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PROSATEURS DU XVII* SIÈCLE, I

258 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTlÉME SIÈCLE.

Deux ans après le Traité des Études, en 1688, Fleiiry fît imprimer un livre qui ne peut rien ajouter à sa gloire littéraire, mais qui honore l'homme et le prêtre ; nous "voulons parler de son petit traité trop peu connu des Devoirs des maîtres et des domestiques, qu'il avait composé étant précepteur des jeunes princes de Conti, et probablement pour l'usage de leur maison. Dans la première partie de cet ouvrage, il considère comment les maîtres doivent choisir les domestiques « et les faire entrer dans le service ; comment on doit s'en servir et les traiter tant qu'ils servent ; enfin ce que l'on doit obserser à leur sortie '. » Pour cet écrit tout spécial le sage auteur ne s'est pas contenté de ses lumières et de ses observations ; il a recueilli celles de personnes de pratique. ;* Je ne dirai presque rien de moi, dit-il, dans le plan de cet écrit, mais ce que j'ai appris de ceux qui en ont l'expérience et qui m'ont engagé à l'écrire. « Dans la seconde partie il donne d'abord des avis généraux propres à tous les domestiques qu'il veut former à l'honnêteté et à la vertu, et présente ensuite, avec un rare bon sens, des avis particuliers pour chaque espèce de domestiques. Il a eu dans son traité un objet particulier, cependant il peut être utile à tous. « Quoique nous ayons été obligés de regarder principalement les maisons des grands seigneurs, dit-il, puisque ces avis y sont plus nécessaires, nous ne laissons pas d'espérer que les domestiques des familles médiocres en pourront profiter ^. » On en pourrait encore profiter aujourd'hui comme du temps où ils furent écrits. Ils sont tous empreints de bon sens, de connaissances positives de la vie, et de zèle pour le bien des hommes soumis à servir les autres. Nulle prétention littéraire, mais une simplicité correcte et aimable.

Il nous l'esté à parler du grand ouvrage qui occupa toute la vieillesse de Fleury, et qui ne fut interrompu que par la mort, son Histoire de l'Église, en 20 vol. in-4", publiée de 1691 à 1720, et qui s'étend jusqu'au commencement du quinzième siècle. Par cette œuvre, il s'est fait de très-nombreux et très-ardents adversaires. 11 a été rangé parmi les plus excessifs gallicans. J. de Maistre Tappelle « un personnage intermédiaire entre Pithou et Bellarmin ^. »

On reproche à Fleury d'avoir sacrifié tout le moyen âge aux six premiers siècles, après lesquels, selon lui, « les beaux jours de l'Église sont passés *, » d avoir, dans les six premiers siècles, dissimulé le mal pour relever le bien, et dans les suivants, dissimulé le bien pour relever le mal ; en particulier d'avoir été irrévérencieux et injuste envers le plus grand nombre des papes du moyen âge. Fleury est très-choqué du spectacle de la papauté souveraine et prétendant l'empire sur les souverains.

1 Devoirs des inaitres, m.

2 Devoirs des domestiques, xni.

3 Du pape, 1. I, ch. xvi.

* Discours VI sur VHistoire ecclésiastique.

o A force de vouloir relever la puissance du pape, dit-il en parlant de ses adversaires les ultramontains, ils la rendent odieuse, l'élevant au-dessus de toutes les puissances temporelles, non-seulement quant à l'excellence et à la dignité, mais aussi quant au pouvoir effectif d'ériger, transférer ou supprimer les empires et les royaumes, d'établir, corriger ou déposer les souverains ; en sorte que, selon leur système, il n'y a dans le monde qu'un seul souverain, qui exerce la puissance spirituelle par lui-même et par les clercs auxquels il en commet quelques parties, et la temporelle par les laïques, sur lesquels il veut bien s'en décharger. Ce n'est pas là le système de TÉvangile, ni la tradition des premiers siècles •. »

Si Fieury s'en était tenu la, il ne serait pas plus blâmable que tant d'autres qui, en demeurant très-strictement orthodoxes, ont attaqué le système de Grégoire VII et d Innocent III. Mais on lui reproche justement un manque trop fréquent de respect pour le chef visible de l'Église, pour le centre de l'unité catholique. Il a répété sur la papauté bien des erreurs envieillies qui tiennent encore dans beaucoup d'esprits, que les protestants se sont plu à ramasser, et dont ils ont abusé contre le catholicisme dès le temps de l'auteur. Quelques-uns ont affecté de le ranger parmi les partisans de leur hérésie, comme Marchetti qui dit naïvement : « Il est plein de sentiments excellents ; car il parle de la primauté pontificale d'une manière si équivoque, qu'il semble plutôt la détruire que l'établir; et il est clair que les nôtres doivent le compter parmi les témoins les plus marquants de la vérité (la vérité luthérienne) qui ont vécu de nos jours ^. »

Un autre reproche considérable qui est adressé à Fieury, est de ne pas témoigner assez d'estime pour la tradition, pour la parole de Dieu non écrite.

Fieury condensa l'esprit de sa grande histoire dans huit Discours où il mit plus de hardiesse encore que dans le corps de l'ouvrage à relever les abus, à stigmatiser les désordres, suivant sa belle maxime « que les vérités ne sauraient jamais élre contraires à la vérité. » Il prévient ainsi les objections qu'on peut lui faire :

« Il est triste, je le sens bien, de relever ces faits peu édifiants; et je crains que ceux qui ont plus de piété que de lumière n'en prennent occasion de scandale. Ils diront peut-être que, dans l'histoire, il fallait dissimuler ces faits, ou (ju'après les avoir rapportés, il ne fallait pas les relever dans un discours. Mais le fondement de l'histoire est la vérité; et ce n'est pas la rapporter fidèlement que d'en supprimer une partie : un portrait flatté n'est point ressemblant. Tels sont d'ordinaire les panégyriques, où l'on fait paraître un homme louable, en ne relevant que ses bonnes qualités. Artifice grossier qui révolte les gens sensés, et leur fait faire plus d'attention sur les défauts qu'on leur cache avec tant de soin: c'est une espèce de mensonge que de n'j dire ainsi la vérité qu'à demi. Personne n'est obligé d'écrire l'histoire ; mais quiconqu e l'entreprend s'engage à dire la vérité tout entière. M. de Sponde, évêque de

' Discours VIII sur l'Histoire ecclésiastique. * Critique de Fleuri/, préface.

Pamiers, après avoir donné de grandes louanges h l'historien Guichardin, ajoute que si quelquefois il censure vivement les princes ou les autres dont il parle, c'est la faute des coupables et non de l'historien. Il serait lui-même plus répréhensible, s'il dissimulait les mauvaises actions, qui peuvent rendre les autres plus sages, et les détourner d'en commettre de pareilles, du moins par la honte, suivant cette parole de l'Évangile : Rien n'est si caché qui ne soit un jour découvert ' . »

C'est à cause de leur hardiesse sur des matières si délicates que Voltaire disait de ces Discours « qu'ils sont presque d'un philosophe ^. » Malheureusement ce philosophe est trop souvent prévenu, et il est plus d'un passage des Discours sur Vhistoire ecclésiastique qu'on pourrait prendre pour des pages de l'Essai sur les mœurs des nations.

L'Histoire ecclésiastique de Eleury a subi bien des critiques depuis sa publication jusqu'à nos jours; mais personne n'en a parlé aussi dédaigneusement que M. de Maistre, parce que personne n'a été aussi radicalement opposé à l'esprit gallican. Il dit dans sa correspondance : c< Yovez Fleury, le plus dangereux des hommes qui ont tenu la plume dans les matières ecclésiastiques ; car il n'y a rien de si dangereux que les mauvais livres, c'est-à-dire, les mauvais livres faits par d'excellents hommes aveuglés. Avec son historiette ecclésiastique, faite comme on fait les châssis en collant des feuilles de papiers bout à bout, il s'est emparé de toutes les têtes, et tout bachelier sevré d'avant-hier, qui a glissé sur cette entreprise, croit en savoir autant que le cai^dinal Orsi ^ . » N'y a-t-il pas un peu d'excès dans ce jugement si tranché qui rabaisse l'œuvre littéraire comme il flétrit l'œuvre théologique ? Fénelon, qui n'était nullement gallican, a dit : « L'Histoire de l'Église, bien écrite en français par M. l'abbé Fleury, est utile et agréable ''. » Un ouvrage peut être utile malgré les erreurs qu'il renferme quand ces erreurs ont été solidement réfutées ; et c'est le cas de l'Histoire de VÉglise de Fleury. Pour le mérite littéraire, il n'est rien qui puisse empêcher de le reconnaître. Un ouvrage déclaré par Fénelon bien écrit et agréable, est nécessairement un modèle de style. Seulement la simplicité de Fleury est ti'op dénuée d'ornements, la vérité locale n'est pas assez respectée dans la peinture des premiers temps de l'Église qui demandait des touches moins élégantes et plus expressives, enfin la composition du livre manque trop souvent de force, d'unité et de liaison.

Malgré ses préventions et les ei^eurs de jugement où il s'est laissé entraîner, il n'y avait en Fleury veine qui tendît à l'hétérodoxie. C'était un prêtre très-humble, très-pieux et très-zélé. Fleury était plein de zèle pour la religion ; mais, d'un caractère

1 Discours IV sur VHistoire ecclésiastique^ XIII.

2 Siècle de Louis XIV, Écrivains.

^Lettre à M. de Bonald, 13 déc. 1814.

* Lettre à l'Électeur de Cologne, 30 déc. 1704.

très-modéré, il voulait qu'on ne cherchât à en étendre les progrès que par des voies de douceur et de persuasion. 11 répèle souvent « qu'il ne faut pas chercher à diminuer les fausses religions, ou étendre la véiilahle par les armes et la violence : ce n'est pas, dit-il, les Infidèles qu'il faut détruire, mais l'infidélité, en conservant les hommes et les désabusant de leurs erreurs : en un mot, l'unique moyen est de persuader et de convertir*. » Il demande qu'en travaillant à la conversion des errants, « on s'y prenne avec une extrême discrétion, comme dans la naissance de l'Église'^. »

Fleury jouissait d'une estime proportionnée à ses vertus et à ses talents. Un de ses litres les plus glorieux est d'avoir été honoré de l'amitié de Bossuet et de Fénelon, dans les différends desquels il ne voulut jamais entrer. Lors de leur intimité, il prit souvent part aux sublimes entretiens de ces grands hommes à Germigny, ou sous les ombrages des forêts de Versailles et de Saint-Germain. On a des conversations de Bossuet recueillies par Fleury, et l'on possède encore une Bible que ces philosophes chi^étiens portaient habituellement avec eux, et qui est enrichie presque à chaque page de notes de la main Bossuet et de celle de Fleury.

C'est avec Bossuet que Fleury fut lié le plus étroitement. Il fut l'auxiliaire constant du grand évoque dans toutes les questions, de doctrine, de morale et de discipline de l'Église. Les mémoires et le journal de l'abbé le Dieu témoignent, en de nombreux endroits, de cette intimité basée sur l'estime réciproque et sur la conformité d'opinions.

Il avait encore de commun avec le grand évêque l'ardeur pour l'étude. Il travailla jusqu'à la mort dans sa retraite honorable. En 1716, le régent Philippe d'Orléans le nomma confesseur du jeune roi Louis XV, fils du duc de Bourgogne dont il avait été précepteur. Son grand âge l'obligea de se démettre de cet emploi au mois de mars 1722. Il mourut le 14 juillet de l'année suivante, dans sa quatre-vingt-troisième année.

Il laissait des manuscrits précieux qui ont été publiés au commencement de ce siècle, et dont un de ses grands adversaires a dit : « Les Opuscules sont un véritable présent que le feu abbé Émery a fait aux amis de la religion et des saines maximes ; on y voit à quel point Fleury était revenu de ses anciennes idées. 11 y a un ouvrage à faire sur ces opuscules ^. »

Kloquencc des Pères.

Il ne faut pas s'imaginer que les Pères en soient moins éloquents pour ne pas parler le grec et le latin aussi purement que les an-

1 Discours VI sur l'Histoire ecclcsiastirjuc, XV.

î Ibici.

»De Maistre, De l'Église gallic, I, III, note 1.

ciens orateurs*. Saint Paul, parlant un grec demi-barbare, ne laisse pas de prouver, de convaincre, d'émouvoir, d'être terrible, aimable, tendre, véhément. Il faut bien distinguer l'éloquence de rélocution, qui n'en est que l'écorce. Quelque langue que l'on parle et quelque mal qu'on la parle, on sera éloquent si l'on sait choisir les meilleures raisons et les bien arranger, si l'on emploie des images vives et des figures convenables ; le discours ne sera pas moins persuasif, mais seulement moins agréable. Il ne faut pas comparer les Pères, si l'on veut leur faire justice, à Démosthène et à Cicéron, qui ont vécu tant de siècles auparavant; il faut les comparer à ceux qui ont excellé de leur temps : saint Ambroise àSymmaque, saint Basile àLibanius. Quelle différence vous y tronverez ! Que saint Basile est solide et naturel! QueLibanius est vain, affecté, puérile!

Il est vrai que saint Chrysostome n'est pas si serré que Démosthène, et il montre plus son art ; mais, dans le fond, sa conduite n'est pas moindre. Il sait juger quand il faut parler ou se taire, de quoi il faut parler et quels mouvements il faut apaiser ou exciter ; voyez comme il agit dans l'affaire des statuts 2. Il demeure d'abord sept jours en silence pendant le premier mouvement de la sédition, et interrompt la suite deses homélies à l'arrivée des commissaires de l'empereur. Quand il commence à parler, il ne fait que compatir à la douleur de ce peuple affligé, et attend quelques jourspourreprendrel'explicationordinaire de l'Ecriture. Voilà en quoi consiste le grand art de l'orateur, et non pas à faire une transition délicate ou une prosopopée. Ainsi, quand saint Augustin voulut abolir les Agapes 3, dont on abusait, il fit, pendant deux jours de suite, plusieurs sermons, et crut n'avoir rien fait tant qu'il n'eut que des applaudissements ; ils commença à bien espérer quand il vit couler des larmes, et ne cessa point qu'il n'eût obtenu ce qu'il désirait. Ainsi saint Ambroise, persécuté par Justine, console son peuple, l'encourage, le relient dans le devoir*. 11 sait proportionner son discours au sujet, au temps, à la disposition de l'auditeur.

Les anciens ont défini l'orateur un homme de bien qui sait parler. En effet, la confiance fait la moitié de la persuasion; celui qui passe pour méchant et artificieux n'est pas écouté ; on se défie de celui qu'on ne connaît pas : pour écouter volontiers, il

1 Mœurs deschrét., n. 40. — Hist., I, n. 45.

2 Hist. XIX, n. 12.

3 Hisl. XX, n. \\, ep. 23.

* Hist. xvir, n. 43, 44, etc.

faut croire celui qui parle également instruit et bien intentionné. Après cela, que ne devaient pas persuader des évêques d'une vertu si éprouvée, d'une capacité si connue, d'une telle autorité? Ils n'avaient qu'à ouvrir la bouche, qu'à se montrer. Et qui pouvait leur résister, quand à cette autorité ils joignaient une application continuelle aux besoins de leur troupeau et une industrie singulière pour gagner les cœurs? [Discours II sur V Histoire ecclésiastique , XVI . )

Beauté des dÎTines Ecritures, même pour le style, comparé aTec celui des autres anciens livres.

On suppose ordinairement que les livres sacrés sontraal écrits, que le style en est bas et grossier, et que le Saint-Esprit a voulu nous marquer par là le mépris qu'il faisait de la sagesse et de l'éloquence humaines, et l'on sait le dégoût que quelques savants des deux derniers siècles ont témoigné pour l'Écriture et pour sa manière de parler.

Toutefois on ne peut nier que Moïse ne fût un très-habile homme, et saint Etienne nous apprend qu'il avait été instruit dans toutes les sciences des Égyptiens. Or, les Égyptiens en ce tempslà, c'est tout dire. On ne peut nier que David et Salomon n'eussent l'esprit très-grand et très-beau, et il y a apparence que des rois d'un pays très-heureux ne manquaient pas de politesse.

D'ailleurs, ceux que nous estimons avoir été les plus savants en éloquence et en tout ce qui regarde les belles-lettres, comme Platon et Aristote, Cicéron, Virgile et Horace, ont fait très-grand cas d'Homère, de Pindare, de Sophocle, d'Euripide, et particulièrement d'Hérodote, que Cicéron dit avoir été le premier qui a orné l'histoire et nomme très-éloquent.

Cependant le style d'Homère et celui d'Hérodote sont très-semblables à celui de l'Écriture, particulièrement celui d'Homère. Il n'y a rien, dans Job et dans les Psaumes, de si emporté et de si peu suivi en apparence que dans Pindare et dans les chœurs des tragédies, et l'on trouve dans tous ces anciens poëtes une infinité de choses du même génie et des mômes idées que l'on voit dans l'Écriture. Aussi, ceux qui ne jugent de ces auteurs que par leurs propres lumières et les préjugés de leur enfance, en font peu de cas, et s'ils en parlent bien, ce n'est que sur la foi des anciens, qu'ils n'osent pas démentir.

Toutefois, si l'on veut bien raisonner, on trouvera que les anciens avaient raison, qu'Homère et les autres, qu'ils estimaient,

étaient estimables, et que l'Écriture sainte, avec laquelle leurs ouvrages ont tant de rapports, est peut-être aussi bien écrite que ces ouvrages tant vantés, et peut-être mieux.

En quoi consiste la beauté des ouTrages anciens en tout g^enre et celle des divines Écritures^ quant au style.

La beauté des plus anciens ouvrages qui nous restent, en quelque genre que ce soit, ne consiste ni dans la superficie, ni dans les petits ornements, mais dans le dessein et la composition de tout l'ouvrage, et l'on voit que l'ouvrier a eu premièrement pour but de prendre le moyen le plus propre pour arriver à la fin, et ensuite de l'exécuter d'une manière agréable. Les pyramides d'Egypte sont des masses de pierres sans aucun ornement, mais elles sont de la figure la plus propre pour durer autant que le monde, ce qui était apparemment le but de ceux qui les ont faites, et cette figure est en même temps régulière et plaît à la vue.

C'est le caractère de tous les ouvrages antiques, et plus ils sont antiques, mieux il est marqué ; ils sont très-solides et ils sont très-agréables, moins par des ornements particuliers que par leur forme entière. Ainsi, les anciens poètes ont pris les moyens les plus propres pour émouvoir les passions, et par là donner du plaisir, ce qui était, ce me semble, leur seul dessein. Ainsi, Hérodote a fait ce qu'il fallait pour instruire pleinement la postérité des grands événements de son temps, et particulièrement de l'origine des guerres entre les Grecs et les barbares, et de l'établissement de la monarchie de Perse, et il Ta fait de manière que ceux même qui ne s'aperçoivent pas de sa beauté le lisent avec grand plaisir.

Si Ton examine l'Écriture sainte sur ces règles, on trouvera que les beautés extérieures ne lui manquent pas, et l'on sera porté à croire que Dieu nous y a voulu donner des modèles de la véritable éloquence et de la bonne poésie. {Discours IX sw l Histoire ecclésiastique, II.)

LA ROCHEFOUCAULD (François de)

Les critiques sont unanimes à reconnaître que les mémoires si nombreux et si variés que nous a légués le dix-septième siècle offrent plus d'utilité et plus d'agrément que les ouvrages historiques de la môme époque, plus d'agrément surtout. Ceux qui exposent l'histoire héroïque de l'humanité amusent moins que ceux qui nous racontent son histoire familière. D'où la préférence si souvent donnée aux auteurs de mémoires sur les historiens.

Les auteurs de mémoires du dix-septième siècle, comme ceux du seizième, ont généralement un style à part. On ne peut pas prendre ses coudées franches^dans le langage avec plus de sans-façon qu'ils ne le font. Ils dédaignent superbement la grammaire, et souvent paraissent ne pas se douter de son existence; très-souvent aussi ils négligent toutes les bienséances du stjle. En récompense, ils ont l'originalité, le naturel, la verve ; ils possèdent ce talent précieux de rencontrer heureusement sur les plus petits sujets. Ils écrivaient comme ils parlaient. Ils possédaient ce grand secret de l'art d'écrire, oser sa conversation. Et combien il y avait de sens, de sel, de feu, dans la conversation de ces beaux esprits ! Quelle inépuisable variété d'agrément!

Un des principaux avantages des plus célèbres auteurs de mémoires de la bonne époque est de n'avoir pas été proprement des écrivains, et d'avoir été des hommes du meilleur monde.

Il y a toujours considérablement à prendre pour les délicatesses et les bonheurs de langue dans ceux qui ont écrit après s'être formés dans le monde plutôt que dans les livres, et sans que l'étude morte du cabinet ait jamais appesanti et engourdi leur esprit. Habitués à vivre dans ces sociétés triées, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans ces sociétés distinguées où l'esprit d'agrément a presque toujours le pas sur tout autre mérite, les gens du monde savent mieux que les hommes d'étude jeter des grâces et de l'esprit dans tout ce qu'ils écrivent, et jusque dans les choses les plus petites et les plus communes ; grâces négligées préférables de beaucoup aux régularités languissantes, et à l'apprêt des mouvements et des figures. On est bien aise, parfois, d'être un peu hors de ces cérémonies compassées de langage, que prodiguent, il faut bien l'avouer, les grands classiques.

Ces raisons nous auraient fait désirer de pouvoir donner une plus

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large place aux auteurs de mémoires. Celle que nous leur accordons permettra encore de juger assez bien du genre, et fera connaître les plus célèbres auteurs.

Nous commencerons par La Rochefoucauld, et nous terminerons par Saint-Simon. Le dix-septième siècle sera ainsi embrassé dans toute son étendue.

François de La Rochefoucauld, prince de Marsillac, naquit en 1613. 11 descendait d'une maison très-ancienne, dont les derniers membres, engagés dans le calvinisme, avaient été victimes des guerres de religion. Son éducation fut très-négligée, comme celle de la plupart des jeunes gentilshommes, dans ces temps de guerres et de troubles intérieurs. Il entra de bonne heure dans le monde, et alla bientôt servir en qualité de mestre de camp dans l'armée d'Italie. De retour à la cour, il gagna la confiance de la reine Anne d'Autriche, et se déclara ouvertement contre le cardinal de Richelieu, moitié par aversion pour la dure domination de ce ministre, moitié par complaisance pour les jeunes et belles demoiselles d'Hautefort et de Chemerault, très-attachées à la reine et grandes ennemies du cardinal. Ce pas hardi fut suivi de diverses intrigues qui le firent à plusieurs fois bannir de la cour. Dans le premier de ces exils, il se lia avec l'intrigante duchesse de Chevreuse, reléguée à Tours, à cause de ses intelligences secrètes avec la reine.

Aussitôt après la mort du cardinal de Richelieu, 1642, La Rochefoucauld se hâta de revenir à Paris. Le roi suivit bientôt son ministre au tombeau, et la reine ne tarda pas à donner toute sa confiance au cardinal Mazarin que Richelieu, dans son testament, avait désigné pour être son successeur. Le parti des Importants cabala contre ce ministre odieux surtout par sa qualité d'étranger. La Rochefoucauld fut de leurs amis, sans approuver leur conduite.

Négligé par la reine et rebuté par le cardinal, il prit le parti de se jeter décidément parmi les mécontents, à la tête desquels était madame de Longueville, sœur du prince de Condé. Il obtint cependant le gouvernement de Poitou, et fit la campagne de Flandre sous les ordres de Monsieur. La Rochefoucauld, dans les diverses guerres ou échauffourées, dans les négociations, dans toutes les affaires enfin où il prit part, eut une conduite très-m.èlée, très-équivoque, et en sortit avec peu d'honneur. Heureusement, il n'y avait pas uniquement en lui un homme d'action, il y avait un penseur, et le penseur est immortel.

La Rochefoucauld disait dans son portrait fait par lui-même, en 1658 : « J'écris bien en prose et je fais bien en vers; et si j'étais sen- <f sible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu'avec un peu de « travail je pourrais m'acquérir assez de réputation. » Cette réputation d'écrivain, à laquelle il semblait attacher si peu d'importance, est la seule qui fera vivre son nom, et deux volumes très-menus lui ont fait une célébrité qui ne périra pas.

Le premier de ces ouvrages parut en 1662, à l'étranger, sans nom d'auteur, sous le titre de Mémowes de la Régence d'Anne d'Autriche, et fut réimprimé en 1664 sous ce titre : « Mémoires de M. D. I-. R. (De La Rochefoucauld) sur les brigues à la mort de Louis XIII, les guerres de Paris et Guienne, et la prison des princes. » Ces Mémoires ne méritent pas d'être mis au-dessus des Commentaires de César, comme l'a fait Bayle *, mais on doit cependant les compter parmi les plus estimables qui aient été écrits en français. Nulle prétention, aucune considération philosophique, mais beaucoup de faits intéressants quoique exposés d'un ton un peu froid. L'auteur qui parle toujours de luimême à la troisième personne, se contente de faire le récit des événements, sans les juger. Saint-Réal dit que « ce duc était grand imitateur de Tacite *. » Il ne l'imite assurément pas dans ses Mémoires, par la hauteur des vues; il reste même à cet égard, comme pour la vivacité et la couleur du style, beaucoup au-dessous du cardinal de Retz.

On a reproché à ces mémoires plusieurs erreurs graves, quelquesunes volontaires '. On y a repris surtout et on ne saurait trop y re-

1 « Je m'assure, dit-il, qu'il y a peu de partisans de l'antiquité assez prévenus pour soutenir que les Mémoires du duc de La Rochefoucauld ne sont pas meilleurs que ceux de César. » Dict. critique, art. César, note g.

5 Préface des Mémoires de la minorité de Louis XIV.

3 On trouve dans Saint-Simon des détails extrêmement curieux, à propos d'une de ces assertions mensongères.

o II parut des Mémoires de M. de La Rochefoucauld ; mon père fut curieux d'y voir les affaires de son temps. Il y trouva qu'il avait promis à M. le prince de se déclarer pour lui, qu'il lui avait manqué de parole, et que le défaut d'avoir pu disposer de Blaye, comme M. le prince s'y attendait, avait fait un tort extrême à son parti. L'attachement, plus que très-grand, de M. de La Rochefoucauld à madame de Longueville n'est inconnu à personne. Cette princesse, étant à Cordeaux, avait fait tout ce qu'elle avait pu pour séduire mon père, par lettres; espérant mieux de ses grâces et de son éloquence, elle avait fait l'impossible pour obtenir de lui une entrevue, et demeura piquée à l'excès de n'avoir pu l'obtenir. M. de La Rochefoucauld, ruiné, en disgrâce profonde (dont la faveur de son heureux fils releva bien la maison sans avoir pu relever son père), ne pouvait oublier l'entière différence que Blaye, assurée au contraire, avait mise au succès du parti, et le vengea autant qu'il put et madame de Longueville, par ce narré.

« Mon père sentit si vivement l'atrocité de la calomnie, qu'il se jeta sur une plume et mit h la marge : L'ardeur en a menti. Non content de ce qu'il venait de faire, il s'en alla chez le libraire qu'il découvrit, parce que cet ouvrage ne se débitait pas publiquement dans cette première nouveauté. Il voulut voir les exeniplîiires, pria, promit, menaça et fit si bien qu'il se les fit montrer. Il prit aussitôt une plume et mit à tous la môme note marginale. On peut juger de l'étonnement du libraire, et qu'il ne fut pas longtemps sans faire avertir M. de La Rochefoucauld de ce qui venait d'arriver à ses exemplaires. On peut croire aussi que ce dernier en fut outré. Cela fit grand bruit alors, et mon père en fit plus que l'auteur et ses amis ; il avait la vérité pour lui, et une vérité qui n'était encore ni oubUée ni vieillie. Les amis s'interposèrent; mon père vou-

prendre la manière lâche dont La Rochefoucauld insulte et dont il déshonore par ses ingrates révélations cette madame de Longueville, qui expiait alors les torts de sa vie par la plus dure pénitence, cette madame de Longueville dont il avait dit, à la suite de sa blessure au combat du faubourg Saint-Antoine :

n Pour mériter son cœur, pour plaire h. ses beaux j'eux, J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux. »

Le prince de Marsillac n'avait guère le droit de s'appliquer ces vers d'une tragédie de Du Ryer.

Il a lui-môme avoué qu'il s'attacha à madame de Longueville autant par intérêt que par affection ; et que cherchant à se venger de la reine et de Mazarin, il voulut se gagner l'appui du prince de Condé par le moyen de sa sœur, princesse qui se laissa prendre pour ce cœur sec d'un amour véritable auquel elle sacrifia devoirs, intérêts, repos, réputation. <c De l'aveu de tout le monde, dit l'historien apologiste de la sœur de Condé, le point de vue qui domine et éclaircit toute la conduite de madame de Longueville dans la Fronde est celui-ci : La Rochefoucauld ne cherchant que son intérêt, madame de Longueville ne cherchant que l'intérêt de La Rochefoucauld ^ »

Madame de Longueville n'est pas la seule personne calomniée dans les Mémoires de La Rochefoucauld. Dans ce premier ouvrage, comme plus tard dans ses Maximes, La Rochefoucauld ne regarde guère les hommes par leur bon endroit. Cette disposition à voir et à exagérer partout le mal éclate dans les portraits plus frappants que ressemblants qu'il trace des principaux personnages mêlés avec lui dans les affaires. S'il n'épargne pas les médisances sur le compte d'autrui, il sait très-adroitement sauver les choses qui lui sont désavantageuses, s'attribuer les bons conseils, et se donner en tout le beau rôle.

Il y a donc beaucoup à dire sur l'esprit qui anime les Mémoires de La Rochefoucauld; mais pour le mérite littéraire, il est incontestable. Ces mémoires écrits, au jugement des meilleurs critiques, simplement, purement, clairement, avec ordre, sont un petit chef-d'œuvre de style et de composition ^.

Les Maximes, publiées longtemps après, sont d'un ordre bien plus élevé. Parmi tous les moralistes qui ont jeté la sonde au fond du cœur

lait une satisfaction publique. La cour s'en mêla, et la faveur naissante du fils, avec les excuses et les compliments, firent recevoir pour telle celle que mon père s'était donnée sur les exemplaires par ses discours. « {Mémoires de Saint-Simon, t. I, chap. x.)

* V. Cousin, Lettres 7iouveUes de madame de Longueville, — Revue des Beux- Mondes, sixième série, t. II, P- ^12.

- On pourrait cependant y relever de légères négligences et incorrections, comme dans la phrase suivante : « Le parlement, qui jusqu'alors avait toléré qu'on eût reçu madame la princesse et M. son fils, et qui ne s'était point encore, comme le peuple, expliqué en leur faveur, ni témoigné ses sentiments sur ce qui s'était passé entre les troupes du roi et celles qui les avaient pous-

humain, La Rochefoucauld est, sans contredit, un de ceux qui l'ont, sous certains rapports, le mieux connu. Mais cet homme ambitieux qui, après avoir erré de parti en parti, selon les circonstances et l'exigence de ses intérêts égoïstes, s'était ûnalement vu rebuté et déçu dans tous ses desseins, est trop enclin à voir l'humanité avec humeur.

La Bruyère a dit du livre de son glorieux devancier dans la peinture morale, qu'il « est la production d'un esprit instruit par le commerce du monde, et dont la délicatesse était égale à la pénétration, et qui, observant que l'amour-propre est dans l'homme la cause de tous ses faibles, l'attaque sans relâche, quelque part où il le trouve; et cette unique pensée comme multipliée en mille manières différentes, a toujours, par le choix des mots et par la variété de l'expression, la grâce de la nouveauté '. »

On lui trouva de plus le charme et la force de la vérité. « Quand on imprima, dit Voltaire, les pensées du duc de La Rochefoucauld, ou plutôt la pensée qui, présentée sous cent faces différentes, prouve que l'amour-propre est le grand ressort du genre humain, chacun trouva qu'il avait raison ^. »

La beauté de ce miroir faisait qu'on ne pouvait en an^acher ses yeux, même en y voyant sa laideur : idée que La Fontaine a si heureusement rendue dans sa fable de VHomme et son image, adressée à M. le duc de La Rochefoucauld. Un sot admirateur d'une beauté qu'il se figurait avoir sans égale, accusait toujours les miroirs d'être faux. Il jure de ne s'y plus regarder.

« Que fait notre Narcisse ? il se va confiner Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer, N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure ; Mais un canal, formé par une source pure,

Se trouve en ces lieux écartés ; 11 s'y voit, il se fâche ; et ses yeux irrités Pensent apercevoir une chimère vaine.

Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau.

Mais quoi ! Le canal est si beau,

Qu'il ne le quitte qu'avec peine.

On voit bien oîi je veux venir.

Je parle à tous ; et cette erreur extrême Est un mal que chacun se plaît d'entretenir. Notre âme, c'est cet homme amoureux de lui-même : Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui, Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes :

Et quant au canal, c'est celui Que chacun sait, le livre des Maximes *. »

sées, crut... » [Mémoires^ Prison des princes.) La correction demanderait: et n'auai'/ point témoigné ses sentiments.

• Discours sur Théophrasle.

» Le prix de la justice, art. U.

9 Fabies de La Fontaine, I, xi.

Si une parlie du public applaudit aux Maximes, d'autres trouvèrent qu'elles « ne marquent pas assez de foi à la vertu ^ » On l'accusa de calomnier la nature humaine, et de saper les bases de la morale. « Je ne puis vous dire mon sentiment en détail, écrivait madame de Schomberg à madame de Sablé ; tout ce qui me paraît en général, c'est qu'il y a en cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de bonté et force vérités que j'aurais ignorées toute ma vie, si l'on ne m'en avait fait apercevoir. Je 7ie suis pas encore parvenue à cette habileté d'esprit oîi l'on ne connaît dois le monde ni honneur, ni bonté, ni prob'ité. Je croyais qu'il y en pouvait avoir. Cependant, après la lecture de cet écrit, l'on demeure persuadé qu'il n'y a ni vice ni vertu à rien, et que l'on fait nécessairementtoutes lesactions delà vie. S'ilest ainsi que nousne nouspuissions empêcher de faire tout ce que nous désirons, nous sommes excusables, et vous jugez de là combien ces Maximes sont dangereuses. »

Les réclamations furent si fortes que La Rochefoucauld crut devoir se justifier. 11 prétendit n'avoir fait que répéter les sentiments des Pères de l'Église. Dans un Avis au lecteur de l'édition de I660, l'imprimeur est censé publier une lettre qu'on lui « a donnée, et qui a été faite depuis que le manuscrit a paru, et dans le temps que chacun se mêlait d'en dire son avis. »

« Elle m"a semblé, ajoute-t-il, assez propre pour répondre aux principales difficultés que l'on peut opposer aux Réflexions, et pour expliquer les sentiments de leur auteur ; elle suffit pour faire voir que ce qu'elles contiennent n'est autre cliose que l'abrégé d'une morale conforme aux pensées de plusieurs Pères de l'Église, et que celui qui les a écrites a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pourrait s'égarer en suivant de si bons guides, et qu'il lui était permis de parler de l'homme comme les Pères en ont parlé. Mais si le respect qui leur est dû n'est pas capable de retenir le chagrin des critiques, s'ils ne font point de scrupule de condamner l'opinion de ces grands hommes en condamnant le livre, je prie le lecteur de ne les pas imiter, de ne laisser point entraîner son esprit au premier mouvement de son cœur, et donner ordre, s'il est possible, que l'anaour-propre ne se mêle point dans le jugement qu'il en fera ; car, s'il le consulte, il ne faut pas s'attendre qu'il puisse être favorable à ces Maximes ; comme elles traitent l'amour-propre de corrupteur de la raison, il ne manquera pas de prévenir lesprit contre elles. Il faut donc prendre garde que cette prévention ne la justifie, et se persuader qu'il n'y a rien de plus propre à étabhr la vérité de ces réflexions que la chaleur et la subtilité que l'on témoignera pour les combattre. En eff"et, Usera difficile de faire croire ù tout homme de bon sens qu'on les condamne par d'autres motifs que par celui de l'intérêt caché, de l'orgueil et de l'amour-propre. En un mot, le meilleur parti que le lecteur ait à prendre, c'est de se mettre d'abord dans l'esprit qu'il n'y a aucune de ces Maximes qui le regarde en particulier et qu'il est seul excepté, bien qu'elles paraissent générales. Après cela, je lui réponds qu'il sera le premier à y souscrire, et qu'il croira qu'elles font encore grâce au cœur humain. »

1 Retz, Viéinoires.

On trouve certainement dans les Pères comme dans les grands moralistes et orateurs chrétiens, des traits aussi forts contre l'homme que dans les Maximes; mais ils sont tempérés par le contraste de la vertu.

Une école philosophique, au dix-huitième siècle, devait être disposée à amnistier La Rochefoucauld. Helvétius s'en fit l'organe. Expliquant dans quel sens on doit entendre V amour-propre que les Maximes donnent pour principe de toutes les actions humaines, l'auteur du livre de l'Esprit s'exprime ainsi :

« Lorsque le célèbre M. de La Rochefoucauld dit que l'amour propre est le principe de toutes nos actions, combien l'ignorance de la vraie signification de ce mot aniour-propre ne souleva-t-elle pas de gens contre cet illustre auteur! On prit l'amour-propre pour orgueil et vanité, et l'on s'imagina, en conséquence, que M. de La Rochefoucauld plaçait dans ce vice la source de toutes les vertus. Il était cependant facile d'apercevoir que l'amour-propre, ou l'amour de soi, n'était autre chose qu'un sentiment gravé en nous par la nature ; que ce sentiment se transformait dans chaque homme en vice ou en vertu, selon les goûts et les passions qui l'animaient ; et que l'amour-propre, différemment modifié, produisait également l'orgueil et la modestie.

« La connaissance de ces idées aurait préservé M. de La Rochefoucauld du reproche tant répété, qu'il voyait l'humanité trop en noir ; il l'a connue telle qu'elle est '. »

Telle qu'elle estàxi trop ; pour être exact il faudrait dire : telle qu'elle est au moins dans de certaines classes, dans de certaines conditions et au miheu de certaines circonstances. Il est incontestable que La Rochefoucauld a moins prétendu peindre l'homme en général, que les courtisans, les ambitieux, les factieux, enfin tout le monde de la Fronde qu'il avait si bien connu et qu'il ne pouvait guère estimer, et lui-même avant tous. Les propositions générales ne sont vraies qu'avec des limitations. En faisant ces limitations pour les Maximes de i.a Rochefoucauld, elles paraîtront bien moins excessives, et l'on y reconnaîtra presque partout le plus frappant caractère de vérité. On trouvera la plupart des Maximes vraies de la vérité historique.

Le fond de ce livre n'appartient pas exclusivement à La Rochefoucauld. Un certain nombre des Maximes, tout le monde le sait, furent faites en société, souvent par manière de jeu, avec madame de Sablé et M. Esprit, avec madame de Sablé surtout, à qui il envoyait son travail au fur et à mesure qu'il s'achevait, ainsi que l'attestent plusieurs lettres du duc à celte dame, comme celle-ci :

« Voilà encore une maxime que je vous envoie pour joindre aux autres. Je vous supplie de me mander votre sentiment des dernières que je vous ai envoyées. Vous ne pouviez pas les désapprouver toutes ; car il y en a beaucoup de vous.

« Je vous envoie ce que j'ai pris chez vous en partie. Je vous sujjplie trèshumblement de me mander si je ne l'ai point gâté, et si vous trouvez le i-este 4 votre gré. »

1 Helvétius, be l'eiprit. Discours I, chap. iv.

Si La Rochefoucauld est redevable à ses amis et à sa société de quelques-unes de ses Maximes, il ne doit qu'à lui le mérite de diction qui les fera vivre autant que le monde; et ce mérite consiste surtout dans la fermeté et dans la mâle et féconde énergie. Peu d'écrivains qui aient eu un style aussi plein et aussi fort que La Rochefoucauld. Jamais chez lui d'ornements recherchés. 11 mettait tout le mérite de l'expression dans la solidité et la vérité. « Le feu duc de La Rochefoucauld qui pensait si juste, et qui jugeait si sainement, rapporte un écrivain du temps, dit un jour, après avoir lu je ne sais quel ouvrage plein de subtilité et de brillant, qui lui semblait voir ces palais bàds en l'air à force de charmes, et qui s'en vont en fumée dans le temps qu'on en est le plus éblouie >> Des images vives et naturelles brillent ainsi dans les Maximes, mais à distance et rarement ; la couleur y est toujours aussi sobre que le dessin est pur.

L'heureux choix du mot propre caractérise éminemment la langue de La Rochefoucauld. Cependant on pourrait relever chez ce grand écrivain un certain nombre d'impropriétés d'expression qui tiennent ordinairement à un manque d'exactitude dans la pensée. On lit à la 191"= Réflexion morale :

a On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie comme des hôtes chez qui il faut successivement loger, et je doute que l'expérience nous les fit éviter s'il nous était permis de faire deux fois le même chemin. »

Il y a ici un manque de justesse dans la pensée et dans l'expression que les annotations du contemporain inconnu relèvent avec sagacité :

« Les vices ne nous attendent pas; ce sont les occasions qui nous attendent. Et ainsi, bien loin que les vices soient commme des hôtes, il faut plutôt dire qu'ils sont les domestiques de notre âme, dont il est difficile de se défaire. »

L'excès de concision rend aussi parfois la pensée de La Rochefoucauld obscure, et même fausse, comme lorsqu'il dit {Max. 326) : « Le ridicule déshonox'e plus que le déshonneur, « pour signifier que, dans le monde, on attache souvent plus d'importance aux convenances de la société qu'à la moralité des actions en elles-mêmes.

Les traits de l'auteur des Maximes sont quelquefois forcés, comme dans la longue et subtile analyse de l'amour-propre qui ouvrait la première édition, et que le jugement chaque jour plus ferme et plus exact de l'auteur lui fit ensuite retrancher.

Ces défauts et quelques autres sont rares dans les Maximes ^. L'au-

^ Bouhours, la Manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit, I" Dialogue.

2 Nous aurions pu faire quelques observations de même nature sur un petit ouvrage qu'on attribue à La Rochefoucauld sans avoir la certitude qu'il lui appartienne, les Reflexions diverses, et dont on a dit que le vrai titre serait : Essai sur l'art de plaire en société'.

leur mettait le soin le plus patient à les faire disparaître par des retouches incessantes. Telle maxime a. été refaite plus de trente fois, Un des plus savants et des plus sagaces éditeurs de la Rochefoucauld* a montré ce travail de perfectionnement continuel par de nombreuses comparaisons entre les diverses variantes des Maximes. Nous profiterons de ces notes judicieuses pour faire voir, au moins par quelques exemples, comment chaque correction efface ou adoucit un trait exagéré, généralise une expression trop particulière, trop personnelle ou trop locale, et rend le style irréprochable comme lapensée. La maxime 12 était ainsi conçue dans l'édition de 166o :

a Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le voile de la piété et de l'honneur, il y en a toujours quelque endroit qui se montre. »

On sent la lourdeur de cette rédaction ; mais quelle aisance et quelle noblesse dans la forme définitive:

« Quelque soin que l'on prenne de couvrir ses passions par des apparences de piété et d'honneur, elles paraissent toujours au travers de ces voiles. »

Môme amélioration pour la maxime 27.

Première édition :

« Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne craignent pas néanmoins le jour; la, seule envie est une passion timide et honteuse qu'on n'ose jamais avouer. »

Dernière édition :

« On fait souvent vanité des passions même les plus criminelles ; mais l'envie est une passion timide et honteuse qu'on n'ose jamais avouer. >;

La maxime 22 est une de celles qui montrent le mieux le patient travail de perfectionnement auquel l'auteur se soumettait.

« La jalousie ^e nourrit dans les doutes ; et elle devient fureur, ou elle finit sitôt qu'on passe du doute à la certitude. » .

Pour arriver à cette concision, qui met si bien sa pensée en relief, observe l'honorable éditeur que nous avons cité, voici par quels essais l'auteur avait passé :

Var. f°. La jalousie ne subsiste que dans les doutes ; l'incertitude est sa matière ; c'est une passion qui cherche tous les jours de nouveaux sujets d'inquiétude et de nouveaux tourments. On cesse d'être jaloux dès que l'on est éclairé de ce qui causait la jalousie. (1 065, n° 35.)

Var. 2^. La jalousie se nourrit dans les doutes. C'est une passion qui cherche toujours de nouveaux sujets d'inquiétude et de nouveaux

1 M. Duplessis, dans la Bibliothèque elzévirienne .

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