SECONDE RÉFLEXION
Il faut être plus barbare que les Cyclopes pour n'avoir point de respect pour les rois. Le christianisme nous oblige de les regarder comme les oints de Dieu, et ses ministres dans le gouvernement des peuples, en qui on doit vénérer l'image de sa puissance. Les rois entre eux sont trop intéressés à donner l'exemple de cette vénération, pour ne se la pas témoigner les uns aux autres. Ils n'y manquent pas aussi dans les guerres même les plus échauffées : ils ravagent les pro\dnces les uns des autres, sans que chacun cesse de respecter, dans son ennemi, comme une chose sacrée, le caractère de la dignité royale. Que si les Romains, à qui le nom de roi était devenu si odieux depuis qu'ils les avaient chassés de leur ville, ne laissaient pas de le respecter dans les autres nations, et s'ils ont regardé comme exécrable, quelque avantage qu'ils en eussent pu tirer, la trahi-
son de ce médecin qui leur promettait d'empoisonner Pyrrhus, qui peut concevoir qu'un roi, et un roi chrétien, fût assez brutal pour consentir à l'assassinat d'un autre roi, son parent et son allié, et pour promettre à ces parricides de leur envoyer une armée de plus de cent mille hommes, pour les aider à égorger la plus grande partie de leur nation ?
Cependant c'est ce qu'un scélérat, un infâme parjure, un Dugdale, a l'impudence d'attribuer au Roi Très-Chrétien; et c'est ce que ces messieurs de la chambre des communes, non-seulement n'ont pas rejeté comme une abominable calomnie, mais ce qu'ils ont appuyé comme une vérité certaine et dont la découverte avait été le salut de l'Angleterre. C'est sur cela qu'ils se fondent pour demander l'extermination des catholiques, avec autant de fureur que les païens demandaient autrefois dans leurs théâtres celle des chrétiens. Ils supposent comme indubitable ce que dit un fripon, qu'apparemment ils ont fait parler comme ils ont voulu; et c'est sur cela qu'ils représentent, d'un accent lugubre, ce carnage général de tous les protestants, que les, papistes anglais avaient dessein de faire; non par leurs seules forces (car ils avouent qu'ils sont trop faibles pour cela,) mais étant assistés par une armée très-nombreuse, que le roi de France devait envoyer à leur secours, aussitôt qu'ils se seraient défaits de leur roi. On ne saurait croire que Sa Majesté Britannique ait connaissance de cette particularité du procès du vicomte de Stafford : il a trop d'honneur et de courage, pour laisser sans aucune réparation une injure si atroce, faite au plus grand roi de la terre, son parent et son allié, par ces misérables restes du parti de Cromwell ; ou si quelque raison l'obligeait de dissimuler, ce ne pourrait être que la crainte de la brutalité de ces factieux, qu'on est peutêtre obligé de ménager, pour ne leur pas donner occasion de se porter aux dernières extrémités. Quoi qu'il en soit, qu'ils soient si enragés qu'ils voudront, ils ne sauraient empêcher que cette seule accusation, si folle, si outrée, si incroyable, qu'ils ont relevée avec tant de soin, et qu'ils ont pris tant de peine à appuyer, ne fasse Voir à toute l'Europe, que tout ce qu'ils ont dit de cette prétendue conjuration, qui leur a déjà donné lieu de répandre tant de sang innocent, n'est qu'un pur ouvrage du père du mensonge. [Apologie pour les catholiques d'Angleterre, W part.)
liettre de AI. l'alibé le Camus, noiunié à l'eTeché de Cirenoble, à SI. Aruauld, qu'il consulte à ce sujet.
J'étais en peine de vous écrire, IMonsieur, sur une autre affaire que celle dont vous me parlez; c'était de savoir si, connaissant les dispositions de mon esprit et de mon cœur, et les désordres de ma vie passée pendant plus de vingt ans, vous croyiez que les cinq années de retraite que j'ai faite, l'éloignement que j'ai assez fait paraître pour l'épiscopat, et les contradictions que j'ai eues de tous côtés, sont des marques suffisantes de vocation, et si je puis me prêter à la résolution, que tout le monde me fait prendre, de me faire sacrer. Je vous supplie de me le mander, comme devant Dieu, afin que je puisse prendre une dernière résolution.
^Lettre d'Aruauld à AI. l'abbé le Camus^ en réponse à la précédente.
Août 1671.
J'ai considéré devant Dieu ce que vous m'avez proposé ; mais je ne sais comment pouvoir reconnaître si ce qui m'est venu dans l'esprit sur ce sujet est de Dieu, ou de moi-même. L'engagement où est déjà cette personne, l'embarras étrange où il se trouverait s'il changeait tout d'un coup de résolution, l'improbation qu'en feraient plusieurs personnes de mérite, qui l'ont poussé à ce qu'il est près de conclure, donnent beaucoup de lieu d'appréhender qu'on ne puisse que bien difficilement se mettre dans cet équilibre où il semble que l'on devrait être pour examiner comme il faut une affaire si importante, sans se sentir porté à pencher plutôt d'un côté que d'un autre par des considérations humaines. Je suis d'ailleurs épouvanté, lorsque j'envisage les suites que peut avoir le conseil que l'on me demande. Car, d'une part, qui ne tremblerait quand il s'agit de prendre sur soi la vocation d'un homme à la dignité d'un apôtre, en le déterminant à l'accepter, à se charger d'un fardeau redoutable aux anges mêmes, comme disent les conciles, surtout quand il ne se trouve pas dans l'état où saint Paul veut que soient tous ceux qu'on élève à l'épiscopat, et qu'il est lui-même convaincu qu'il en devrait être exclu en demeurant dans la rigueur des canons. Mais, d'autre part aussi, quand je regarde l'état pitoyable où l'Église se trouve réduite, et combien il est plus vrai, en ce temps-ci qu'en celui dont parle saint Augustin, qu'elle trouve à peine un seul pasteur entre des milliers de mercenaires, qui n'aurait peur de lui en ôter un,
que la Providence divine semble lui donner, en qui on peut raisonnablement espérer qu'elle trouvera quelque aide et quelque support dans ses extrêmes besoins? Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne, on ne voit que des sujets de frayeur. Néanmoins, d on doit s'arrêter aux pensées que l'on a dans l'esprit en priant Dieu, je ne puis pas dissimuler que je n'ai presque été occupé que de la dernière, et que j'ai été fort frappé de ce que dit le même Père, que l'Église trouve bon que, pour lui procurer un grand bien on fasse quelque plaie à la discipline; et il m'a semblé qu'on pourrait user, en cette rencontre, de cette condescendance. Mais j'ai été en même temps très-fortement persuadé, que... cette personne avait une obligation toute particulière de mener une vie si édifiante et si sainte, qu'il pût abondamment réparer par là ce qu'il peut y avoir dans son entrée de moins conforme à la sainteté des canons. Il n'ignore pas ce qui a été ordonné dans le quatrième concile de Garthage, et renouvelé dans celui de Trente touchant la modestie, la frugalité et l'éloignement du luxe, où doivent être les évêques. Je voudrais qu'il en fît d'abord sa règle, et qu'il commençât par imiter ceux d'entre les prélats de France qui l'ont suivie plus religieusement. Car je ne suis pas de l'avis de ceux qui croient qu'il ne faut pas d'abord effaroucher le monde par une manière de vie qui paraisse trop austère et trop singuhère. Je crois, au contraire, qu'en ce qui regarde la conduite d'un prélat en son particulier, il doit faire tout d'un coup ce qu'il doit faire toujours; afin d'y accoutumer le monde, et lui imprimer l'idée qu'il doit avoir d'un vrai évêque, qui veut sérieusement se sauver et sauver son peuple. Il y a en cela deux grands avantages : l'un, que l'on s'engage soi-même à son devoir, et que l'on s'impose une espèce de nécessité de ne s'en point départir par la honte qu'on en recevrait ; ce qui est d'un grand secours à la charité, qui doit être le ressort principal qui nous fait agir, pour arrêter la pente naturelle que nous avons au relâchement; l'autre, que les gens du monde reçoivent mieux de certaines duretés, dont on est obligé d'user envers eux, en leur refusant ce qu'ils demandent contre les règles de l'Église, lorsqu'ils sont persuadés par la vie réglée, austère et sainte d'un évêque, qu'il ne regarde que Dieu dans tout ce qu'il fait. J'ajoute à tout cela, qu'un homme à qui la pénitence conviendrait mieux que l'épiscopat, selon le vrai esprit de l'Église, est au moins obligé de joindre un peu de la vie pénitente à la vie épiscopale, et de s'appliquer ce que saint Grégoire dit généralement de ceux qui ont commis des actions illicites. Enfin, je ne crois pas devoir
omettre une pensée qui me vient présentement dans l'esprit en écrivant ce cas. Je ne sais si une personne élevée à l'épiscopat contre les véritables règles de l'Église, dans la seule vue de ses extrêmes besoins, ne devrait point se regarder comme étant seulement dépositaire de cette dignité, et toujours disposée à s'en défaire, quand Dieu lui donnerait un moyen de s'en pouvoir démettre entre les mains d'une personne plus innocente et capable de rendre à l'Église les mêmes services. Cette sincère disposition pourrait beaucoup servir, ce me semble, à rectifier son entrée et à en réparer les défauts. Voilà tout ce que je puis vous dire sur le sujet dont vous m'avez contraint de parler, en me conjurant de vous écrire ce que j'en pensais comme devant Dieu. Sans cela je n'aurais pas osé le faire, et je ne prétends point que cette personne s'y doive arrêter. C'est de Dieu qu'il doit attendre les lumières et les mouvements qui le détermineront dans une occasion si importante. {Œuvres, 1. 1, p. 689.)
NICOLE (Pierre).
Nicole était d'un caractère assez opposé à celui du fougueux Arnauld ; et l'on a pu vanter surtout « la raison insinuante, la finesse judicieuse et la douceur de Nicole, qui semblait le Mélanchthon de cette réforme orthodoxe et mitigée ^ » Inutile, en adoptant le fond de ce jugement, de relever l'expression de réforme orthodoxe.
Pierre Nicole naquit à Chartres, ville épiscopale du duché de même nom, le 19 octobre 1623, de Jean Nicole, avocat au parlement de Paris, et chambrier de la chambre ecclésiastique de Chartres, et de Louise Constant. Son père, bon latiniste, bon helléniste, orateur qui brilla souvent par ses plaidoyers à Paris, à Chartres et ailleurs, auteur de divers travaux littéraires, se chargea de la première éducation de son fils, et lui fit étudier tous les écrivains de l'antiquité.
A l'âge de quatorze ans il avait achevé le cours ordinaire des humanités, et lu tous les livres gi^ecs et latins qui étaient en grand nombre dans la bibliothèque de son père. 11 fut alors envoyé à Paris (1G42) pour y faire sa philosophie. Il reçut le bonnet de maître es arts, le 23 juillet 1644. Il passa alors à la théologie, à l'étude de laquelle il joignit celle de l'hébreu que l'épuisement de la fatigue le força d'abandonner, et, après avoir fini ses trois années ordinaires, il prit le degré de bacheUer, et soutint la thèse appelée daas ce temps-là Tentative, le 17 de juin 1649.
Cependant il avait eu l'occasion de connaître le célèbre monastère da Port-Royal des Champs, et les solitaires qui habitaient au dehors de cette maison. Malgré sa grande jeunesse, il devint bientôt leur ami, et consacra une partie de son temps aux petites Écoles qu'ils avaient établies, d'après les idées de Duvergier de Hauranne, abbé de Saint- Cyran, et par les soins principalement de Lancelot, et d'où sortirent les méthodes si connues sous le nom de Méthode de P. R. Nicole enseigna les belles-lettres à ces écoles qui durèrent peu et furent dispersées en 1650. Cette occupation n'empochait pas Nicole de continuer ses études en théologie, mais les troubles survenus en Sorbonne, à propos des cinq fameuses propositions de Jansénius, le firent renoncer à la licence et au doctorat auxquels ils se préparait, et le déterminèrent à se retirer à Port-Royal des Champs, où il se mit sous la direction de M. Singlin. Dans cette profonde solitude, il médita pendant plusieurs années assidûment l'Écriture sainte et étudia à fond les
1 Yillemain, De Pascal.
Prosateurs du xyii* siècle. I. 12
saints Pères et l'histoire ecclésiastique. Il fit diversion à ses travaux pour aider de ses avis et de sa plume son ami le docteur Arnauld, dans l'affaire que lui fit, en i6oo, sa Deuxième Lettre à un grand seigneur de la cour. Nicole eut grande part à tous les écrits polémiques qu' Arnauld publia en 1655 et 1656, et il se rendit à Paris pour être plus à portée de lui prêter son concours. Dès lors, sa plume féconde n'eut presque aucun repos. Nous passons sur tous ces premiers écrits français ou latins qui n'ont plus aujourd'hui aucun intérêt, pour dire de suite un mot de la part que Nicole eut à la composition des Lettres provinciales. Il revit les deux premières avec Arnauld, et corrigea seul la seconde. Il donna les mêmes soins à la sixième, à la septième et à la huitième. 11 dressa le plan de la neuvième, de la onzième et de la douzième. Il revit aussi et corrigea la treizième et la quatorzième, enfin il fournit la matière des trois dernières, c'est-à-dire, de la seizième, de la dix-septième et de la dix-huitième. Lorsque toutes ces lettres eurent été publiées en un corps d'ouvrage, Nicole entreprit un voyage en Allemagne, j)endant lequel il en fit une traduction latine avec un commentaire, des préfaces et des notes, où il continuait la guerre de Montalte contre les Jésuites et prenait occasion de leurs apologies pour les accabler de nouveaux coups. Dans cet écrit violemment polémique, publié à Cologne, en 1658, Nicole, caché sous le pseudonyme de Guillaume ^^■endrock, et le titre supposé de docteur en théologie dans l'université de Saltzbourg en Allemagne, parle toujours comme un théologien allemand qui écrit pour l'instruction de ses compatriotes, dans le temps même que ces disputes faisaient le plus de bruit en France. On assure qu'il lut plusieurs fois Térence avant que de s'appliquer à cette traduction, et ses amis crurent y trouver en effet le style et les délicatesses de ce comique. Elle avait du reste été revue à l'avance par Pascal, et le prétendu docteur allemand avait recueilli les avis de plusieurs autres de ses amis.
Quoique Nicole fût d'une santé très-délicate, et affligé de plusieurs incommodités, il avait toujours la plume à la main. Nous ne pouvons pas seulement indiquer ses nombreux écrits sur les questions de la grâce, et sur l'affaire du formulaire : d'ailleurs ils sont la plupart suspects ou formellement condamnés, et tous très-peu intéressants au point de vue littéraire. Plusieurs ouvrages qui suivirent méritent plus d'attention, et d'abord, la Perpétuité de la foi de VÈglise catholique touchant l'Eucharistie, que l'on appelle communément la Petite Perpétuité, pour distinguer cet ouvrage in-i2 qui parut en 1664, du grand traité en 3 volumes in-4'', que Nicole composa avec l'aide, l'on croit, de l'abbé Renaudot et d'Arnauld, et qu'il publia en 1670, 1672 et 1674, pour répondre aux attaques du ministre Claude contre la Petite Perpétuité.
Dans l'intervalle, l'infatigable polémiste donna les lettres si connues dans le temps sous le titre de Visionnaires et àlmaginai7-es. Les premières, dont le vrai titre est Lettres sur l'hérésie imaginaire, étaient une
réponse à Vidée véritable du jansénisme du Père Ferrier, et une exposition, parfois très-partiale, de tous les différends que ceux qui s'appelaient les disciples de saint Augustin avaient eus jusque-là avec les jésuites : les différends entre Saint-Cyran et le Père Garasse ; entre Petrus Aurelius (c'est-à-dire le même Saint-Cyran) et la Société tout entière; la dispute de la fréquente communion ; la guerre contre les casuistes ; la querelle de la grâce. Les dernières Imaginaires (elles sont au nombre de dix) furent consacrées à la défense des religieuses de Port-Royal obstinées à refuser la soumission qu'exigeait d'elles l'autorité ecclésiastique.
Les Visioiinaires s'attaquent à Desmarets de Saint-Sorlin, de l'Académie française, auteur de la Réponse à Vinsolente Apologie de Port- Royal. Dans les huit lettres qui parurent successivement sous le nom de Visionnaires, non content de répondre aux accusations de son adversaire, Nicole emploie toutes les ressources de son talent aie flétrir, et à le faire passer pour un fanatique qui avait voulu follement trancher du prophète. Desmarets ayant affecté dans ses derniers ouvrages de prêcher la spiritualité, Nicole s'applique à faire voir qu'il y a une grande différence entre la vraie spiritualité que l'Église admet et que les saints, comme saint Bernard, saint Bonaventure, l'auteur du livre de Vlmitation, ont connue, et la fausse mysticité dont son adversaire a rempli tous ses livres. Le spirituel écrivain, pour accabler l'ennemi de Port-Royal, se jette avec habileté sur sa vie passée, sur ses romans, sur son poëme de Clovis, et sur son livre des Délices de l'esprit.
Le talent de l'auteur de tous ces écrits et de quantité d'autres que nous taisons, n'avait cessé de grandir. Les Essais de morale, dont le premier volume parut en 1671, sous le nom de Mombrigny, le firent voir dans toute sa force. Les premiers tomes sont des traités philosophiques aussi bien écrits que religieux. Il les fit suivre de la Continuation des Essais de morale, où il explique les épitres et les évangiles des dimanches de l'année et des fêtes de carême. Il a lui-môme ainsi justifié le titre de cette Suite aujourd'hui trop oubliée et fait connaître son objet :
« On ne voit pas pourquoi il n'aurait point été permis de donner à ces sortes de discours le nom d'Essais de morale; puisqu'ils n'en sont pas moins discours de morale, parce que les vérités qu'on y propose y sont jointes de plus près à la source et à la règle de la vraie morale qui est contenue dans l'Écriture, et principalement dans les Évangiles et les écrits des Apôtres. Soit qu'on propose d'abord une vérité, et qu'on la preuve ensuite par les principes de l'Écriture; soit qu'on propose d'abord les paroles de l'Écriture, et qu'on en tire par forme de conséquence les vérités qu'elles contiennent, c'est toujours la même chose ; c'est-à-dire, que ce sont toujours des vérités de morale prouvées et autorisées par l'Écriture ; comme c'est le même chemin de monter du bas d'une montagne en haut, ou de descendre du haut en bas.
C'est en effet la principale différence qu'il y ait entre les discours qui ont paru sous le titre d'Essais de morale, et ceux-ci qu'on a appelés la Continua-
iion des Essais, etc. On propose dans les premiers certaines vérités, et l'on remonte jusqu'aux principes d'où elles naissent, et qui y servent d'éclaircissement et de preuves. Mais dans ces derniers-ci, ce sont des paroles de l'Écriture que l'on propose d'abord, et l'on descend de Ih. aux conséquences qui s'en tirent.
Il est vrai qu'il niait de là une autre différence. C'est qu'ayant proposé d'abord dans les premiers traités certaines vérités de morale qui en font le sujet, comme il ne s'agit dans la suite que de les développer, on s'y arrête davantage, ce qui fait que ces vérités y sont traitées avec plus d'étendue : au lieu qu'ayant eu dessein ici d'éclaircir en un certain nombre de points, non une seule vérité, mais les principules de celles qui sont contenues dans une épître ou un évangile, on a été obligé de se resserrer beaucoup davantage, et d'en proposer un plus grand nombre; parce que chaque épître et chaque évangile en contient plusieurs i . »
Les contemporains, surtout les adhérents plus ou moins déclarés de Port-Royal, portèrent aux nues cet ouvrage écrit pour la seule utilité et sans aucune prétention. L'admiration de M'"'' de Sévigné pour les Essais de Nicole est connue comme son enthousiasme pour les Petites Lettres de Pascal. Elle ne tarit pas d'éloges. Rappelons quelques-unes de ces appréciations si connues : « Nous avons aussi un livre nouveau de Nicole : c'est de la même étoffe que Pascal et que l'Éducation d'un prince ; mais cette étoffe est merveilleuse : on ne s'en ennuie point ^. » Elle compare plusieurs fois ainsi Nicole à Pascal. « Nous avons commencé la Morale, c'est la même étoffe que Pascal ^ ; « et encore : « Cette Morale de Nicole est admirable *. » « Je poursuis cette Morale de Nicole, que je trouve délicieuse; elle ne m'a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en attends : car j'y trouve tout, et la conformité à la volonté de Dieu pourrait me suffire, si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable ; personne n'a encore écrit comme ces messieurs; car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, on en est charmé. J'ai même pardonné l'enflure du cœur en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot pour expliquer la vanité et l'orgueil, qui sont proprement du vent : cherchez un autre mot ; j'achèverai cette lecture avec plaisir ^. » « Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève ; surtout je suis charmée du troisième Traité des moyens de conserver la paix avec les hommes : lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait voir nettement le cœur humain, et comme chacun s'y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout le monde enfin : ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur avec
1 Avertissement de la Continuation des Essais de Morale.
2 A Malicorne, 23 mai 1671.
3 Aux Rochers, dimanche 12 juillet 1671.
4 Mercredi 15 juillet 1671.
"'Mercredi 2 septembre 1671.
NICOLE. dS^l
une lanterne, c'est ce qu'il fait ; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n'avons pas l'esprit de démôler ou la sincérité d'avouer ; en un mot, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là *. »
A chaque nouveau volume, recrudescence d'enthousiasme : « Ripert vous porte un troisième petit tome des Essais de morale, qui me paraît digne de vous ; je n'ai jamais vu une force et une énergie comme il y en a dans le style de ces gens-là : nous savons tous les mots dont ils se servent; mais jamais, ce me semble, nous ne les avons vus si bien placés ni si bien enchâssés ^. » Elle écrit encore le mois suivant : « Vous me ravissez d'aimer les Essais de morale; n'avais-je pas bien dit que c'était votre part ? Dès que j'eus commencé à les lire, je ne songeai plus qu'à vous les envoyer ; vous savez que je suis communicative, et que je n'aime pointa jouir d'un plaisir toute seule. Quand on aurait fait ce livre pour vous, il ne serait pas plus digne de vous plaire. Quel langage ! quel ton dans Tarrangement des mots ! on croit n'avoir lu de français qu'en ce livre. Cette ressemblance de la charité avec l'amour-propre, et de la modestie héroïque de M. de Turenne et de M. le Prince avec l'humilité du christianisme Mais je
m'arrête, il faudrait louer cet ouvrage depuis un bout jusqu'à l'autre, et ce serait une bizarre lettre 3. »
Voilà comment le grave Nicole était jugé par une femme du monde qui, malgré sa piété, avait conservé quelque chose des goûts frivoles de la société élégante, par une lectrice assidue des romans de la Calprencde et de Mi"= de Scudéri. Il était aussi apprécié très-favorablement par les plus éminents juges. Une lettre de Rancé, abbé et réformateur de la Trappe, du 2 décembre 1675, témoigne de l'estime qu'il faisait des Essais. Bossuet reconnaît qu'il dit bien, quoiqu'il ne dise pas tout *. « M. Nicole, dit Lami, est un de ces auteurs originaux qu'on doit lire pour prendre de bonne heure une belle manière d'écrire ''. »
D'Aguesseau recommandait d'étudier « les ouvrages de M. Nicole, et surtout les quatre premiers volumes des Essais de Morale, qui sont plus travaillés que les autres, et où il est plus aisé d'apercevoir un plan et un ordre suivi ^. » RoUin prescrivait ces mêmes quatre premiers tomes pour la philosophie ''.
Voltaire a dit dans le Siècle de Louis XIV, en parlant de Nicole : « Ses Essais de morale, qui sont utiles au genre humain, ne périront
1 Mercredi 30 septembre 107 1.
2 A madame de Grignan, 1" décembre IG75. ' A la môme, 12 janvier 1676.
^ Lettre à fa sœur Cornuau, dim. mat., 1694. 5 Entretiens sur les sciences. 1' entr. De la prédic. 8 Instruction sur l'étude et les exercices, etc. ' Traité des études, 1. II, c. i, art. 2.
pas. Le chapitre surtout des moyens de conserver la paix dans la société est un chef-d'œuvre auquel on ne trouve rien d'égal dans l'antiquité en ce genre. » Plus tard il a porté un jugement bien différent; après avoir cité quelques belles maximes du législateur des Chinois, il dit, dans un des libelles de sa vieillesse : « Il y a plus de mille sentences pareilles de Confucius, de ses disciples, et de leurs imitateurs. Ces maximes valent bien les secs et fastidieux Essais de Nicole i. » Mais ce n'est là qu'une boutade ; dans sa manie de relever la Chine idolâtre pour abaisser les pays catholiques, il aurait aussi bien immolé Pascal et Bossuet à son cher Confucius. Au reste, dans un autre de ces petits écrits que le patriarche de Ferney lançait à chaque instant à travers le monde, il met Nicole en illustre compagnie : « On ne peut, dit-il, gouverner la France, après qu'elle a été éclairée par les Pascal, les Nicole, les Arnauld, les Bossuet, les Descartes, les Gassendi, les Bayle, les Fontenelle, etc., comme on la gouvernait du temps des Garasse et des Menot ^. »
On pourrait citer, comme défavorable à Nicole, un jugement de Vauvenargues. Faisant le portrait de Lacon ou le Petit Homme, ce grand peintre dit : « Il met dans une môme classe Bossuet et Fléchier, et croit faire honneur à Pascal de le comparer à Nicole, dont il a lu les Essais avec une patience tout à fait chrétienne ^ » Mais déclarer que la lecture de Nicole demande de la patience, et refuser de le mettre en parallèle avec Pascal, de même qu'on n'établit aucune comparaison entre Bossuet et Fléchier, ce n'est pas méconnaître les mérites du modeste solitaire.
Les Jésuites de Trévoux, appréciant un ouvrage posthume de l'auteur des Essais de monde, ont fait à cet écrivain qui malmena si rudement leur ordre, la part de l'éloge et du blâme avec un tact exquis, « On y reconnaît M. Nicole, disent-ils, au soin d'approfondir les matières et de les digérer dans un bel ordre, à la précision des idées, à la justesse des conclusions tirées quelquefois de principes assez douteux, enfin à la sécheresse presque inséparable de cette exactitude géométrique, dont il fait profession ; on doit ajouter à une grande connaissance du cœur humain, et à une expression toujours pure et toujours délicaie *. » A s'arrêter à ce jugement, Nicole garde certes un beau rang parmi les écrivains du dix-septième siècle. Môme à cette époque, les qualités qui lui sont accordées par ses adversaires n'étaient pas si communes.
De nos jours, Nicole, dont plusieurs traités ont été récemment réédités par un descendant d'un des plus célèbres Port-Royalistes ^,
1 Lettres chinoises, etc.
» Traité sur la tolérance, c. xx.
s Caractères, VL
^Mémoires de Trévoux, février 1707.
8 Petits Traités de Nicole, faisant partie de la Bibliothèque spirituelle, publiée par M. de Sacy.
occupe encore une place distinguée dans l'estime des hommes lettrés. On sait bien que ce ne fut pas un Pascal ni un Bossuet, pas même un Boiu-daloue ; ce n'est pas chez lui qu'on va chercher les vues éclatantes de l'esprit ni les hautes et brillantes qualités du style ; mais on lui reconnaît, pour la forme comme pour le fond, des mérites solides qui seront toujours infiniment estimables. M. de Maistre lui-môme était de cet avis, quoique, dans sa sévère orthodoxie, il ait cru ne devoir pas faire de compliments avec lui, et que, parodiant un vers de Boileau, il ait appelé un peu ironiquement Nicole auteur correct de quelques bons livres ^ Dans le môme endroit il donne la raison de son peu de goût pour cet écrivain : « De la part de ces docteurs rebelles, dit-il, tout me déplaît, et môme ce qu'ils ont écrit de bon ; je crains les Grecs jusque dans leurs présents. »
On est d'autant plus enclin à rendre justice à Nicole, qu'il rechercha et ambitionna moins la gloire. Personne de plus modeste ni de plus désintéressé. 11 écrivait confidentiellement :
a Si je m'occupe quelquefois à écrire, ce n'est point dans la vue que le monde ait grand besoin de ce que je fais. II y a plus de dix ans que je n'ai point d'autre dessein en écrivant, que de m'occuper, et d'appliquer mon esprit h certains sujets qui me paraissent utiles pour moi-même. Ainsi je suis payé de mon travail par mon travail même ; et quand je serais tout seul au monde, je ne ferais pas autre chose que ce que je fais. Si je pouvais lire autant que je le voudrais, ou que j'eusse une autre occupation, on ne verrait guère d'ouvrages de ma façon, car je ne travaille guère que quand je n'ai pas autre chose à faire. J'aime néanmoins mieux m'occuper en cette manière, que d'écrire des pensées vagues et sans ordre, parce que cela tient plus l'esprit en haleine, et l'empêche de tomber dans la langueur et dans l'ennui, qui est un état que je crois qu'on est obligé d'éviter. Mais quand j'ai achevé quelque écrit, ce ne m'est nullement une peine que l'on ne le juge bon à rien, comme il m'est quelquefois arrivé ^. »
Son caractère et ses vertus étaient aussi estimés que ses talents ; Boileau écrivait à Racine : <( Faites bien, je vous prie, mes baise-mains au père Bouhours et à tous nos amis ; mais surtout témoignez bien à M. Nicole la profonde vénération que j'ai pour son mérite, et pour la simplicité de ses mœurs, encore plus admirable que son mérite. » Telle était l'opinion générale sur Nicole, qui, après avoir été obligé de changer plusieurs fois de pays, avait depuis longtemps renoncé aux querelles religieuses sans abandonner ni désavouer ses anciens amis, qui lui trouvaient un trop grand amour du repos et de la paix, quand il mourut, en 1093, à l'âge de soixante-dix ans.
1 Soirées de Saint-Pétersbourg^ VP entretien.
* Essais de morale, ou Lettres écrites par feu Monsieur Nicole, lettre xcvii.
li' Ambitieux.
Quand on marche dans la campagne, la vue se borne par un certain cercle ; on a beau avancer par un endroit, le cercle avance comme nous, et l'on voit toujours autant d'espace devant soi. Les enfants s'imaginent qu'en allant ils parviendront au bout du cercle ; mais les hommes sages se rient de leur simplicité.
Les ambitieux de même s'imaginent que qnand ils seront arrivés à un certain état ils ne désireront plus rien ; ils se trompent comme les enfants : le cercle se reculera ; ils verront toujours de nouvelles grandeurs à acquérir et ils croiront pouvoir le faire; mais, eu considérant l'ambition dans chaque partie du temps, elle est bornée par un certain hémisphère comme notre vue.
Toutes ces grandes fortunes par lesquelles les ambitieux s'élèvent, comme par différents degrés, sur la tête des peuples et des grands, n'ont qu'une base bien fragile.
Il ne faut qu'un tour d'imagination dans l'esprit d'un prince, une vapeur maligne qui s'élèvera dans ceux qui l'environnent, pour ruiner cet édifice ; et, après tout, il est bâti sur la vie de cet ambitieux : lui mort, voilà sa fortune renversée ; et qu'y at-il de plus fragile que la vie d'un homme?
{Essais de morale.)
Qu'il est étrangle que les hommesj ayant toujours la mort devant les yeux, et ayant tant d'intérêt d'y penser, y pensent néanmoins si peu.
Ce n'est pas seulement de la mort des martyrs qu'on peut dire, avec saint Augustin {De civ. Dei, 1. 1, c. iv), que i^ar une grâce admirable du sauveur la peine du péché est devenue l'instrument de la vertu, c'est de la mort de tous les hommes. Elle serait pour eux un des plus puissants moyens de leur salut, et l'un des plus grands remèdes de leurs maux, s'ils en savaient tirer les avantages que la miséricorde divine leur veut procurer par ce châtiment que sa justice exerce sur eux.
On ne meurt que parce que l'on a péché ; et il suffirait pour ne plus pécher de bien penser que l'on doit mourir. C'est l'Écriture même qui nous en assure, en nous découvrant par là ce secret de la bonté de Dieu envers les pécheurs. Souvenez-vous, dit-elle, de votre fin, et vous ne pécherez jamais (Eccli., vu, 40).
En effet, qu'y a-t-il de plus capable de faire rentrer l'homme dans lui-même, et de plus propre à le dégoûter du monde, à réprimer son orgueil, à le frapper d'une crainte salutaire des jugements de Dieu, que la pensée de la mort? Aussi Dieu, qui voyait combien cette pensée nous était utile, a voulu qu'elle pût être renouvelée dans nos esprits par une infinité d'objets différents et de différentes actions qui, nous présentant sans cesse l'idée de la mort, ne nous permettent pas de l'oublier, à moins que nous n'en détournions volontairement les yeux.
Nous ne sommes pas seulement avertis qu'il faut mourir, par la mort de tant d'hommes qui disparaissent à tous moments à nos yeux, par celle de tous les autres animaux auxquels nous avons été égalés en ce point, en punition de notre péché, par les maladies qui nous arrivent, par la défaillance continuelle de nos corps que nous éprouvons sans cesse, par une infinité d'accidents qui nous en menacent à tout moment; nous le sommes aussi par une grande partie de nos actions qui, ayant pour but d'éviter la mort, nous en devraient continuellement remettre l'image devant les yeux.
Car qu'est-ce que la vie des hommes, qu'un combat perpétuel contre la mort? L'on ne mange que pour ne point mourir de faim. L'on ne boit qu'afin de ne point mourir de soif. L'on ne dortquepour s'empêcher de mourir par le défaut de sommeil. L'on ne travaille que pour repousser la mort que la disetle nous pourrait causser. L'on ne se repose qu'afin de ne pas mourir de lassitude. L'on est donc sans cesse aux prises avec la mort. En étant ainsi obligés de faire de continuels efforts pour la repousser, il est bien étrange que nous puissions nous empêcher d'y penser.
Dieu n'a pas même voulu que l'impression que la mort est capable de faire sur l'esprit des hommes pût être diminuée par un artifice dont ils se servent à l'égard de la plupart des vérités qui les incommodent, qui est d'en obscurcir l'évidence et la certitude par des doutes affectés. Car encore qu'il n'y ait rien de plus dur à la nature que la nécessité de mourir, il n'y a rien néanmoins dont on puisse moins douter. On ne se flatte point sur cela par de vaines espérances; et l'expérience de tant de siècles dans lesquels on a vu tous les hommes assujettis à la mort, sans excap tion ni privilège, forme sur ce point dans tous les esprits une conviction si pleine, que ceux même qui ont voulu se tirer du rang des hommes, et se faire adorer comme des dieux, n'ont pas été assez fous pour se promettre de ne point mourir.
Chacun est donc persuadé qu'il mourra : on en reçoit de toutes parts des avertissements continuels. Et la religion chrétienne nous apprend de plus, que cette mort si inévitable nous doit mettre pour jamais dans un état de bonheur ou de misère, et que ces deux extrémités si différentes, l'une si désirable» l'autre si horrible, dépendent de la disposition du cœur oii nous trouvera ce dernier moment ; qu'il se donnera à cet instant même un arrêt irrévocable qui décidera de notre sort pour jamais, et que ce qui nous rendra cet arrêt ou favorable ou contraire, est l'usage que nous faisons du petit espace de notre vie, qui ne nous est donné que pour nous y préparer.
Qui ne penserait que les hommes, qui font profession de croire ces vérités, seraient occupés continuellement de ces terribles objets? Et, en efïet, c'est ce que Dieu prétend, en nous les mettant sans cesse devant les yeux. C'est ce que la raison nous dicte, et c'est ce qu'elle nous fait faire en des rencontres bien moins importantes .
Il ne faut point avertir des criminels enfermés dans une prison dans l'attente d'un jugement où il y va de leur honneur, de leur bien et de leur vie, de penser au danger où ils sont, aux moyens de l'éviter, aux voies de se rendre leurs juges favorables. Leur état, les en avertit assez, et leur pensée s'y porte naturellement, sans qu'il soit besoin qu'ils fassent effort pour s'y appliquer. Mais combien y penseraient-ils encore davange, s'ils croyaient pouvoir avancer leurs affaires en y pensant, et qu'il n'y eût point de meilleur moyen de gagner l'esprit de leurs juges et de rendre leur cause bonne, que d'avoir sans cesse dans l'esprit le jour auquel ils devraient être jugés !
C'est là l'image de l'état des hommes ; mais ce n'est pas l'image de leur conduite. Ils sont prisonniers comme ces criminels dont nous parlons. Car la terre tout entière est la prison générale de tous les hommeS; et l'on n'en sort que par le supplice. La mort en est un auquel ils ont tous été condamnés par la justice de Dieu. Personne ne meurt proprement de ce qu'on appelle sa belle mort. Toute mort est l'exécution d'un arrêt de Dieu qui nous y condamne. Les uns sont condamnés à mourir par l'épée, les autres par le feu, les autres par le naufrage, les autres par le poison, les autres par la peste, par la fièvre et par les autres maladies; et la mort de ces derniers, quoique accompagnée de circonstances moins effroyables aux sens, est souvent plus dure et plus pénible que celle des autres.
Ils sont dans l'attente non-seulement de l'exécution de l'ar-
rêt de mort qui est déjà donné contre eux, mais de celle d'un autre arrêt beaucoup plus terrible qui n'est pas encore prononcé, et qui les doit rendre bienheureux ou malheureux pour jamais. Ils savent qu'il leur peut beaucoup servir d'avoir l'esprit plein de ces pensées et de se représenter souvent ce dernier moment qui finira leur vie et commencera leur éternité. Tout ce qui les environne les en avertit. Et cependant la vérité est qu'il y en a très-peu qui y pensent, et beaucoup moins qui y pensent sérieusement. La plupart des hommes mettent au contraire tout leur soin et toute leur étude à bannir ces objets de leur esprit; à ne voir la mort que le moins qu'ils peuvent, à éloigner d'eux tout ce qui la représente un peu vivement, et ils y réussissent si bien, qu'ils arrivent presque tous à la mort, sans y avoir jamais bien pensé. {Essais de moi^ale, t. IV, Traité des quatre dernières fins de l'homme, 1. I, c. i.)
Que le précepte Connais-toi toi-même, vient plutôt de l'impa» tienee des liommes à l'ég'ard des défauts des autres, que d'un désir sincère de se connaître eux-mêmes.
Cette aversion si constante et si uniforme qui se trouve parmi les hommes pour les vérités qui les découvrent à eux-mêmes, et cette inclination si générale à éviter la vue de leurs défauts, comme leur plus grand malheur, donnent aussi sujet de croire que cette maxime commune, qui les rappelle à eux-mêmes, et qui leur ordonne de se connaître, Nosce teipsum, n'est pas formée sur une lumière commune, qui leur persuade que cette connaissance est un bien pour eux, et qui la leur fasse désirer; mais qu'elle pourrait bien avoir sa source dans la malignité du cœur de chacun en particulier, qui, se sentant incommodé de la vanité et de l'injustice qu'il remarque dans les autres, leur ordonne de désirer et de rechercher pour eux cette connaissance qu'il ne cherche et ne désire pas pour soi.
Cette pensée est d'autant plus vraisemblable que rien ne nous choque tant, dans les défauts que nous remarquons dans les autres, que l'aveuglement où l'on voit qu'ils sont à l'égard d'euxmêmes. Qu'y a-t-il de plus incommode qu'un homme vain qui n'est occupé que de lui, qui voudrait qu'on ne s'appliquât qu'à lui, qui s'admire continuellement, et qui s'imagine que les autres en font de même, ou qu'ils ont grand tort de ne pas le faire? Et qui est-ce qui ne se sent pas tenté de dire à des gens ainsi faits, qu'ils feraient bien de travailler à se connaître eux-mê-
i8S LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
mes, pour se détromper de rillusion où ils sont? Nosce-teipsum.
Le monde est plein de gens qui remarquent les défauts des autres, avec un discernement admirable, qui ne leur pardonnent rien, et qui, étant sujets aux mêmes ou à de plus grands défauts qu'eux, n'y font pas la moindre réflexion. Les personnes les plus vaines ne laissent pas de se moquer de la vanité des autres. Les plus trompés se rient de ceux qu'ils croient trompés. Les plus injustes reprochent aux autres leur injustice. Les plus aigres font des leçons de douceur. Les plus prévenus parlent avec force contre les préventions. Les plus opiniâtres sont les premiers à accuser les autres d'opiniâtreté. 11 est bien difficile qu'on n'ait pas envie d'avertir ces sortes de gens qu'ils feraient bien de se dire à eux-mêmes ce qu'ils disent des autres, et de se reconnaître dans les portraits qu'ils en font. A^osce teipsum.
Quand on voit de même ces ambitieux qui entassent entreprises sur entreprises, qui forment des desseins auxquels plusieurs vices ne suffiraient pas, qui troublent par leurs caprices le repos des autres et le leur propre, qui ne songent jamais à leur mort qui les menace à tout moment, qui s'imaginent que les autres hommes ne vivent que pour eux, qui dévorent avec une avidité insatiable les biens des autres; qui est-ce qui ne se sent pas porté à les rappeler à la connaissance de leur condition fragile, mortelle, et à les faire souvenir qu'ils sont hommes?
On sent les mêmes mouvements dans une infinité d'autres rencontres, comme quand on voit des gens qui, faute de se connaître, entreprennent des choses infiniment au-dessus d'eux, et dans lesquelles ils ne sauraient réussir; qui veulent tout faire, parce qu'ils se jugent capables de tout, et qui gâtent tout par leur peu d'habileté, qui font gloire de ne prendre conseil de personne ; qui se prennent aux autres du mauvais succès qu'ils ont attiré par leur imprudence. Enfin, comme l'ignorance de soimême se trouve presque dans tous les vices, et que c'est même ce qui nous choque le plus, on serait à tout moment porté à tirer les gens de leur illusion en leur apprenant à se connaître, si ce mouvement n'était retenu par des mouvements plus puissants.
On a droit de conclure, ce me semble, de ce que je viens de dire, que ce précepte, Connais-toi toi-même, dans la bouche de ceux qui n'ont agi que par l'amour-propre, était plutôt l'effet d'un mouvement d'impatience et de chagrin, excité par les défauts qu'ils voyaient dans les autres que d'une vue claire de la nécessité de cette connaissance pour chaque homme en particulier, et pour son propre bien. Nous voudrions que les au-
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très se connussent eux-mêmes, afin qu'ils agissent d'une manière moins choquante à notre égard ; nous ne voulons pas nous connaître pour ne pas voir en nous ce qui nous y choquerait, et pour ne nous pas sentir obligés de travailler à corriger des défauts dans lesquels nous sommes bien aises de demeurer. Nous trouvons moyen de nous consoler dans notre propre illusion, en n'attachant notre pensée qu'à certains objets et en nous cachant les autres. Mais nous trouvons l'illusion des autres ridicule, parce que nous voyons en eux ce qu'ils n'y veulent pas voir, et que nous jouissons de tout le spectacle des jugements que l'on fait d'eux, dont ils ne voient qu'une partie. On ne laisse pas pourtant d'envier souvent la ^condition de ces personnes trompées, et de souhaiter leur place ; mais c'est en s'imaginant que si on y était on éviterait les défauts qu'on voit en eux, et qu'on se procurerait tout ce qui leur manque. Et je ne sais si on la voudrait, à condition de vivre dans la même illusion où on les voit. Car les hommes ont encore assez de lumière pour ne pas croire les autres heureux que par la possession d'un faux bien, et ils ne sont capables d'y mettre leur bonheur qu'en éloignant d'eux la pensée qu'il soit faux, et en le prenant pour véritable. {Essais de morale, Traité de la connaissance de soi-même, chap. vu.)
De la vue qne l'on aura dans l'un et dans l'autre Jug^ement, de la multitude de ses péchés.
Tous les chrétiens croient que Dieu fera connaître à l'âme tous ses péchés, soit dans le jugement particulier qu'il en fera lorsqu'elle sortira du corps, soit dans le jugement public qu'il prononcera à la fin du monde à la vue de tous les hommes. Toutes les chaires retentissent de cette menace, qu'il n'y a rien ce si caché dans nos actions, dans nos pensées, dans les mouvements de notre cœur, qui ne soit découvert; qu'il nous mettra tout cela devant les yeux, et qu'il en fera toujours un sérieux examen. Cependant, presque personne n'est touché de cette vérité si terrible. Il semble qu'elle ne nous regarde pas, et que ce soient d'autres que nous qui doivent passer par cet examen.
Il nous arrive, à l'égard de cette vérité, ce qui arrive à l'égard de toutes les autres. On en est d'abord un peu effrayé, mais ensu'te on s'y accoutume, et l'on prend l'habitude de les écouter sans émotion. Ce n'est pas ni que ces vérités ni que notre esprit se fortifient par la coutume. Ce qui est terrible le serait toujours si nous le concevions toujours de la même sorte. Mais l'effet de
l'accoutumance est de changer nos idées, de les rendre plus superficielles et plus confuses, et de faire que l'esprit s'y applique plus légèrement. Pour remédier donc à ce mauvais effet, il est bon de concevoir quelquefois ces vérités si terribles en ellesmêmes par quelques images qui les rendent plus sensibles, et peut-être que celle dont nous nous servirons ici y pourra contribuer quelque chose.
Qu'on s'imagine donc une chambre vaste, mais obscure, et qu'un homme travaille toute sa vie à la remplir de vipères et de serpents; qu'il y en apporte tous les jours grande quantité, et qu'il emploie même diverses personnes pour l'aider à en faire amas; mais que sitôt que ces serpents sont dans cette chambre, ils s'y assoupissent en s'entassant les uns sur les autres, en sorte qu'ils permettent même à cet homme de se coucher sur eux sans le piquer et sans lui faire aucun mal ; que cet état durant assez longtemps, cet homme s'y accoutume, et n'appréhende rien de ce tamas de serpents, mais que lorsqu'il y pense le moins, les fenêtres de cette chambre venant à s'ouvrir tout d'un coup, et à laisser entrer un grand jour, tous ces serpents se réveillent aussitôt, et se jettent tous sur ce misérable, qu'ils le déchirent par leurs morsures, et qu'il n'y en ait aucun qui ne lui fasse sentir son venin.
Quelque terrible que soit cette image, ce n'est qu'un faible crayon de ce que sont ordinairement les hommes, et de ce qui leur arrive au jour de leur mort.
L'homme vit ici plongé dans des ténèbres si épaisses qu'à peine s'aperçoit-il des plus grossières de ses fautes, et encore les oubliet-il ordinairement à mesure qu'il les commet. Sa conscience est ce lieu obscur où il les entasse, et il ne fait presque rien qui n'en augmente le nombre, parce qu'il fait tout pour soi et rien pour Dieu.
Souvent même il se sert pour cela du ministère des autres comme s'il avait dessein d'en faire un plus grand amas. Car il y en a beaucoup qui, outre leurs propres péchés, se chargent encore de ceux des autres, et qui ont tous une infinité de gens qui pèchent, pour ainsi dire, sur leur compte, parce que les péchés qu'ils font leur sont imputés par la justice de Dieu.
Tous ces péchés demeurent comme assoupis pendant cette vie, parce qu'ils ne se font point sentir. On les souffre sans peine. On y prend son repos. On n'en appréhende rien. On n'a point de soin de s'en délivrer, et on ne fait au contraire qu'en augmenter tous les jours l'amas.
La mort trouve donc la plupart des hommes dans ce malheureux exercice. C'est elle qui fait entrer ce jour qui réveille tous ces péchés. La lumière que Dieu donne à l'àme au moment de la mort, la tire de son assoupissement, et dans ce réveil elle vient tout d'un coup à découvrir tous ces monstres qu'elle enfermait dans son sein. Elle ne les découvre pas seulement, elle en sent les piqûres mortelles. Elle en est cruellementdéchirée;, n'y ayant aucun de ces péchés qui ne se fasse sentir à elle.
Qui en pourrait comprendre la multitude? Tous ceux que les hommes ont connus en les commettant, et qu'ils ont été ensuite bien aises d'oublier; tous ceux qu'ils se sont dissimulés à euxmêmes; toutes les vaines pensées auxquelles ils se sont arrêtés; tous les mauvais mouvements auxquels ils ont consenti; toutes leurs mauvaises actions, toutes leurs omissions et toutes leurs négligences dans leurs devoirs ; tous les scandales qu'ils ont donnés, et toutes les mauvaises suites de ces scandales, tout cela se présente distinctement à leurs yeux, et se fait voir malgré qu'ils en aient. C'est-à-dire, qu'ils voient pour la plupart, qu'ils n'ont fait toute leur vie que se remplir de poison, que s'accabler de nouveaux poids, et que se préparer de nouveaux supplices. {Essais de morale, t. IV.)
«lésns-Christ constamment éleTc au-dessns de tout ce qui est de ce monde.
Jamais il n'y eut une extinction plus absolue et plus entière de toute curiosité, que celle qui paraît dans la vie de Jésus-Christ. Il n'y a pas un discours qui puisse appliquer l'esprit aux choses du monde et à la beauté des créatures. Celui qui savait toutes les choses passées, présentes et futures, qui pénétrait le fond des coeurs, qui lisait dans l'avenir, connaissait à plus forte raison tous les secrets de la nature, toutes les inventions utiles à la vie humaine, ce qu'il y a de vrai dans toutes les sciences et dans tous les arts. Cependant il n'en parla jamais. Il n'apprend rien aux apôtres et à ses disciples d'aucun art, ni d'aucune science humaine. Les esprits des hommes étaient occupés, durant son temps, de certains objets qui les remplissaient des Romains, des Grecs, des empereurs, d'Hérode et de sa famille. Jésus- Christ en parle aussi peu que s'ils n'eussent point été au monde. Il nomme seulement une fois le nom de César, pour se défendre d'une question captieuse qui lui avait été faite, mais c'était après se l'être fait nommer, pour marquer qu'il ne se portait pas de lui-
même à en parler. Il n'explique à ses apôtres aucune des difficultés de l'Écriture qui pouvaient tenir quelque chose de la curiosité. Son esprit ne paraît occupé que de Dieu, du salut des hommes et des choses éternelles. Qu'on examine tous les hommes que nous pouvons conaître par les livres, et que l'on voie s'il ny a rien de ce caractère : Socrate, qui paraît le plus singulier de tous, est un homme tout rempli de petites idées et de petits raisonnements qui ne regardent que la vie présente, un homme qui prend plaisir à discourir de vérités, pour la plupart inutiles, et qui ne tendent qu'à éclairer l'esprit à l'égard de quelques objets humains. Mais on ne voit rien ni dans lui, ni dans aucun des autres hommes, du caractère de Jésus-Christ, de cette élévation au-dessus du monde présent et de toutes les choses de la terre, et de cette application unique à ce qui regarde l'autre vie...
Qu'on examine toutes les actions et toutes les paroles de Jésus-Christ, aucune ne se rapporte à la vie présente; il ne paraît point qu'il en désire la moindre chose ni qu'il en ait inspiré le désir à personne. Il ne la compte pour rien; il est tout occupé d'une autre vie et d'autres objets invisibles aux sens. C'est ce qui ne se voit en aucun autre. Quoiqu'il y ait eu une infinité de philosophes persuadés de l'immortalité de l'âme, et par conséquent convaincus que la vie présente n'est qu'un instant dans la durée infinie de nos âmes, ils n'ont pas laissé de donner à cette vie d'un moment les principaux de leurs soins. Ce qui devait arriver en l'autre vie n'a été que le sujet de quelques entretiens stériles, dont ils ne tiraient aucune conséquence pour leur conduite. Il est étrange même combien les prophètes, et Moïse, le plus grand d'entre eux, parlent peu de l'autre vie, quoique sans doute ils y pensassent beaucoup. Il n'y a que Jésus-Christ seul qui en paraît non-seulement occupé, mais qui ne paraît occupé d'aucune autre chose et qui en fait l'unique objet de sa vie et de ses paroles. [Essais de morale^ t. VIII, p. 130-133.)
lie peu lie cas que l'on doit faire des divers jugements des hommes^ et de leurs preTcntions sur notre conduite.
A M. DE Sacy.
J'ai tant éprouvé, Monsieur, depuis près de trois ans de jugements de toutes sortes, que je pense en avoir tiré l'avantage d'y être un peu moins sensible, et d'être moins porté à
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les deviner. Je compte pour assez peu de chose maintenant les préventions qui ne me sont pas expressément déclarées. Ainsi, comme il ne m'est rien revenu de fort exprès sur le sujet dont vous avez eu la bonté de m'écrire, ce que j'aurais pu soupçonner de la disposition de quelques amis, par certain procédé, a fait peu d'impression sur moi. Mais pour vous, Monsieur, je vous puis bien assurer qu'il ne m'est pas venu dans l'esprit le moindre soupçon sur votre sujet, et que quand même il m'en serait venu, il ne m'aurait point été pénible. Quand on connaît assez la bonté et l'équité d'une personne, pour se tenir assuré que quand même elle aurait été prévenue, elle souhaite néanmoins d'avoir lieu de quitter ses impressions, et qu'elle est toujours prête d'écouter favorablement ce qu'on lui veut dire pour l'en éclaircir, on a beaucoup moins de peine des soupçons qu'on lui peut avoir donnés de notre conduite. Or c'est là, Monsieur, proprement l'idée que j'ai toujours eue de vous, et je ne vois pas qu'on puisse justement demander rien davantage de personne, que ce que je suis assuré d'obtenir de vous. Car il serait trop injuste de prétendre que nous sommes tellement exempts de défauts, que ce fût nous faire grand tort de nous croire capables de fautes humaines. Lors même que nous croj'ons avoir le plus raison, nous devons toujours craindre de nous tromper dans ce que nous nous imaginons voir avec le plus d'évidence. Et ainsi nous devons être bien aises d'avoir lieu de rendre compte de notre conduite à des personnes sages et éclairées. Le monde est plein de gens qui se trompent de bonne foi, et qui ne voient point en eux-mêmes ce que les autres y voient. Et cela nous doit suffire pour craindre pour nous, ce que nous voyons que tant de gens ne craignent pas assez pour eux-mêmes, et pour avoir de la défiance des choses mêmes dont nous croyons être les plus assurés ^.
Je vous puis dire. Monsieur, que si je me suis trompé en quelque point dans tout ce qui s'est passé, ce n'a pu être qu'en cette manière, et que j'ai eu celte forte persuasion qui n'exclut pas néanmoins une défiance générale. Quoique je sois vacillant et irrésolu dans beaucoup de choses par la diversité de vues qui me viennent, je n'ai point eu dans tout ceci cette agitation de pensées. Je n'ai vu qu'un chemin, et j'y ai marché, tous les autres me paraissant fermés par des raisons de conscience qui me persuadaient pleinement. Vous jugez assez, Monsieur, que je n'entends parler que des choses principales et essentielles : car il
< La grammaire voudrait aujourd'hui le plus assurés.
PllOSATELRS LU XVII» SIÈCLE. I. 13
y a toujours quelque chose dans les manières à l'égard desquelles je prendrais d'autres tours, si j'avais à recommencer. Je ne puis pas même dire qu'à l'égard de ces choses que j'appelle essentielles je n'aie pas prévu ce qui est arrivé. Car, dès le commencement de cette affaire, toutes les suites s'en peignirent si nettement dans mon imagination, que je n'ai été surpris de rien. Chacun a agi comme je m'attendais qu'il agirait. Mais tout cela était tellement emporté par des raisons vieilles et nouvelles que j'avais dans l'esprit, que je n'ai pu jamais avoir aucun doute. Ainsi, parmi ces agitations qui ont été grandes, ayant été obligé de changer seize fois de demeure, sans m'être porté de moi-même à aucun changement, j'ai toujours été dans une espèce de paix, parce que, ne voyant pas autre chose à faire que ce que je faisais, la nécessité me paraissait une marque de la volonté de Dieu.
11 est difficile, Monsieur, que vous entendiez tout ce que je vous dis ici; mais tout ce que je prétends que vous en tiriez, est qu'il y a beaucoup de choses en tout ceci qui sont fort peu entendues de ceux qui se sont mêiés d'en juger et d'en parler. J'ai toujours désiré d'avoir occasion de vous en éclaircir de vive voix. Car quoique j'aie écrit diverses choses sur ce sujet, que je vous pourrais envoyer, tout cela néanmoins, quoique sincère et vrai, est fort peu de chose, et n'est fondé que sur certaines raisons extérieures, n'étant destiné qu'à arrêter les jugements précipités de ceux à qui on ne peut pas parler plus ouvertement. Pour ce qui est de ce qu'on appelle mon accommodement, je n'ai pas vu où on y a pu trouver à redire, n'y ayant eu presque aucune part, et n'ayant été obligé ni d'écrire, ni de parler. C'a été l'effet d'un discours que le hasard fit naître, et je n'ai eu de ma part qu'à accepter ce qu'on m'offrait sans rien exiger de moi. Je n'ai donc eu qu'à délibérer sur le choix de ces deux partis, ou d'accepter ce qui m"a été offert en cette manière, ou d'être toujours errant, inutile, incommode à tout le monde, et un objet de terreur pour la plupart de mes amis qui appréhendaient mes visites et mes lettres, comme on appréhende les apparitions des spectres et des esprits, le monde étant rempli de gens qui aiment la générosité pour les autres et la sûreté pour eux.
La résolution oi!! je suis de m'appliquer plutôt à certaines études qu'à d'autres, n'est nullement un effet de mon état présent, ni du désir du repos, ni des craintes que le monde a pris plaisir à s'imaginer; mais d'un grand nombre de raisons et de résolutions fort anciennes. Il est vrai que je n'ai pas été
fâché qu'on le sût, parce que l'impression contraire m'aurait été dangereuse, et que j'ai vu que c'est une sorte de charité et de précaution qu'on n'a jamais manqué de pratiquer envers ceux à l'égard de qui on l'a pu faire, en publiant par exemple, de M. de Tillemont, qu'il ne s'applique qu'à l'Histoire de l'Eglise, et ainsi des autres,. Mais pour le choix de ces occupations en soi, il est plus ancien de six années que tout ce qui est arrivé, et je ne m'y suis porté qu'avec beaucoup de réflexion. Ainsi je vous avoue. Monsieur, que les discours de plusieurs de nos amis ont fait peu d'impression sur moi, parce qu'ils ne me paraissent fondés que sur des divinations téméraires. Mais aussi je vous puis dire qu'ils n'ont nullement détruit l'estime et l'affection sincères que j'ai toujours eues pour eux. Je les ai regardés comme des misères humaines et comme des avertissements que Dieu me donnait d'éviter à leur égard ce qu'ils n'avaient pas évité au mien.
Au reste, j'ai encore très-peu joui du repos qu'il semble que le séjour de cette ville me devrait donner, parce que j'y ai trouvé des affaires de famille fort embarrassantes, qu'il a fallu accommoder parla voie la plus courte, qui est de prendre sur soi la perte, et d'acheter son repos. J'en ai eu encore d'autres d'une autre nature qui ne m'ont pas moins occupé. On ne laisse pas néanmoins parmi tout cela de faire quelque peu de chose, autant qu'une mauvaise tête et de mauvais yeux le peuvent permettre. Mais je ne m'y propose nullement d'y rendre de grands services à TÉglise. Je n'ai ni les talents, ni la vocation pour cela. Ainsi, la première vue que j'ai dans tout ce que je fais, est de considérer s'il serait bon de m'y occuper, au cas que je fusse seul au monde. Quand j'y trouve cette condition, il me semble que cela me doit suffire pour toute vocation, parce que chacun est appelé à s'y édifier soi-même. Que s'il se trouve avec cela que ce que je fais puisse être utile à d'autres, à la bonne heure. Il est vrai que je serais assez porté même à quitter cette sorte de travail, si j'avais trouvé un lieu où je pusse partager ma vie par un ofûce, et quelque lecture, et quelques autres petites occupations qui fussent suffisantes pour la remplir, et je ne désespère pas do trouver quelque jour une retraite de cette nature. Ce sera quand il plaira à Dieu. Cependant il faut tâcher d'user le mieux que je pourrai du loisir que je trouverai ici. C'est ce que je vous prie de demander à Dieu pour moi, car il n'est pas souvent moins diflicile de bien user du repos que de l'agitation. {Fss. de mor.y t. YllI, lettre lxiii.)
DUGUET (Jacques-Joseph)
Duguet vient naturellement après Nicole avec lequel il eut tant de ressemblances d'opinions, de caractère et de talent, et à côté duquel il fut inhume en témoignage de ces conformités que sentirent parfaitement les contemporains.
Jacques-Joseph Duguet, que quelques opinions erronées ne doivent pas empêcher de considérer comme l'une des grandes lumières de l'Église de France au dix-septième et au commencement du dix-huitième siècle, naquit à Montbrison, petite ville du Forez, près de Lyon, le 9 décembre 1649. Son père, Claude Duguet, avocat distingué au présidial de Montbrison, et sa mère, Marguerite Colombert, aux talents comme à la vertu de laquelle il rend les plus beaux hommages dans ses lettres, veillèrent avec une pieuse attention à ce qu'il fût élevé dans la vertu comme dans la science. 11 fit ses humanités dans le collège du lieu de sa naissance dirigé par les prêtres de la Congrégation de l'Oratoire, qu'il étonna par l'étendue de sa mémoire et par la pénétration de son esprit.
Après avoir achevé avec éclat son cours de philosophie, il entra, du consentement de son père, dans la Congrégation de l'Oratoire. Il alla, en 1667, faire son noviciat dans la maison de l'Institution, à Paris. Il reçut ensuite les ordres mineurs, et fut envoyé à Saumur pour y faire . un cours de théologie. En 1671 il fut choisi pour aller professer la philosophie à Troyes. En 1677, il fut chargé d'enseigner la théologie scolastique au séminaire de Saint-Magloire à Paris. Il fut ordonné prêtre cette même année. En 1679 et 1680, il fit, dans le même séminaire, des conférences publiques sur la théologie positive, c'est-à-dire, sur les difficultés qui peuvent se trouver dans l'Écriture sainte, sur l'Histoire ecclésiastique et sur la Discipline. Ces conférences, qui firent grand bruit à l'époque, furent plus tard publiées sous le titre de Conférences ecclésiastiques en 2 volumes in-4°, contenant 67 dissertations sur les écrivains, les conciles et la discipline des premiers siècles de l'ÉgUse. Cet ouvrage, aujourd'hui très-peu connu, est des plus estimables pour la science et pour le style, et ne renferme absolument rien de contraire à la plus stricte orthodoxie.
Duguet continua d'être employé dans l'Oratoire au grand applaudissement de ses supérieurs, jusqu'au mois de février 1684, qu'il sortit de cet ordre : entre autres raisons, par répugnance pour un plan d'études imposé par l'archevêque de Paris, M. de Harlay, qui bannissait la philosophie de Descartes pour adopter exclusivement celle
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d'Aristote, et en môme temps proscrivait rigoureusement toutes les opinions plus ou moins entachées de baïanisme et de jansénisme. Il se retira à Bruxelles, auprès du docteur Arnauld. son ami. L'air de cette ville ne lui étant pas favorable, il revint en France à la fin de la môme année, et vécut dans la plus grande retraite au milieu de Pai-is.
Duguet ne put demeurer caché comme il l'aurait voulu. Dès qu'on parvenait à connaître sa retraite, on s'empressait de l'aller consulter, et l'admiration que témoignaient de ses lumières tous ceux qui l'avaient vu augmentait sans cesse la foule des visiteurs. Il lisait avec une si merveilleuse clarté dans les plus secrets replis des cœurs, qu'on le surnomma le Voyant.
Il eut sous sa direction de grandes dames du temps, comme ^1™"= de la Fayette, dont les idées se tournaient sérieusement à la religion depuis la mort de M. de la Rochefoucauld, avec lequel elle avait eu pendant plusieurs années la plus tendre liaison. La célèbre pénitente, qui penchait du côté de Port-Royal, sans en être une des affiliées déclarées, demanda des conseils et des directions à Duguet dont elle estimait la modération autant que les lumières et la piété. Il lui adressa des paroles d'une sévérité tempérée qui montrent en lui un vrai caractère de prêtre. Il écrivait à Fauteur de la Princesse de Clèves, h l'amie de la Rochefoucauld :
« J'ai cru, Madame, que vous deviez employer utilement les premiers moments de la journée, où vous ne cessez de dormir que pour commencer à rôver. Je sais que ce ne sont point alors des pensées suivies, et que souvent vous n'êtes appliquée qu'à n'en point avoir. Mais il est difficile de ne pas dépendre de sou naturel, quand on veut bien qu'il soit le maître ; et l'on se retrouve sans peine, quand on en a beaucoup à se quitter. Il est donc important de vous nourrir alors d'un pain plus solide que ne sont des pensées qui n'ont point début, et dont les plus innocentes sont celles qui ne sont qu'inutiles; et je croirais que vous ne pourriez mieux employer un temps si tranquille qu'à vous rendre compte à vous-même d'une vie déjà fort longue et dont il ne vous reste rien, qu'une réputation dont vous comprenez mieux que personne la vanité.
« Jusqu'ici les nuages dont vous avez essayé de couvrir la religion vous ont cachée à vous-même. Comme c'est par rapport à elle qu'on doit s'examiner et se connaître, en affectant de l'ignorer vous n'avez ignoré que vous. 11 est temps de laisser chaque chose à sa place et de vous mettre à la vôtre. La vérité vous jugera, et vous n'êtes au monde que pour la suivre, et non pour la juger. En vain on se défend, en vain on dissimule : le voile se déchire à mesure que la vie et ses cupidités s'évanouissent, et l'on est convaincu qu'il en faudrait mener une toute nouvelle quand il n'est plus permis de vivre. Il faut donc commencer par le désir sincère de se voir soi-même comme on est vu par son juge. Cette vue est accablante, même pour les personnes les plus déciarées contre le déguisement. Elle nous ôte toutes nos vertus et même toutes nos bonnes qualités, et l'estime que tout cela nous avait acquise. On sent <}u'on a vécu jusque-là dans l'illusion et le mensonge, qu'on s'est nourri de viande en peinture, et qu'on n'a pris de la vertu que l'ajustement et la parure, et qu'on en a négligé le fond, parce que ce fond est de rapporter tout à Dieu
et au salut et de se mépriser soi-même en tous sens, non par une vanité plus sao:e et par un orgueil plus éclairé et de meilleur goût, mais par le sentiment de son injustice et de sa misère, etc. »
La suite de cette lettre, que nous regrettons de ne pouvoir donner en entier, n'est pas moins belle, grave et pratique. Telle était la direction spirituelle de Bossuet et de Fénelon.
Les opinions particulières de Duguet lui suscitèrent plusieurs fois des tracasseries, et le forcèrent assez souvent à changer de demeure et de pays. Cependant, à part des moments troublés, sa vie, pendant ses quarante dernières années, s'écoula dans une obscure et grave retraite, dont il profila pour composer les ouvrages qui lui assignent un si beau rang parmi les moralistes chrétiens du dix-septième siècle. Nous ne pouvons entrer dans le détail de tous ces écrits, tous également soignés, malgré leur nombre. Nous nous contenterons de quelques mots sur les trois qui sont restés les plus célèbres, le Traité de la Prière publique et des dispositions pour offrir les saints mystères, VOuvrage des six jours, ou Histoire de la création, l'Institution d'un prince, ou Traité des qualités, des vertus et des devoirs d'un souverain ^
1 Nous croyons bon de présenter au moins les titres des ouvrages sur lesquels, faute d'espace, nous ne pouvons rien dire. Il n'en est guère qui ne puissent être consultés très-utilement.
Traité sur les devoirs d'un évéque. Caen, 1710. (Réimprimé plus exactement, avec les Opuscules.)
Règle pour L'intelUgeuce des saintes Écritures, 1 vol. in-12. Paris, 1716.
Réfutation du système de M. Nicole touchant la grâce universelle, brochure in-J2, 1716. (Réimprimé depuis beaucoup plus correctement, avec les Opuscules.)
Traité des scrupules, etc., 1 vol. in-l2. Paris, 1717.
Lettres sur divers sujets de mondu et de pie'té, 9 vol. Paris, 1718, 1728, 1729, 17£3, 1735, 1736, 1737.
Pensées d'un magistrat sur ia déclaration qui doit être portée au Parlement, 1720, brochure in-4.
Conduite d'une dame chrétienne, 1 vol. in-12. Paris, 1725.
Dissertation théologique et dogmatique sur lei exorcisnies et autres cérémonies du baptême. Traité dogmatique de l'Eucharistie. Réfutation d'un écrit sur Fusure. 1 vol. in-12. Paris, 1727.
Caractères de la charité, etc., 1 vol. in-12. Paris, 1727. (On en a fait depuis plusieurs éditions : la meilleure est de 1735.)
Maximes abrégées sur les décisions de l'Église et préjugés légitimes contre la Constitution, etc., brochure in-4°, 1727; et in-12, dans Recueil de divers ouvrages sur la Constitution. 1740, Utrecht.
Explication du mystère de la Passion ou Je'sus crucifié, 2 vol. in-12. Paris,
Réflexions sur le mystère de la sépulture ou le Tombeau de Jésus-Christ, 2 vol. in-l2. 1731.
Explication de la Genèse, 6 vol. in-12. Paris, 1732.
Explication du Livre de Job, 4 vol. in-12. Paris, 1732.
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Le Traité de la prière publique , publié en 1707, est une réponse à un chanoine qui se plaignait de la longueur des offices auxquels son ministère l'obligeait d'assister, des distractions et des sécheresses qu'il y éprouvait. L'ouvrage est divisé en deux parties. Dans la première Duguet engage celui qui le consulte à faire l'humble aveu de son infirmité, si la faiblesse de son attention se refuse à de trop longues prières, plutôt que de cacher sous une présence extérieure une absence de cœur et d'esprit, qui éteint la piété, et réduit la religion à un pur paganisme. Dans la seconde, il expose sous quatorze litres les moyens les plus propres à soutenir l'attention et à ranimer la ferveur en touchant l'âme. Cet ouvrage, dont la destination était particulière, n'en renferme pas moins, dans un style généralement excellent, mais quelquefois un peu diffus, plusieurs pensées utiles à tous ; seulement quelque chose de l'esprit janséniste perce çà et là.
VOuvragc des six jours, imprimé en 1731, est regardé comme le chefd'œuvre de Duguet ; c'est pourquoi nous en offrons un assez ample extrait. Fénelon, dans son Traité de l'existence de Dieu, ne peint pas la nature avec plus de grâce et de charme, et ne reporte pas l'homme avec plus de force et d'onction de la matière à son auteur.
L'Institution d'un prince ne fut publiée qu'en 1739, six ans après la mort de l'auteur, mais elle avait été composée longtemps auparavant. 11 suffira, pour en donner une idée, de citer une partie de l'appréciation que la Harpe a faite de cet ouvrage, le seul, ce semble, de tous ceux de Duguet, qu'il connût.
« Duguet, dit le célèbre critique, est digne de se produire aux regards de la postérité, par le mérite et l'importance du sujet qu'il a traité sous le titre d'Institiiti'jn d'un prince, livre composé pour le fils aîné du duc de Savoie, Victor-Amédée. Il est vrai que ce qui concerne la religion et le clergé occupe trop de place dans cet omTage : de quatre volumes, les deux derniers y sont entièrement consacrés ; et Fénelon, dans une direction de conscience, en dit cent fois moins sur les matières ecclésiastiques que Duguet dans un traité de l'art de gouverner. C'est que le premier, comme tous les esprits supérieurs, se restreint à l'essentiel, s'oublie lui-même pour son sujet, et ne prétend pas qu'un souverain en sache autant qu'un évoque ou un docteur ; l'autre, au contraire, abonde avec complaisance dans ce qui a été l'objet de ses études, et ne songe pas que, pour bien instruire, il ne faut pas dire tout ce qu'on sait, mais
Lettre à un professeur, etc. 1*32.
Explication de plusieurs psau>7ies, 4 vol. in-12. Paris, 1733.
ExpUccdion du mystère de la Paaion de Notre-Seigneur Jésus-Christ suivant la Concorde, 0 ou 14 vol. in-12. Paris, 1733.
Explication dts 25 premiers chapitres d'Isoïe, etc., 6 vol. in-12. Paris, 1734.
Traité des principes de la foi chrétienne, 3 vol. in-12. Paris, 1733.
Recueil de quatre opuscules, savoir : Traité des devoirs d'un évégue, LeHre sur la grâce générale, Lettre à M. de Montpellier, Lettre à Al. Van Espei. 1 vol. in-12. Utrecht, 1737.
Explication des Livres des Rois, b vol. in-13. Paris, 173S, etc.
seulement ce qui convient à ceux qu'on instruit. Cependant, en laissant de côté ces deux volumes, qui, pour un prince, auraient pu être réduits à dix pages, on trouve dans les deux premiers, quoiqu'ils soient encore trop diffus, beaucoup d'ordre et de clarté, un fond d'instruction solide, des principes sages et des moyens très-judicieusement présentés pour garantir un souverain de tous les pièges qui l'environnent, pour trouver la vérité et des amis, écarter le mensonge et éviter l'injustice. Le plan de conduite et de gouvernement qu'il trace est certainement très-bon à suivre ; mais aussi celui qu'il a suivi lui-même dans son livre lui ménageait de grands secours. Il en a fait une espèce de recueil des plus beaux préceptes de sagesse et des traits les plus heureux des anciens philosophes qui ont écrit pour former de bons princes ou pour li;s louer, de Tacite, do Sénèque, de Pline, et des meilleurs historiens du siècle d'Auguste ou du moyen âge. Personne n'a plus mis à contribution l'antiquité, mais personne n'a mis plus de bonne foi dans ses emprunts : il cite régulièrement en note tout ce qu'il traduit dans son texte ; et son érudition et sa candeur font un honneur égal aux bonnes études qu'il avait faites et aux maîtres qui les avaient dirigées. Son style a plus de force et d'intérêt que celui de Kicole, quoiqu'on puisse désirer qu'au talent de fondre habilement l'esprit des anciens dans son ouvage il eût joint celui de s'exprimer, comme eux, avec cette imagination qui anime tout : il est du moins animé d'un sincère amour de la vertu et du bien public : il déteste toute flatterie, et n'oublie rien pour mettre le prince en garde contre elle et faire tomber toutes les sortes de masques dont elle se couvre. On pourra juger de la sévérité de ses maximes par ce morceau, qui aurait un peu embarrassé les prédicateurs qui se font panégyristes. « Un prince doit défendre en public comme en secret tout « ce qui est excessif, et regarder comme excessif tout ce qui blesse la vérité. « Un discours flatteur, prononcé dans une cérémonie, doit être interrompu par « lui, si celui qui le fait n'a pas profité des avis qu'on lui a fait donner, de n'y « rien mêler que de sage et de raisonnable. Une action de cet éclat est sue dans « tout le roj'aume ; elle ferme la bouche à tous ceux qui croiraient avoir de l'esté prit en disant de belles paroles, sans se mettre en peine qu'elles fussent vraies ; « elle met en honneur le prince, comme ennemi déclaré du mensonge ; elle « apprend à tous ses sujets que le moyen de lui plaire est d'aimer, comme lui,
« la vérité » Et ailleurs : « Les inscriptions qu'on gravera sur le marbre ou
a sur l'airain seront condamnées par le prince, et changées par son ordre, si « elles ne sont simples et sincères. C'est un mal plus grand de perpétuer la « flatterie par des monuments durables que de la souffrir dans des discours qui « ne laissent point de vestiges. C'est rendre le scandale comme éternel, et ap- « prendre à la postérité à mépriser la vérité, que de lui laisser de si mauvais « exemples. Les hommes s'y accoutument; mais l'indignation de Dieu ne passe « point, et une statue avec un titre insolent est une espèce d'idole qui lui rend « odieux le lieu où elle est érigée, et le peuple qui n'en gémit pas ». »
Le ton général de YInstitution d'un 'prince est d'une gravité sévère ; le style cependant ne manque pas de variété et d'agrément : ainsi le chapitre qui a pour titre : A quelles marques on peut reconnaître unpoUlique et un mondain, caché sous le nom et le ministère de confesseur du prince *, est un morceau plein du meilleur sel et de la plus fine ironie.
1 Lycée, II* partie, liv. II, chap. m, sect. 1. * Institution d'un prince, III' partie, c. xx.
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En donnant à cet ouvrage les éloges qu'il mérite pour sa valeur littéraire, nous devons avertir qu'il a été mis à l'index pour les opinions gallicanes et jansénistes qui y sont soutenues.
Duguet appartient au parti des hommes qui furent trop célèbres sous le nom de Jansénistes, de disciples de saint Augustin, ou d'Appelants. Il était intimement lié avec Arnauld, avec Nicole, avec Quesnel. Pendant douze ou quinze ans, il fut comme l'àme des opposants à la célèbre bulle contre les jansénistes (1713) connue sous le nom de bulle Unigenitus. Il composa ou inspira plusieurs ouvrages pour la combattre, et par toutes sortes de moyens il ne cessa d'exciter et d'encourager les résistances. Il était le principal conseil des évoques appelants, les évoques de Mirepoix, de Senez, de Montpellier et de Boulogne. Cependant le jansénisme de Duguet est très-adouci. Les opinions extrêmes ne vont pas à sa nature ; le bruit et la dispute lui sont antipathiques. Duguet aussi sonne l'alarme contre la société de Jésus, mais il ne leur fait pas une guerre acharnée comme les Pascal, les Arnauld, les JNïcole. Le fanatisme des sectaires lui était odieux, témoin deux écrits où il s'élève contre les Convulsions des dévots du diacre Paris, et contre la feuille hebdomadaire intitulée Nouvelles ecclésiastiques, dont la polémique était souvent aussi âci'e et aussi indécente qu'entêtée.
Dans tous les ouvrages dont nous venons de parler, le style de Duguet est digne des maîtres, quoiqu'il n'en ait pas la grandeur et l'éclat. Son langage n'est jamais sublime, mais il est toujours exact et coloré avec sobriété. Il s'occupe peu de parer l'expression ; il vise surtout à éclairer la pensée, et la pensée chez lui n'est jamais commune. Il est bien loin d'avoir la force et l'amplitude d'esprit des Bossuet et des Fénelon, mais il a une raison et un bon sens de premier ordre.
Les contemporains de cet autre Nicole, mais un Nicole plus tendre et plus onctueux, apprécièrent très-haut son mérite d'écrivain. Rollin, d'après son propre témoignage, faisait sa récréation du dimanche des ouvrages de Duguet. Il écrivait à J.-B. Rousseau dans une lettre du 10 mars 1734 : «Il m'est venu dans l'esprit de vous envoyer un consolateur : c'est le livre admirable de Duguet sur la passion de Jésus-Christ, dont la lecture me charme et m'enlève. »
Sa réputation a eu dans ces derniers temps comme une sorte de reverdissement. Ses principaux traités ont été réédités, et tous les recueils en offrent des extraits. Juste et utile hommage rendu à un mérite modeste et solide.
Peu d'hommes furent aussi laborieux que Duguet. Il ne cessa de travailler jusqu'à sa mort qui arriva dans sa quatre-vingt-quatrième année, le 27 octobre 1733.
BlerTcilles dea plantes.
A cette seule parole: Que la terre produise de l'herbe verte, une surface sèche et stérile devient tout d'un coup un paysage di-
202 I.i:S PROSATEURS DU DIX-SEPTIEME SIECLE.
versifié de prairies, de riches vallons, d'agréables collines, de montagnes couvertes de forêts, semé de fleurs de toute espèce, et chargé de fruits de tout genre et de toutes sortes de goûts.
Mais ne nous livrons pas si fort à la nouveauté et à la surprise d'un tel spectacle, que nous devenions incapables de l'examiner.
La première chose qui me frappe est le choix que Dieu a fait de la couleur générale qui embellit toutes les plantes qu'il vient de produire. Le vert naissant dont il les a revêtues a une telle proportion avec les yeux, qu'on voit bien que c'est la même main qui a coloré la nature et qui a formé l'homme pour en être spectateur. S'il eût teint en blanc et en rouge toutes les campagnes qui aurait pu en soutenir l'éclat ou la dureté? S'il les eût obscurcies par des couleurs plus sombres, qui aurait pu faire ses délices d'une vue si triste et si lugubre? Une agréable verdure tient le milieu entre ces deux extrémités, et elle a un tel rapport avec la structure de l'œil, qu'elle le délasse au lieu de le tendre, et qu'elle le soutient et le nourrit au lieu de l'épuiser.
Mais ce que je croyais d'abord n'être qu'une couleur est une diversité de teinture qui m'étonne. C'est du vert partout, mais ce n'est nulle part le même. Aucune plante n'est colorée comme une autre. Je les approche, je les compare, et je trouve en les comparant que la différence est sensible. Cette surprenante variété, qu'aucun art ne peut imiter, se diversifie encore dans chaque plante, qui est, dans son origine, dans son progrès et dans sa maturité, d'une espèce de vert différent. Et je suis moins surpris, après cette observation qui augmente mon admiration, que les nuances innombrables d'une même couleur m'attirent toujours et ne me rassasient jamais.
De ces observations générales je passe à une étude particulière des plantes, et, outre la variété incompréhensible que je trouve entre elles, pour la figure, l'odeur, le goût, les usages, ou pour la nourriture, ou pour les remèdes, je suis principalement touché de deux choses : de la manière dont chaque plante est pourvue de tout ce qui est nécessaire à sa nature, et de la décence avec laquelle tout y est placé. Je ne vois aucune feuille négligée. L'ordre et la symétrie sont sensibles en tout ; et cela avec une si prodigieuse fécondité de découpures, d'ornements, de beautés, que, si je n'étais détourné de celte réflexion par d'autres aussi légitimes et aussi touchantes, elle me fixerait pour longtemps.
Mais je jette les yeux sur les différentes parties de la terre pour observer si quelques-unes sontpleinementdestituées de la parure