delà la <( mer pour armer trente mille hommes. J'ai oublié combien il « devait y en avoir en Angleterre : mais je crois avoir ouï dire « à M. Gavon et à quelques autres prêtres que, s'il était néces- « saire, il pourrait y avoir du moins * deux cent mille hommes « pour les assister. Je suppose qu'ils avaient préparé des armes « aussi bien que des hommes. »
Et sur ce qu'on demanda de quelle religion devaient être ces deux cent mille? « Je compris, dit-il, je crois, ainsi que le fit « toute la compagnie qui l'entendit, qu'ils étaient catholiques (( romains. » Mais le milord ayant répliqué : « C'est une chose « étrange qu'on dût lever deux cent mille catholiques, et qu'il « n'y en a pas vingt mille en Angleterre capables de porter les « armes ; » le grand sénéchal dit pour soutenir son témoin : « Hé! milord, ne pouvaient-ils pas venir de delà la mer; et « ainsi on aurait pu assembler ici un tel nombre de catholiques « romains bien qu'il n'y en ait pas tant en Angleterre? »
C'est afin que l'on ne fût pas en doute de savoir d'où viendraient ces troupes de delà la mer, qui, avec les catholiques, devaient achever de composer cette armée de deux cent mille hommes ; ils disent nettement que c'était la France qui les devait fournir. « Cette armée, » dit l'un de ces commissaires, « ne (( se devait pas seulement lever ici au milieu de nous, mais on « en devait faire venir une partie de France ; on avait pour cela u écrit des lettres de part et d'autre ; on avait eu des correspon- « dances et des promesses de la part des ministres de ce pays- « là. » C'a été peut-être par retenue qu'il n'a pas nommé le roi très-chrétien. Mais le témoin sur la foi duquel il parle le nomme expressément. « Il a aussi été dit en ma présence que « le roi de France avait connaissance de toutes ces eutrepri-
1 Du moins s'employait ainsi fréquemment au dix-septième siècle pour au moins.
« ses, et qu'il nous fournirait des troupes et nous donnerait « toute sorte d'aide et d'assistance, s'il arrivait aucun chan- « gement, si le roi mourait, ou si on s'en défaisait, ou si en- « fin il arrivait quelque chose de cette nature. »
Voilà le plan qu'ils nous donnent eux-mêmes de cette affreuse conjuration dont la découverte, dit l'un des commissaires, « est l'ouvrage de Dieu et non pas des hommes. » On devait tuer le roi, et dans le môme temps armer du monde qui serait prêt de se soulever en moins d'une heure, et se jeter sur les protestants, auxquels on couperait la gorge, et, s'il en échappait quelques-uns, on eût fait marcher contre eux cette armée de deux cent mille hommes, dont une grande partie devait être envoyée par le roi de France, qui les aurait dissipés et égorgés à mesure qu'ils eussent fui.
§ 2. PREMIÈRE RÉFLEXIOX.
Je ne sais quelle opinion ces Messieurs ont de toutes les autres nations de l'Europe, mais ils se trompent fort, s'ils s'imaginent qu'elles en puissent avoir une grande de la sagesse ou de la probité de ceux qui veulent bien que l'on croie qu'ils ont ajouté foi à de si grandes folies, et que c'est pour cela qu'ils ont assis un jugement de mort contre une personne d'une si grande qualité, sans parler des autres qu'ils avaient fait mourir auparavant. Je ne dis encore rien du prétendu complot de faire mourir le roi : j'en ai déjà parlé dans les chapitres précédents, et j'en parlerai encore dans la suite. Je ne m'arrête ici qu'au massacre général des protestants dont ces commissaires parlent si tragiquement sur la foi de leur témoin. Dans le môme temps qu'on assassinerait le roi, on devait armer du monde qui serait prêt de se soulever en moins d'une heure, pour égorger les protestants. Afin que cela pût avoir quelque ombre de vraisemblance, il fallait ajouter que ces conspirateurs papistes étaient magiciens ou sorciers, qui avaient tous les démons à leurs gages : que ce seraient ces démons qui, dans le temps même qu'on tuerait le roi, avertiraient tous les. conspirateurs répandus par l'Angleterre (car il est clair qu'il aurait fallu de la magie, afin que ce soulèvement se pût faire en moins d'une heure) : que d'autres démons endormiraient tous les protestants, afin qu'ils fussent plus faciles à égorger ; car, sans cela, y ayant en Angleterre cent protestants pour un catholique, le moyen que ces catholiques soulevés en une heure pussent égorger presque tous les pro-
testants; que la plus grande partie de l'armée de deux cent mille hommes devant venir de delà la mer, d'autres démons fourniraient des hippogriffes pour la cavalerie et vaisseaux enchantés pour l'infanterie, afin qu'ils fussent à temps en Angleterre pour égorger à mesure que s'enfuiraient les protestants qui auraient échappé à la fureur des soulevés en une heure.
Partout ailleurs on enfermerait comme des fous, ou on punirait comme des scélérats, des témoins qui viendraient déposer de si ridicules chimères : mais ces honnêtes gens de la chambre des communes ne trouvent rien en cela que de vraisemblable. Ils veulent que l'on prenne pour indubitable tout ce que disent leurs fripons qu'ils produisent pour témoins^ quelque extravagant qu'il puisse être ; et c'est sur ce prétendu massacre de tous les protestants, si bien concerté et si facile à exécuter, selon le projet que ces témoins assuraient qu'on en avait fait, qu'ils voulaient qu'on exterminât tous les catholiques ! Je me souviens d'avoir lu dans une gazette burlesque, que le roi d'Ethiopie avait fait pendre son cordonnier, parce qu'il avait découvert qu'il l'avait voulu faire périr par une mine qu'il avait faite dans le talon de son soulier. Quelque fou que cela fût, et on le donnait aussi pour tel, il l'était moins certainement que ces protestants égorgés par toute l'Angleterre par ces papistes soulevés en moins d'une heure, et soutenus par une armée de deux cent mille hommes de deçà et de delà la mer, qui aurait achevé ceux qui s'en seraient enfuis et auraient évité le premier massacre.