‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 15 sur 67 · POETES · texte numérisé non relu

POETES

La Fare, au début de ses Mémoires, dit du seizième siècle, que « ce fut le siècle des grandes vertus et des grands \ices, des grandes actions et des grands crimes. » C'est un siècle aussi mêlé dans la littérature que dans le reste, mais le grand n'y apparaît guère, quelle que soit la présomption de l'époque. La renaissance classique et ses conséquences avaient exalté toutes les tètes. On ét^it fier de ce retour à la belle antiquité et de ce progrès des connaissances, et l'on parlait avec dédain du temps passé, en le comparant au temps présent. Un des poètes les plus instruits et les plus féconds, sinon les plus originaux de la première moitié du seizième siècle, le procureur Jean Bouchet, dit dans une de ses Épitres morales :

a Au temps présent plustost on a comprins Quelque sçavoir qu'on n'avoit pas apprins Le temps passé seulement à bien lire.

Si je l'ay veu, je le puis bien escrire *. »

La science, oui, elle était étendue, elle était profonde, mais l'originalité, la création n'était pas à la hauteur de la science. La langue elle-même restait ou devenait très-défectueuse, malgré l'illusion des écrivains qui croyaient avoir porté la poésie à son plus haut point et avoir fixé à jamais l'idiome. Dès les premières années du siècle, un élève de Molinet, .Jean le Maire, dans son enthousiasme, ne feignait pas de comparer Alain Chartier au Dante, Meschinot à Pétrarque, etc. La vérité est qu'en voulant tout transformer et tout renouveler, on avait beaucoup gâté, on avait beaucoup perdu.

La première partie du seizième siècle comprend deux périodes distinctes, la période de Louis XII et la période de François l". L'une, dans la variété et la liberté de ses inspirations moralisatrices et religieuses, et dans la licence non-seulement gaillarde mais quelquefois cynique de son expression, est la continuation de l'extrême moyen âge, continuation pas toujours trop affaiblie, si ce n'est quand les

Epit. ynor., t. II, chap. xi.

rimeurs se bornent à broder les thèmes usés que leur a laissés l'école du Roman de la Rose, ou quand ils se contentent dliabiller maladroitement à la moderne les sujets que leur fournit l'antiquilé romaine. L'autre période est moins encore la Renaissance que la préparation de la Renaissance, qui ne devra son épanouissement qu'aux poètes de la Pléiade. M. Charles d'Héricault, dans un travail finement pensé et délicatement écrit qui nous a beaucoup servi, remarque que la première école, qui défend les idées du moyen âge, est, comme phraséologie, comme forme poétique, la mère légitime de la Pléiade, tandis que la seconde, qui fournit à la Pléiade le fond de ses idées et est personnifiée dans Clément Marot, se montre son antagoniste quant à la poétique et au langage, et se rattache plutôt au dix-septième siècle .

La seconde moitié est remplie par les efforts de la Pléiade victorieuse de l'ancienne école et parles premières tentatives d'une fusion entre les deux écoles. Le dernier quart du siècle ne montre, pour ainsi dire, que fatigue et épuisement, et ne fait guère pressentir l'ère brillante qui va suivre.

Essayons de présenter quelques-uns des caractères généraux qui distinguent notre poésie aux diverses périodes de ce siècle précurseur.

La vieille poésie française est assez souvent licencieuse, remplie d'idées et d'images beaucoup trop physiques; celle du- seizième siècle est tout imprégnée et tout empoisonnée de paganisme, paganisme de sentiments et d'idées comme d'expressions. L'imitation idokl trique de l'antiquité a presque complètement fait disparaître l'esprit chrétien, ou bien on a fait du chrislianisme et du polythéisme mythologique le plus adultère alliage.

La langue elle-même cessait d'être française pour devenir toute latine. Nous avons parlé ailleurs de celte manie de la latinisation, qui se produisit surtout sous Charles VIII et sous Louis XII. Du reste, elle affecta beaucoup moins la poésie que la prose. Jean le Maire, Jean Marot, comme Alain Chartier, sont bien plus Français dans leurs vers que dans leur prose.

Une des conséquences de cet engouement pour l'antiquité, fut que les traductions durent occuper une grande, et même une trop grande place dans la poésie du seizième siècle. L'originalité, l'invention, en souffrirent beaucoup. Content de rendre les pensées d'autrui, on négligea de chercher des pensées nouvelles. Thomas Sibilet se plaignait, dans son Art poétique, que la version ou traduction était, de son temps, « le poëme le plus fréquent et le mieux reçu des estimez poètes et des doctes lecteurs, » et qu'au lieu de produire de son fonds, « chascun des poètes famez savans aimoit mieux, en traduisant, suivre la trace approuvée de tant d'âges et de bons esprits, etc. » Il voyait là une des causes de la « défaillance d'œuvres grands et héroïques » qui signalait son époque.

Indiquons seulement les principales de ces traductions.

AU XVI" SIÈCLE. 38;j

A l'exemple d'Albin des Avenellcs qui, au quinzième siècle, avait traduit Ovide en vers français, et d'Oclavien de Saint Gelais qui avait traduit VOdyssée et VÉnéide, et vingt-une Épitres de l'auteur des Métamorphoses, Hugues Salel et Amadis Jamin rimèrent l'Iliade, Jacques Pelletier et François Habert, les poésies d'Horace; André Delavigne retraduisit les Épitres d'Ovide, et Salomon Gerlon les poëmes d'Homère. Le plus élégant des comiques latins, Térence, fut aussi traduit plusieurs fois.

Les poètes du seizième siècle ne s'appliquèrent pas moins dans leurs œuvres propres que dans leurs traductions à reproduire les anciens ; malheureusement ce fut avec servilité. Ces humanistes, moins préoccupés du fond de la poésie que de ses formes, modelèrent toute la Httérature sur celle des Latins. Ils eurent au moins le mérite d'établir le cadre dans lequel la poésie du dix-septième siècle se développa. C'est une maxime très-autorisée depuis la Renaissance, qu'on ne peut rien enlever aux anciens qui ne soit pris de bonne guerre. Au moins les écrivains de l'époque de Louis XIII et de Louis XIV, en s'emparant du bien d'autrui, surent y ajouter beaucoup du leur. Au seizième siècle, la part d'originalité est trop faible.

L'Italie contribua, comme l'antiquité païenne, à détourner la poésie française de son vrai génie et de ses voies traditionnelles.

Déjà sous Louis XII, l'ardeur était grande à « estudier les bons compositeurs italiques », suivant l'expression de Meschinot; mais le règne de l'italianisme commença véritablement sous François I" qui, élève de Quinziano Stoa, avait reçu une éducation tout italienne, et il s'étabUt sous Charles IX et sous Henri III. Alors l'italien envahit et dénature le français qui devient un jargon mi-parti de français et d'italien. C'est encore sous lïnfluence italienne que la langue contracta foutes sortes de mignardises tout à fait opposées à son génie : tel est en particulier l'abus excessif de ces diminutifs que nous avons malheureusement perdus pour toujours. La poésie des plus charmants auteurs de ce temps, celle de Gilles Durant *, par exemple, en devient quelquefois ridicule.

Le littérateur et l'artiste, comme le guerrier, le politique et le courtisan, empruntent leurs expressions et leurs idées à l'Italie tombée depuis longtemps déjà dans une vraie décadence.

Dans l'Italie presque entièrement paganisée, l'auteur que nos poètes imitèrent le plus, mais en l'amoindrissant et en le gâtant, ce fut Pétrarque, Pétrarque dont ils ne comprirent pas le platonicisme idéa-

» Voici un des plus singuliers exemples de cet abus des diminutifs. Christophe de Gamon, dans son Jardinet de jaodsi'e, apostrophe ainsi l'aiguille d'une dame :

•I Espingle au petit bequillon, Espinglettc au ferme aiguillon, Espinglelette reluisante, Espingletelette attachante. »

liste, et dont ils ne rendirent que la galanterie affectée, maniérée et fastidieuse. Les du Bellay, les Ronsard, les Desportes et tous leurs imitateurs sont encore bien plus monotones et plus froids que l'auteur des Sonetti et des Canzoni, parce qu'ils n'ont rien de l'inspiration supérieure gui l'anime souvent. Le sonnet amoureux fut, dans la poésie française, un genre faux et répugnant à la nature même de ceux qui s'y adonnèrent avec le plus de succès. Du Bellay et Ronsard n'ont-ils pas fini par se moquer et de leurs propres sonnets et des soupirs du platonique amant de Laure, comme ils ont criblé de leurs sarcasmes les doucereux successeurs de Clément Marot, dont ils renvoyaient dédaigneusement les Épitres cupidiniques aux damoiselles, et les petites devises épicées aux commensaux de la Table ronde ? Des prêtres, des évêques môme cultivaient le genre à la mode, parlaient comme tout le monde de leur amour éternel et dévorant pour la plus accomplie et la plus impitoyable des beautés qui se réjouit des tourments qu'elle cause, étalaient leur emphatique désespoir, criaient leur vain appel à la mort, genre faux qu'un poëte obscur de cette époque a parfaitement caractérisé quand il a dit :

« Ceux qui bruissent ainsi d'une voix forcenée, Pleine d'effroi, de pleurs, leur fière destinée, N'ayant rien qu'un amour à la rage animé, Ont fort peu, ce me semble, ou n'ont jamais aimé.

Mais se fantasiant une dame en idée,

Sur un sujet en l'air leur amour est guindée.

Qui, n'ustant rien en soy qu'imagination,

Ne peut monstrer le vray de leur affection. »

Un brevet d'aumônier du conseil du roi, un canonicat, une abbaye, un évêché, et parfois toutes ces récompenses réunies étaient le prix d'écrits beaucoup plus mondains que religieux : témoin Saint-Gelais, Héroet, Ronsard, du Bellay. La galanterie est la note dominante de la poésie du seizième siècle. La frivolité et l'emphase vaine sont le ton presque général. La plupart m.eftent tout leur soin à tourner des riens pompeux et à raffiner les raffinements des poètes qu'ils imitent. Tous ces infatigables fabricants de rimes ne sont poètes que de cervelle. A peine, duns la quantité, trouvc-t-on un fort petit nombre d'hommes inspirés, à la fois rêveurs et créateurs. Du Bellay, Desportes, même Marot, ont, par accès, des élans de sensibilité et une rêverie douce que ne connaîtra guère la littérature du dix-septième siècle. Quelques poètes, restés vrais, savent fondre avec simplicité et naturel l'imagination et le sentiment. Au milieu de cette profusion de froides rimailleries, on rencontre, çà et là, quelques vers d'une inspiration simple, fraîche et tendre, comme cet aimable chant que Charles Fontaine composa à l'occasion de la naissance de son premier fils :

« Jan, petit Jan, viens voir ce tant beau monde,

Ce ciel d'azur, ces estoiles luisantes,

Ce soleil d'or, cette grant terre ronde,

Cette ample mer, ces rivières bruyantes, etc. »

En général, la poésie descriptive du seizième siècle et môme du commencement du dix-septième, relèvent de Rémi Belleau, l'auteur souvent naturel et délicat des Bergeries, mais aussi l'auteur d'une traduction musquée d'Anacréon. Ronsard l'a proclamé le Peintre de la nature. Il mérite cet éloge par quelques traits de ses poésies. Le sentiment du pittoresque et le soupçon de l'idéal se trouvent, par exemple, dans une description de la nuit qui commence par ces mots :

« Il faisoit tard, et jà la nuit muette Alioit couvrant sous son aisle brunette D'un voile obscur la pointe des rochers; »

et dans cette description du printemps :

« Voici l'aronde passagère Qui, de son aisle printanière Chassant les glaces de l'iiyver, Rend serein et l'air et la mer, etc. »

Ce n'est pas sans raison qu'Henri Estienne déplorait cette invasion italienne qui devait atteindre la politique, la morale, la nationalité, comme le langage. Heureusement que les vieilles habitudes de nos mœurs bourgeoises luttaient contre cette civilisation empruntée à une nation déchue.

A côté de beaucoup de dommages, il nous vint bien aussi quelques avantages de cette Italie trop dégénérée.

Nous dûmes à l'influence italienne l'introduction ou le développement de plusieurs genres. Ainsi, ce fut grâce à l'Italie que le goût de la poésie bucolique succéda à celui des romans chevaleresques. Clément Marot, Marguerite de Navarre, marchant les premiers sur les traces des auteurs de VArcadie, de VAminte et du Pastor fido, composèrent des églogues et des bergeries. Ronsard, Baïf, Tahureau, s'exercèrent dans le môme genre avec des succès divers. Pontus de Tyard et Rémi Belleau, dans leurs pastorales môlées de vers et de prose, imitèrent Sannazar.

D'autres poètes imitèrent la satire badine de Berni, de Coccaïe, de Burchiello.

L'Italie donna encore à la France l'exemple de composer des pièces de théâtre régulières. Lazare de Baïf,Thomas Sibilet, Jodelle, Garnier pour la tragédie, Jacques de la Taille, P. de Mesme, François d'Amboise pour la comédie, imitent le genre classique nouvellement restauré par les Italiens, et transportent môme en français quelques-unes de leurs compositions.

Le sonnet fut aussi rapporté d'Italie en France par du Bellay. Nous disons rapporté, et non pas apporté; car cette forme de poésie paraît bien être d'origine française provençale : le troubadour Gérard de Bourneuil, mort en 1278, nous a laissé plusieurs sonnets; mais depuis plusieurs siècles, ce genre était complètement oublié en France. Mellin de Saint-Gelais paraît en a^oir été le premier introducteur chez nous. En 1549, Joachim du Bellay publia, avec un étonnant succès, cinquante sonnets à la louange d'Olive, sa maîtresse. Dès lors, ce fut le genre à la mode, malgré les protestations de quelques partisans des anciens genres gaulois, comme Scévole de Sainte-Marthe. Ronsard, encore très-jeune, consacra lui-même le sonnet en l'employant à chanter sa Cassandre. A l'exemple de ces maîtres, Pontus de Tyard, Etienne Pasquier, Louis le Caron, Guillaume des Autelz, Etienne de la Boétie, Olivier de Magny, Tahureau, Jodelle, Amadis Jamin, Jean de la Peruze, Claude Binet, Nicolas Rapin, Claude de Pontoux, Jacques Grevin, Pierre le Loyer, Passerai, et cent autres poètes inférieurs accablèrent le public de sonnets qui étaient souvent mis en musique et dans lesquels, presque toujours, une amante réelle ou chimérique était chantée avec plus ou moins de fadeur. Pour déguiser la misère du fond, on imagina de varier la forme, et les diverses espèces de sonnets fleurirent à l'infini. Il y eut des sonnets boiteux, acrostiches, mésostiches, bouts rimes, retournés, lozangés, serpentins, croix de Saint-André, etc., nus, vêtus, commentés, rapportés, etc., etc. Triste fécondité, efforts malheureux, qui n'accusent que trop la pauvreté poétique d'une époque.

Après l'influence italienne vint l'influence espagnole. A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, hommes d'Église, d'épée, de robe, de finance, bourgeois, poètes, artistes, tout le monde espagnolise i. Mais, c'est surtout en parlant de la poésie du dix-septième siècle que nous devrons signaler cette nouvelle révolution dans la langue, dans les lettres et dans les mœurs.

Les écrivains du seizième siècle étaient donc trop fiers du progrès qu'ils avaient fait accomplir à la langue. Cependant il se fit un grand travail. La plupart des licences de nos vieux aëcles furent proscrites ; la fusion des divers dialectes, picard, normand, bourguignon, etc., s'opéra, et la poésie eut à son service une langue uniforme, assez régulière, et plus noble, plus élevée que l'ancienne.

Mais c'est surtout la versification qui gagna au seizième siècle, à travers toutes les bizarreries qu'elle afTecta par moments. Sous François I", le mécanisme de la versification n'était pas encore formé ; les règles pour le mélange des rimes étaient négligées ; l'entrelacement

1 V. Ad. de Puibusque, Histoire comparée de la littérature espagnole et française.

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des rimes masculines et des féminines n'clait que Irès-rarement observé, et ce fut une nouveauté qui surprit fort, de voir, un peu plus tard, Guy Morin, dans un poëme de plus de mille vers, la iraduclion du Traité de la préparation à la mort, d'Érasme, alterner régulièrement les rimes masculines et les féminines. La pratique de l'élision était ignorée, les poètes les plus soigneux de l'harmonie se permettaient l'hiatus, et ne craignaient pas de faire tomber le repos sur Vc muet comme sur l'e ouvert. Tantôt Ve muet était compté pour rien, môme devant une consonne, tantôt il formait une syllabe, même devant une voyelle. Gaillard a remarqué que « dans un recueil de différentes épîtres composées du temps de Louis XII ou de F'rançois P"" sous les noms du seigneur de Graon, de Louis de la ïrémoille, de sa femme, de sa maîtresse, l'e muet élidé par la voyelle suivante est toujours marqué par une barre qui semble annoncer que cette élision était une invention nouvelle ^ »

La manie des pièces bizarres, en rimes aussi difficiles que vides de sens, dites f rater niaées, rétrogrades, enchaînées, serrées, couronnées, équivoquées, hottelées, emperiéres; cette manie, qui avait tant régné sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, continua, sous le règne de François F', à dominer les esprits, et atteignit Clément Marot luimême. Tout le mérite de ces rimailleries puériles consistait généralement dans une ordonnance bizarre combinée pour le plaisir des yeux. On se mettait l'esprit à la torture pour faire des figures variées par l'arrangement des vers de toute espèce. Les uns formaient des croix et des triangles, les autres des râteaux et des fourches. D'autres, tel que le burlesque et licencieux Tabourot, s'efforçaient de maintenir dans la poésie comme dans la prose les allitérations, les logogriphes et les calembours, et, malgré cette folie, parvenaient à se faire un nom retentissant.

Cependant la versification française se dénouait, les principales lois de la cadence étaient trouvées, et, en soumettant le rhythme à des règles sévères, on savait garder la liberté de rompre la mesure, que le dix-septième siècle proscrira et qui ne rentrera dans notre poésie qu'avec André Chénier.

Cette œuvre faite, quelques esprits affolés de l'antiquité grecque et de l'antiquité romaine s'ingénièrent à introduire dans notre poésie la prosodie des Grecs et des Romains. Dès avant le seizième siècle, à ce qu'il parait, on avait essayé d'imposer à notre versification les pieds des Grecs et des Latins. Agrippa d'Aubignc prétend avoir vu l'Iliade et l'Odyssée traduites en vers hexamètres par un nommé Mousset, et imprimées ^. Ces essais se produisirent nombreux et variés à l'époque de la Pléiade. Jodelle composa, en 1553, un distique en vers mesurés. En 1555, Denisot, sous l'anagramme de comte d'Alcinois, fit

1 Hist. de François /'r, t. \III, p. 21.

* Petites Œuvres meslées du sieur d'Aubigné. Genève, 1C30.

des vers hendécasyllabes h la louange d'un poëme d'Etienne Pasquier. L'année suivante, Pasquier essaya à son tour de faire une élégie de vingt-liuit vers mesurés par longues et par brèves. Il y avait été excité par Ramus. Plus tard, ce savant professeur, dans sa grammaire publiée en 1362, dit hautement qu'il fallait souhaiter que nous eussions des poètes qui mesurassent leurs syllabes à la manière des anciens, et dans la réimpression de cette grammaire, faite dix ans après, il se récria avec un vif enthousiasme sur l'apparition récente de deux pièces de vers français à l'antique, l'une en vers élégiaques, l'autre en vers saphiques. Il se fit de même des pièces en vers dactyliques, en vers spondaïques, en vers alcaïques, etc.

Ces tentatives devaient demeurer sans résultat. La versification française, fondée sur le nombre des syllabes, et non sur la quantité, est rliythmique et non métrique; l'on ne peut introduire dans la langue française la versification métrique des Grecs et des Latins, parce que la quantité n'y est pas assez étendue, ni assez sensible, distincte et fixe dans tous les mots, pour que l'on puisse former des pieds et des mesures, et aussi parce qu'il y a une grande différence entre la quantité et l'accent, et que notre langue, n'ayant à proprement dire pas d'accent, elle ne peut pas avoir de versification métrique ; enfin, comme nous n'avons point de langue poétique à part, pour peu qu'on néglige la versification, notre vers ne se distinguera plus de la prose.

Cependant quelques-uns de ces poèmes métriques réussirent à l'époque, au moins comme œuvres musicales. Agrippa d'Aubigné affirme que, Claudin le jeune ayant mis un psaume saphique en lumière, dix ou douze musiciens ont assuré que : « les mouvements de ces vers estoient bien plus puissans que des rimes simples; c'est que tels vers, de peu de grâce à les lire et à les prononcer, en ont beaucoup à estre chantés. »

La cadence qui résulte des brèves et des longues frappant médiocrement les oreilles françaises dans notre poésie, Marc Claude de Butet, dans des poésies publiées en lo61, tenta de réunir la quantité et la mesure.

Cet essai de vers mesurés et rimes tout ensemble avorta, mais il fut l'occasion d'un établissement littéraire dont le souvenir aurait mérité d'être mieux conservé. Sur la fin de l'année loTO, et par les soins du poète Jean-Antoine de Ba'if et du musicien Joachim Thibault de Courville, une Académie fut instituée, « pour travailler à l'avancement du langage françois, et à remettre sus tant la façon de la poésie, que la mesure et règlement de la musique anciennement usitée par les Grecs et Romains. » Afin que celte Académie « fust suivie et honnorée des plus grans », Charles IX accepta d'en être nommé le protecteur et prtmier auditeur ; et Henri III lui continua cette royale protection. Mais les guerres civiles et la mort de Ba'i'f, arrivée en 1 39 1 , amenèrent la ruine de cette intéressante société où était déjà comme en germe l'institution de Richelieu,

Quelques poètes, Passerat, Desportes, Rapin, Scévole de Sainte- Marthe, continuèrent bien à faire des vers mesurés, mais ils ne purent faire prendre cette mode, contraire au génie de notre langue dont la prosodie n'est pas assez marquée pour que nos vers se puissent scander harmonieusement.

Pour se faire une idée exacte de la manière dont était comprise et pratiquée la poésie dans lapremière partie du seizième siècle, il est indispensable de lire quelques travaux théoriques composés à celte époque. Le premier est le Giant et vray Art de pleine rhétorique, utille, •profitable et nécessaire à toutes gens qui désirent à lien élégamment parler et escrirc. Compillé et composé par très eocpei^, scientifique et vray orateur, tnaistre Pierre Fabki, en so7i vivant curé de Meray, et natif de Rouen. Par lequel ung chascun, en le lysant, pourra facilement et aorneement composer, et faire toutes descriptions, tant en prose comme en rithme. C'est assavoir, en prose : comme oraisons, lettres missives, epistres, sermons, recitz, collations et requestes, à toutes gens et de tous estatz. Item en rithme : chantz joyciilx, ballades, rondeaux, virelays, chansons, et généralement de toutes sortes, tailles et manières de composition.

L'auteur de ce traité, aussi curieux que rare, publié à Paris pour la première fois en lo21, et réimprimé en 1539, et de nombreuses fois ensuite, commence par poser très-explicitemeot les règles de la rhétorique, et spécialement la manière de composer les lettres suivant les différentes personnes à qui elles sont adressées; mais il consacre un second livre à indiquer comment « ung chascun pourra facilement et aorneement composer et faire toutes descriptions en rithme, comme chants royaux, ballades, rondeaux, virelays, chansons, et généralement toutes sortes, tailles et manières de composition. » Il puise dans les auteurs les plus célèbres de son temps et du siècle précédent, dans Alain Chartier, dans l'auteur du Jardin de plaisance, etc., des exemples de chaque sorte de rhythme et de composition. Copiste souvent servile de ses prédécesseurs, il n'a pas une idée fort élevée de l'art. Pour lui, la poésie n'est que la rime appliquée aux compositions faites selon les règles de la rhétorique. Pierre Fabri, ou plutôt le Febvre, quoique nourri de la lecture des anciens, surtout de Cicéron, fait souvent preuve du plus mauvais goût, et sa diction est des plus bizarres. Il faut néanmoins le féliciter d'avoir eu assez de bon sens pour désapprouver l'usage, alors assez commun, d'associer des mots qui appartenaient à des idiomes différents et d'entremêler le latin et le français.

Non content de donner des préceptes de poésie, Fabry voulut compter lui-même au rang des poètes. 11 a laissé les Épitaphes du Roy Loys et un Traicté touchant le temps de maintenant, oii sont introduicts parlans ensemble onze dames, à sçavoir : Naples, Venise, Rome, Florence, Gennes, Mylan, France, Espagne, Angleterre, Flandres, Autriche, et Varteur.

Onze ans après Fabry, Sibilct publia une poétique d'une portée bien supérieure et attestant un grand progrès dans la poésie. Ce conlempo-

rain des poëtes célèbres de François P"", admirateur et disciple plus intelligent des anciens et plus capable de penser par lui-même, remonte jusqu'à l'essence de la poésie dont il fait connaître les éléments. Il lui donne une origine commune avec la vertu, c'est-à-dire « en ce profond abîme céleste où est la Divinité ». Il examine en grammairien rigoureux la mesure propre aux vers français de chaque espèce, et traite en disciple d'Horace de chaque partie du poëme en particulier, joignant aux vieux genres gaulois plusieurs genres nouveaux. Il parle du rondeau, du lai, de la ballade, du chant royal, du rondeau, de l'épigramme, du dialogue, de la farce, de l'étrenne, de l'épitaphe, de la complainte, du blason, de la satire en forme de coq-à-l'âne, de l'élégie, de l'épître, de l'églogue. Son ouvrage est mVûiûé : Art poétique français pour V éducation des jeunes studieux et encore peit avancez en la poésie françoyse^.

Sibilet, avocat à Paris, ne mourut qu'en 1389. Il fut le maître en poésie d'Etienne Pasquier.

La grande gloire du seizième siècle, du côté de la poésie, fut d'avoir préparé le dix-septième. Et les principaux ouvriers de cette préparation, ce furent les poëtes qui se réunirent et se groupèrent en une association qu'ils appelèrent fastueusement la Pléiade. C'était le nom que les Grecs avaient donné d'abord à une constellation formée des sept filles d'Atlas dont le génie fut célèbre, et qu'ils attribuèrent ensuite à sept poëtes illustres du temps de Ptolémée Philadelphe : Théocrite, Aratus, Nicandre, Apollonius, Philiscus le jeune, Homère et Lycophron. Les sept constellations de la Pléiade française furent Daurat, Ronsard, du Bellay, Rémi Belleau, Jean-Antoine de Ba'if, Pontus de Tyard et Jodelle. Ces doctes artistes dotent la palette de notre poésie de nouvelles expressions, créent la poésie de l'expression ; ils inventent le mécanisme du vers, la coupe des phrases et des strophes, la diversité des mesures, le croisement des rimes; ils activent aussi, en se tenant dans une mesure raisonnable, la réforme orthographique dont s'occupaient vivement, à cette époque, Meygret, Ramus, Peletier du Mans ^. Grâce à cette école justement applaudie par tous les hommes dont le sens et l'esprit étaient les plus remarquables, par tous ceux qui détestaient la trivialité, la langue acquit une netteté analytique, une régularité de formes, une abondance d'images, une flexibilité de tours qu'elle n'avait jamais connues, et la pensée, élargissant ses horizons, aspira fièrement à des hauteurs où elle n'avait pas monté depuis la chute des lettres latines et grecques.

* Ménage et plusieurs autres érudits du dix-septième siècle ont, contre toute raison, attribué ce traité à Henri Estienne.

* Ronsard recommandait d'éviter, autant que possible, toute orthographe superflue, de mettre écrire au lieu d'escrire, cieus au lieu de cieulx, d'ajouter une s à l'imparfait et au conditionnel, quand le mot suivant commençait par une voyelle. 11 voulait qu'on se contentât de tels changements de détail « en attendant meilleure réformation ».

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Le tort (le ces doctes artistes fut de Aouloir tout créer sans tenir compte du passé, de se faire trop Grecs et trop Latins, de vouloir trop violemment greffer la littérature antique sur la littérature française. Pour féconder et pour refaire la langue, ils ne virent qu'un moyen, se pénétrer intimement de la substance des auteurs anciens, se iramfor- ?»cr eu t'wa;, comme ils disaient, pour reproduire sous la forme française leurs pensées, leurs mots même et tous les procédés de l'art : « Notre poésie française, disait la Boëtie \ fut, non pas accoustréc, mais, comme il semble, faite tout à neuf. »

Malgré les réclamations et les indignations de Clément Marot, de Mellin de Saint-Gelais, de Charles Fontaine, d'Etienne Dolet et des autres adversaires des « escorcheurs de latin », la Pléiade poursuivit triomphalement son œuvre. Bien que l'indépendance d'esprit, l'élévation morale, le sentiment populaire, manquent généralement à cette littérature, le progrès simultané de l'idiome et du génie éclata de toutes paris, et le dix-septième siècle n'eut plus qu'à éclore.

En suivant d'œuvre en œuvre les diverses publications des chefs de la Pléiade, on y constate la marche continuellement ascendante de la poésie française au seizième siècle, surtout dans l'élégie, dans l'ode épicurienne, dans la chanson, dans certaines descriptions de la nature, où il fut déployé beaucoup de verve lyrique, de souplesse de rhythme, de fraîcheur de sentiment. Malheureusement les disciples déchus de l'école raffinée de la Renaissance gâtèrent l'œuvre des maîtres. Du Bellay s'indignait des hardiesses malheureuses et de la faiblesse pitoyable des vulgaires successeurs des poètes de la Pléiade, et Montaigne ^ pouvait dire ;

« Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné crédit à nostre poésie franroise, je ne veois si petit apprenti qui n'enfle des mots, qui ne renge les cadences à peu prez comme eulx : Plus sonat quam valet! »

Et Balzac, avec une sévérité encore plus grande :

<( A proprement parler,ces bonnes gens estoient des fripiers et des ravaudcurs. Ils traduisoient mal, au lieu de bien imiter. J'oserois dire davantage, ils barbouilloient, ils deflguroient, ils dechiroient, dans leurs poèmes, les anciens poètes qu'ils avoient lus 3. »

Ce reflet sans force, cet extrême crépuscule du seizième siècle se prolongea pendant plusieurs années, jusqu'à ce que se levât l'aurore du grand siècle.

Les poëtes en tous genres abondèrent au seizième siècle, parce qu'ils se virent favorisés par les divers souverains qui se succédèrent dans cette période de cent ans.

• La Servitude volontaire.

2 Essais, I, 25. — s Senec. epist., IV.

394 IDÉE GÉiNÉRALE DE LA POÉSIE FRANÇAISE

Louis XII, à qui le surnom de Père du peuple fut déféré, au nom des États généraux, par l'orateur du Tiers-état, était aussi le père et le patron des lettres, à l'étranger comme en France : il donna des pensions à Sannazar, à Jérôme Alexandre, à Lascaris, et attira en France, par ses bienfaits, les plus célèbres jurisconsultes de l'Italie qui avaient abandonné l'Université de Pavie. Nul ne laissa plus de liberté aux écrivains : quelques-uns en usèrent très-largement; les poêles delà fin du quinzième siècle, Octavien de Saint-Gelais, Mescbinot, Pierre Gringore, Éloy d'Amerval, Jeban du Pontalais, Simon Bourgoinc, etc., se font volontiers les censeurs des seigneurs, des princes, des rois ; ils les moralisent et les prêchent avec une liberté et une audace qui montrent bien que le droit de parler et de critiquer ne date pas d'hier chez nous.

François I", lorsqu'il n'était encore que duc d'Angoulème, faisait augurer que s'il succédait un jour à la couronne, il ferait briller d'un éclat suprême la gloire des lettres. Il créa en France le patronage littéraire tel qu'il l'avait vu, dans les cours italiennes, exercé à Mantoue par les Gonzagues, à Rimini par les Malatesta, à Urbain par les Montefeltro^ à Florence par les Médicis, et constamment il s'efforça d'enlever à Léon X et à Charles-Quint les talents étrangers.

Charles IX, poète lui-même, comme François I", était toujours entouré de poètes.

Henri III aimait la poésie comme il aimait le plaisir ; il était épris du beau langage comme des toilettes élégantes; les questions même de grammaire le préoccupaient souvent au détriment des affaires du pays ; ce que lui reprochait Pasquier, en disant :

« Grammaticam exercet mecliâ rex noster in aulô. '. »

Le roi qui aimait ses peuples comme si c'étaient ses enfants ^, Henri IV, avait aussi, comme Louis XII, une particulière atfection pour ceux qui cultivaient les lettres ; il aimait à s'entourer d'eux, et se tenait soigneusement au courant de leurs productions. Lui-môme était le « mieux disant prince de son temps ^ ».

Est-il étonnant que sous tous ces rois lettrés et amis des belles études, la poésie ait fleuri et prospéré ? Suivant les expressions de Pasquier, parlant de l'époque de la Pléiade, « vous eussiez dit que ce temps-là étoit du tout consacré aux muses *. » Mais il y eut bien plus de versificateurs, de rimeurs, et même de rimailleurs, que de poètes. Le plus véritablement poète de tous est peut-être Ronsard, le « Pétrarque Vendomois », le « divin Vendomois », comme l'appelait Olivier de Magny ^ Ronsard, dont la renommée fut si grande tant qu'il vécut, que Rabelais seul se permit d'en rire.

^ Entret., XXXI.

2 Lett. miss, de Henri IV, h M. de Rosny, 20 nov. 1G04, t. VI, p. 333.

3 Mercure français . — * Recherch., VU, 6. — ^ Dans ses Gayetés.

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11 y eut quelques autres vrais poêles, dans l'ancienne école comme dans la nouvelle ; puis un certain nombre de poètes de quelque marque ; enfin, une foule de poètes inférieurs, dont quelques-uns ne sont' pas dénués de tout mérite, mais dont la plupart n'offrent que des platitudes ou des bouffissures ridicules, des vers nauséabonds, écœurants de fadeur, où il serait bien difficile de trouver à glane quelques citations.

Dans les études qui suivent, nous n'avons guère pu donner place qu'aux poètes les plus en renom. Nous croyons qu'on nous saura gré d'accorder ici aux exclus, à beaucoup d'entre eux du moins, une mention purement alphabétique, qui servira peut-être non-seulement à rappeler leur souvenir, mais à inspirer à quelques-uns le désir de rechercher leurs œuvres. Dans cette liste, on verra maint et maint poote qui a écrit loin de Paris; car, suivant la remarque très-juste et très-neuve de M. d'Héricault, « au seizième siècle la poésie est en grande partie aux mains des rimeurs provinciaux. »

Guillaume Alexis se fit une grande réputation parmi ses contemporains par son Grand Blason des faulces amours. Il a encore composé le Débat de l'homme et de la femme, le Passetemps du prieur de Bussy et de son frère le Cordelier, et le Martyrologe des faulces langues et le Chapitre général dHcelUs tenu au temple de Danger, par couplets, dont le dernier vers de chacun finit par une sentence ou proverbe, comme :

« De faux arbre mauvais sion.

C'est trop aimé quant on en meurt.

De tel service tel loyer.

Coup mortel gît en langue infecte.

De tel loyer telle desserte. »

Un poëte un peu postérieur, le Parisien Jean Godard, a terminé de même par une sentence ou un proverbe ses Amours de Flore.

Éloy d'Amerval, prêtre de Béthune, fit imprimer en 1308 le « Livre de /fll>2/a6/ene, très-profitable aux chresliens et aorné de maximes fort belles », et en outre « rempli de joyeulx termes pour bien rire » . Dans ce poëme pantagruélique, Lucifer et Sathanas, après s'être injuriés en termes dignes Atspaludz infernaux, racontent leurs ruses diaboliques, énumèrent les ennuis qu'ils ont causés à l'homme, et les crimes qu'ils ont fait commettre à leurs serviteurs, les scélérats et les sots.

Le joyeux et cynique auteur du Livre de la Dyablerie a d'ailleurs une intention morale. Ses pensées sont presque toujours originales, et quelquefois profondes.

Guillaume des Autelz (1529-1580), à qui Ronsard a adressé une ode qui commence par ces vers :

« Des Autelz qui redore Le langage françois i, »

et que Pontus de Tyard a qualifié de « diligent amateur de toutes disciplines 2 », a laissé plusieurs recueils de poésie : le Mois de mai, Récréation des Tristes ; la Paix venue du ciel, en vers héroïques ; le Tombeau de Charles-Quint, en douze sonnets. Quoi qu'en ait dit Ronsard, tout cela n'a pas l'éclat de l'or, et ne brille guère que par le grec et le latin dont il est farci.

Jean d'AuTox ou d'ANioN, célèbre par une chronique rimée des événements accomplis de 1499 à 1508, a laissé plusieurs pièces, complaintes, épitapbes, etc., sur une maîtresse platonique du roi Louis XII, la jeune et belle Thomassine Spinola, noble génoise, qui, lors de l'entrée du roi de France à Gônes, au mois d'août io02, s'était éprise pour ce prince de la plus soudaine et la plus belle passion. D'Anton l'appelle dame intendio du roi, de l'italien intendio, qui désigne un amour délicat et honorable.

Béroalde, dit Colletet, « se vantait arrogamment lui-même de savoir tout, et, en effet, il n'ignorait presque rien. Il était profond théologien, savant philosophe, grand mathématicien, éloquent orateur, subtil alchimiste, et supportable poète. » Nous laissons la responsabilité de l'éloge à l'auteur de l'Histoire manuscrite des poètes français, n'ayant pu vérifier les titres poétiques non plus que les titres scientifiques de Béroalde.

Pierre de Brach, Bourdelois, né en 1548, mort en 1604, commença de bonne heure à cultiver les muses. Plus tard, nommé conseiller du roi et contrôleur en sa chancellerie de Bordeaux, il garda ses goûts studieux, et profita de ses tranquilles loisirs pour se livrer à la composition de quelques travaux poétiques, qui furent publiés en trois livres, en 1576, dont le premier contient les Amours d'Aimée; le deuxième, ï Hymne deBourdeaitx, la Monarchie de David et de Goliath, et une Ode delà Faix; le troisième, les Meslanges.

A l'âge d'environ cinquante ans, il conçut le projet de traduire en vers la Jérusalem délivrée du Tasse. Il n'en put achever que quelques chants : le second, le quatrième, le douzième, le seizième, qu'il publia en 1596, mais comme il les avait traduits, c'est-à-dire sans suivre l'ordre du poëme. Colletet le préférait presque à tous les poètes de son siècle.

Lancelot de Carles (mort vers 1370), à qui Ronsard et du Bellay adressèrent beaucoup de vers et d'éloges, a composé une Paraphrase

1 Liv. II, ode 13.

* Solitaire second, f" 9G.

en vers franeois de VEcclesiaste de Salomon, 1561, et celle des Cantiques de la Bible et du Cantique des cantiques^ 1502, une Exhortation ou Parcncse en vers héroïques (latins et français] à son neveu, elc. Tout cela n'est pas excellent, comme le reconnaissait Colletet.

Le protestant Antoine de Cuandieu, d'une famille noble et riche du Maçonnais, né vers 1534, et mort à Genève le 23 février 1591, se rendit célèbre par son talent oratoire, et par ses connaissances en droit, en philosophie et en théologie. Son talent de poëte aurait mérité d'ôlre plus connu et plus apprécié. On sent déjà un précurseur de Malherbe quand on lit les poésies qu'il a laissées : trois sonnets sur la mort de Calvin *, des octonaires en cinquante stances, formant quatre cents vers, une ode de trois cents vers sur les misères des églises protestantes, un cantique de deux cents vers sur la paix de 1589, et un autre cantique de cent soixante vers sur la mort de sa fille ^

Florent Chrestien (1541-1590) eut de la verve caustique, avec un caractère bienveillant. Ronsard éprouva et apprit à redouter ses coups. Les satires mordantes que Chrestien publia contre le chef de la Pléiade, en 1564, peuvent encore se lire avec intérêt. Ce poëte satirique eut part à la Ménippée. Il a laissé quelques autres poésies fort médiocres, entre autres une traduction des quatre livres de la Vénerie d'Oppien, en vers rudes et hérissés d'enjambements.

Debouques présente souvent des vers entiers dignes de nos bons poètes, des vers où la pensée est grande et où l'expression atteint la pensée '.

Jehan Divry, de Beauvais, a écrit le Petit Escholier des bons rhetoriqueia-s, les Estrennes des filles de Paris, les Secrets et Loix du mariage, petites poésies vives, libres et gaies, que M. Ch. d'Héricault trouve avec raison supérieures aux poésies bourgeoises du môme auteur, qui, pendant longtemps, par l'attrait du gain, s'efforça de devenir un poëte de cour.

Jacques du Fouilloux, gentilhomme poitevin, auteur d'un célèbre ouvrage sur la chasse, dédié à Charles IX, a laissé un petit poëme intitulé : l'Adolescence de Jacques du Fouilloux, qui est remarquable par la belle simplicité du style et par un certain talent naïf et suave de description :

« Or venoit-il co gentil vent de mer Qui merendoit le corps et pied léger,

1 Us ont été publiés dans la bibliothèque de du Verdier.

* Ces poésies ont été imprimées avec les œuvres de Jean Jacomot. Genève, ex typographiâ Joan. Torniesii Lugdunensis, IGOl.

» Saint-Marc Girardin, Tableau de ta litt. grecqtie au seizième siècle, 186?, p. 277.

Et si sentais la fleur de l'auôespine Que ce doux vent apportait de Gastine.

Après mon cerf me mis par les campagnes Où le brisai au pied de deux montagnes. Dessus un tronc, regardant ma bouteille, Prenant repos une heui-e de sommeille, On oyoit là le vent citharizer Qui me donnoit un aiguillon d'aimer, Comme des voix doucettes et menues. »

Grognet, fécond écrivain du rùgne de François 1="^, n'a guère laissé qu'une pièce qui puisse nous intéresser ; elle est intitulée : « De la louange et excellence des bons facteurs qui bien ont composé en rime tant deçà que delà les monts, » et contient des détails curieux aujourd'hui sur une infinité de petits poètes français.

Jean Lingendes (1580-1616) est un des auteurs du seizième siècle qui ont manié la stance avec le plus de succès. Il n'a guère cultivé que ce genre de vers, mais il y a répandu beaucoup de douceur et de grâce facile. Ses poésies sont dénuées de force, mais ont de la douceur et de la facilité. Son Élégie pour Ovide est un des bons morceaux de l'époque.

Un poëte fort peu connu, mais des plus recommandables parmi les écrivains secondaires du seizième siècle, supérieur même à beaucoup de poëtes célèbres de cette époque, François de Louvencourt, seigneur de Vauchelles, dédia, en 1595, à très-illustre, belle et vertueuse princesse, mademoiselle de Longueville, Catherine d'Orléans, des Amours et premiers œuvres poétiques, où il y a du sentiment, de l'intérêt, du naturel, et des détails gracieux sur la première éducation de l'auteur, sur son goût précoce, mais combattu par sa famille, pour les vers, sur sa vie, sur ses affections.

Maclou de la Haye est nommé parmi les cinq poëtes que Ronsard, à son début, regardait comme ses plus sérieux émules, et dont la gloire naissante faisait presque ombrage à la sienne :

« Bayf, Muret, Maclou, Bouguier, Tagaut, Rasant mes pas, leurs pas lèvent si hault, Par le sentier qui guide à la Memoyre, Que maugré moy, honteusement boiteux.

Je feray place au tourbillon venteux Qui tout le monde emplira de leur gloyre. »

Maclou eut un don remarquable, celui de peindre les sentiments du cœur sans mêler à ses peintures rien de simulé ni de factice. N'entend-on pas l'accent d'une passion émue et profonde dans ces vers :

f-^Ç-.- AU XVI« SIÈCLE. 399

« Mon cœur en clic et elle dans mon cœur Seront unis; pouvoir n'y a l'absence, Ny seulement du long temps la rigueur, Car l'amytié est pure en son essence; Advienne donc toute forte puissance, Foyble sera contre amour éternelle ; Malgré le temps, malgré rare présence, Jusqu'à la mort sera mon cœur en elle •. »

Ce qui suit sent trop l'ivresse d'un amant épicurien pour que nous le citions.

Le langage de Maclou est quelquefois obscur et incorrect, mais la pensée est toujours vraie.

MoNT-DoRK, aujourd'hui complètement ignoré, môme des érudils, a été rangé par Montaigne parmi les bons artisans de poésie qui ont eu vogue en son siècle, Aurat, Bèze, Buchanan, l'Hospital, Turnebus^.

Le chanoine Loys Papon est un de ces nombreux écrivains du seizième siècle, longtemps ensevelis dans l'oubli, que les érudils de notre époque se sont efforcés de remettre en lumière.

Homme de grande science, le latin, l'italien, le grec, lui étaient aussi familiers qu'aux plus doctes d'alors, et il était bien de l'école de Daurat et de Ronsard. C'est un des plus ardents disciples et fauteurs de la renaissance grecque et latine.

D'Urfé appelle quelque part L. Papon a un des plus grands poètes de notre siècle^». Il en avait reçu des leçons de poésie; aussi prit- il plaisir à le célébrer et à reconnaître combien il lui devait :

« Papon, Louys son fils, ornement de Forest, Lequel, s'il eust vivant mis ses vers en lumière, Auroit une louange en France singulière; Cettuy-ci le premier me fit voir le troupeau Menant son bal sacré sur le double coupeau, M'enseignant ardemment comme il se falloit rendre Bien aymé des Neuf Sœurs, si j'eusse sceu l'apprendre '*. »

La production la plus piquante, mais non pas la plus sévère du chanoine Papon, c'est le Discours à mademoiselle Pamfile. Ce discours, qui décrit la journée d'une jeune fille au seizième siècle, présente, en vers quelquefois pleins de grâce et de fraîcheur, plus d'un intéressant détail de mœurs. Il y a là de franche poésie, une verve sincère et ori-

1 Sonnet à la fin des Amours, 1552.

^ Essais, n,ïl.

ï Dans une préface qu'il destinait h ses Uyimies, et qui n'a jamais vu !n jour.

* Hymne de Messire Ati7ie d'Urfé, h Lyon, chez Pierre Rigaud ; in-8", ICO?, p. li'J.

ginale, enfin assez de mérites pour racheter le pliébus, l'obscurité pmdarique, le jargon amadisesque, qui déparent trop souvent cette œuvre d'un genre à part au seizième siècle.

Du Faur de Pibrac (1528-1 384) n'est connu du plus grand nombre que par ses Quatrains, publiés pour la première fois en 1374 ; mais qu'on n'aille pas croire que ce ne fût qu'un sec moralisateur. Varillas a dit de lui :

(( Personne ne le surpassoit en bonne mine, et peu de gens Tegaloient en l'art de briller dans les conversations. Il s'estoit appliqué à la jurisprudence, mais il n'avoit pas si bien réussi qu'à la morale, qu'il insinuoit agréablement dans ses harangues, et sur tout dans les vers, comme il paroist par les quatrains qui restent de luy. On ne sçait pas par quelle occasion il s'estoit fait connoistre à la royne de Navarre, ni comment il avoii gagné ses bonnes grâces; mais il est constant qu'elle l'estimoit plus qu'aucun autre de ses courtisans. Elle l'avoit introduit dans la maison de Henry III, lorsqu'il n'estoit encore que duc d'Anjou, et il s'y maintenoit par son propre mérite i. »

Montaigne s'appuie quelque part de son opinion pour soutenir ce principe, « que d'aller désirant le commandement de peu en un estât populaire, ou en la monarchie, une autre espèce de gouvernement, c'est vice et folie. » Il cite ce quatrain :

'( Aymé Testât tel que tu le vois estre : S'il est royal, ayme la royauté, S'il est de peu, ou bien communauté, Ayme l'aussi, car Dieu t'y a fait naistre. »

et il ajoute :

« Ainsi en parloit le bon monsieur de Pybrac, que nous venons de perdre : un esprit si gentil, les opinions si saines, les mœurs si doulces. Cette perte, et celle qu'en mesme temps nous avons faicte de monsieur de Foix, sont pertes importantes à nostre couronne. Je ne sçay s'il reste à la France de quoy substituer une autre couple, pareille à ces deux Gascons, en sincérité et en suffisance pour le conseil de nos roys. C'estoient âmes diversement belles, et certe, selon le siècle, rares et belles, chascune en sa forme. Mais qui lesavoit logées en ceste aage, si disconvenables et si disproportionnées à, nostre corruption et à nos te m pestes i? »

Dans les Quatrains moraux de Pibrac, l'utile et l'agréable sont mêlés avec goût; aussi furent-ils lus avec avidité en France, et traduits en grec, en latin, en turc, en arabe, en persan. On les faisait apprendre par cœur aux enfants, et ils soutiennent encore la lecture. Pendant

1 Hist. de Hoir i III, 1574.

^ Essais, III, 9.

AU XVl" SIECLE. 401

longtemps on eut l'habitude de les réunir avec ceux du président Fabvre et avec ceux de P. Matthieu.

Simon Poncet a composé des Regrets su7' la France, 1589, qui présentent avec énergie et vérité l'opinion et les sentiments des honnêtes gens pendant les troubles qui ont ensanglanté notre pays sous le règne de Henri III. Partout on sent un cœur chaud, un esprit à la fois mélancolique et passionné, une imagination riche et puissante.

On y remarque en outre un singulier amour de la belle langue de sa patrie, dont l'étranger souille la pureté. Oubliant un instant les villes saccagées et les batailles sanglantes, il s'écrie :

« Le barbare estranger, qui la (la France) tient sous ses mains,

A desja corrompu et chassé de mémoire

Le langage françois, son honneur et sa gloire^

Et ce que nous parlons ce sont mots incertains i. »

Jehan du Pontalais, l'auteur des Contredits de Songe-creux, a une verve satirique redoutable. Comme le prêtre Robert Gobin, l'auteur des Loups ravissanSy il s'attaque à toutes les classes de la société, mais ses coups les plus rudes, iljles frappe sur « les prêtres courtisans », sur la noblesse et sur les femmes qui, selon lui, sont « toute diablerie, et ont pour vertu le vice ».

Geoffroy Tory, né vers 1480, mort entre 1536 et 1550, fut non-seulement écrivain et poëte, mais encore arliste et savant, imprimeur habile, admirable graveur sur bois. Grand ennemi des forgeurs de mots nouveaux, il fut un des soutiens dé la vieille langue ; ce qui ne l'empêcha pas d'introduire quelques innovations utiles. Il précisa l'orthographe et établit l'accent, l'apostrophe et la cédille.

Claude Tdrrin, Dijonnais, doit être cité comme le modèle de la poé" sie galante la plus fade et la plus ennuyeuse. Il suivait la carrière du droit, mais une passion malheureuse pour une femme d'une condition fort supérieure à la sienne, Chrétienne de Baissey, demoiselle de Saillant, lui rendit impossibles toute étude et toute occupation sérieuses. En vain faisait- il effort sur lui-même, il ne pouvait goûter que Théocrite, il ne trouvait de plaisir qu'à chanter son amour, son martyre et les cruautés de son inflexible maîtresse. Ses Œuvres poétiques, publiées en 1572, ne contiennent que des élégies amoureuses, et des chansons, églogues et odes adressées à la dame de ses pensées, cinq mille vers, hélas 1 de toutes mesures et de toutes formes renouvelant éternellement, sur le même ton, froid, quoique sincère, et avec entassement de figures mythologiques, les mômes déclarations et les mômes plaintes.

> Sonnet XXII.

Prosateurs et roiiTEs du xvi" siècliî. 26

Son style cependant ne manque pas de correction et de pureté, et sa versification est généralement exacte et soignée. Parmi ses pièces les mieux rimées, on peut citer l'ode IV, à sa Colombe, imitée d'Anacréon. Mais que de telles imitations sont loin du gracieux original!

Pierre Vachot offre un remarquable modèle de poésie guerrière, dans sa ballade contre les Anglais dont le refrain est :

« Car France est cimetière aux Anglois. »

Elle fait partie de la Deploration des Estaz de France. C'est la même inspiration fière et patriotique que dans la Folye des Anglois et dans le Courroux de la mort contre les Anglois, de Desmoulins et d'Yvon Galois.

J. DE ViTEL, qui écrivit, fort jeune, de Premiers Exercices poétiques, d. souvent le vers harmonieux, malgré les hiatus, et sa rime est riche. On lit dans le Discours dhin songe ;

« Il t'a pieu que les Grecs de haultains escaliers

Ouvrissent hardiment aux Latins escholiers

Le sentier qui les a guidez à nostre croupe,

Où est venue après l'Italienne troupe,

Et or les escadrons des poètes françois

y accourrent targuez bravement des pavois

Et Grégeois ec Romains, dont d'un masle courage

Ils repoussent vaillans la fureur et la rage

De la blafifarde Envie et les estocs du Tans

Qui va pillant le nom des riches ignorans. »

Jacques Yver, seigneur de Plaisance et de la Bigotterie, gentilhomme poitevin, né à Niort, vers l'an 1S20 et mort vers ]o72^, se fit une grande réputation par un ouvrage qu'il intitula bizarrement Printemps d'Yver, et qui parut en 1372.

Il contient Cinq Histoires discourues par cinq journées, en une double compagnie de gentilshommes et de damoiselles, réunis au château du Printemps, pour tâcher de se distraire des afflictions et des horreurs de la guerre civile. Écrivain exact et fleuri en prose, Yver fut un trèsmédiocre poëte. On rencontre cependant dans son Printemps des vers assez agréables et assez bien tournés, tels que ceux-ci :

« Si nous voulons naviger,

L'amour se met en poupe; Si nous voulons voyager, •, L'amour se sied en croupe ;

Si nous voulons sommeiller, îl gist soubs nostre oreiller. »

1 Printenips d'Yver, 1558, p. 199, Bra>sle bouble.

Après telle énuméralion de tant de poêles, quelques-uns secondaires et la plupart inférieurs, disons un mot des poésies anonymes.

La première partie du seizième siècle produisit quantité de poésies populaires anonymes, où se reflète l'esprit gaillard et libertin des Bazochiens, des Clercs du Chastelet, des Sotz, des Enfants sans souci. Outre toutes ces farces, ces moralités, ces sotties, qui faisaient le principal délassement de nos aïeux, les continuateurs de Coquillart, de Gringore et de Collerye écrivirent, avec plus de verve que de goût, nombre de monologues, de dits, de discours joyeux, de complaintes, de débats, de dialogues, de doctrinaux, qu'on peut encore consulter et étudier, mais où, généralement, le lecteur moderne ne trouverait pas un bien grand intérêt.

Les pièces anonymes qui parurent avoir le plus de vogue, sont le Monologue des nouveaux Sotz, le Sermon de la vie de Saint-Harenc, le Discours joyeux des friponniers, la Médecine de maistre Grimache, le Caquet des chambrières, les Varlets et chambrières à louer, la Complainte du peuple contre les boulangers, les Dictz de maistre Aliborum et des villains, les Souhaits des hommes et du monde, la Pronostication des laboureurs, les Dictz des pays joyeux, etc.

Parmi les poésies légères les plus agréables du seizième siècle, il faut indiquer les Plaisans Devis, récités par les Suppôts du seigneur de la Coquille, c'est-à-dire par les principaux imprimeurs de Lyon : en termes d'imprimerie, coquille désigne la substitution, par mégarde, à une lettre d'une autre lettre qui présente quelque similitude avec elle. Ces Plaisans Devis furent composés et joués, en 1594, par les imprimeurs de Lyon, pour célébrer l'avènement de Henri IV à la couronne de France : de tout temps les imprimeurs avaient eu coutume, à Lyon, de prendre part, d'une manière signalée, aux divertissements populaires. Les Plaisans Devis, dont nous parlons, sont des scènes rimées, en forme de coq-à-l'âne. La gaieté n'y est pas très-fine, mais on y trouve de piquants tableaux de mœurs. Les Suppôts du seigneur de la Coquille nous font connaître, sur l'époque, bien des particularités intéressantes pour le moraliste et pour l'historien.

C'est assez parler de tous ces auteurs et de tous ces ouvrages, depuis longtemps oubliés, qui jouirent jadis de quelque vogue. A lire plusieurs d'entre eux, il y aurait bien un certain profit. Mais ce qu'il importe surtout de connaître et d'étudier, c'est le petit nombre de poètes illustres dont nous allons maintenant nous occuper avec les détails nécessaires.

LE MAIftE DE BELGES

— 1473-1524 ou 1548 —

Jean le Maire, surnommé de Belges, parce qu'il naquit à Bavay, petite ville du Hainaut, que l'on prétend avoir été la capitale de l'ancienne province belgique, fut élevé par Jean Molinet, son parent, et poussé à la culture des lettres par Guillaume Crestin. Il fait transition entre le quinzième et le seizième siècle dont il fut l'un des oracles. Les contemporains, étonnés de Tuniversalité de connaissances qui apparaît, mais d'une manière bien lourde, dans son principal ouvrage, les Illustrations des Gaules, le proclamèrent père de la littérature renouvelée. Ils n'exaltèrent pas moins son génie poétique. Marot n'en parle qu'avec enthousiasme ; il met sur la même ligne le Maire le Belgeois et Homère le Grégeois. Ronsard se forma sur lui. Du Bellay disait « qu'il avoif le premier illustré les Gaules et la langue françoise, luy donnant beaucoup de mots et de manières poétiques qui ont bien servi mesme aux plus excellens auteurs de son siècle. » Pasquier comble d'éloges cet écrivain, « le premier qui à bonnes enseignes donna vogue à nostre poésie *. »

Le mérite de le Maire est indiqué par tous ces témoignages. Il fut le premier réformateur de notre versification au seizième siècle, comme il fut l'auteur des premières tentatives grammaticales pour régulariser le langage : c'est une des autorités que nos anciens grammairiens citent le plus souvent. Il donna à Marot d'utiles leçons pour l'exactitude des vers. Il lui apprit à se corriger des coupes féminines, c'est-à-dire des fautes contre l'élision, comme dans ces vers de la Première Eglogue des Bucoliques Virgilianes :

« Accompagnées d'agneaux et brebiettes.

0 Melibee, Je vis ce jeune enfant.

O Melibee, plante arbres à la ligne. »

Cette faute était constamment commise par les poètes antérieurs à Marot. Il n'y retomba plus, après cette première pièce, « translatée en grande jeunesse. » Jean le Maire apprit aussi à Marot et aux autres poètes à éviter de placer l'e muet devant une consonne, au repos de l'hémistiche, comme dans ce vers :

« Blanche, tendre, polie et accointée, n i Recherc/ies, VII, 1.

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