‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 6 sur 10 · DL'GUET · texte numérisé non relu

DL'GUET

qui embellit les autres. Et je vois avec admiration qu'il y a des plantes pour toutes les situations : que les unes ont besoin de soleil et les autres d'ombre ; que les montagnes sont propres aux unes elles vallons aux autres; que le voisinage de l'eau et les lieux secs ont les leurs ; que la bruyère et un sable aride se conviennent; qu'il y a une destination de chaque plante à chaque terrain. Et je m'affermis de plus en plus dans la pensée que tout est l'ouvrage d'un seul, et que chaque parlie n'est si parfaite que parce qu'elle entre dans le dessein général du Créateur.

Quij)oi'te de la graine. Ceci est encore plus merveilleux que tout ce que je viens de dire ; car Dieu s'engage par là à conserver les plantes, et il leur donne par un seul mot une espèced'immortalité. Nous serons étonnés, en examinant la puissance de cette parole, qui porte de la graine, qui a mis tant de vertu, de force et d'efficace dans les plus petites graines. Mais comme elles sont ordinairement les suites de la fleur, arrêtons-nous un moment à considérer dans chaque plante la manière dont elle fleurit, à moins que nous ne préférions d'abord une vue générale d'une campagne fleurie.

Quel émail ! quelles couleurs ! quelles richesses ! Mais quelle hamionie et quelle douceur dans leur mélange et dans les nuances qui les tempèrent ! Quel tableau, et par quel maître! Avec quelle profusion les ornements sont-ils ici prodigués î De quelle source de beautés celles que nous voyons sont-elles parties ! Quel est en lui-môme le principe de tant d'éclat et d'une parure si riche et si diversifiée ?

Oii a-t-il pris le dessin de tant de choses si nouvelles et si parfaites ? Quel modèle a-t-il étudié ? Qui lui a fourni tant d'idées, de couleurs et de beautés ^ ? Qui a aidé la fertilité de son invention ? et qui a assisté sa sagesse, de peur qu'elle ne s'épuisât et qu'elle ne tombât dans la répétition?

Mais passons de cette vue générale à la considération de quelque fleur en particulier, et cueillons au hasard la première qui nous tombera sous la main, sans nous mettre en peine du choix.

Elle ne vient que d'éclore et elle a encore toute sa fraîcheur et tout son éclat. Y a-t-il parmi les hommes des teintures si vives et en même temps si douces ? L'art a-t-il pu inventer des étoffes aussi déliées et d'un tissu si uni et si délicat ? Approchez des feuilles que je tiens la pourpre même de Salomon : quel cilice

1 a Qui a aidé l'esprit du Seigneur ? qui lui a donné conseil ? qui lui a appris ce qu'il devait faire ?» (Isaie, xi-, 13.)

204 LliS PROSATEURS DU DIX-SEPTlÈMb) SIÈCLE.

grossier en comparaison ! quelle rudesse, quelle interruption dans le tissu, quelle différence dans le coloris!

Mais quand cette fleur serait moins belle dans chaque partie qu'elle n'est, peut-on imaginer une plus aimable symétrie dans son tout, une plus régulière ordonnance dans ses feuilles, une plus grande justesse dans ses proportions ?

On croirait, à n'examiner que la sagesse de Dieu et, si je l'ose dire, sa complaisance dans une fleur si parfaite, qu'elle doit toujours durer.

Mais du matin au soir elle sera flétrie ; le lendemain elle sera rôtie du soleil, et un autre jour on la coupera. Que devons-nous donc penser de l'immense océan de beauté, qui en répand à pleines mains sur une herbe qu'il ne conserve que quelques heures ? Que fera-t-il quand il embellira les esprits, lui qui fait briller si noblement le foin destiné aux animaux ? Et quel est l'aveuglement du monde, qui compte la beauté, la jeunesse, l'autorité, la gloire humaine, pour des biens solides, sans se souvenir qu'elles ne sont que la fleur passagère d'une herbe qui ne sera plus le lendemain !

{Explication de l'ouvimge des six jours, IIP jour.)

Du zèle des premiers fidèles pour l'exercice de l'hospitalité.

Les savants ont déjà remarqué qu'il y avait parmi les infidèles certains droits d'hospitalité pour les étrangers et les voyageurs. Mais cette coutume n'était pas générale, et elle s'abolit enfin entièrement, au lieu que les chrétiens, sans autre liaison que celle de la foi et de la même religion, se regardaient et se traitaient comme frères et comme amis, ne faisant d'autre distinction que celle du mérite, et n'attendant d'autre récompense que celle de l'autre vie. Aussi la chose paraissait si surprenante et si nouvelle aux ennemis de la religion chrétienne, qu'ils regardaient cette étroite liaison comme un excès d'amitié.

Lucien parle des libéralités et des profusions à l'égard de ceux qui avaient les mêmes sentiments et la même religion ; et il décrit fort exactement le soin qu'ils avaient de recevoir ceux qui s'étaient signalés par quelques services et de leur fournir toutes les commodités du voyage. C'est dans le portrait qu'il fait du fameux imposteur Pérégrinus qui, après avoir reçu le baptême et s'être fait emprisonner pour la foi de concert avec les magistrats, et avoir abusé longtemps de la bonne foi et de la charité

DUGUET. 205

des fidèles, fut enfin découvert et chassé. 11 se brûla lui-même publiquement dans la cérémonie des Jeux Olympiques, et Lucien lui-même était du nombre des spectateurs, comme ill'écrit à Chronius. Je ne pn-nds de cette histoire que cette circonstance. Itei'um vagaturasabiit, satis vialici in chri'stiam's habens, a quibus quaq aversum incedebat sti'patus, in 7'erum copia versabatur, et sic quidem aliquamdiu victitavit *.

Cet impie, qui faisait l'éloge des chrétiens sans y penser, a voulu faire rire le monde d'une chose que Julien l'Apostat, plus impie que lui, ne pouvî^it s'empêcher d'admirer, et qu'il s'efforça d'introduire parmi les infidèles. Car nous apprenons de saint Grégoire de Nazianze, dans son troisième discours contre ce prince, qu'il voulait établir les lettres d'hospitalité et de communion dans le paganisme et que c'était un des points de la réforme qu'il méditait. Sozomène assure la même chose. Et pour faire voir qu'il n'avance pas cela sans raison et sur un bruit incertain, il rapporte une lettre entière de cet apostat à Arsace» grand sacrificateur de la Galatie, auquel il ordonne de prendre soin des étrangers, et de faire bâtir des maisons pour les recevoir, et l'en presse par l'exemple des chrétiens... C'était un droit inviolable parmi eux, que celui de l'hospitalité ; et c'était rompre la communion, que de refuser aux étrangers cette marque de la charité chrétienne.

[Conférences ecclésiastiques , XXIV^ dissert., § 1.)

^ r.'est-à-dire : Il reprit une seconde fois sa vie errante et vagabonde. Une troupe de chrétiens qui lui servaient de satellites fournissait à ses besoins et l'entretenait dans l'abondance. Il vécut un certain temps de cette manière.

MÉZERAY (Eudes de)

L'histoire, qui est une des gloires les plus incontestées de ce tempsci, était encore très-impai'faite au dix-septième siècle. On ne doit exiger des écrivains, comme des hommes en général, que ce qu'ils peuvent à chaque époque, et, pour atteindre la perfection dans l'histoire, il fallait de plus longues préparations et d'autres circonstances sociales. « Avec un peu de franchise, et si nous voulons nous rendre une justice exacte, dit un critique d'un sens exquis, il faut convenir que le talent de l'historien a disparu avec les anciens, et qu'à un Français et deux ou trois Italiens près, les modernes n'ont eu personne qui puisse être cité. Pla- (;ons Guichardin, Davila, M. de Thou, à une distance convenable de Plutarque, de Tite-Live et de Tacite, et tout le reste des modernes à une distance infinie des premiers *. » Les historiens que nous allons étudier, Mézeray, Pellisson, Fleury, méritent aussi une place très-honorable parmi ceux qui ont su, par des mérites sérieux, se rapprocher des anciens.

Eudes de Mézeray naquit en 1610, près d'Argentan, en Fiasse-Normandie. Il était fils d'un chirurgien, et eut pour frère aîné Jean Eudes, qui fut de l'Oratoire et en sortit pour fonder la congrégation des Eudistes. Après de brillantes études à l'université de Caen, il vint à Paris où il rencontra son compatriote des Yveteaux, qui lui conseilla de s'appliquer à la politique et à l'histoire, et le détourna de la poésie à laquelle il commençait à s'adonner, mais avec une facilité négligente qui ne pouvait le mener à rien de bon. Bientôt il lui procura l'emploi d'officier pointeur dans l'armée de Flandre. Il y resta pendant deux campagnes seulement. Ce fut assez pour le familiariser avec les termes de ia mihce, et le rendre capable plus tard de parler guerre avec plus de propriété que tant d'auteurs qui n'ont seulement jamais vu les camps. De retour de l'armée, il s'enferma, vers l'âge de vingt-sept ou vingthuit ans, dans le collège de Sainte-Barbe, où il prépara laborieusement les matériaux d'une grande histoire de France.

Cependant, pour former son style, il voulut essayer de quelques traductions. 11 mit de latin en français les Vanités de la cour de Jean de Salisbury, et le livre de Grotius Devei'itate 7'eligionis christi<mx. Après ces travaux préparatoires, il revint à sa grande composition, et publia son premier in-folio à l'âge de trente-deux ans (1643).

1 Griniiii, Correspondance littéraire, 1755.

MÉZER.VY. 207

Les deux autres suivirent de fort près, le second en 1G46, et le troisième en lOoi ; et il trouva encore le temps, dans l'intervalle du second au dernier de ces énormes volumes, de continuer VHistoire des Turcs depuis 1612 jusqu'à 1649.

Il fut aidé des secours de Richelieu qui s'était intéressé à lui pendant une maladie dangereuse que lui avait causée, en 1 640, l'excès du travail : par une juste reconnaissance, il dédia la première partie de son œuvre au grand ministre. Dans cette dédicace que la mort du cardinal l'empêcha de publier, il disait avec un style aussi élevé que les sentiments :

« Monseigneur,

« Étant si heureux que de vivre sous l'empire du plus grand des rois et soas Taduiinistration de Votre Éminence, j'ai pensé que c'était une louable témérité de tenter quelque chose de grand et d'entreprendre un ouvrage digne de la gloire que vous avez acquise à la France. En ce temps, Monseigneur, qu'elle est comblée de tant de merveilles, de prospérités et de victoires, c'est un trop bel avantage d'être Français pour n'avoir pas du cœur et de l'anibition. »

Après quelques années de relâche et des études plus approfondies, et aidé par troisdes plus savants critiques du temps, du Puy, Launoy et Dirois, Mézeray compléta ses travaux sur l'histoire de France, en publiant, en 1668, en 3 vol., son Abrégé chronologique, dont il donna, en 1673, une seconde édition en 6 vol. in-12, et il mit le sceau à sa réputation par ses Origines des Français, 1682, in-8°.

Les premiers siècles sont très-imparfaits chez Mézeray, parce que les matériaux n'en étaient pas connus de son temps, mais au sentiment des meilleurs écrivains, de saint Louis à Louis Xill, aucun de nos historiens ne l'égale pour l'exactitude, la profondeur du jugement et la vivacité de la narration. Il a des parties où il est incomparable. Suivant le président Broussel, on ne peut rien écrire sur les flefs de meilleur ni de plus assuré que certaines pages de cet ancien historien ; et le traité qui a fait la réputation du docte feudiste n'est que le développement des propositions de Mézeray sur cette matière.

Cette profondeur du vieil historien sur certains points a été constatée aussi de nos jours par d'excellents juges, unanimes à reconnaître que sa grande Histoire comme son Abrégé chronologique renferment, dans un langage approprié, mille choses de l'ancienne France, de l'ancien monde, que les meilleures histoires modernes ne sauraient suppléer.

« On n'écrira jamais mieux quelques parties de notre histoire, dit M. de Chateaubriand, que Mézeray n'en a écrit quelques règnes. Son Abrégé est supérieur à sa grande Histoire, quoiqu'on n'y retrouve pas quelques-uns de ses discours débités à la manière de Corneille. Ses Viei des reires sont quelquefois des modèles de simplicité. Quant au défaut de lecture reproché à Méze-

ray, la plupart de ses erreurs ont été redressées par l'abbé le Laboureur, Launoy, Dirois et le père Griffet. Mézeray avait été frondeur; rien de plus libre que ses jugements : c'est dommage que son exécuteur testamentaire ait jeté au feu son Histoire de la maltôte. Amelot de la Houssaye dit que Mézeray a laissé dans ses écrits une assez vive image de l'ancienne liberté. Ménage reproche à cet auteur de n'avoir pas de phrases. C'est Mézeray qui a dit : Sous la fin de la deuxième race le royaume était tenu selon les lois des fiefs, se gouverymnt comme un grand fief plutôt que comme une monarchie. Tout ce qu'on a rabâché depuis sur les temps féodaux, n'est que le commentaire de cet aperçu de génie '. »

Ces mérites généraux ne doivent pas faire dissimuler les fautes de détail qui fourmillent chez Mézeray, surtout dans les deux premiers volumes de la grande Histoire. « Le P. Labbé, jésuite, dit Costar, y en a remarqué plus de deux mille, et qui voudrait les épier toutes, il y aurait de quoi en faire un volume aussi gros que ceux de cet historien. » Ces erreurs, Mézeray les reconnaissait modestement, et s'en justifiait par cette réflexion qui est un de ses traits les plus heureux : « Et vraiment il n'est pas au pouvoir d'un homme mortel de faire une course de douze siècles sans broncher. »

Ce qui est plus grave que ces fautes de détail, c'est l'esprit de partialité dont Mézeray se laisse souvent dominer. Il avait trop de passion pour un historien, et il s'abandonnait avec excès à son goût de la satire. Dès longtemps divers auteurs, et Chapelain, croyons-nous, le premier, lui ont reproché de décrier avec une extrême malignité ceux qui gouvernent, et de déchirer sans quartier tous ceux que le mérite, ou la naissance, ou la fortune ont constitués dans les éminentes dignités ; de les charger des crimes les plus atroces sur des bruits populaires, ou sur des soupçons très-légers; d'imputer des empoisonnements, des assassinats, des adultères, seulement parce qu'on le débitait ainsi, et comme si c'étaient autant d'embellissements qui rendent Thistoire plus curieuse ; enfin d'exprimer les mauvais jugements qu'il porte en des termes qui grossissent et aggravent pour ainsi dire les crimes.

Souvent les méchancetés de Mézeray n'ont aucun caractère noir, et on les lui pardonne volontiers à cause de l'agrément du trait, comme lorsqu'il dit : « Childebert se sauva à course de cheval ; on ne sait ce qu'il devint. Beau sujet pour les généalogistes qui voudront obliger quelque maison libérale de cette illustre origine ^. » On pourrait citer mille exemples semblables.

Si Mézeray malmène volontiers les grands, s'il s'emporte contre les abus du pouvoir, s'il émet souvent des maximes favorables au peuple, il faut se garder de voir en lui une sorte d'esprit républicain. Ses idées apparaissent quelquefois tout aristocratiques et féodales, coninie

' Études hist. Préface.

2 Abrégéde l'hist. de France. Année 613.

dans ce passage où il regrette de voir effacer les démarcations entre les divers ordres de la noblesse :

a Lorsque je fais réflexion sur l'ordre de ces festins, je remarque que la vertu y avait préséance sur la noblesse : et certes à bon droit, puisque la mère doit précéder la fille. J'y pense voir aussi quelque image de trois anciens degrés de notre noblesse française, celui des seigneurs, ou autrement barons et pairs, celui des chevaliers et celui des écuyers. Les seconds accompagnaient les premiers ; les troisièmes les servaient, mais ce n'était que dans des fonctions nobles, à la table, à l'écurie, au combat. Aujourd'hui que tout est confondu, cette distinction ne se connaît presque plus: un simple écuyer, et dont même quelquefois la qualité est douteuse, veut aller de pair avec les seigneurs de la plus haute noblesse, et dit hardiment qu'il n'y a pas de deux sortes de gentilshommes *. »

Il ne faut donc pas donner Mézeray pour un républicain, mais certainement il avait dans ses écrits et dans ses discours une indépendance audacieuse, indépendance de frondeur qu'il avait été dans sa jeunesse et demeura toute sa vie.

La manière dont il osa parler dans son Histoire de France des impôts, et soutenir le droit de la nation de les consentir, alluma contre lui le courroux de Colbert. Le ministre lui envoya dire que le roi ne lui avait pas donné une pension de quatre mille livres pour écrire avec si peu de retenue : « que ce prince respectait trop la vérité pour exiger de ses historiographes qu'ils la déguisassent par des motifs de crainte ou d'espérance ; mais qu'il ne prétendait pas aussi qu'ils dussent se donner la licence de réfléchir sans nécessité sur la conduite de ses ancêtres et sur une politique établie depuis longtemps et confirmée parles suffrages de toute la nation. »

L'historien n'ayant pas été assez prompt à témoigner ses regrets et à s'amender, Colbert supprima sa pension de quatre mille livres. De force Mézeray devint alors plus réservé dans ses écrits, mais non dans ses paroles, et il continua de vivre et mourut en mécontent.

A son décès, disent ses historiens, on prit d'exactes précautions pour que les écrits funestes qu'on le soupçonnait d'avoir préparés ne pussent tomber en mauvaises mains. Tout fut mis sous les scellés et y resta jusqu'à ce que le lieutenant de police fût venu s'assurer en personne des papiers du défunt. Il alla lui-même les déposer à la Bibliothèque du roi où ils sont encore ; mais rien d'intéressant ne parut s'y trouver.

On en a plusieurs fois fait la remarque : Mézeray avait moins d'indépendance dans le caractère que dans l'esprit. Il n'était pas, tant s'en faut, de ces fermes intelligences que rien ne saurait convertir à transiger avec leurs convictions. On a prouvé qu'il s'humanisait volontiers avec les princes couronnés et les simples grands seigneurs qui lui accordaient ou lui promettaient seulement les effets de leur générosité.

• Histoire de France avant Clovis, liv. IV.

Prosateurs du xvn' siiicLE. î. 14

« Il recevait, dit Larroque, son biographe, des gratifications annuelles du chancelier Séguier, le Mécène de son siècle, du duc de Brunswick- Lunebourg, de Magnus de la Gardie, un des premiers ministres de Suède, et de plusieurs autres. » Parmi ces autres, il faut mettre en première ligne le duc de Savoie, aux agents duquel il prêta bénévolement Toreille, pour amender ce qu'il disait dans son Histoire de la conduite de la plupart des ducs de Savoie à l'égard de la France.

Ces corrections complaisantes font que les curieux recherchent de préférence les premières éditions, quoique plus fautives à certains égards. « La seconde édition, queMézeray fit de son Abrégé chronologique, dit Bayle, est plus correcte : il en ôta des faussetés; mais il en ôta aussi des vérités qui auraient déplu ; et c'est pourquoi les curieux s'empressent à trouver l'édition in-4°, qui est la première, et la payent un gros prix ^ »

Le style autant et plus encore peut-être que le fond des choses assure à Mézeray le titre de grand historien. Sa manière de dire est assez à part à sa date. Il a poussé sa carrière très-avant dans le dixseptième siècle ; cependant, sous beaucoup de rapports, son langage garde le cachet du seizième. « Il est assez ordinaire, dit Ménage, qu'en traduisant en beau français des ouvrages gothiques, on se sert sans y penser des mots et des phrases de ces ouvrages, et cela est arrivé plus d'une fois à Mgr Péréfixe, archevêque de Paris, dans son Histoire de Henri IV, et à M. Mézeray, dans son Histoire de France ^. » Ce ne sont pas seulement des souvenirs de lecture qui vieillissent le style de Mézeray. Évidemment, comme Naudé, comme la Mothe le Vayer, comme Guy Patin, comme Saint-Évremond,il employait l'archaïsme par goût; et généralement les vieux termes dont il semait ses phrases n'étaient pas mal choisis. Il est incontestable que Mézeray plaît, malgré la vétusté de son style, par sa franche allure, par un mélange souvent trèsheureux de noblesse et de familiarité, par une animation si souvent chaleureuse qu'on ne comprend pas qu'il ait pu être jugé « le plus sec des écrivains * » ; enfin par une diction si personnelle et si variée que bien de nos auteurs les plus vantés n'offrent pas une aussi riche mine d'expressions originales.

Cependant des restrictions doivent être apportées à ces éloges. Chez Mézeray les qualités du style sont souvent mêlées de défauts ; le mauvais goût vient fréquemment gâter le plus beau langage comme dans ce passage, où il parle de la pitoyable arrivée du grand-maître deVilliers en Italie :

« Ce fut au reste une chose extrêmement pitoyable de voir ce glorieux vieillard à qui les cheveux avaient blanchi sous le casque, chassé de sa maison sur la fin de ses jours, ramener en Italie, à quelques mois de là, les tristes dé-

1 Did. fiist., art. Ancillon.

» Observ. sur la langue frar,ç., 2« part., c. lxvi.

s Mme Roland, Mémoires particuliers, t. I, p. 83.

bris de son désastre : sa flotte délabrée avec des voiles noires et déchirées, sans trompettes ni tambours, n'ayant pour toute enseigne déployée qu'un grand étendard où était peinte une Notre-Dame de Pitié, aborder tristement au port de Civita-Vecchia ; et les peuples, à son arrivée, répandus sur le bord dans un profond et triste silence, lui témoigner par leur douleur muette l'affliction que toute la chrétienté ressentait de cette perte. Le pape lui donna l.a ville de Viterbe pour retraite et à ses chevaliers, en attendant qu'ils en eussent trouvé quelque autre meilleure. Charles V, l'an 1530, pour mettre son royaume de Sicile et de Naples à couvert contre l'invasion des Turcs, leur donna l'île de Malte, dépendante de la Sicile.

« Si l'infidèle arrachait ainsi les cheveux de la chrélienlé, nos princes ne cessaient d'en déchirer ks entrailles *. »

Quelquefois c'est du mauvais goût sans mélange d'aucune beauté, comme dans ces phrases : « Elle avait Vesprit agréable et les mains encore plus, parce qu'elle donnait beaucoup et de bonne grâce *. » «< Elle s'éloignait rarement de cette sainte retraite, si ce n'était pour arrêter leurs fougues et retenir leurs armes. N'avons-nous pas vu comme ses prières formèrent la tempête qui les sépara lorsqu'ils étaient sur le point de se battre dans la forêt d'Arelaume, et que les foudres, les grêles et les pluies qui troublèrent leur camp, étaient partis de ses yeux et de ses soupirs ' ? »

La familiarité dans le style de Mézeray descend trop souvent jusqu'à la bassesse et à la trivialité, et un des historiens qui lui succédèrent glorieusement a pu dire : « Nous voyons aujourd'hui tous nos beaux esprits désapprouver les vieux mots et les termes rampants de Mézeray, qu'on estime d'ailleurs infiniment*. » Cette bassesse, malheureusement Mézeray ne sut pas plus l'éviter dans sa vie que dans son style.

Souvent aussi sa phrase est embarrassée et incorrecte, comme dans cet exemple : « Enfin, rien ne les sauva que le trop de confiance et de présomption des ennemis. Lesquels ayant un jour attaqué tumultuairement, après les avoir laissés ranger en bataille dans une plaine qui était entre les bois et les marais, y furent vaillamment reçus et trés-maltraités *. »

Dans sa grande Histoire, Mézeray ne se montre pas seulement historien, mais encore orateur par les harangues qu'il met quelquefois dans la bouche des princes et seigneurs, et dans lesquelles il a cherché un ornement à l'histoire « dont le style est de soi simple et naïf, » et aussi un repos pour le lecteur « fatigué de suivre toujours une armée par des pays ruinés et déserts. » La critique a justifié Mézeray en jugeant que si les héros n'ont pas tenu exactement les discours qu'il leur prête, ils ont dû les penser ; et en trouvant ces considérations en général si

» lUstoire de France, François I", t. Il, p. 931-932.

2 Abrégé de l'hist. de France, année 1517.

3 Hist. de France, La reine Clotilde.

* Saint- Héal, Des auteurs anciens.

» Hist. de France avant Clovis, 1. I, c. xv.

nécessaires que l'historien, s'il ne les mettait dans la bouche de ses personnages, serait obligé de les faire lui-même pour son compte.

Plusieurs de ces harangues ont un grand mérite oratoire, A propos du célèbre discours prêté à Biron se défendant devant ses juges, Voltaire a dit : « Mézeray s'élève au-dessus de lui-même en faisant parler ainsi le maréchal de Biron, et il est égal, pour le moins, aux anciens dans cette harangue du genre de celles dont ils parsemaient leurs ouvrages. »

Parfois, comme l'a observé un sagace historien, « Mézeray tranche du Corneille K » Ce n'est pas alors qu'il plaît davantage.

Pour compléter nos appréciations sur Mézeray, et pour suppléer avantageusement à celles que nous pourrions ajouter, nous citerons une belle page d'un de nos plus grands historiens ; elle résume admirablement les qualités et les défauts du vieil écrivain.

« Quand Mézeray publia son histoire, c'est-à-dire entre les années 1643 et 1660, dit M. Augustin Thierry, il y avait dans le public français peu de science, mais une certaine force morale, résultat des guerres civiles qui remplirent la dernière moitié du seizième siècle et les premières années du dixseptième. Ce public, élevé dans des situations graves, ne pouvait plus se contenter de la lecture des grandes chroniques de France abrégées par maître Nicole Gilles, ou de pareilles compilations, demi-historiques, demi-romanesques ^ : il lui fallait non plus de saints miracles ou des aventures chevaleresques, mais des événements nationaux et la peinture de cette antique et fatale discorde de la puissance et du bon droit. Jlézeray voulut répondre à ce nouveau besoin; il fit de l'histoire une tribune pour plaider la cause du parti politique, toujours le meilleur et le plus malheureux. Il entreprit, comme il le dit lui-même, de faire souvenir aux hommes des droits anciens et yiaturels, contre lesquels il n'y a point de prescription... Il se piqua d'aimer les vérités qui déplaisent aux grands, et d'avoir la force de les dire ; il ne visa point à la profondeur, ni même à l'exactitude historique ; son siècle n'exigeait pas de lui ces qualités dont il était mauvais juge. Aussi notre historien confesse-t-il naïvement que l'étude des sources lui aurait donné trop de fatigue pour peu de gloire. Le goût du public fut sa seule règle, et il ne chercha point à dépasser la portée commune des esprits pour lesquels il travaillait. Plutôt moraliste qu'historien, il parsema de réflexions énergiques des récits légers et souvent faux. La masse du public, malgré les savants qui le dédaignaient, malgré la cour qui le détestait, malgré le ministre Colbert qui lui ôta sa pension, fit à Mézeray une renommée qui n'a point encore péri '. »

1 Henrion, Uitl. de France, Introduction, p. vni.

* Il n'a fait souvent que copier nos auteurs modernes ; et, si l'on examine les sources où il a puisé, on y reconnaîtra jusqu'aux fautes des auteurs qu'il a suivis ; c'est ce qui l'a mis hors d'état de mettre en marge les garants de ce qu'il avance, et de suivre en cela l'exemple de Vignier et de Dupleix. S'il se rencontre avec les anciens, ce n'est pas qu'il les ait consultés; car il s'est vanté devant M. Ducange qu il ne les avait jamais lus. {Vie de Mézeray. par le père Lelong. Biblioth. historique de la France, t. III. — Mémoires de plusieurs hislor. de la France, p. lxxxv. )

8 Lettre II* sur l'histuir^e de France.

Mézeray était un écrivain fécond et infatigable. Pour être complet sur ses écrits, il faudrait parler de son Histoire des Turcs, que nous avons déjà nommée, et qui contient ce qui s'est passé dans l'empire ottoman depuis 1612 jusqu'à 1649; de son traité des Vanités de la cour [1640, in-4) ; de ses Mémoires histvriques et critiques sur divers points de l'histoire de France. Il faudrait aussi dire un mot des nombreux pamphlets qui lui ont été attribués, en particulier de la série publiée sous le nom du Sieur de Sandricourt. La critique moderne conteste que Mézeray en soit l'auteur, ou du moins le seul auteur. Ce qui est certain c'est qu'il fut et demeura toujours un frondeur déterminé.

Nous ne pouvons qu'indiquer toutes ces productions, en en passant plusieurs sous silence. Nous ne parlerons aussi que pour mémoire de la part qu'il eut au Dictionnaire de l'Académie dont il prépara le canevas, lorsqu'après la mort de Conrart (1073) il eut été nommé secrétaire perpétuel.

Portrait de Blanche, femme de liouis VIII, mère de saint liouis.

11 sort quelquefois de beaux rejetons d'une mauvaise souche. De cette infâme Éléonore répudiée par Louis le Jeune, et jointe avec Henri II, roi d'Angleterre, entre plusieurs enfants, naquit Éléonore, mariée à Alphonse, roi de ('aslille, laquelle eut onze ou douze Mlles; Urraque, mariée à Alphonse H, dit le Gros, roi de Portugal; Bérangèle à Alphonse, neuvième du nom, roi de Léon, et la cadette Éléonore, donnée à Jacques I", roi d'Aragon ; les autres moururent jeunes, ou se retirèrent dans des cloîtres. Blanche, l'aînée de toutes, et par conséquent héritière présomptive de Castille, vu que son père n'avait point d'enfants mâles, fut le sceau de la paix entre la France et l'Angleterre ; car le roi Jean, craignant que les armes d'Auguste ne le dépossédassent en faveur de son neveu Arthus, s'aboucha avec lui entre Vernon et Vile d'Andely, où, entre autres conditions, il obtint que Louis de France épouserait la princesse Blanche, sa nièce... Cette alliance conclue, son aïeule Éléonore alla elle-même la demander en Castille, avec des ambassadeurs envoyés de la part des deux rois; les épousailles furent célébrées par procureur, à Burgos, avec grande magnificence et cérémonie publique. Son père et toute la cour vinrent la conduire avec un bel équipage jusque sur les frontières de Gascogne, où Louis avait envoyé Matthieu de Montmorency avec des officiers et un autre train pour la recevoir: on lui fit de somptueuses entrées partout où elle passa. Son oncle Jean sans Terre, qui ne souhaitait rien tant que sa

venue, alla au-devant, et la mena en Normandie pour y célébrer le mariage, d'autant que les terres de Philippe étant alors en interdit, à cause de sa femme Isemberge qu'il avait injustement répudiée, ne pouvaient être honorées de cette solennité. Les noces furent célébrées à Parmoy, avec des pompes, des festins publics et des jeux solennels, témoins de la joie des deux peuples, qui semblaient oublier toutes leurs anciennes querelles, pour se réunir ensemble par cette alliance du sang de leurs princes. Élie, archevêque de Bourges, en présence de grand nombre de prélats et de seigneurs français et anglais, eut l'honneur de leur donner la bénédiction nuptiale; et la solennité achevée, Louis emmena sa chère moitié à Paris. Les deux époux étaient à peu près pareils en âge; de treize à quatorze ans, tous deux d'un esprit enclin à la piété, éloigné du vice, pur, ouvert et sans fiel, et en tout tellement semblables l'un à l'autre, que de ce parfait rapport et de cette mutuelle correspondance, naquit entre eux deux un amour saint, qui fut désormais l'âme de l'un et de l'autre. Il ne me souvient point d'avoir vu ni dans l'histoire, ni dans la fable même, de couple plus étroitement uni que celui-là. Ils étaient toujours de compagnie, et quelques affaires qui pussent survenir, ils ne se quittaient point de vue. Dans le voyage que Louis VIII fit contre les Albigeois, Blanche l'accompagna jusqu'en Languedoc, et faisait porter sa tente pour camper avec lui, tant elle avait peur de s'en éloigner d'autant de chemin qu'il y avait à la prochaine ville, et que cependant 1 quelque autre ne s'emparât de son esprit, qu'elle voulait posséder et gouverner toute seule; ce qu'elle faisait encore par zèle contre les hérétiques, car elle avait aussi pris la croix et contribué à cette guerre jusques à donner ses meubles et ses bagues ^.

La douceur de sa parole, ses grâces, et cette majesté royale qui brillait dans ses yeux, gagnaient le cœur de tous les Français, et les lui rendaient doublement sujets; son discours, à ce que l'on remarque, avait tant d'attrait et de force, qu'on ne lui eût su rien refuser, et sa beauté était ensemble ^ si puissante et si douce, qu'elle se faisait également aimer et respecter. Son âme était ornée de toutes les qualités aimables, son génie plus qu'humain, capable des plus hautes entreprises et des plus dif-

1 Pendant ce temps-là.

- Ses bijovx : signification première du mot.

5 Tout à la fois.

ficiles exécutions, gouvernait et conduisait tout le conseil de France, depuis qu'elle y fut une fois entrée, et dominait dans toutes les affaires sur les plus puissants esprits qu'elle savait attirer à son sentiment et soumettre, s'il faut ainsi dire, à ses lois. Auguste, son beau-père, reconnaissant la force de ses conseils, n'avait point de honte de les suivre aveuglément. Son mari dépendait absolument d'elle, et, si son grand amour ne le rendait excusable, plus même qu'un homme et un prince ne doivent. Il n'eût pas entrepris la moindre chose sans sa volonté, et peu s'en fallut qu'elle ne le détournât de passer en Angleterre, parce qu'il ne voulait pas qu'elle y passât avec lui, bien que ce fût elle qui eût plus ardemment sollicité cette entreprise, disant que ce royaume lui appartenait, comme à l'unique héritière, son oncle Jean s'étant, par ses tyrannies et parricides, rendu indigne, lui et les siens, de le posséder; car, pour être bénigne et douce, elle ne manquait pas d'ambition, qui est le feu des belles âmes.

Son mari étant près d'expirer, afin de lui laisser apràs sa mort la même autorité qu'elle avait de son vivant, obligea par serment tous les seigneurs là présents de lui laisser la régence de son fils jusqu'à l'âge de vingt ans, car alors nos rois étaient mineurs jusque-là. Et l'on trouva dans un testament qu'il avait fait un an auparavant qu'il lui donnait des sommes immenses d'argent. La mort seule les pouvait séparer, tant ils vivaient unis depuis vingt-six ans ; et si le courage invincible de notre princesse ne se fût opposé à la douleur de cette séparation, elle les eût unis ensemble. Son regret fut extrême, comme l'avait été sa flamme; mais sa constance fut encore plus grande. Elle se consola enfin de cette affliction par les gages précieux que le Roi lui avait laissés, j'entends plusieurs enfants, qu'elle vit tous prospérer en grandeur et en seigneuries, et qu'elle fit soigneusement élever par des hommes d'une haute probité et d'une rare doctrine, en toutes sortes de vertus et de louables exercices, principalement son fils aîné Louis, dans l'âme duquel elle imprima tellement la crainte et l'amour de Dieu, en lui répétant souvent : Mon fils, j'aimerais mieux vous voir mort que souillé d'un péché mortel, qu'il ne s'en éloigna jamais durant tout le cours de sa vie.

Les princes souffrant avec impatience la domination d'une femme, bien qu'elle fût juste et douce, sous le prétexte du bien public, se liguèrent contre elle. Philippe, comte de Boulogne, oncle paternel du jeune Roi, prétendant que la régence lui appartenait, les comtes Thibaud de Champagne, Hugues de la

Marche, Hugues de Saint-Pol, Simon de Ponthieu, et Pierre, duc de Bretagne, cherchaient secrètement le moyen de la lui ôter, chacun ou pour son mécontentement, ou pour son intérêt; et pour en venir plus facilement à bout, en jetant de la confusion dans tous les endroits du Royaume, ils s'allièrent avec les Albigeois. Le comte de Toulouse commença le premier. La régente, dissimulant la faction des princes, jugea qu'il fallait se hâter de ranger * celui-là avant que les autres se fussent déclarés. Ainsi elle entreprit une guerre, à laquelle Philippe- Auguste semblait n'avoir osé toucher, tant il la croyait dangereuse. Elle l'acheva heureusement, contraignant le comte de se rendre à sa merci, d'abjurer son hérésie, de livrer ses meilleures places, et l'obligeant de donner sa fille et héritière en mariage à Alphonse, fils de France, afin de mettre par ce moyen cette belle souveraineté dans sa maison. Alors les conjurés, fâchés de voir croître son pouvoir par la défaite d'un tel obstacle, découvrirent leur dessein qu'ils avaient tenu caché deux ans, et tous d'un accord, la force à la main, demandèrent qu'on tînt les états, afin que le Royaume ne fût plus gouverné par une femme étrangère. Blanche, qui entretenait des espions et des intelligences partout, pour les observer et les combattre jusque dans leur cabinet, gagna le devant, et ayant fait assembler les états, engagea dans ses intérêts de telle sorte la plupart des convoqués, par présents et par promesses, qu'ils lui confirmèrent la régence, et jurèrent de la maintenir. Le dessein de ces brouillons étant ainsi découvert, ils eurent recours aux armes ; mais Blanche, non moins hardie que prudente, tira de prison Ferrand, comte de Flandre, habile et expérimenté capitaine, pour Topposer à leurs entreprises; et si de leur côté ils remuaient toute la France pour augmenter leurs forces, elle gagnait ceux qu'ils pensaient avoir acquis, rompait ou dénouait leurs intelligences, n'épargnant point l'argent au besoin, comme font les femmes, et par mille adresses les tenait tous en soupçon l'un de l'autre. Mais qui n'admirera comme elle attira à son parti les deux plus puissants de la ligue, Robert, comte de Dreux, et Thibaud, comte de Champagne ? Celui-ci épris des beautés 2 de Blanche, même du vivant de Louis VIII, voyant qu'elle se moquait de sa folie, s'était rangé par dépit avec ses ennemis; mais la force de son amour fut si grande, qu'aux pre-

* Ranger à so7i devoir, sounietlre.

2 Emploi très-fréquent pour signifier de la beauté, des charmes.

mières lettres qu'il reçut d'elle, non-seulement il abandonna ses alliés et découvrit au conseil la conspiration qu'ils avaient faite pour se saisir de la personne du roi, mais il promit aussi de la servir de tout son pouvoir. Et depuis ce temps-là il demeura toujours à la cour, nourrissant vainement ses espérances de la douce vue de celle qu'il aimait, tandis qu'elle, qui connaissait de quelle importance lui était le secours d'un homme si puissant, serrait de fois à autre ses liens par une parole obligeante, ou par une œillade favorable. Mais en supportant ce comte, elle ne laissait pas adroitement d'en tirer du profit pour le roi son fils : car ayant tel pouvoir qu'il lui plaisait sur son esprit, elle lui persuada de vendre au Roi ses comtés de Blois, de Chartres, de Châteaudun et de Sancerre. Et comme il s'en voulut repentir et se révolter, la Reine lui reprochant son ingratitude, ce pauvre prince rendit derechef les armes à l'amour, et après un grand soupir lui répondit : Par ma foi, madame, mon cœur, mon corps et toutes mes tenues sont à votre commandement, et après lui avoir accordé tout ce qu'elle voulut, il se retira tout pensif, emportant dans son cœur pour tant de belles terres dont il s'était dépouillé le brûlant souvenir de sa dame, qui se changeait en tristesse, quand il venait à penser qu'elle était si honnête et si vertueuse, qu'il n'en aurait jamais que des rigueurs. Toutefois il ne se put jamais guérir de ce mal, ni par la douceur de la musique, ni par les charmes de la poésie, à laquelle il s'adonnait, et par laquelle aussi il nourrissait son tourment, ayant fait écrire dans la grande salle de son palais de Provins quantité de belles chansons sur ce sujet, que quelques poètes italiens ont imitées. Elle se servit ainsi sagement des folies de ce comte; mais si elle n'eût eu un courage présent et une circonspection particulière, elle n'eût jamais sauvé son fils ni des embûches que les conjurés lui avaient dressées au voyage de Vendôme^, ni de celles que machinait tous les jours Isabeau, comtesse de la Marche, tantôt par poison, tantôt par assassins, et enfin par force ouverte, dont notre Reine se débarrassa si bien, qu'elle rendit son fils le plus puissant prince de l'Europe.

Quand saint Louis alla outre-mer, sa mère l'accompagna jusqu'à Marseille, où lui disant le dernier adieu, elle tomba pâmée

1 Le seigneurs conjurés avaient été ajournés par la régente à Vendôme, en 1229, pour venir rendre compte de leurs actions. Us formèrent le projet, qui fut déjoué, de se saisir du jeune roi.

d'une si forte douleur entre ses bras, qu'on ne put qu'avec grande peine la faire revenir de cette défaillance. 11 lui laissa la régence du royaume, comme à la personne qu'il en jugeait la plus capable; aussi c'est une chose admirable de lire comme elle s'y comporta sagement parmi tant de mouvements populaires, principalement contre la révolte des pastoureaux, et comme elle retint si bien tous les seigneurs et les voisins dans leur devoir, que pas un ne remua durant la longue absence du roi. Vous direz peut-être, qu'ils étaient la plupart en Orient avec lui, toutefois il en était resté encore beaucoup ; et puis les étrangers, particulièrement les Anglais, jaloux de notre bonheur, pouvaient faire bien du mal, si la régente ne les eût sagement entretenus par sa conduite, ou intimidés par son courage, dont ils avaient vu déjà tant de preuves. Mais qu'est-il besoin de rapporter par le menu toutes ses actions, son adresse, son courage, ses conseils et son administration ? Tout ce qui a été fait en France, depuis l'an 1226, jusqu'à 1252 qu'elle mourut, se doit pour la plus grande partie rapporter à elle : car elle gouvernait souverainement son fils, de sorte qu'elle n'en laissait approcher personne, et même elle était si jalouse de sa belle-fille, que le Roi se cachait d'elle pour la caresser, et ne lui eût osé témoigner de l'amour en sa présence. Quelques-uns attribuaient cela à son ambition et à un désir excessif de régner ; mais je l'attribuerais plutôt à l'amour qu'elle avait pour son fils, qui ne pouvait souffrir qu'aucun le partageât avec elle. L'excès de cet amour lui fit trouver son absence si ennuyeuse, que quelqu'un lui ayant rapporté qu'il avait fait vœu de demeurer en la Terre-Sainte, elle en conçut un déplaisir qui la mit au lit, d'où elle ne releva jamais. Elle mourut à Melun âgée de soixante-cinq ans, l'an 1252, et fut enterrée en l'abbaye de Maubuisson de l'ordre de Cîteaux, qui est de sa fondation, comme celle du Lis près de Melun, généralement regrettée, mais principalement des moines, lesquels tant par piété que par maxime d'État, elle avait pris sous sa protection. Comparable aux plus sages politiques, résolue en ses conseils, hardie en ses entreprises, prudente en la conduite de ses projets, équitable, libérale, fort chrétienne, et pour la couronner comme fait Guillaume de Nangis, d'une louange imitée de l'Écriture sainte : La sagesse même avec laquelle tous les biens vùwent en France. Elle eut, comme le roi son fils, un zèle si ardent pour la religion chrétienne, qu'elle chercha toute sa vicies moyens de l'augmenter : car elle fournissait tous les ans de grandes sommes de deniers pour les croisades, assistait charitablement les pauvres Chré-

tiens duLevant,retirait* favorablement les ecclésiastiques chassés par les Albigeois, et entretenait des prédicateurs et des missionnaires, pour aller convertir ces hérétiques, et fonda l'Université de Toulouse. Elle s'efforçait avec un pareil soin de dissiper les abus de l'Église, sachant bien que les bonnes mœurs persuadent la bonne doctrine; comme, au contraire, les débordements de ceux qui ont la charge des âmes, éloignent les esprits de la véritable croyance. C'est pour cette raison qu'elle voulut que l'Université de Paris décernât ^, qu'un homme ne pouvait non plus tenir deux bénéfices que deux femmes, bien que Philippe, chancelier de ce célèbre corps, s'opposât à cette sentence. Le même zèle lui donnait une mortelle aversion pour les infidèles obstinés : ainsi elle refusa constamment toutes les sommes qu'on lui offrit, pour rétablir les juifs en France, et ne permit jamais qu'aucun hérétique fût élevé dans les charges ; l'empereur Baudouin ayant mandé une de ses nièces pour la donner en mariage au sultan d'Iconie, dont il espérait de l'appui par cette alliance, elle lui écrivit qu'elle ne consentirait jamais qu'on mît une princesse chrétienne entre les mains d'un ennemi de Dieu. [Histoire de France, t. II, p. 220 et suiv.)

Conduite du duc d'Anjou, frère de Henri lil» dans les

Pays-Bas.

François, prince Dauphin, qu'on nomma duc de Montpensier après la mort de Louis son père, et le maréchal de Biron, avaient mené au duc d'Anjou dans les Pays-Bas un renfort de septmille hommes de pied et de douze cents chevaux, et lui-même avait levé quelques compagnies de reîtres. C'était là sa dernière main: tout son crédit et tous ses amis étaient épuisés, il avait consumé en cette guerre le revenu de son apanage, qui était de cinquante mille écus, et s'était engagé de trois cent mille par delà. Les quatre millions que les états levaient pour l'entretien ^ de la guerre, s'en allaient tous en pensions inutiles, si bien qu'il ne lui en restait pas quarante mille livres par an. Avec cela il se trouvait au milieu de deux religions qui s'entre-choquaient furieusement, et le choquaient toutes deux, parmi la haine acariâtre et les dé-

1 Retirer dans le sens de donner asile, retraite, refuge, ne s'emploie guère aujourd'hui qu'avec une préposition comme citez, dans.

2 Décrétât; comme le latin decernere.

' Arcliuisme excellent pour sa concision et sa clarté.

fiances brutales des Flamands ; avec cela * le mécontentement de ses capitaines, les plaintes du peuple qui était mangé par les gens de guerre, les cris des soldats qui mouraient de faim, et avaientles Flamands pour plus grands ennemis que les Espagnols; le mépris et la désobéissance de l'une et de l'autre nation, et les traverses secrètes du prince d'Orange lui causaient des embarras et des inquiétudes étranges.

Il avait beau supplier le Roi de lui envoyer quelque assistance, les jalousies que le conseil d'Espagne et ses mignons lui avaient données de ses progrès, l'endurcissaient à lui refuser tout. Le roi de Navarre offrait au roi de porter la guerre jusque dans le cœur d'Espagne, d'employer pour cela cinq cent mille écus de son bien, pour lesquels il engagerait ses comtés patrimoniales 2 de Rouergue et de l'Ile. De plus, pour lui ôter toute défiance, il ne voulait composer son armée que de Suisses et de reîtres alliés de la France, et de Français de l'une et de l'autre religion ; il offrait même d'en donner le commandement à un maréchal de France au choix du Roi, et de lui envoyer Madame, sa sœur unique, et la fille du prince de Condé en otage. Ces propositions ne firent que donner au Roi plus d'ombrage des uns et des autres, parce qu'elles marquaient quelque liaison entre eux; comme d'autre part les menaces que le duc d'Anjou laissait quelquefois échapper dans son désespoir, irritaient davantage les favoris, et leur donnaient la pensée de le faire périr, afin de prévenir sa vengeance.

Ainsi quand il envoyait demander secours, ils obligeaient le Roi de lui répondre, qu'il se mît en état de le recevoir, qu'il se rendît le plus fort, de peur d'être chassé par ces marchands, comme l'avait été l'archiduc Mathias; et ce qu'ils lui conseillaient à dessein de le perdre, la reine sa mère le lui conseillait aussi pour le sauver, le pressant de se saisir des meilleures places, et d'affermir sa souveraineté sur quelques fondements solides.

Ceux qui le gouvernaient particulièrement étaient gens sans honneur et sans foi : entre autres Quinfay son secrétaire, Fervaques, et Aurilly, son gendre : ce dernier était un jeune garçon, fils d'un sergent de la Ferté près de Blois, que son luth, sa voix, sa danse, et autres qualités plus dignes de l'affection d'une femme que de celle d'un grand prince, avaient mis en haute fa-

1 Avec cela est déjà au commencement de la phrase. Voilà de ces négligences fréquentes clicz Mézeray, même dans ses meilleurs morceaux. ^ Comté était alors féminin, comme duc/ié.

veur auprès de son maître. Ces gens-là le tenant toujours en défiance du duc de Montpensier et des autres personnes d'honneur qui eussent pu le détourner des méchantes actions, l'aiguillonnaient sans cesse avec des motifs, tantôt de vengeance, tantôt d'agrandissement, à s'emparer des places dont ils se promettaient d'avoir les gouvernements. Ainsi un jeune prince qui avait peu de conscience, et qui se voyait réduit en de grandes détresses, se résolut à croire leurs pernicieux conseils, et donna ordre à ses capitaines de se saisir de sept ou huit des meilleures villes tout en un jour, qui serait le 18"° de janvier.

L'entreprise réussit sur Dunkerque, Dixmuile, Tenremonde, Vilvoorde, Alost et Meen : mais elle manqua sur Ostende et sur Bruges. Les preneurs furent pris à Bruges, et confessèrent toute la conspiration, même que le duc devait se saisir d'Anvers et de la personne du prince d'Orange, pour le contraindre de lui rendre les lettres reversales, par lesquelles il s'était obligé de lui laisser les comtés de Hollande et de Zélande. Ceux d'Anvers avaient aussi éventé la conspiration, et s'étaient mis en armes : néanmoins comme le duc d'Anjou avait donné l'ordre pour le même jour dix-huitième du mois, de se saisir de la porte de Kornebourg la plus proche de son palais, et que le soir au plus tard il fut arrivé des nouvelles de ce qui s'était passé aux autres villes, il ne put pas différer plus longtemps.

Donc, nonobstant les prières du prince d'Orange, il sortit de la ville avec ses gardes, et deux cents chevaux qu'il avait auprès de sa personne, feignant d'aller voir son armée qui était campée tout proche de là. En passant il s'arrête sur le pont, afin que ses gardes, au signal donné, se saisissent de la porte de Kornebourg. Les gentilshommes qui marchaient devant lui, rentrent aussitôt, chassent les bourgeois, et mettent le feu à la prochaine maison pour avertir l'armée. En moins de trois quarts d'heure il y eut dix-sept compagnies françaises et six cents lanciers dans la ville, criant : Txie, tue, vive la messe, et ville gagnée. Mais les bourgeois qui s'étaient préparés, sortent de leurs maisons, tendent les chaînes, dressent des barricades, posent des corps de garde aux carrefours, et leurs femmes se mettent aux fenêtres avec des pierres et de gros morceaux de bois. Fervaques, qui, avec cent chevaux, pensait se couler le long du rempart dans la place de la citadelle, trouve cinq cents hommes à la porte Saint- Georges bien barricadée qui l'arrêtent tout court; deux compagnies d'infanterie qu'il emploie pour les forcer sont repoussées; cependant il est coupé par derrière, si bien qu'il ne peut ni avancer

ni reculer. Le prince d'Orange, sorti au bruit, va droit à lui, l'enveloppe et l'emmène prisonnier, les mains liées derrière le dos.

Sa prise encourage fort les bourgeois. Tous, sans différence ni de religion, ni de sexe, ni de condition, s'animent à chasser l'ennemi commun. Les Français sont poussés partout, ils se mettent en déroute; la précipitation de ceux qui s'enfuient hors de la ville, et celle des Suisses qui se pressaient d'y entrer pour les secourir font un embarras à la porte ; ils s'y amoncellent et s'y étouffent les uns les autres. Plusieurs, après avoir couru de côté et d'autre sur les remparts sans trouver d'issue, pressés la pique dans les reins, sautent par-dessus les murailles. Le duc d'Anjou les regardait avec plaisir, pensant que ce fussent des bourgeois; mais quand il reconnut que c'étaient des siens, et qu'au même temps il entendit ronfler deux ou trois volées de canon au travers de ses troupes, alors ce fut à lui de rappeler ses Suisses et de se retirer laissant quinze cents de ses gens, dont il y avait trois cents gentilshommes, tous raides morts sur le pavé, et deux mille d'enfermés dans la ville.

Le prince d'Orange et la miséricorde des bons bourgeois sauvèrent la vie à ces derniers ; car dès qu'il n'y eut plus de résistance, ils s'employèrent à les mettre à couvert, à secourir les blessés, et à retirer ces malheureux, qui étaient entassés à la porte, dont quelques-uns respiraient encore ; et même, à trois jours de là, ils renvoyèrent les prisonniers au duc avec beaucoup de courtoisie. Le seul Fervaques courut grand risque ; le peuple, qui le croyait l'auteur de cette infâme perfidie, l'eût déchiré en pièces, si le prince d'Orange, sous prétexte de le garder étroitement, ne l'eût enfermé au château dans une chambre grillée, avec douze gardes à la porte.

Le coup failli, le duc d'Anjou ayant au moins bien de la confusion s'il n'avait pas bien du repentir, se retira au château de Berken avec le reste de ses troupes, qui faisaient encore neuf mille hommes. De là il écrivit des lettres aux députés des États, dans lesquelles leur ayant remémoré ses services et fort exagéré les mépris et les mauvais traitements qu'il avait reçus d'eux, il disait que les indignités qu'on lui avait faites ce jour-là avaient désespéré la patience de ses gens et causé le désordre, dont il avait un extrême déplaisir; qu'il n'avait pas encore changé la bonne volonté qu'il leur avait témoignée par tant d'effets, et qu'il les en avait bien voulu avertir, les priant de lui faire entendre leur dernière résolution, afin de régler la sienne sur leur réponse.

Les États arrêtèrent qu'on lui enverrait des députés, et Orange obtint qu'on laisserait suivre des vivres pour ses troupes. Cette grâce n'ayant duré que deux jours, il pensa à gagner Tenremonde; mais ceux d'Anvers lui empêchèrent ^ le passage de l'Escaut; et comme ensuite il voulut prendre son chemin par Vilvoorde, ceux de Malines lâchèrent les écluses. De sorte que sa malheureuse armée fut contrainte de s'exposer à traverser cette grande plaine d'eaux, non sans perte de plus de trois cents hommes. Enfm, après avoir fait près de trente lieues avec d'effroyables difficultés, quoiqu'il n'y en eût que sept de droit chemin, elle arriva à Tenremonde, qui lui servit de seconde planche après le naufrage.

La reine mère, la reine d'Angleterre et le Roi même, pour l'honneur de la nation française, s'entremirent d'adoucir le courage des Flamands, et de pallier la faute du jeune prince. Il fut tant fait par ces négociations, que les états, craignant qu'il ne livrât aux Espagnols les places qu'il tenait encore, convinrent avec lui, par un traité provisionnel : Qu'ils lui paieraient 90,000 florins pour son armée, moyennant quoi il se retirerait à Dunkerque ; qu'il se tiendrait là en attendant qu'on travaillerait à un accommodement; et qu'au préalable il rendrait Tenremonde et Dixmude.

Ils pensaient, avec l'aide de ses troupes, faire lever le siège d'Eindove ; mais Biron, qui les commandait, étant mal assisté et dépourvu de toutes choses, ne fut point en état de le faire, et eut assez de peine, deux mois durant, à combattre la nécessité et la faim. Néanmoins le duc de Parme n'osa l'attaquer dans son camp, près de Rosendal. Cependant les désordres de ces provinces croissaient de jour en jour par la contrariété des sentiments et des intérêts des députés des états, qui ne savaient rien faire que crier contre les Français. Après donc que le duc d'Anjou eut langui deux mois dans le mélancolique séjour de Dunkerque, attendant en vain leur dernière résolution, il s'embarqua le vingt-huitième de juin pour s'en revenir à Calais.

Deux jours après son départ, les Gantois, aveuglés de la haine obstinée qu'ils avaient contre les Français et contre la religion catholique, fermèrent les passages par où Biron pouvait aller se-

* Empécfier avec un régime indirect de personne est très-fréquent chez Mézeray. Cet emploi, du reste, était général au seizième et au dix-septième siècle, et se trouve môme encore dans la première partie du dix-huitième. Nous renvoyons pour les exemples à notre Lexique comparé de la langue de Corneille.

courir Dunkerque, si bien que cette ville se rendit à composition. Ensuite Nieuport, Fumes, Dixmude, Berghe, Saint-Vinoch et Meenen tombèrent entre les mains des Espagnols. Ces pertes redoublèrent les crieries et les mutineries de ceux de Gand et d'Anvers ; en sorte que le prince d'Orange, ne se trouvant plus en sûreté dans Anvers, se retira sagement en Zélande avec toute sa maison, le vingt-deuxième juillet, ayant auparavant fait assigner les états généraux à Middelbourg.

Un mois après, Biron sortit PAissi du pays avec ses troupes, et alla trouver le duc d'Anjou, qui était dans le Cambresis. Il faisait contenance d'y en vouloir assembler d'autres; mais ce n'était que pour avoir sujet de ne pas retourner à la cour, où le Roi l'avait mandé. Son action lui avait couvert le visage de tant de honte, qu'il fuyait la vue de tout le monde, errant de lieu en lieu comme un homme qui eût eu le sens égaré, et ne pouvant pas même souffrir la présence de sa mère, qui l'était allée chercher. Il passa de cette sorte les six derniers mois de l'année, sans que le Roi se souciât fort de lui, ayant reconnu que le mépris était le vrai remède de ces escapades. {Abrégé chronologique de r histoire de France, années 1382 1S83.)

PELLISSON (Paul)

Avec Pellisson nous étudierons non-seulement un grand historien, mais encore un orateur, par ses Mémoires pour Fouquet, le plus beau modèle de l'éloquence judiciaire au dix-septième siècle.

Pellisson naquit à Béziers en 1624. Au nom de Pellisson, nom ancien dans la robe, dit d'Olivet, il ajouta celui de sa mère, Fontanier, pour se distinguer de son aîné. Il fut élevé par sa mère dans le calvinisme. 11 fit ses humanités à Castres, sa philosophie à Montauban, et son droit à Toulouse. Il avait à peine donné quelques mois à cette étude qu'il entrepris de paraphraser les Institutes de Justinien ; il n'en pubHa que le premier livre ; mais ce travail parut étonnant de la part d'un si jeune homme. Après avoir brillé quelque temps au barreau de Castres, qu'il quitta à la suite d'une affreuse attaque de petite vérole, qui le rendit méconnaissable à ses amis eux-mêmes, il vint à Paris, où Conrart, son coreligionnaire, pour qui les protestants de Casti'es lui avaient donné des lettres de recommandation, le fit connaître aux premiers académiciens dont sa maison était le rendez-vous. Bientôt il entreprit d'être leur historien. En 1652 il publia en un volume in-8 une histoire de l'Académie, en forme de lettre adressée à un de ses parents, afin de se donner plus d'aisance d'entrer dans les petits détails. Il l'intitula Relation contenant Vhistoirc de l'Académie française. L'illustre compagnie, après avoir entendu lecture de cet ouvrage, le nomma dès lors à la première place vacante, et ordonna qu'en attendant il aurait droit à ses assemblées, ajoutant cette clause : « Que la môme grâce ne pourrait plus être faite à personne, pour quelque considération que ce fût. » Pellisson fut regardé comme académicien surnuméraire à partir du 30 décembre lGo2, jour où il remercia l'Académie de l'honneur qu'elle lui avait fait ; et il fut reçu membre réel le 17 mars de l'année suivante.

L'historien de l'Académie mit un soin particulier à étudier et à peindre les caractères des écrivains, sur chacun desquels il ne pouvait donner que d'assez courts détails. Il avait un goût particulier pour les observations psychologiques. <( Si je suivais mon inclination, dit-il, cette partie de mon ouvrage serait excessivement longue; car je vous avoue que j'ai une curiosité extrême et insatiable pour tout ce qui peut me faire connaître les mœurs, le génie et la fortune des personnes extraordinaires; que j'ai môme cette faiblesse d'étudier souvent dans Prosateurs du xvii* siècle. I. 15

les livres l'esprit de l'auteur beaucoup plus que la matière qu'il a traitée '. »

Tout dans son livre respirait la modération et la bienveillance. Bien des amours-propres cependant trouvèrent de quoi se choquer. « M. Pellisson, tout habile homme qu'il est, a dit un contemporain, s'est fait bien des ennemis par son Histoire de l'Académie. M. Corneille, illustre faiseur de tragédies, écrit contre lui, de même que M. Charles Sorel ^. »

Pellisson a témoigné lui-même, dans son discours de réception, des déboires que lui causa VHistoire de V Académie. « Je me réjouis, y ditil, de voir que celte illustre compagnie me confirme aujourd'hui la grâce qu'elle m'avait déjà faite, et qu'elle n'en a point été détournée, ni par les défauts qu'elle a pu remarquer en moi, depuis que j'ai l'honneur d'assister à ses assemblées, ni par les divers murmures qui ont été excités contre moi de tous côtés, contre ce misérable livre, qui, tout innocent qu'il est, n'a pas eu certainement le bonheur de satisfaire également tout le monde. «

L'historien de l'Académie recueillit dans la partie la plus éclairée du public des éloges qui le dédommagèrent bien des ennuis dont l'abreuvèrent ces susceptibilités chatouilleuses et vaniteuses.

Fénelon a fait de YHistoire de l'Académie par Pellisson un éloge qui dispense de tous autres.

« Son chef-d'œuvre, dit-il, est l'Histoire de l'Académie. Il y montra son caractère, qui était la facilité, l'invention, l'élégance, l'insinuation, la justesse, le tour ingénieux. Il osait heureusement, pour parler comme Horace. Ses mains faisaient naître les fleurs de tous côtés ; tout ce qu'il touchait était embelli. Des plus viles herbes des champs, il savait faire des couronnes pour les héros ; et la règle, si nécessaire aux autres, de ne toucher jamais que ce qu'on peut orner, ne semblait pas faite pour lui '^. »

L'illustre successeur de Pellisson à l'Académie dit encore un peu plus loin :

« Il racontait avec un tel choix des circonstances, avec une si agréable variété, avec un tour si propre et si nouveau dans les choses les plus communes avec tant d'industrie pour enchaîner les faits les uns dans les autres, avec tant d'art pour transporter la lecteur dans les temps où les choses s'étaient passées, qu'on s'imagine y être, et qu'on s'oublie dans le doux tissu de ses narrations, »

Pellisson devait, des années plus tard, prendre un vol plus élevé comme historien dans son Histoire de Louis XIV. Pellisson avait obtenu de Louis XIV la permission de le suivre dans

1 Hist. de l'Acad., V.

^Esprit de Guy Patin. Amsterd., 1713, p. 83.

3 Discours prononcé par Fénelon dans l'Académie française à. sa réception en la place de Pellisson, le 31 mars 1693.

PELT.ISSON. 227

sa première conquête de la Franche-Comté. 11 en fil une relation qui fut très-applaudie. Le Roi surtout en fut tellement satisfait, qu'il le nomma peu de temps après pour écrire son histoire, et lui donna avec les entrées une pension de 6,000 livres qui lui fut continuée jusqu'à sa mort.

Pellisson, dans VHistoire de Louis XIV, n'a embrassé qu'une période de di.v-huit ans, et s'est renfermé entre la paix des Pyrénées et celle de Nimègue. Les quatre premiers livres renferment les six années de paix qui s'écoulèrent depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu'à la guerre de Flandre, commencée en 1667 et terminée l'année suivante par la paix d'Aix-la-Chapelle. Le huitième et le neuvième livre sont employés à expliquer les causes de la guerre de 1672, et les suites de la triple-alliance formée par la jalousie et l'inquiétude des succès de Louis XIV pendant la campagne de 1667.

La faiblesse de sa santé, ses grandes occupations auprès du roi, peut-être aussi, a t-on pensé, le déplaisir qu'il eut de voir nommer deux autres écrivains. Racine et Despréaux, pour le môme travail, empêchèrent Pellisson d'achever cette Histoire de Louis XIV dont il avait projeté de faire celle de toute l'Europe durant son siècle.

L'Histoire de Louis XIV a été puisée aux sources les plus authentiques. Non-seulement l'auteur vit la plupart des choses qu'il a décrites, mais tous les cabinets lui furent ouverts, et il eut à sa disposition les écrits originaux, les pièces, les dépêches et les instructions les plus importantes. Il eut entre les mains les journaux de Turenne, du maréchal de Bellefonds, et des autres officiers généraux qui commandaient sous Louis XIV pendant la campagne de. Lille. Ceux qui avaient alors quelque part au gouvernement, les ministres du roi, le roi luimême se firent un plaisir ou un devoir de lui communiquer le secret des négociations et de lui donner la clé des affaires les plus délicates.

Toutes ces circonstances font de cet ouvrage un des monuments historiques les plus précieux.

L'histoire de Pellisson est riche en récits d'expéditions militaires, en détails de négociations, en considérations politiques, le tout présenté sans la moindre aridité, malgré l'exactitude presque technique, et la profondeur de la pensée. Le beau style couvre et orne tout.

Par amour de ce beau style, Pellisson évite avec un soin excessif les petits laits, les détails qui lui paraissent trop minutieux et trop vulgaires. Faisant le récit de la guerre des Provinces-Unies avec l'Angleterre, il dit :

« On proposa enfin des récompenses certaines à ceux qui feraient quelque action remarquable par la prise des vaisseaux dans les combats, d'autres pour les veuves des officiers et des soldats, qui y seraient demeurés, d'autres même pour ceux qui y seraient estropiés, où chaque membre perdu avait son prix et son estimation certaine. Ce détail, que nous admirerions dans un Dion Cassius, ou un Denys d'IIalicarnasse, s'il s'agissait de la république romaine, nous paraîtrait bas et ennuyeux dans les histoires de notre siècle ; ce qui m'oblige

de ne toucher qu'en passant dans ce récit la plupart de ces pièces originales 1. »

Ce dédain des détails est commun à tous les historiens du siècle de Louis XIV.

Dans VHisioirede Louis A7F,comme dans les Mémoires pour Fouquet, la phrase de Pellisson est quelquefois longue; souvent des membres étrangers en coupent le sens et fatiguent l'attention ; mais la diction en général brille de ces qualités qui faisaient dire à Fénelon de son prédécesseur à l'Académie que « son style noble et léger ressemblait à la démarche des divinités fabuleuses qui coulaient dans les airs sans poser le pied sur la terre. » Dans nombre de pages il offre de beaux exemples de la grande manière de traiter l'histoire ; ainsi dans ce début souvent cité :

« Je n'aurai point à décrire la division dans la maison royale, la guerre civile jointe à l'étrangère, et l'autorité disputée entre le prince et ses sujets. Il ne sera pas besoin que je représente non plus une cour agitée de secrètes factions, la fortune des particuliers élevée par des bassesses, la grandeur opprimée par la faveur et le ministre plus occupé à démêler les intrigues du cabinet, et à gouverner l'esprit de son maître, qu'à toutes les affaires publiques ; moins encore les fureurs qu'une fausse image de religion excite dans les esprits, les assassinats, les coaspirations, les massacres, et toutes ces autres aventures tragiques qu'on voit avec douleur et qu'on lit avec plaisir. Mais, en récompense, ce qui est d'un usage beaucoup plus grand, soit dans la vie ordinaire, soit dans la conduite des États, se verra ici peut-être plus clairement que partout ailleurs; je veux dire les fruits de l'application, du bon sens et de la sagesse, et particulièrement ce que ni les princes ni les peuples ne doivent jamais oublier : combien peut un seul homme, quand Dieu l'appelle à une première place, avec la volonté et la force d'y faire son devoir.

« Le traité des Pyrénées, signé le 7 décembre 1659, et la mort de cardinal Mazarin, arrivée le 9 mars 1661, changèrent deux fois en fort peu de temps l'état des affaires en France. Je n'écrirai point ce qui se passa, soit au dedans, soit au dehors, dsns ce petit intervalle de quinze mois, que je ne regarde pas comme étant proprement de mon sujet. »

Fermeté de style, hauteur de pensées brillent également dans ce beau morceau. Dans d'autres, comme dans le récit de la bataille de Saint-Gothard que nous donnons à nos extraits, on admire tous les mérites d'un narrateur consommé.

VHistoire de Louis XTV a un complément précieux ; ce sont les Lettres historiques. Attaché à la suite du roi pour observer et écrire ses actions, il relate au fur et à mesure dans ses lettres, avec une élégante précision et avec sagacité, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il apprend ; ne se pressant pas trop pour avoir le temps de connaître et de démêler l'axacte vérité, comme il nous l'apprend lui-même dans quelques lignes d'une lettre du 27 avril 1676 : u Vous avez su la prise de Condé

i Histoire de Louis XIV, liv. UI.

PI'I.I.ISSON. 229

par les nouvelles du roi, qu'il m'eût été difficile de prévenir, et je n'écris guère CCS sortes de choses que quelques jours après, pour en mieux savoir les circonstances. »

Lllistùire de VAcadémie et l'Histoire de Louis XIV sont encore estimées et lues; mais ce qui demeure le plus beau titre de Pellisson ce sont ses Mémoires pour Fouquet. On en sait l'occasion. Cet intendant des finances, à la suite de brillantes fôtes données par lui à Louis XIV dans sa féerique maison de Vaux, avait été arrêté à Nantes par ordre du roi, auquel Colbert avait révélé ses effrénées prodigalités et toutes ses dilapidations, et qui d'ailleurs était blessé au vif par un sentiment de jalousie contre l'audacieux ministre pour ses insolentes propositions à Mademoiselle de la Vallière qu'il savait aimée du jeune prince. II avait été aussitôt conduit au château d'Angers, et son procès commencé avec une effrayante rigueur, non par les tribunaux ordinaires, mais par une commission en grande partie composée de ses ennemis. On ne demandait pas moins que sa tête, et Louis XIV paraissait disposé à sévir sans pitié, à cause qu'on lui avait présenté le surintendant comme très-dangereux par ses correspondances et ses projets; qu'on lui donnait beaucoup de partisans en Bretagne, lieu de sa naissance, partisans très-chauds, très-emportés et capables de soulever la province au premier ordre de sa part ; qu'il avait acquis et fortifié Belle-Isle, et y faisait encore travailler, dans le dessein, disait-on, de s'y cantonner contre le roi ou de rendre cette possession le prix de l'asile qu'il irait demander aux Anglais; enfin que presque toute la cour, du plus petit au plus grand, recevait de lui des présents et des pensions. Louis XIV fut dur. surtout dans la conclusion de cette affaire, mais il avait des raisons d'État qui ont été comprises de nos jours et qu'il consigna dans les Instructions pour son fils que l'ancien premier commis de Fouquet écrivit lui-même de sa main, quand il fut devenu secrétaire et historiographe du grand roi.

Pellisson, en qualité de premier commis depuis i6oi et de confident de Fouquet, avait été ari'été en môme temps que lui et conduit à la Bastille. Cette captivité imméiùtée fit éclater son dévouement et la générosité de son âme. A peine le procès commencé, il se mit à composer, quoique privé des secours les plus indispensables, et publia ses célèbres Mémoires et Discours au rai \ où il s'ingénia, avec l'éloquence du cœur, à exposer tout ce qui pouvait justifier le surintendant et atténuer ses torts, s'appliquant avec une extrême adresse à faire ressortir les importants services qu'il avait rendus sous Mazarin, sa fidélité au sein du parlement sur la fin de la Fronde, ses ressources de financier dans les temps de guerre, enfin sa vigueur, son adresse, son courage, son génie naturel;, « cheval trop emporté, mais généreux, )> suivant sa poétique expression.

1 Ils furent publiés sous ce titre : Discours au roi par vn de ses fidèles sujets, sur ic procès de M. Fouquet, avec divers autres écrits sur le même procès. Paris, 1G61.

230 LES PROSATEURS DU DfX-SEPTlÈME SIÈCLE.

La première défense pour Fouquet, adressée au Roi, et sortie tout d'un coup on ne savait d'où, fil une profonde impression sur le public. Elle consola les parents et les amis du surintendant, mais en même temps elle ranima la haine de ses adversaires. Les efforts des ennemis de Fouquet pour le perdre redoublaient l'énergie de Pellisson à le défendre, et lui faisaient trouver de nouvelles ressources dans son talent et dans son cœur ; il disait dans sa Seconde défense de M.. Fouquet :

« Depuis qu'on a publié, contre mon dessein, la première défense de M. Fouquet que j'avais écrite pour Sa Majesté seule, je me suis caché derrière ce tableau, non pour l'intérêt de mon ouvrage, mais pour celui de mon ami, écoutant avec beaucoup d'attention ce qu'on en disait de toutes parts depuis les plus grands jusqu'au vulgaire. Si l'on ne m'a point trompé, le Roi a lu ce discours, je ne sais avec quelle approbation et quel effet, mais au moins avec un esprit de justice, que la postérité, si elle est juste, lui comptera peut-être un jour pour quelque chose de plus qu'une ville prise, ou qu'une bataille gagnée. Le public, en général, m'a paru satisfait et détrompé de bien des choses. Quelques ennemis, louant ce discours comme éloquent seulement, ont prétendu le condamner comme peu solide. D'autres l'ont attaqué sur quelques endroits avec des raisons sans beaucoup de fondement, mais non pas sans quelque couleur et quelque apparence. Et c'était peu si d'autres enfin n'eussent fait sortir des ténèbres de l'épargne, et répandu dans le monde, je ne sais quelles affaires, non pas nouvelles ou auparavant inconnues par eux comme on en est fort bien averti, mais gardées en un corps de réserve pour renouveler le combat, afin que si on croyait M. Fouquet justifié, un moment après on crût qu'il n'en était rien^ et que tous les jours il devenait plus coupable. »

Ce second mémoire, à tort appelé Second discours au Roi dans les éditions modernes, était un factum, sans plan méthodiquement arrêté, et sans unité, où l'auteur averti du fond de la Bastille de l'obsession exercée sur l'esprit de Louis XIV par Colbert et les autres ennemis de Fouquet, s'adressait à l'opinion publique, et tâchait d'intéresser les gens d'affaires en faveur de son malheureux ami, en examinant devant eux, dans les cinq parties de son travail, 1° la question de compétence ; 2° l'énormité des profits tirés des avances d'argent faites au Roi, avances qui sont des services rendus à l'État, et non des prêts usuraires; 3" la nature et les garanties du privilège qui exempte le surintendant de la reddition de ses comptes; 4° une affaire embrouillée concernant six millions, somme fictive, représentée par des billets sans valeur, et qu'on prenait pour un vol fait au trésor; o° la critique des abus inhérents à l'administration de la justice aussi bien qu'à celle du trésor.

Pour assurer la circulation de cette défense hardie, Pellisson eut soin de gagner le Roi, dans l'exorde, par des éloges où il entrait la dose nécessaire de flatterie, et dans la péroraison par des supplications qu'il sut habilement entremêler de plus d'une leçon. On ne fit jamais de prière au monarque absolu avec plus de dignités. Il dit quelque part .

«« Qu'il soit formidable à ses ennemis, mais que pas un de ses sujets n'en ait rien à craindre. Qu'il soit permis de dire, d'écrire, de publier tout ce qui, sans blesser cette autorité que rien n'égale et cette gloire que rien n'approche, peut soulager l'accablemeut et l'opprobre d'un malheureux. »

L'homme qui sut parler ainsi fut plus qu'un grand écrivain, il fut une belle et grande âme. Dans ses mémoires, Pellisson gardait soigneusement l'anonyme et employait toute sorte d'adresse pour détourner de lui les soupçons. Ainsi il disait dans ses Considérations sur le procès de M. Fouquct :

«< Que la chambre soit incompétente, je pense l'avoir montré dans mes premiers mémoires. 11 s'est passé assez de temps depuis que je les ai faits ; car il faut des voyages, et de longs voyages, pour une feuille d'impression, quand elle défend un malheureux. »

Pour se cacher, son courage n'en était pas moins grand; car il prévoyait bien, ce qui ne manqua pas d'arriver et fît redoubler les rigueurs de sa captivité, qu'on reconnaîtrait la main d'où partaient ces plaidoyei's aussi hardis qu'éloquents.

Les mémoires sur Fouquet ont un caractère d'éloquence incontestable; la logique y est à la fois entraînante et lumineuse, et l'agrément est semé partout, jusque dans les comptes rendus du mouvement des finances; surtout l'art y est suprême par la manière dont le généreux avocat sait intéresser continuellement la gloire du monarque à l'absolution de son ministre, réclamer la justice tout en im.plorant la clémence, et rejeter sur les malheurs des temps et la nécessité des conjonctures les actes injustifiables.

Ces discours méritent donc d'être rangés parmi les chefs-d'œuvre oratoires; mais il faut reconnaître qu'ils manquent souvent du fini et de la correction antiques. On y ajustement signalé des abus de figures touchant à la déclamation, quelques solécismes, des fautes de construction, des phi^ases longues et embarrassées, une multiplicité de parenthèses fatigante. Ces défauts sont surtout sensibles dans la seconde défense, plus négligée que la première.

Après ces ouvrages importants, on peut encore citer avec honneur pour Pellisson des écrits moins considérables ^ et en particulier ses ouvrages de controverse, dont Fénelon a vanté « la vivacité, la patience, la tendresse, la délicatesse de charité qui y éclatent; » et au sujet desquels il a encore dit : « Ses ouvrages de controverse, éloignés de toutes sortes d'emportements, ont une certaine tendresse qui gagne le cœur de ceux dont il veut convaincre l'esprit, et la foi y est partout inséparable de la charité ^. » Cette douceur produisait des

* Ces ouvrages sont: Réflexions sur h s aifférends de la religion, avec une réfutation de Jurieu et des idées de Leibnitz sur le tolérantisme, 4 vol. in-12; Traité de l'eucltarislie, in-12.

* Discours de réception à l'Académie.

fruits admirables, à en juger seulement par le témoignage de madame de Maintenon, écrivant dans une lettre du 13 novembre 1683 : «Pellisson fait des prodiges; M. Bossuet est plus savant, mais Pellisson est plus persuasif. »

L'auteur de ces écrits apologétiques du catholicisme avait été élevé et avait longtemps vécu dans le protestantisme. Il se convertit seulement en 1670. Peu de temps après, il prit le sous-diaconat. Cette dignité ecclésiastique lui pei'mit de jouir de riches bénéfices : il fut abbé de Saint-Barthélémy de Bénévent et prieur de Saint-Orens d'Auch .11 usa modérément et généreusement de sa fortune. La bonté faisait le fond de sa nature, et Madame de Sévigné lui a donné un éloge très-mérité quand elle a dit : « Il est bien laid ; mais qu'on le dédouble, et l'on trouvera une belle àme! » Le spirituel cousin de la célèbre marquise n'a aussi été que juste en disant : « Je sais le meilleur gré du monde au Roi des grâces qu'il fait à Pellisson, car il est encore plus honnête homme que bel esprit i. »

Ce personnage éminent par l'esprit et par le cœur mourut le 7 février 1693. 11 est du petit nombre de ceux dont la réputation est demeurée pui'e et inattaquée. Comme écrivain, c'est un des meilleurs modèles qu'on puisse proposer aux époques où le goût s'égare. Voltaire, dans la décadence de la fin du dix-huitième siècle, disait : « On appelle de tous côtés les passants pour leur faire admirer des tours de force qu'on substitue à la démarche simple, noble, aisée, décente des Pellisson, des Fénelon, des Bossuet, des Massillon -. » Ces paroles n'ont pas perdu leur à-propos.

lie Combat de !l»aint-€iothart1.

Cependant une partie de ces mêmes troupes d'Italie, destinées désormais à un meilleur usage, et quelques autres qu'on envoie de France, marchent sur la fin de l'hiver par divers côtés au secours de la chrétienté en Hongrie, où les Turcs enflés de divers succès, après avoir emporté d'assaut le fameux fort de Serin,, malgré l'armée impériale avec qui ^ il communiquait par un pont, s'avauçaint alors à grandes journées vers le cœur de l'Empire, prêts à passer le Raab à quinze ou vingt lieues de Vienne, avec près de cent mille hommes conduits par le grand visir lui-même, capitaine dans une haute réputation de prudence et de fermeté. Là, un petit nombre de nos Français, mais composé en partie de volontaires de la première qualité, accourus à cette guerre par la

* Lettre du comte de Bussy à mademoiselle P..., 25 janvier 1670.

2 Lettre à l'abbé d'Olivet, 5 février 1767.

3 On dirait aujourd'hui avec laquelle; le relatif ^ju' employé de la sorte est maintenant réservé aux noms de personne.

PELLISSOiN. 233

permission du roi, font auprès de Saint-Gothard une action mémorable, digne peut-être d'être comparée, soit pour la hardiesse, soit pour le succès, avec celles qui nous étonnent quelquefois dans l'antiquité. Je la rapporterai plus volontiers et plus au long, celui qui en a publié une relation, ou mal intentionné, ou mal informé, l'ayant représentée tantôt plus grande, tantôt plus petite qu'elle n'est en effet, sans donner presque jamais ni le blâme ni l'honneur à qui il appartient.

Le Raab qui sort des montagnes de Styrie aussi bien que le Laufnits, qu'il reçoit à Saint-Gothard, n'est large en ce lieu que d'environ un jet de pierre, guéable ordinairement presque partout; mais alors il était grossi par les pluies des jours précédents, et par les eaux de ces montagnes, ou quelques autres moindres et plus proches, dont il est environné, coulant dans un vallon étroit et serré de tous côtés, quoique inégalement. Les Turcs avaient déjà deux fois tenté le passage un peu plus bas, à Kerment. Ils avaient été deux fois repoussés par le comte de Coligni, qui sur les premiers avis s'était avancé avec la seule cavalerie française, et, témoignant beaucoup de conduite et de vigueur, avait fait mettre pied h terre à ses gardes et à quelques autres, pour tenir lieu d'infanterie. Mais l'ennemi ne s'étant pas obstiné, ce ne furent que deux escarmouches, la rivière entre deux, et assez courtes, quoique funestes au Bassa Ismaël, au marquis de Ghâteauneuf, fils du comte de Saint-Héran et au chevalier de Saint-Agnan, second fils du duc. Le comte de Sault, fils aîné du duc de Lesdiguières, le marquis de Tréville, le marquis de Tonnai-Charente y furent blessés, les deux derniers en défendant généreusement le corps de ce chevalier, que quelques aventuriers turcs passés à la nage voulaient enlever. Le comte de Crussol, fils aîné du duc d'Usez, premier duc et pair de France, y eut un cheval tué sous lui d'un coup de mousquet.

Aussitôt après, les infidèles, continuant leur marche, remontent un peu vers la source du Raab dans l'espérance d'y trouver un gué plus commode. Les chrétiens en font autant de l'autre côté, odcupant toujours la même longueur. Les armées ennemies campent enfin , partie sur la pente des coteaux voisins, élevées comme en amphithéâtre, et par là se découvrant l'une l'autre, et informées de leurs moindres mouvements. Celle des Turcs, comme sans comparaison plus nombreuse, plus étendue vers le haut des montagnes ; celle des chrétiens beaucoup moins, comme n'étant que de vingt-cinq ou trente mille hommes, en trois corps ou petites armées séparées. Les troupes françaises

d'environ sL\ mille hommes, sous le comte de Coligni, lieutenant général, avec le comte de La Feuillade et le baron de Poduvils pour maréchaux de camp, tiennent la gauche du campement, au plus bas de la rivière ; et là même étaient ou devaient être les troupes des autres alliés, commandées par le comte d'Holac. A la droite, et à l'autre extrémité, au plus haut de la rivière, sont toutes les troupes de l'empereur, sous le général Montécuculli. Celles de l'Empire sous le prince de Bade remplissent le milieu. Les Turcs ont de leur côté la ville de Saint-Gothard, petite et ruinée. Les chrétiens gardent les ponts à quelque distance de la ville, sur l'embouchure du Raab et du Laufnits. Un peu au-dessus de cette embouchure, le Raab fait un grand coude vers le côté des Turcs, laissant au quartier de l'Empire un espace de plaine considérable, fermé sur la gauche vers le quartier des Français, premièrement d'une espèce de marécage ou prairie basse et inondée, puis des maisons d'un village, puis de quelques jardins avec des haies vives et fortes; et enfin sur la droite d'un bois plus épais et d'une ravine qui séparaient le quartier de l'empire de celui de l'empereur.

Ce lieu propre à se mettre en bataille, découvert, et dont les bords n'étaient ni fort escarpés, ni embarrassés d'arbres et de marécages, comme aux environs, fut choisi par les Turcs pour leur dessein. Ils dressent deux batteries sur le bord de l'eau ; tirent de biais un long retranchement; le remplissent de mousquetaires pour favoriser et soutenir leur passage ; passent enfin avec ordre et impétuosité tout ensemble, le 1" d'août au matin, un vendredi, jour qu'ils estiment heureux et favorable en toutes leurs entreprises. Le commencement répond à leur attente. Ils taillent d'abord en pièces deux nouveaux régiments allemands, trop faibles pour résister à leur fureur. Le comte de Nassau qui commandait l'un des deux y est tué, averti, comme on assure, de sa mort et des moindres circonstances par un songe qu'il avait conté publiquement le jour même dans l'armée. La cavalerie de l'Empire fuit jusque hors du camp ou se retire en désordre derrière le village et le bois suivie d'une partie des Turcs. Quelquesuns de nos régiments d'infanterie les plus proches, Epagni, Grancei et Turenne vont au secours sur les instances du prince de Bade et par l'ordre du comte de Coligni. Ils redonnent un peu de vigueur aux troupes de l'Empire, poussent l'ennemi hors du village; mais sont eux-mêmes très-maltraités, contraints enfin de regagner les maisons, quoique en bon ordre, et gardant à peine les jardins et le bois avec l'aide du régiment de la Ferlé

qu'on avait fait avancer pour les soutenir. Le jeune Silleri, simple enseigne au régiment de Turenne, mais ayant pour bisaïeul le chancelier de ce nom, se sentant blessé dans ce combat, et bientôt à sa fin, de peur que les ennemis n'emportassent son drapeau, après avoir en vain appelé quelqu'un des siens pour le lui remettre, s'enveloppa et se roula dedans en mourant.

Cependant les Turcs continuent à passer dans la plaine; s'y mettent en bataille; commencent à travailler à quelques retranchements d'espace en espace, sur l'extrémité, vers le village et le bois ; cherchent un endroit au-dessous du gué pour y faire un pont et tournent contre nous l'artillerie des Allemands dont ils s'étaient rendus maîtres. Beauvesé, brigadier de cavalerie, arrive en ce temps-là avec sa brigade en trois escadrons qui faisaient environ huit cents hommes, comptant les volontaires; car on les avait tous obligés, dès que l'armée fut en corps, à se ranger à quelque escadron. Le plus grand nombre et les plus considérables avaient choisi dans cette brigade celui de Bissi, officier trèsbrave et très-sage, qui se signala ce jour-là en plusieurs rencontres. L'ordre que Beauvesé avait reçu dès le matin n'était que de s'avancer jusqu'au quartier des Allemands et de les soutenir; ce qui ne suffisait pas pour hasarder avec toute sa brigade un combat aussi inégal, n'y ayant plus d'Allemands dans la plaine, et ne recevant nul commandement plus précis de ses officiers généraux. Habile pourtant et intrépide, il se couvre du bois ; de ses trois escadrons en fait six, afin que le mouvement en soit plus aisé dans ces lieux embarrassés et difficiles; passe le bois avec un seul, soutenu d'un autreet devancé de quelques maîtres détachés ; chasse les Turcs des défilés qui étaient à la sortie ; s'avance dans la plaine pour la mieux reconnaître ; s'y tient fort longtemps ; se retire en bon ordre quand il est pressé ; sort encore une seconde fois pour repousser les ennemis, tâchant de les étonner et d'inspirer de la gaieté aux siens, tantôt par le concert des trompettes qu'il fait avancer ensemble, tantôt par la démarche et par le discours. Il y eut dans l'une et l'autre occasion beaucoup d'actions de vigueur, et des Turcs et des Français, que je passerai en peu de mots', me hâtantde venir à l'événement principal. Le marquis du Plessis-Belliôvre, qui servait quoique Français dans la cavalerie de l'Empire et faisait sa première campagne, âgé seulement de dix-neuf ans, après avoir rallié trois fois sa compagnie aux

1 C'cst-îi-dire, sur lesquelles je ne m'arrêterai pas. Locution très-particulière qu'il ne faudrait pas imiter.

236 LES TROSATEURS DU DIX-SIÎPTIEME SIECLE.

premières attaques des Turcs, et accusé mille fois son malheur d'être avec des gens qui ne lui permettaient pas d'acquérir de l'honneur, pria Beauvesé de le laisser combattre parmi les Français avec ce qui lui restait "et y fut tué, renouvelant la mémoire de son père, l'un des braves hommes de notre temps. Le marquis de Villeroi, le marquis de Rochefort et plusieurs autres volontaires y furent blessés. Nous perdîmes en la première de ces deux escarmouches un étendard qui fut vendu cher aux ennemis. Beauvesé eut en la dernière tous ses officiers blessés et son cheval aussi.

Le comte de Coligni visitait les divers postes de son quartier, qu"il fallait tous garder en même temps, de peur que les ennemis, passant la rivière en plusieurs lieux à la fois, ne nous enveloppassent de tous côtés, comme ils le pouvaient aisément par leur grand nombre. Il avait été dès le matin en cet endroit, et avait averti le prince de Bade qu'il serait attaqué, jugeant sainement des mouvements de l'armée ennemie. 11 y retournait, quand le comte de Valdeck lui donne avis que les infidèles vont encore attaquer l'endroit des ponts, à l'autre extrémité du quartier, et l'un des plus importants à défendre. 11 va où il croit sa présence plus nécessaire, et envoie le comte de la Feuillade, maréchal de camp, qui était de jour, au quartier des Allemands. Il était plus de midi. Le général Montécuculli y était venu aussi. Le comte voit avec impatience et avec douleur les Turcs passer, et s'établir à tous moments davantage ; que ces escarmouches à diverses reprises leur donnent le temps de se fortifier, diminuant cependant et le nombre et le courage des nôtres. Il représente à Montécuculli la nécessité absolue, ou de hasarder un combat réglé, en allant charger les ennemis dans la plaine, avec beaucoup de danger à la vérité, mais avec beaucoup d'honneur, ou de périr infailliblement et honteusement quelques heures après, quand ils viendront fondre sur nous avec toutes leurs forces; que la retraite est aussi peu sûre qu'honnête ^ pour les Français, et ne saurait presque se faire qu'en désordre, le lieu étant serré de montagnes, avec le Laufnits à dos ; et cet ennemi, comme l'on sait, très-furieux quand il a l'avantage, ne devant pas, selon toutes les apparences, leur donner le temps de défiler sur le pont, dont ils étaient les maîtres.

Cette résolution est d'autant plus approuvée par ce général sage et habile, qu'il n'y en avait pas de meilleure à prendre pour l'in-

1 Honorable, comme le honestusls^ûn.

térêt commun, et qu'elle était presque sans péril pour ses propres troupes, campées, comme j'ai dit, sur la droite, et séparées de ce quartier par une ravine et par un bois, qui leur faisaient un retranchement naturel. Il confirme le comte dans ce dessein, lui répète môme quelques avis qu'il avait donnés par écrit le jour précédent à tous nos ofliciers généraux sur la manière de combattre les Turcs, qu'une longue expérience lui avait apprise. Tout se prépare au combat. Le comte de la Feuillade en envoie donner avis au lieutenant général, et prendre son ordre, fait approuver à Montécuculli que l'infanterie française ne soit soutenue que par la cavalerie française, au lieu de celle de l'Empire qu'on voulait lui donner. Ainsi nuls régiments allemands, quoiqu'on l'ait écrit d'autre sorte, ne parurent qu'après l'action, pour prendre part à la gloire sans en avoir eu au danger. On proposa de relever la brigade de Beauvesé par une autredes nôtres, comme affaiblie sans doute, et rebutée par les combats du matin. Il s'en défendit, et celle de Montauban, qu'on avait envoyée pour cela, fut aussi rappelée en même temps par le comte de Coligni, qui crut en avoir besoin. Montauban, qui reconnaissait déjà les postes, y eut un cheval tué. Cette seule brigade de Beauvesé se joint donc aux quatre régiments déjà nommés, Épagni, Grancei, Turenne et la Ferté. Tout cela faisait environ deux mille cinq cents hommes ou fort peu davantage, qui vont presque décider seuls la fortune de l'Empire et celle du nom chrétien, ayant pour spectateurs les généraux et les deux camps ennemis, mais avec bien plus de crainte que d'espérance dans le parti que le Ciel voulait rendre victorieux. On assure que quelques nouveaux régiments allemands, prenant l'épouvante avant le combat, s'enfuirent à plus de six lieues, d'oii les nouvelles allèrent à Vienne d'une entière défaite. Il y eut parmi les Français même, après que cette résolution fut répandue dans le camp, des bagages chargés en cas de retraite, par une prudence dangereuse et précipitée, quand le comte de la Feuillade, en étant averti, envoie en diligence à ses tentes défendre d'en faire autant, et commander au contraire qu'on affectât de donner toutes les marques de confiance et de sûreté; ensuite il visite tous les corps dont il va se servir, abrège les harangues et les exhortations même des ecclésiastiques, de peur qu'une trop longue considération du danger ne refroidisse le soldat; leur dit en peu de mots qu'on ne peut douter qu'ils n'aillent combattre pour la cause de Dieu, à qui ils venaient de se recommander (car toute l'armée, dès le matin sous les armes, avait entendu la messe) ; qu'ils pensent aussi à la gloire des

238 t.ES PROSATEUaS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Français et à celle de Louis XIV. Puis les voyant déjc\ pleins d'ardeur, et n'ayant pas oublié les avis de Montécuculli, il leur promet hardiment un heureux succès, pourvu qu'ils lui accordent deux choses qu'il aurait droit de leur commander : l'une, de ne compter pour rien les cris tumultueux et confus de ces barbares, marque certaine de leur faiblesse plutôt que de leur valeur ; l'autre, de marcher toujours serrés et au même ordre, sans s'écarter ni se débander sous quelque prétexte que ce soit, sans répondre même au feu de l'ennemi par le leur, jusqu'à ce qu'on ait pu le joindre de près, où l'on devait tenir pour certain qu'il ne résisterait pas,

La cavalerie a ordre de s'étendre sur la droite de la plaine, où il y a plus de largeur ; puis, tout de suite, tirant vers la gauche, Turenne, Épagni, Grancei, la Ferté, soutenus par deux seules compagnies de cavalerie, près de la rivière. On passe le bois, les haies et les défilés. Làil^ ajoute la menace à la douceur, tirant en l'air, mais en apparence sur un des nôtres qui s'avançait hors des rangs, ou par impatience et par oubli, ou par une vaine ostentalion de valeur. Le péril commence alors à se découvrir tout entier. Au delà du Raab, les deux batteries de l'ennemi, l'une de onze pièces de canon, l'autre de quatre ; un feu prodigieux de ce grand retranchement dont j'ai parlé ; en deçà, le canon pris aux troupes allemandes, tourné désormais contre les nôtres ; sept ou huit mille Infidèles rangés en bataille, et dans l'enlre-deux le spectacle horrible et étonnant ^ de trois mille ou tant d'Allemands morts, étendus par terre en ordre de bataille, les corps, entre lesquels il fallait passer presque partout séparés de leurs têtes, noyés dans le sang, qui sort avec une extrême abondance des veines du cou en cette sorte de mort. La bonté de ce petit nombre de troupes, la valeur des volontaires, l'exemple du chef, l'honneur de la nation etle nom du roi, vivement imprimés dans les esprits, font trouver tout facile... Ils marchent tous ensemble, infanterie et cavalerie, celle-ci un peu plus vite et d'un pas plus avancé, ayant Beauvesé en tète, dont le courage, l'habileté, les soins, la conduite en toute cette journée ne se peuvent assez louer ; l'une et l'autre sans tirer, cherchant seulement, comme il leur était commandé, à joindre l'ennemi pour le rompre. Mais ce mépris, pour ainsi dire, des coups qu'on leur tire, cette marche toujours égale et serrée, nonobstant tout ce qu'on

1 Cet il se rapporte au comte de la Feuillade dont il n'est plus question déjà depuis plusieurs phrases. Faute qu'on doit éviter avec soin.

2 Effrayant.

PEIJJSSON. 239

leur tue de gens, ce silence enfin de divers corps qui s'avancent en même temps, avaient je ne sais quoi de plus terrible et de plu affreux pour les infidèles.

Quant à eux, ils étaient rangés de cette sorte : premièrement, un gros peloton avancé, de gens détachés et de toute espèce, ei confusion ; puis trois grands corps en bon ordre, l'un derriôr 5 l'autre et avec une assez grande distance entre deux, qui est près que leur manière ordinaire, afin que si le premier vient à êtn; rompu, il puisse se rallier derrière le second ; ces trois corps égaux chacun, d'infanterie au milieu et de cavalerie sur les ailes, qui étaient tant soit peu avancées et courbées en forme de croissant, mais joignaient l'infanterie sans aucun intervalle remarquable. Le dernier de ces trois corps, sur la rivière, était séparé des deux autres par une manière de ravine, qui régnait sur toute la largeur de la plaine, et la coupait en deux.

La relation dont j'ai parlé représente ici diverses décharges de nos troupes, et des retranchements défendus opiniâtrement par les Turcs ; circonstances fabuleuses, que je ne détruirais point, si je n'avais d'autre but que de rendre l'action plus éclatante : mais ces manières de retranchements commencés et très-imparfaits n'étaient qu'à l'extrémité de la plaine vers le bois, abandonnés longtemps par les Turcs, et passés d'entrée^ par les Français, sans y trouver personne. Il est certain d'ailleurs que quelques particuliers d'entre les Ottomans avaient donné ce jour-là avant le combat des marques d'une valeur, ou déterminée, ou désespérée ; mais que le grand nombre ne témoigna pas en cette occa sionla même vigueur. Dès le matin, quatre de leurs cavaliers se faisant jour dans l'un des escadrons de Beauvesé, passèrent presque tout ce qu'on peut attendre des forces humaines, admirés et regrettés par ceux-là mêmes qui furent contraints de les accabler de leurnombre. Pendant que notre cavalerie en bataille attendait l'infanterie pour marcher, un cavalier turc se détachant à toute bride avec une extrême rapidité, faillit à surprendre Beauvesé au-devant de ses escadrons, et à lui emporter la tête d'un coup de sabre, qui retomba sur le cou du cheval, Beauvesé au cri des nôtres s'étant tant soit peu retiré. Le Turc tomba à l'instant percé de mille coups. Trois autres encore plus hardis et plus heureux traversent le sabre à la main toute la cavalerie fran-

1 Dès en entrant, d'abord, aussitôt, « Madame arriva h qui d'entrée le roi dit qu'il comptait bien qu'elle ne voudrait pas s'opposera une aiïairc que Monsieur désirait. » (Saint-Simon, Mém., t. I, ch. m.)

Cette locution adverbiale a vieilli.

2*0 LIiS PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

çaise, vont mettre le feu au village voisin ; l'un demeure mort sur la place en revenant; ses deux compagnons, sauvés comme par enchantement, vont repasser le Raab, couverts de blessures, à la vue des deux armées.

Mais dans le combat, on ne vit rien, en général, de généreux ni d'honnête.Leurs grands bataillons firent seulement un mouvement pour avancer; puis, comme se repentant d'avoir trop fait, effrayés de l'audace et de la contenance des Français, ils se resserrent, plient un peu, la ravine qui leur eût pu servir de retranchement ne servant qu'à les mettre en désordre ; se laissent joindre ensuite; combattent alors quelques instants, comme gens surpris el troublés ; se renversent enfin dans la rivière les uns sur les autres, hommes et chevaux, pêle-mêle. Là, ce n'est plus proprement un combat, mais un carnage; ils sont eux-mêmes leurs plus grands ennemis; beaucoup de tués, plus d'étouffés, plusieurs presque échappés du danger, déjà sur le haut de ces bords escarpés, sont tirés comme au blanc par les nôtres, ou précipités de nouveau par la foule des leurs; l'épouvante perd ceux-là mêmes que la résolution pouvait sauver; le cours de la rivière assez rapide en entraîne quelques-uns ; un grand nombre au milieu de l'eau implorent vainement la clémence du victorieux, les mains levées au ciel, répétant d'un accent étrange et pitoyable mille et mille fois le nom du Christ, comme pour demander quartier. Ils y laissent enfin six ou sept mille des leurs, et de leur plus florissante jeunesse, qui avait accompagné le visir. L'aga des janissaires et le premier bassa y furent tués, deux autres bassas fort blessés. Des Français, il n'y eut dans la cavalerie que cent cinquante maîtres tués ou blessés ; de l'infanterie, peut-être le double, dont toutefois je n'ai pas bien su le nombre. Des personnes de considération, il n'y demeura, outre ceux dont j'ai déjà parlé, que le comte de Mouchi, colonel du régiment d'Auvergne, mais qui combattait volontaire. Je passe à regret, de peur de faire un catalogue plutôt qu'une histoire, les noms de quantité d'autres, qui ne s'exposèrent pas moins, rien ne pouvant exprimer l'ardeur et la bonne volonté de toute cette jeune et belle noblesse. Plus la naissance était haute, plus on s'efforçait delà soutenir. Le chevalier de Lorraine, outre qu'il parut toujours des premiers partout, s'était distingué le matin par une espèce de combat singulier contre un des infidèles. Le duc de Bouillon, grand chambellan de France, et son frère, le comte d'.\uvergne, eurent ce jour-là jusqu'à sept ou huit gentilshommes de leur maison tués ou blessés à leurs côtés, et furent souvent retirés

eux-mêmes, quoique malgré eux, d'un plus grand danger, par Bissi et par le chevalier de Campagnac. Le comte de Seri, fils aîné du duc de Saint-Agnan, quoique d'une autre brigade, s'étant dérobé le matin, pour se mêler inconnu à celle de Beauvesé, fut blessé au bras, et ne laissa pas de retourner au combat l'aprèsdînée, hasardant doublement sa vie, mais destiné à mourir en un autre temps d'une fièvre lente. Les officiers s'épargnèrent beaucoup moins qu'ils n'épargnèrent les autres. De cent trente qu'ils étaient en tout, de cavalerie ou d'infanterie, on en compta soixante et quinze de blessés, à qui le roi fît depuis distribuer de l'argent, et donna d'autres marques de son estime.

Après la défaite, les Français commencent à faire un logement sur le bord de l'eau. La nuit vient. Le général Montecuculli ne pouvant donner une plus grande marque d'estime au comte de la Feuillade, demande instamment que le commandement lui soit continué, et l'obtient enfin du lieutenant général, avec le consentement de Produvils, qui le devait relever. Les troupes demandent de même de n'être point relevées. L'infanterie à qui on l'accorde à la fin, passe ainsi quarante-huit heures sous les armes, sans que la nuit, toute pluvieuse et orageuse qu'elle est, l'empêche d'achever le logement, de continuer son feu sur le retranchement opposé, que les ennemis abandonnent, n'osant même venir retirer leur artillerie. Alors le comte de la Feuillade fait passer des soldats à la nage, qui vont jusqu'aux batteries attacher des câbles au canon. On le tire à force de bras de notre côté, pour le joindre à celui des Allemands que nous avions repris. 11 fut proposé à Montecuculli de passer au camp des ennemis, pour profiter de leur consternation, et achever de les défaire; mais ce parti, qui aurait pu réussir, était sans doute téméraire à prendre par les Français seuls, et peut-être par tous les généraux ensemble, assez contents d'ailleurs de ce qu'on avait fait de tous côtés, Spork, général de la cavalerie de l'empereur, ayant aussi repoussé avec beaucoup de vigueur quelques troupes que les Turcs avaient fait couler durant le combat visà-vis de son quartier. Le visir, pour empêcher une entière déroute, fut contraint, comme l'on dit, de faire mourir en sa présence des officiers principaux, qui malgré ses ordres se disposaient à fuir. Tout ce qu'il put faire pour témoigner quelque assurance, et redonner cœur aux siens, fut de camper encore, le lendemain au même lieu, retirant néanmoins ses troupes du vallon, pour les poster sur les montagnes, d'oii il tâchait encore, mais avec peu d'effet, de battre le logement des Français.

PnOSATEURS DU XVII' SIÈCLE. I. 16

Le jour d'après il décampa sur le minuit, et, s'éloignant peu à peu, vint enfin à conclure la paix au mois de septembre.

Les Français reprennent alors le chemin de leur patrie, avec cinq pièces de canon des Turcs, trois autres étant demeurées dans le Raab, cinquante étendards, un grand nombre de timbales, leurs soldats riches du butin semant par toute l'Allemagne, comme des trophées de leur victoire, les étriers et les mors de pur or, les carquois, les sabres et les cimetères ornés de pierreries, et les autres marques de l'opulence et du luxe d'Orient; reçus aussi en tous lieux comme libérateurs, et à Vienne même, où l'empereur, sur les faux avis dont j'ai parlé, était prêt à se retirer plus loin, quand il apprit cet événement si heureux et si peu attendu. Il honora de divers présents nos officiers généraux, à qui il avait écrit auparavant des lettres pleines de remercîments, d'affection, et d'estime, et défraya toute l'armée, tant qu'elle marcha sur les terres de la maison d'Autriche, imité en cela par tous les princes de l'Empire. Mais en général rien ne laissait une plus grande impression chez les étrangers en faveur des Français, que d'avoir vu presque au sortir de Tenfance les héritiers des plus illustres maisons du royaume, avec ces grands noms connus par la renommée et par les histoires, pendant que la meilleure partie de la noblesse allemande se contentait de penser chez elle à son propre péril, quitter biens, honneurs, charges, établissements, plaisirs, pour aller à trois cents lieues de leur pays s'opposer à l'ennemi commun, avec autant d'ardeur que s'il eût été sur leurs frontières en état de leur enlever tous ces avantages ; et cela par le simple désir de la gloire, et par celui de plaire à leur roi. De là, et de tout ce que nous avons expliqué jusques ici, ceux que l'intérêt et la prudence obligeaient à de plus profondes réflexions, concluaient aisément qu'une nation vaillante, avec autant de moyens de s'agrandir par les armes, si elle n'en cherchait des prétextes, n'en laisserait du moins échapper nulle juste et légitime occasion. [Histoire de Louis XI F, liv. II.)

Péroraison de la seconde défense de SI. Fouqnet.

Et vous, grand prince, — car je ne puis m'empêcher de finir, ainsi que j'ai commencé, par Votre Majesté même, — c'est un dessein digne sans doute de sa grandeur, ce n'est pas un petit dessein que de réformer la France. Il a été moins long et moins difficile à Votre Majesté de vaincre l'Espagne. Qu'elle regarde de

PELLTSSON. 243

tous côtés, tout a besoin de sa main, mais d'une main douce, tendre, salutaire, qui ne tue point pour guérir, qui secoure, qui corrige et répare la nature sans la détruire. Nous sommes tous hommes, Sire, nous avons tous failli ; nous avons tous désiré d'être considérés dans le monde ; nous avons vu que sans bien on ne l'était pas; il nous a semblé que sans lui toutes les portes nous étaient fermées, que sans lui ^ nous ne pouvions pas même montrer notre talent et notre mérite, si Dieu nous en avait donné, non pas môme pour servir Votre Majesté, quelque zèle que nous eussions pour son service. Que n'aurions-nous point fait pour ce bien, sans quoi ^ il nous était impossible de rien faire ! Votre Majesté, Sire, vient de donner au monde un siècle nouveau, où ses exemples, plus que ses lois mêmes ni ^ que ses châtiments, commencent à nous changer. Nous le voyons. Sire, nous le sentons avec joie. S'il y a toujours à l'avenir, comme on ne le peut empêcher, de grandes fortunes pour la mauvaise foi et pour l'injustice, il y aura désormais des récompenses et des établissements honnêtes pour la fidélité et pour la vertu. Si la constitution de l'État, et mille autres raisons considérables, font que les charges doivent rester vénales, il y en aura du moins de chaque espèce pour le seul mérite, par les grâces de Votre Majesté. Cet homme de bien qui ne songe qu'à Dieu et à son étude, non pas môme à Votre Majesté ni à son pouvoir, apprendra tout d'un coup '*■ qu'elle l'a honoré d'un grand bénéfice, et doutera longtemps si c'est une vision ou une vérité. Nous serons tous gens d'honneur pour être heureux, et courrons après la gloire, comme nous courrions après l'argent, mourant de honte, si nous n'étions pas dignes sujets d'un si grand roi, par là véritablement, et par cette seconde formation de nos esprits et de nos mœurs, le père de tous ses peuples. Mais quant à notre conduite passée, Sire, que Votre Majesté s'accommode, s'il lui plaît, à la faiblesse, àlin. firmité de ses enfants; nous n'étions pas nés dans la république de Platon, ni même sous les premières lois d'Athènes écrites de sang, ni sous celles de Lacédémone, où l'argent et la politesse

1 II ne faudrait pas employer ainsi lui à la place d'un nom de chose indéterminé.

* On dirait aujourd'hui sans lequel ; mais au dix-septième siècle et plus tard encore, comme dans la vieille langue, le pronom conjonctif^i^oî, précédé d'une préposition, s'employait souvent pour lequel, laquelle, au singulier et au pluriel.

' On pourrait citer dans les meilleurs auteurs du dix-septième siècle des ?i« ainsi employés pour et.

* Tout à coup. La distinction entre tout d'un coup et tout à coup n'était pas encore bien établie au dix-septième siècle.

étaient un crime; mais dans la corruption des temps, dans le luxe inséparable de la prospérité des États, dans l'indulgence française, dans la plus douce des monarchies, non-seulement pleine de liberté, mais de licence. II ne nous était pas aisé de vaincre notre naissance et notre mauvaise éducation. Nous aimons tous Votre Majesté. Que rien ne nous rende auprès d'elle si odieux et si détestables, et que, s'empêchant de faillir comme si elle ne pardonnait jamais S elle pardonne néanmoins comme si elle faisait tous les jours des fautes.

Et quant au particulier de qui j'ai entrepris la défense, particulier maintenant et des moindres et des plus faibles, la colère de Votre Majesté, Sire, s' emporterait-elle contre une feuille sèche que le vent emporte^'? Car à qui appliquerait-on plus à propos ces paroles que disait autrefois à Dieu même l'exemple ^ de la patience et de la misère, qu'à celui qui, parle courroux du ciel et de Votre Majesté, s'est vu enlever en un seul jour, et comme un coup de foudre, biens, honneur, réputation, serviteurs, famille, amis et santé, sans consolation et sans commerce qu'avec ceux qui viennent pour l'interroger et l'accuser? Encore que ces accusations soient incessamment aux oreilles de Votre Majesté, et que ces défenses n'y soient qu'un moment, encore qu'on n'ose presque espérer qu'elle voie dans un si long discours ce qu'on peut dire pour lui sur ces abus des finances, sur ces millions, sur ces avances, sur ce droit de donner des commissaires, dont on entretient à toute heure Votre Majesté contre lui, je ne me rebuterai point, car je ne veux point douter auprès d'elle s'il est^ coupable. Mais je ne saurais douter s'il est malheureux. Je ne veux point savoir ce qu'on dira s'il est puni ; mais j'entends déjà avec espérance, avec joie, ce que tout le monde doit dire de Votre Majesté si elle fait grâce. J'ignore ce que veulent et que demandent, trop ouvertement néanmoins pour le laisser ignorer à personne, ceux qui ne sont pas satisfaits encore d'un si grand et si déplorable malheur; mais je ne puis ignorer, Sire, ce que souhaitent ceux qui ne regardent que Votre Majesté, et qui n'ont pour intérêt et pour passion que sa seule gloire . Il n'est pas jusqu'aux lois, Sire, c'est un grand saint qui l'a dit ^, il n'est pas

1 Pline.

2 Job.

3 La Harpe, en citant, dans son Lycée, ce morceau, souligne cet emploi du mot exemple comme une impropriété. Il était autrefois très-correct et très-fréquent ; il était synonyme de modèle au figuré.

* Douter si, avec un indicatif, est un hellénisme remarquable et assez rare. ^ S. Augustin.

jusquVixlois qui, toutes insensibles, toutes* inexorables qu'elles sont de leur nature, ne se réjouissent, lorsque, ne pouvant se fléchir elles-mêmes, elles se sentent fléchir d'une main toutepuissante, telle que celle de Votre Majesté, en faveur des hommes dont elles cherchent toujours le salut, lors même qu'elles semblent demander leur ruine. Le plus sage, le plus juste même des rois crie encore à Votre Majesté comme à tous les rois de toute la terre : Ne soyez point si justes 2. C'est un beau nom que la chambre de justice ; mais le temple de clémence que les Romains élevèrent à cette vertu triomphante en la personne de Jules César 3, est un plus grand et un plus beau nom encore. Si cette vertu n'ofl're pas un temple à Votre Majesté, elle lui promet du moins l'empire des cœurs où Dieu même désire régner. Elle se vante d'être la seule entre ses compagnes qui ne vit et ne respire que sur le trône. Courez hardiment, Sire, dans une si belle carrière : Votre Majesté n'y trouvera que des rois, comme Alexandre le souhaitait quand on lui parla de courir aux jeux olympiques. Que Votre Majesté nous permette un peu d'orgueil et d'audace. Comme elle, Sire, quoique non autant qu'elle, nous serons justes, vaillants, prudents, tempérants, libéraux môme, mais comme elle nous ne saurions être cléments. Cette vertu toute douce et toute humaine qu'elle est, plus fière (qui le croirait?) que toutes les autres, dédaigne nos fortunes privées, d'autant plus chères aux grands, et aux magnanimes princes, tel que Votre Majesté, qu'elle ne se donne qu'à eux; qu'en toutes les autres, quoique au-dessus des lois, ils suivent les lois, et qu'en celle-ci ils n'ont point d'autre lois qu'eux mêmes. Je me trompe, Sire, je me trompe : s'il y a tant de lois de justice, il y en a du moins pour Votre Majesté une générale, une auguste, une sainte loi de clémence, qu'elle ne peut violer, parce qu'elle l'a faite elle-même pour elle-même» comme le Jupiter des fables faisait la destinée, comme le vrai Jupiter ût les lois invariables du monde, je veux dire en la prononçant.

1 Les auteurs des recueils modernes qui citent cette éloquente péroraison, comme l'abbé Marcel, le père Caliours, à la place de toutes mettent tout; et La Harpe souligne toutes et fait cette note : « Faute de français : il faut tout, qui, dans ce sens, est indéclinable. » 11 souligne encore toutes dans cette autre phrase, un peu plus loin : « Cette vertu toute douce, toute humaine qu'elle est. » Assurément il faudrait dire aujourd'hui : tout insensibles, tout incroyables, /o«t humaine. Mais cette règle très-raisonnable n'était pas encore établie du temps de Pellisson.

2 Noliesse justus multum,nequeplussapiasquam necesse est. Ecoles., vu, 17. * Plutarque, Vie de Jules César.

Votre Majesté s'en étonne sans doute, et n'entend point encore ce que je lui dis. Qu'elle rappelle, s'il lui plaît, pour un moment en sa mémoire ce grand et beau jour que la France vit avec tant de joie, que ses ennemis, quoique enflés de mille vaines prétentions, quoique armés et sur nos frontières, virent avec tant de douleur et d'étonnement; cet heureux jour, dis-je, qui acheva de nous donner un grand roi, en répandant sur la tête de Votre Majesté si chère et si précieuse à ses peuples, l'huile sainte et descendue du ciel. En ce jour. Sire, avant que Votre Majesté reçût cette onction divine, avant qu'elle eût revêtu ce manteau royal qui ornait bien moins Votre Majesté qu'il n'était orné de Votre Majesté même; avant qu'elle eût pris de l'autel, c'est-àdire, de la propre main de Dieu, cette couronne, ce sceptre, cette main de justice, cet anneau qui faisait l'indissoluble mariage de Votre Majesté et de son royaume, cette épée nue et flamboyante, toute victorieuse sur les ennemis, toute-puissante sur les sujets, nous vîmes, nous entendîmes Votre Majesté environnée des pairs et des premières dignités * de l'État, au milieu des prières, entre les bénédictions et les cantiques, à la face des autels, devant le ciel et la terre, les hommes et les anges, proférer de sa bouche sacrée ces belles et magnifiques paroles, dignes d'être gravées sur le bronze, mais plus encore dans le cœur d'un si grand roi :

« Je jure et promets de garder et faire garder l'équité et miséricorde en tous jugements, afin que Dieu clément et miséricordieux répande sur moi et sur vous sa miséricorde. »

Si quelqu'un. Sire, nous ne le pouvons penser, s'opposait à cette miséricorde, à cette équité royale, nous ne souhaitons pas même qu'il soit traité sans miséricorde et sans équité. Mais nous qui l'implorons pour M . Fouquet, qui ne l'implore pas seulement, mais qui l'espère, mais qui s'y fonde : quel malheur en détournerait les effets^? Quelle autre puissance si grande et si redoutable dans les États de Votre Majesté l'empêcherait de suivre et ce serment solennel, et sa gloire, et ses inclinations toutes grandes, toutes royales, puisque, sans leur faire violence et sans faire tort à ses sujets, elle peut exercer toutes ces vertus ensemble ?

L'avenir, Sire, peut être prévu et réglé par de bonnes lois. Qui oserait encore manquer à son devoir, quand le prince fait si

• Remarquer cette signification, rare aujourd'hui, de dignité pour signifier dignitaire.

* Phrase assez mal construite, comme plusieurs autres de cette fin.

dignement le sien? Que personne ne soit plus excusé; personne n'ignore maintenant qu'il est éclairé des propres yeux de son maître. C'est là que Votre Majesté fera voir avec raison jusqu'à sa sévérité même, si ce n'est pas assez de sa justice. Mais pour le passé. Sire, il est passé, il ne revient plus, il ne se corrige plus. Votre Majesté nous avait confiés h d'autres mains que les siennes ; persuadés qu'elle pensait moins à nous, nous pensions bien moins à elle; nous ignorions presque nos offenses dont elle ne semblait pas s'offenser. C'est là, Sire, le digne sujet, la propre et véritable matière, le beau champ de sa clémence et de sa bonté.

FLEURY (Claide)

Sans être au nombre des grands génies du dix-septième siècle, l'abbé Fleury est un des écrivains qui ont le mieux possédé le grand art de faire obéir les mois aux pensées. Tous ses écrits sont d'une irréprochable correction, et ont un caractère antique par le constant accord des pensées, des expressions, des images. On trouve peu chez lui ces traits frappants qui donnent au style une couleur prononcée. Personne n'aima davantage la simplicité de l'expression. Son grand art était de se proportionner toujours au genre de lecteurs auquel il se destinait, et de se faire oublier pour tenir l'esprit uniquement occupé des choses. « L'écrivain, disait-il, doit toujours s'effacer, en sorte que le lecteur n'ait jamais le loisir de penser si les faits sont bien ou mal écrits, s'ils sont écrits, s'il a un livre entre les mains, s'il y a un auteur au monde ; c'est ainsi qu'Homère écrivait ! » On n'a pas une telle poétique sans être un esprit très-supérieur.

Claude Fleury, originaire de Normandie, naquit à Paris, le 31 décembre 1640, d'un avocat au conseil. Il fit ses études dans cette même ville, au collège de Clermont dirigé par les Jésuites pour lesquels il conserva toujours, malgré des dissidences d'opinion, de l'affection et de l'estime. Son père le destinant à la même carrière que lui, il étudia le droit civil, se fit recevoir avocat en i6o8, continua ses études de droit avec ardeur, s'attachant particulièrement au droit romain, et fréquenta le barreau pendant neuf ans. Il le quitta pour embrasser l'état ecclésiastique auquel le portait son amour de la retraite et de l'étude. Peu de temps après son ordination, il fut choisi pour précepteur des fils du prince de Conti qui étaient élevés près du dauphin, confié aux soins de Montausier et de Bossuet. A la fin de cette éducation, Louis XIV le chargea de celle du comte de Vermandois, l'un de ses fils naturels, qui fut amiral de France, et mourut au retour de sa première campagne à l'âge de seize ans, en 1083. Il fut récompensé de ses soins par la nomination à l'abbaye du Loc-Dieu, ordre de Cîteaux, dans le diocèse de Rhodez. En 1689, il fut appelé par Fénèlon pour l'aider dans sa charge de précepteur du duc de Bourgogne, du duc de Berry et du duc d'Anjou. Le modeste et savant abbé se montra digne de seconder Fénelon et Bcauviiliers dans celle éducation, comme il s'était auparavant montré digne d'être l'auxiliaire de Bossuet et de

Montausier. L'archevêque de Cambray, disgracié à l'occasion de son livre des Maxïjnes des Saints, n'exerça que huit ans les fonctions de précepteur. Fleury termina l'œuvre, et fut vingt-deux ans attaclié à la personne du duc de Bourgogne, et des deux autres enfants de France. La reconnaissance de Louis XIV lui accorda, en 1706, le riche prieuré de Notre-Dame d'Argenteuil, ordre de Saint-Benoît, dans le diocèse de Paris. Strictement et assez exceptionnellement fidèle à la rigueur des canons, ce désintéressé prêtre s'empressa de remettre au roi l'abbaye de Loc-Dieu, qu'il possédait depuis plus de vingt ans et dont il affectionnait le séjour.

Fleury eut toujours un goût très-vif pour les lettres. Il disait, s'adressant aux membres de l'Académie, dans son discours de réception :

« Si toutefois on pouvait se faire un mérite des inclinations naturelles, j'oserais dire que j'ai senti toute ma vie une forte passion pour tout ce qui fait la matière de vos nobles travaux. J'ai reconnu depuis longtemps que, puisqu'on ne peut vivre en société sans parler, il est raisonnable de bien parler, que chacun doit principalement cultiver sa langue naturelle, que l'étude même des langues mortes doit nous servir à l'enrichir et à la rendre plus correcte. J'ai toujours pris un plaisir singulier à creuser dans les origines de notre langue, à. la suivre dans ses différents états et à observer le progrès qu'elle a fait depuis cinq cents ans pour arriver à la perfection où vous l'avez amenée. Je me suis plu à considérer la propriété des significations, la construction des phrases ; à étudier la diversité des styles proportionnés aux sujets et aux occasions. J'ai a^imiré ces grands hommes, principalement de votre corps, qui, dans notre langue, si longtemps négligée, et par Ik stérile et grossière, ont su trouver tant de richesses auparavant inconnues, etc. »

On sent le fruit de ses études attentives sur le détail de la langue dans tous les ouvrages composés par Fleury. Le premier en date est un Discom-s sur Platon, écrit en 1G70, au château du président Lamoignon, et où l'auteur s'attache à prouver, contre l'opinion vulgaire, que rien n'est plus positif que la philosophie du disciple de Socrate, et que sa morale sublime prépare les âmes aux vérités de l'Evangile.

En 1674, il fit paraître, sans nom d'auteur, Y Eisloire du droit français , commencée à l'Age de vingt-trois ans, livre rempli de la science la plus profonde, et qui n'était, dans la pensée de Fleury, que la préface d'un ouvrage qu'il se proposait de donner sous le titre d'Institution au droit français, et dont il n'a jamaio rien puljlié, ses travaux ayant pris une direction différente.

Trois ans plus tard, 1677, il fit paraître VInslitution au droit ecclésiastique, sorte de prélude de son Histoire de l'È'jlise.

En 1681, parut uu ouvrage justement resté plus célèbre, les Mœurs dc^ Israélites. Nous ne pouvons mieux faire connaître l'objet de ce livre que par les paroles mêmes de l'auteur qui commence ainsi :

a Le peuple que Dieu avait choisi pour conserver la véritable religion jusqu'à. la prédication de l'Évangile, est un excellent modèle de la vie humaine la plus

conforme à la nature. Nous voyons dans ses mœurs les manières les plus raisonnables de subsister, de s'occuper, de vivre en société : nous y pouvons apprendre non-seulement la morale, mais encore l'économie et la politique.

« Cependant ces mœurs sont si différentes des nôtres, que d'abord elles nous choquent. Nous ne voyons chez les Israélites ni ces titres de noblesse, ni cette multitude d'offices, ni cette diversité de conditions, qui se retrouve parmi nous : ce ne sont que des laboureurs et des bergers ; tous travaillant de leurs mains, tous mariés, et comptant pour un grand bien la multitude des enfants. Les distinctions des viandes et des animaux mondes et immondes, et les fréquentes purifications, nous paraissent des cérémonies incommodes ; les sacrifices sanglants nous dégoûtent. Nous voyons d'ailleurs que ce peuple était enclin à l'idolâtrie ; que l'Écriture, à ce sujet, lui reproche souvent son indocilité et la dureté de son cœur ; que les Pères de l'Église le traitent de grossier et de charnel. Tout cela, joint à un préjugé confus que ce qui est plus ancien est toujours le plus imparfait, nous persuade aisément que ces hommes étaient brutaux et ignorants, et que leurs mœurs sont plus méprisables qu'admirables.

« De là vient en partie que les saintes Écritures, surtout celles de l'Ancien Testament, sont si peu lues, ou avec si peu de fruit. Les bons chrétiens, qui ne se sont pas encore défaits de ces préjugés, sont rebutés par cet extérieur de mœurs étrangères. Ils attribuent tout sans distinction à l'imperfection de l'ancienne loi, ou croient que, sous cette écorce, sont cachés des mystères qu'ils n'entendent pas. Ceux qui n'ont pas assez de foi et de droiture de cœur sont tentés, sous ces apparences, de mépriser l'Écriture même, qui leur paraît remplie de choses basses ; ou bien ils en tirent de mauvaises conséquences pour autoriser leurs crimes.

« Mais quand on compare les mœurs des Israélites avec celles des Romains, des Grecs, des Égyptiens et des autres peuples de l'antiquité, que nous estimons le plus, ces préventions s'évanouissent. On voit qu'il y a une noble simplicité, meilleure que tous les raffinements ; que les Israélites avaient tout ce qui était bon dans les mœurs des autres peuples de leur temps ; mais qu'ils étaient exempts de la plupart de leurs défauts, et qu'ils avaient sur eux l'avantage incomparable de savoir où doit se rapporter toute la conduite de la ■vie, puisqu'ils connaissaient la vraie religion qui est le fondement de la morale. »

L'auteur, malgré son admiration pour les institutions hébraïques, ne se laisse pas emporter à l'enthousiasme de son sujet. Il garde entière l'indépendance de son jugement.

« Je ne prétends point ici, dit-il lui-même, faire un panégyrique, mais une relation très-simple, comme celles des voyageurs qui ont vu des pays fort éloignés. Je prétends donner pour bon ce qui est bon; pour mauvais ce qui est mauvais ; pour indifférent ce qui est indifférent. Je demande seulement que le lecteur se défasse de toutes sortes de préventions, pour ne juger de ces mœurs que par le bon sens et par la droite raison. Je le prie de quitter les idées particulières de notre pays et de notre temps, pour regarder les Israélites dans les circonstances des temps et des lieux où ils vivaient; pour les comparer avec les peuples qui ont été les plus proches d'eux, et pour entrer ainsi dans leur esprit et dans leurs maximes. »

Le traité des Mœurs des Israélites est complété par les Mœurs des

chrétiens, T^uhMces en 1082. C'est un discours divisé en quatre parties. La première représente les mœurs des clirétiens de Jérusalem jusqu'à la ruine de cette ville. « Ce premier état du Christianisme fut si parfait, dit l'auteur, que bien qu'il ait peu duré, il mérite d'être considéré séparément. » La seconde partie comprend le temps des persécutions ; c'est-à-dire, les trois premiers siècles. Dans la troisième partie, Fleury décrit l'état de l'Eglise en liberté depuis Constantin, et dans la quatrième il cherche les causes des changementsarrivés depuis.

Dans l'exposé qu'il présente des principales causes de la prodigieme différence qu'il y a des mœurs des anciens chrétiens aux nôtres, on trouve quelque chose de sa prévention contre le moyen âge. Selon lui, cette différence « est telle, que plusieurs sans doute trouveront ce récit semblable aux relations que nous font les voyageurs de la manière de vivre des Indiens ou des Chinois, et que les plus ignorants auront peine à croire ce dont ils n'entendront pas les preuves, qui seront évidentes aux gens de lettres *. »

L'auteur conclut ainsi ses deux traités :

« Voilà ce que j'avais à dire touchant les mœurs des Israélites et des chrétiens. Voilà l'extérieur de la vie des fidèles de l'Ancien et du Nouveau Testament. Dans le premier discours on peut voir, ce me semble, le meilleur usage des biens temporels et la manière la plus raisonnable de passer la vie que nous meno;is sur la terre. Dans le second discours j'ai voulu montrer quelle est la vie de ceux dont la conversation est dans le ciel, et qui, étaiit encore dans la chair, ne vivent que seon l'esprit ; cette vie toute spirituelle et toute surnaturelle, qui est l'efifet propre de la grâce de Jésus-Christ. »

Le Grand Catéchisme historique, publié en 1683, seulement un an après les Mœurs des chrétiens, est trop connu pour que nous nous arrêtions sur son objet ; mais nous croyons bon d'appeler l'attention sur la préface, poétique complète du catéchisme, et chef-d'œuvre de bon goût et de haute raison. On n'a jamais mieux senti à la fois la dignité de la religion et la dignité de l'enfance. Rollin faisait le plus grand cas de ces pages trop peu lues. Selon lui, « l'admirable préface du Catéchisme historique de M. l'abbé Fleury renferme ce que l'on peut désirer de plus solide et de plus sensé sur la manière d'instruire les enfants et de leur enseigner la religion ^. »

Quelle noble idée il se fait de la manière dont on doit enseigner et prêcher la parole de Dieu !

« La vraie religion n'est pas comme les fausses qui ne consistent qu'en un culte extérieur et en de vaincs cérémonies, (^'cst une doctrine, une étude, une science. Les fidèles étaient nommés disciples avant qu'ils eussent reçu à An-

1 Mœurs (les chrétiens, lv.

* Traité des études, 1. I, ch. ii, art. 1.

tioclic le nom de chréliens ; les évoques sont nommés docteurs chez tous les anciens ; et Jésus-Christ, fondant son Église^ dit aux apôtres : Allez, instruisez toutes les nations. Il est donc impossible d'être clirétieu et d'être entièrement ignorant, et celui-là est le meilleur chrétien qui connaît le mieux et pratique le mieux la loi de Dieu. Or, quoique l'on puisse la connaître sans la pratiquer, il est impossible d'en pratiquer que ce que l'on en connaît.

« Mais il faut avouer que les particuliers ne sont pas seuls coupables de l'ignorance qui règne depuis longtemps dans l'Église ; il y a bien de notre faute, je dis de nous autres prêtres et de tous ceux qui sont établis pour instruire. Quoique l'on prêche très-souvent, et qu'il y ait une infinité de livres qui traitent de toutes les parties de la religion, on peut dire qu'il n'y a pas assez d'instruction pour les chrétiens, même pour les mieux intentionnés. Les livres sont de plusieurs sortes : des traités de théologie pleins de questions curieuses, dont le commun des fidèles n'a pas besoin, écrits en latin et d'un style qui n'est intelligible qu'à ceux qui ont fréquenté les écoles ; des commentaires sur l'Écriture, la plupart fort longs et presque tous en latin ; des vies des saints, qui ne v.ont qu'à montrer des exemples particuliers de vertu; des livres spirituels, qui donnent de bonnes pratiques pour sortir du péché et pour avancer dans la vertu et dans la perfection, mais qui supposent des chrétiens suffisamment instruits de l'essentiel de la religion, et qui, par la longueur du style et la grosseur des volumes, ne sont pas à l'usage des gens occupés ou peu attentifs. Il en est de même des sermons. On n'y traite que des sujets particuliers, détachés le plus souvent les uns des autres, selon la fête, l'évangile, ou le dessein du prédicateur. On y explique rarement les premiers principes et les faits qui sont les fondements de tous les dogmes : on y parle des histoires contenues dans l'Écriture sainte comme de choses connues de tout le monde.

« De là vient que les lectures publiques de l'Écriture, qui font partie de l'office de 1 Église, servent si peu pour l'instruction des fidèles, pour laquelle on les a instituées. Tout le monde n'entend pas le latin ; peu de gens se servent des traductions ; et elles ne suffisent pas, si l'on ne connaît les livres saints, d'où les leçons sont tirées, et si l'on ne les y lit dans leur suite. On devrait suppléer à ce défaut par les sermons; mais ce n'est pas expliquer un évangile que d'en prendre un mot pour texte et y faire venir à propos tout ce que l'on veut. Ainsi on trouve partout de bonnes gens qui, fréquentant les églises depuis quarante ou cinquante ans, et étant fort assidus aux offices et aux sermons, ignorent encore les premiers éléments du christianisme. »

Quoi de plus sensé et de plus sagace que ce qu'il dit sur le langage dont il convient d'user avec les enfants ?

0 II ne sera pas nécessaire de parler, si l'on ne veut, de substance, ni d'union hypostatique. Tout de même dans les sacrements, je crois que, absolument parlant, on pourrait se passer des mots de matière, de forme, de substance et d'accidents dont" l'Église en effet ne se sert point dans son office public. Il suffirait de décrire exactement comme les sacrements sont administrés, et d'observer soigneusement quelles actions extérieures et quelles paroles y sont les plus nécessaires. Que si, après avoir instruit longtemps, et avoir essayé tous les moyens que la charité peut suggérer, on trouve des hommes si grossiers qu'ils ne puissent entendre les vérités nécessaires au salut, je ne sais si on ne doit point les regarder comme des imbéciles et les abandonner à la rai-

séricorde de Dieu, se contentant de prier peureux, sans se tourmentera leur faire apprendre par cœur des paroles qui ne les sauveront pas toutes seules.

« Outre les mots, il faut encore prendre garde aux phrases. Ceux qui écrivent dans leur cabinet ne manquent guère de donner à ce qu'ils composent un tour de période, principalement s'ils savent écrire en latin. Mais nous ne parlons point ainsi, notre style naturel est tout coupé, et celui des enfants bien plus que des autres. Ils ne peuvent pas embrasser à la fois plusieurs idées, ni en connaître les rapports. Aussi quand on fait dire à un enfant que le chrétien est celui qui étant baptisé fait profession de la doctrine chrétienne, est-il embarrassé de ce mot étant, qui suspend le sens et lie la période : il dirait plutôt séparément : un chrétien est un homme qui est baptisé et qui fait profession de la doctrine chrétienne. Encore ces mots de profession et de doctrine sont bien grands pour des enfants. De là vient que n'entendant point ce qu'ils apprennent, ils ne le disent point naturellement comme quand ils parlent d'eux-mêmes, mais le récitent avec précipitation, comme pour s'en décharger, et élèvent la voix en finissant.

« Le catéchiste doit prendre sur lui toute la peine ; se faire petit avec les enfants et avec les simples, étudier leur langage et entrer dans leurs idées, pour s'y accommoder autant qu'il sera possible. Mais il ne faut pas donner dans la bassesse; pour se faire entendre des enfants, 11 n'est pas nécessaire de parler comme leurs nourrices,'nide bégayer avec eux; pour s'accommoder au petit peuple, il n'est pas besoin de faire comme lui des solécismes, d'user de ses quolibets et de ses proverbes. Il faut toujours conserver la majesté de la rehgion et attirer du respect à la parole de Dieu. Il n'y a qu'à bien étudier l'Écriture sainte : on y trouvera les moyens d'être simple, non-seulement sans bassesse, mais avec grande dignité. »

Il veut que l'on écarte avec le plus grand soin de l'enseignement tout ce qui est inutile, incertain, erroné, ou mêlé de vrai et de faux.

« Gardez-vous de mêler aux vérités de l'Écriture les opinions qui partagent l'école touchant les circonstances de la création du monde, les anges, l'état d'innocence ; de vouloir déterminer le temps qu'Adam passa dans le paradis terrestre, l'âge d'Abel, et comment Gain mourut. Ne vous arrêtez pas aux questions que les disciples pourraient faire sur ces circonsîances et sur d'autres plus inutiles. Accoutumez de bonne heure les enfants à borner leur curiosité, naturellement infinie, et à se contenter de ce que Dieu a voulu que nous sachions. En expliquant ce qui regarde Jésus-Ghrist, on doit se défier de certaines méditations qui ajoutent aux histoires plusieurs circonstances inventées sous prétexte de vraisemblance, comme des discours de la sainte Vierge avec son Fils ou avec les anges ; qu'elle était présente à l'ascension, que les apôtres assistèrent à sa mort, et mille autres particularités semblables dont l'Écriture ne dit rien. Tout de même sur les dogmes, on ne doit pas mêler les opinions probables avec les décisions de foi. Vous trouverez assez de choses nécessaires à dire avant que de parler de la qualité des peines du purgatoire, de l'âge auquel nous devons ressusciter, et d'autres articles semblables, sur lesquels l'Église n'a rien prononcé, et dont plusieurs s'embarrassent, tandis qu'ils en ignorent d'essentiels à la religion.

« 11 serait à désirer que l'on usât à proportion de la même retenue et de la môme sobriété dans les pratiques de religion que l'on enseigne, et que l'on se contentât de celles que l'usage public de l'Église a autorisées, sans y en

ajouter de plus nouvelles ou moins générales. Ainsi pour la prière du matin, je me voudrais régler sur l'office du prime, et pour celle du soir sur les complics, afin de ne proposer au peuple que des prières qui en fussent tirées ou composées dans le même esprit. En un mot, il me semble que le plus sur serait de se servir, autant qu'il serait possible, des prières qui se trouvent dans le bréviaire, le missel, le rituel ou le pontifical. Il y en a à choisir pour toutes sortes de sujets; et on ne peut trop s'appliquer à conserver l'uniformité, et à retrancher la démangeaison des dévotions nouvelles et singulières. »

Nous ne nous lassons point de citer ces belles pensées exprimées dans le meilleur style. Nous terminerons sur ce sujet par les réflexions de l'auteur à propos des histoires controversées qu'on fait trop souvent apprendre aux enfants comme des vérités.

« Ceux qui ont composé nos catéchismes modernes ont bien vu cette utilité des faits, pour arrêter 1 imagination des enfants et pour leur rendre les instructions agréables ; et plusieurs ont établi pour règle de leur méthode de finir chaque leçon par une histoire. Mais comme ils n'ont pas trouvé dans l'Écriture et dans les livres de grande autorité des histoires courtes qui s'ajustassent toujours à leurs leçons, ils en ont pris où ils ont pu, et souvent ils les ont tirées de la Fleur des exemples, du Pédagogue chrétien, ou de quelques vies des saints peu correctes ; en sorte que la plupart de ces histoires contiennent des visions ou des miracles peu certains ou même peu vraisemblables. On croit que tout est bon pour les enfants : mais ils deviendront hommes ; et ces premières impressions peuvent les rendre trop crédules, ou leur donner du mépris pour tout ce qu'ils ont appris dans l'enfance, sans distinguer le solide. De plus, le catéchisme se fait en public et à la face des autels ; c'est la parole de Dieu, où il n'est pas permis de rien mêler, qui ne puisse se soutenir devant les hommes les plus savants et les mieux sensés et qui ne soit digne de la majesté de la religion. »

Le Discours du dessein et de l'usage de ce catéchisme dont nous venons d'essayer de donner une idée est, à notre avis, un des plus beaux titres de l'abbé Fleury. Il fit pour les jeunes enfants un abrégé de son Grand Catéchisme, encore infiniment estimé aujourd'hui, sous le nom de Petit Catéchisme historique, et dont RoUin disait : « On ne peut faire trop de cas ni trop d'usage de cet excellent livre, ni trop admirer le goût exquis de ce pieux et savant auteur, qui, par esprit de religion, et par charité pour les enfants, s'est appliqué particulièrement à étudier leur génie et leur portée, à se rabaisser jusqu'à leur faiblesse, à prendre leur langage, et pour ainsi dire à bégayer avec eux. Voilà le premier livre qu'il faut mettre entre les mains des enfants, et qu'il faut leur apprendre, môme avant qu'ils sachent lire ^. »

Le même esprit qui inspira la belle préface du Gi^and Catéchisme historique anime un ti'ès-remarquable Discours sur la prédication où l'auteur, mettant en théorie ce qu'il avait pratiqué dans les missions pendant l'année 168i, établit cette vérité que la parole de Dieu doit

1 Traité des études, 1. I, ch. i, § 2.

FLEURY. 2o5

être prôchée simplement, sans dialectique ni rhétorique, et que dans le plus grand nombre des cas l'éloquence y est inutile. Il est surtout préoccupé des besoins du peuple auquel on ne songe pas assez.

« Les vains efforts que l'on fait aujourd'hui pour remplir l'idée que l'on s'est formée de la prédication, dit-il, rendent la plupart des sermons inutiles au peuple qui n'est ni instruit ni touché sensiblement, et méprisables, ou du moins ennuyeux aux gens d'esprit qui y trouvent toujours des défauts. Que si, dans un âge, il y a deux ou trois prédicateurs qui réussissent, ils attirent à la vérité un grand nombre d'auditeurs, mais on ne voit pas qu'ils fassent beaucoup plus de conversions que les autres ; cependant ils font un grand mal, car tous les prédicateurs médiocres, aspirant h les copier, forcent leur génie et font plus mal qu'ils ne feraient naturellement, pour vouloir faire mieux qu'ils ne peuvent. On voit tous les jours déjeunes cordeliers et d'autres stationnaircs de campagne débiter devant des paysans de grands mots et de prétendues belles pensées qu'ils ont prises dans les auteurs do réputation et qu'ils espèrent faire valoir un jour dans les bonnes villes; d'ailleurs cette fausse idée de belle prédication sert d'excuse et de prétexte à, la plupart des évoques et des curés. Ils disent hardiment qu'ils ne sont point prédicateurs, parce qu'il est vrai qu'ils n'ont pas et ne sont pas obligés d'avoir ces talents extraordinaires, ni cette habitude de composer et de prononcer des sermons que l'on demande aujourd'hui i. »

S' élevant contre l'éloquence à grand fracas, il se permet une pointe d'ironie assez piquante.

« Ces mouvements si violents ne semblent guère s'accommoder avec l'institution première delà prédication, car elle se faisait toujours à la messe après la lecture de l'Évangile par l'évêque officiant, prêt à. offrir et à consacrer ; il n'était pas trop convenable à la gravité de la personne ni aux circonstances de l'action de crier si haut, de faire des gestes si violents, de se mettre en sueur et hors d'haleine; outre qu'il n'avait pas le loisir de se mettre au lit au sortir de la chaire et de se faire frotter, il fallait passer encore trois ou quatre heures à l'église ; car on sait combien la messe était longue dans les premiers siècles, où il n'y en avait qu'une pour tous les fidèles d'un lieu, qui, la plupart, y offraient et communiaient ^ »

Il n'est pas moins sensé ni moins fin quand, après avoir exposé quelle doit être la matière des- sermons, il conclut ainsi :

« Voilà bien des choses à enseigner avant d'en venir aux questions scolastiqueS; aux pensées mystiques et aux allusions ingénieuses s. »

L'éloquence fastueuse et parlière lui est tout à fait antipathique ; aussi n'aime -t-il pas le genre des panégyriques.

a C'est, selon lui, le genre de sermons le plus sujet h la fadeur et à l'ennui,

1 Discours sur la prédication, IIÏ.

s Ibid., VI.

ilbid., X.

et où il se dit'le plus de choses indignes de la chaire. Cela vient, ce me semble, continue-t-il, de ce que l'on ne se croit obHgé h ne parler que du saint. Or, il y a bien des saints dont on connaît peu la vie ; la dévotion des peuples les a rendus célèbres ; on n'en sait rien de plus authentique. Tels sont saint Kicolas, saint Georges, saint Christophe, sainte Catherine, sainte Marguerite, et d'autres, à qui l'on attribue des vertus et des qualités communes h plusieurs. C'est un martyr, c'est une vierge, ils ont fait plusieurs miracles ; cependant il faut remplir un sermon d'une heure. On se jette sur les belles pensées et sur les grands mots. 11 est bien vrai que l'Église, en instituant les fêtes en l'honneur des saints, a voulu nous exciter à les imiter, mais elle a voulu aussi les honorer en faisant du jour de leur mort un jour de fête, c'està-dire un jour de joie semblable au dimanche, où les chrétiens s'assemblent pour prier, chanter les psaumes, lire la sainte Écriture, assister au sacrifice, y sacrifier et communier, en un mot pour vaquer aux exercices spirituels. Mais il ne faut point se donner la gène pour faire que tous ces exercices ne se rapportent qu'au saint et ne regardent que lui. Les saints ne laissent pas d'être honorés, quoiqu'on n'ait pas toujours leur nom à la bouche, pourvu que leur mémoire nous excite à louer Dieu.

« On peut donc prêcher à leur fête ce que l'on prêcherait un dimanche, expliquer l'évangile du jour et traiter quelque point de morale, et il faut bien en user ainsi lorsqu'on ne sait point le particulier de leur histoire, si l'on veut dire quelque chose, ou bien louer en général leur ordre de martyr, de prêtre, de vierge. Enfin il faut se souvenir toujours de la majesté de l'Évangile et de la prédication, pour n; pas croire qu'il soit permis de débiter dans la chaire de vérité des histoires qui ne soutiendraient pas la censure des plus habiles critiques, ou de vains discours semblables à ceux des anciens sophistes qui ne cherchaient qu'à amuser agréablement le peuple t. »

Fleury sentait et proclamait la nécessité de l'éloquence pour les ministres de Dieu, tout en en condamnant les abus. Elle lui semblait particulièrement indispensable aux évoques. Il n'aurait pas voulu que celui qui en était dépourvu fût élevé à l'épiscopat.

« Qu'on ne dise point, observe-t-il, que les pasteurs n'ont pas tous le talent de la parole; ceux qui ne l'ont pas ne doivent donc point être pasteurs, comme celui qui n'a pas le courage de marcher dans l'occasion h la tête de sa troupe ne doit pas être capitaine 2. »

Fleury faisait suivre sans interruption ses utiles publications. En 1686 il donna son Traité du choix et de la Méthode des études, qu'il avait commencé en 1675 pour l'éducation d'un jeune homme de haute naissance. Le savant auteur présente d'abord l'histoire universelle des études depuis le commencement du monde jusqu'à Louis XIV. Dans la seconde partie, il expose ses idées propres. Il a en foule des aperçus neufs sur l'examen et le choix des études, sur l'instruction des petits enfants, sur l'éducation morale du peuple, sur

1 Disc, sur la prédic, XV.

2 Disc. acad. Réponse au dise, de Massillon.

l'inutilité du latin pour la masse des étudiants, sur la nécessité d'un enseignement secondaire destiné aux marchands et aux bourgeois. C'est à la fois l'esprit de Platon, de Montaigne, de Bacon et de Fénelon. Beaucoup de réformes proposées dans ce traité ont été, depuis, introduites dans l'enseignement, d'autres devraient l'être. Fleury ne dit rien que de très-sensé, de très-pratique, de très-positif. Il n'en a pas moins des pages pleines de grâce, de poésie et de tendresse. Ce sont celles où, à l'exemple de Montaigne, il invite les maîtres à la douceur, les parents à aider doucement les enfants, et maîtres et parents à n'instruire qu'en amusant et en profitant des moments où les enfants sont en belle humeur. Il veut qu'on frappe leurs yeux des images les plus gracieuses, leurs oreilles des sons les plus doux.

« Je voudrais, dit-il, que la première église où l'on porte un enfant fût la plus belle, la plus claire, la plus magnifique; qu'on l'instruisît plus volontiers dans un beau jardin ou à la vue d'une belle campagne, par un beau temps, et quand il serait lui-même dans la plus belle humeur. Je voudrais que les premiers livres dont il se servirait fussent bien imprimés et bien reliés ; que le maître lui-même, s'il était possible, fût bien fait de sa personne, propre, parlant bien, d'un beau son de voix, d'un visage ouvert, et agréable en toutes ses manières.. . Le peu de soin qu'on a de s'accommoder en tout ceci à la faiblesse des enfants fait qu'il reste à la plupart de l'aversion et du mépris pour toute leur vie de ce qu'ils ont appris de gens trop vieux, chagrins ou maussades, et que le dégoût des écoles publiques, quand ce sont de vieux bâtiments qui manquent de lumière et de bon air, passe jusqu'au latin et aux études. »

Fleury n'est pas moins sage ni moins aimable dans ce qu'il dit des études des femmes, alors déplorablement et systématiquement négligées.

<rCe sera sans doute, dit-il, un grand paradoxe qu'elles doivent apprendre autre chose que leur catéchisme, la couture et divers petits ouvrages, chanter, danser et s'habiller à la mode, faire bien la révérence et parler civilement ; car voilà en quoi l'on fait consister, pour l'ordinaire, toute leur éducation. Il est vrai qu'elles n'ont pas besoin de la plupart des connaissances que l'on comprend aujourd'hui sous le nom à' études ; ni le latin, ni le grec, ni la rhétorique ou la philosophie des collèges ne sont point à leur usage, et si quelques-unes, plus curieuses que les autres, ont voulu les apprendre, la plupart n'en ont tiré que de la vanité qui les a rendues odieuses aux autres femmes et méprisables aux hommes. De là cependant on a conclu, comme d'une expérience assurée, que les femmes n'étaient point capables d'études, comme si leurs âmes étaient d'une autre espèce que celles des hommes, comme si elles n'avaient pas, aussi bien que nous, une raison à conduire, une volonté à régler, des passions 5 combattre, une santé à conserver, des biens à gouverner, ou s'il leur était plus facile qu'à nous de satisfaire à tous ces devoirs sar.s rien apprendre *. »

On reconnaît les idées exposées par Fénelon dans son Éducation des filles.

' Du choix et de la méthode des éludes, partie II, xxiii.

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