‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 3 sur 67 · FAY CE QUE VOULDRAS · texte numérisé non relu

FAY CE QUE VOULDRAS

Parce que gens libères 2, bien nayz, bien instruictz, conversans en compaignies honnestes, ont par nature ung instinct et aguillon qui tousjours les poulse à faictz vertueux, et retire de vice, lequel ilz nommoyent honneur. Iceulx, quand par vile subjection et contraincte sont déprimez et asserviz, destournent la noble affection par laquelle à vertu franchement tendoyent, à déposer et enfraindre ce joug de servitude. Car nous entreprenons tousjours choses défendues, et convoitons ce que nous est dénié. Par ceste liberté , entrarent en louable émulation de faire tous ce qu'à ung seul voyoyent plaire. Si quelqu'ung ou quelqu'une disoit beuvons, tous beuvoyent. S'il disoit jouons, tous jouoyent. S'il disoit : allons à l'esbat es champs, tous y alloyent. Si c'estoit pour voiler ^, ou chasser, les dames, montées sus belles hacquenées, avecques leur palefroy guorrier *, sus le poing mignonnement enguantelé, portoyent chascune ou ung esparvier, ou ung laneret, ou ung esmerillon : les hommes portoyent les aultres oyseaulx. Tant noblement estoyent apprins qu'il n'estoit entre eulx celluy ne celle qui ne sceust lire, escripre, chanter, jouer d'instrumens harmonieux, parler de cinq à sixlanguaiges, et en iceulx composer, tant en carme ^ qu'en oraison solue. Jamais ne feurent veuz chevaliers tant preux, tant gualans, tant dextres ^ à pied et à cheval, plus verdz, mieulx remuans, mieulx manians tous bastons, que là estoyent.

Jamais ne feurent veues dames tant propres, tant mignonnes, moins fascheuses, plus doctes, à la main, àl'agueille, à tout acte muliebre honneste et libre, que là estoyent.

' Regnard a dit :

« Afin qu'aucua frère n'en sorte Et fasse sans peine ses vœux, Il sera gravé sur la porte :

Ici fait l'on ce que l'on veut. »

> De condition libre.

' Chasser au faucon.

* Cotgrave traduit ce mot par gallant, recherché, élégant.

li En vers [carminé] et en prose [solutâ oratione).

« Adroits.

Gomment Pantagruel évada une forte tempeste en mer.

Au lendemain rencontrasmes à poge * une orque ^ chargée de Moines, Jacobins, Jésuites, Gapussins, Hermiles, Augustins, Bernardins, Gelestins, Theatins, Egnatins, Amadeans ^, Cordeliers. Carmes, Minimes et aultres sainctz religieux, lesquelz alloyent au concile de Chesil pour grabeler* les articles de la foy contre les nouveaulx hereticques. Les voyant, Panurge entra en excez de joye, comme asseuré d'avoir toute bonne fortune pour celluy jour et aultres subsequens en long ordre. Et ayant courtoysement salué les beatz pères et recommandé le salut de son ame à leurs dévotes prières et menuz suffraiges, feit jecter en leur nauf 5 soixante et dixhuyct douzaines de jambons, nombre de caviarz, dizaines de cervelatz, centaines de boutargues ^ et deux mille beaulx angelotz pour les âmes des trespassez. Pantagruel restoyt tout pensif et melancholicque. Frère Jean l'apperceut, et demandoyt dond '^ lui venoyt telle fascberie non accoustumée, quand le pilote, considérant les voltigemens du peneau ^ sus la poupe, et prévoyant un tyrannicque grain » et fortu-

1 A main droite. Suivant Trévoux, c'est un terme de marine du Levant.

* « Orque est le nom d'un presque rond et prodigieusement gros poisson connu en Saintonge sous le nom d'épaulard, et ce pourrait bien êtrede la ressemblance de ïorque avec l'épaulard que serait venu le nom du premier, qui est le plus gros vaisseau de tous ceux qui sont destinés pour l'Océan. » (LbDuch.)

* Religieux augustins fondés à Ripaille par Amédée, duc de Savoie, l'au 1448, après qu'il eut renoncé au papat en faveur de Nicolas V. Dans Viret, De la vraie et fausse religion, 1. VIIL ch. vi, les Amadéens font une branche de Franciscains, w (Le Duch.)

* Examiner, discuter, du bas latin yarbellare, passer au crible. Dans Rabelais même on trouve grabeau avec le sens de crible. « Grabeler un procès, c'est proprement l'éplucher pièce à pièce, aussi exactement qu'on trierait grain après grain le gravier d'un tas de sable. Ainsi les quarantièmes livres qu'un de nos maîtres de l'ancienne Sorbonne avait publiés sur la manière de grabeler scrupuleusement les heures canoniales, devaient enseigner la nécessité d'en approfondir tous les mystères. » (Le Dieu.)

Notre auteur a dit de môme : « Je sursois, dilaie et diffère le jugement, afin que le procezbien ventilé, ^raôe/^ et desbattu, vienne par succession de temps à sa maturité. » (L.III, ch. xxxviu.) « Matières cent et cent fois grabelées, » (L. V, prol.)

s Navire.

« Œufs de muge salés.

■^ Ancien, pour d'oit, formé de deundè. On a dit de môme ; « Do/»/ cela soit procédé, je vous le diray au moins mal qu'il rne sera possible. » (Pasq., Hech. de la Fr., 1. VIL ch. i.) — « Maintenant, il me suffit d avoir discouru dont est proveneue la diversité qui se trouve en nostre langue entre le parler et l'orthographe. » (Id., ib., 1. Vin, ch. 1.)

* B*nderollc ; c'est le panniis, diminutif pannellus, des Latins.

* Jean de Léry, ch, iv de son Voyage de l'Amérique : « Car souvent s'esle-

nal 1 Douveau, commanda tous estre à rerte2,tantnauchiers,fadrins et mousses, que nous aultres voyagiers 3; feit mettre voille bas. meiane, contremeiane, triou , maistralle, epagon, civadiere * ; feit caller les boulingnes, trinquet de prore^ et trinquet de gabie ^, descendre le grand artemon, et de toutes les antennes ne rester que les grizelles et coustieres. Soubdain la mer commença s'enfler et tumultuer du bas abysme; les fortes vagues battre les flânez de nos vaisseaulx ; le mai>tral, accompaigné d'ung cole'^ effréné, de noires gruppades ^, de terribles sions ^, de mortelles bourrasques, siffler à, travers nos antennes; le ciel tonner du bault, fouldroyer, esclairer, pleuvoir, gresler; l'aer perdre sa transparence, devenir opaque, ténébreux et obscurcy, si que aultre lumière ne nous apparoissoit que des fouldres,esclaires et infractions i° des flambantes nuées... Croyez que ce nous sembloit estre l'anticque chaos, onquel ^^ estoyent

voient des tourbillons, que les mariniers de Normandie appellent grains, lesquelz, après nous avoir quelquesfois arrestés tout court, au contraire tout à l'instant tempestoient si fort dans les voiles de nos navires, que c'est merveille qu'ils ne nous ont virez cent fois les hunes en bas et la quille en haut, c'està-dire ce dessus dessous. » <i Ces grauis, qui sont toujours mêlés de pluie, ne durent pas ordinairement un quart d'heure. On se prépare à les recevoir, parce qu'on les voit venir de loin ; on cargue incontinent les huniers, qui autrement seraient emportés et les mâts de hune rompus. Lorsque le vent est trop fort, on abaisse toutes les voiles, ou on n'en porte que le moins qu'on peut. Pendant ce temps-là la mer est extrêmement agitée et paraît tout en feu. Il arrive souvent que ces grains reviennent plusieurs fois en un même jour, tellement que l'équipage est toujours aux écoutes ; le calme succède ordinairement à cet orage en très- peu de temps. » (Le Duch.)

1 Tempête. De l'italien fortunale.

2 C'est-à-dire d'être alertes. Être à l'erte voulait dire être en éveil, être sur le qui-vive. De l'italien stare ail' erta. — ^ Voyageurs.

* M Noms de voiles qu'il serait trop long, dit Marsy, et même inutile d'expliquer, ainsi que beaucoup d'autres termes de marine qui se rencontrent dans ce chapitre. » J/e/ane veut dire misaine, contremeiane, contre-misaine; triou paraît avoir du rapport avec le vieux mot ti^ef, voile :

« Sigler le void tost à plain tref. u

(Partenop., v. 730.)

De trabeni, qui a désigné la vergue, puis la voile qu'on y tend.

• iJe proue, du latin prora.

^ De hune. De l'italien gabia; le français en a retenu le mot gabier.

'' Ouragan. — * Trombes.

^ « Sions, tourbillons. Le Plutarque d'Amyot, au chap. m du livre des Opinions des philosophes : Quand le feu a plus de corps, alors il se faict un tourbillon ou sion. Du reste, cette description de tempête sonne à peu près coaime celle que Marot a faite du fougueux cheval de Vuyart. » (Le Duch.)

!• Déchirement», mot à mot brisements. — " Sous lequel.

feu, aer, mer, terre, tous les clemeus en refraictaire confusion. Panurge, ayant du contenu en son estomach bien repeu les poissons scatophages *, restoyt acropi sus le tillac tout affligé, tout meshaignéetà demy mort : invoqua tous les benoistz saincts et sainctes à son ayde, protesta de soy confesser en temps et lieu, puys s'escria en grand effroy, disant : Maigiordome, hau, mon amy ^, mon père, mon oncle, produisez ung peu de salé : nous ne boyrons tantost que trop, à ce que je voy. A petit manger bien boyre, sera désormais ma divise. Pleust à Dieu et à la benoiste, digne et sacrée Vierge que maintenant, je diz tout àceste heure, je feusse en terre ferme bien à mon ayse!

0 que troys et quatre foys heureux sont ceulx qui plantent choulx! 0 Parces, que ne me filastes vous pour planteur de choulx! 0 que petit est le nombre de ceulx à qui Jupiter ha telle faveur porté, qu'il les ha destinez à planter choulx ! car ilz ont toujours en terre ung pied, l'aultre n'en est pas loing. Dispute de félicité et bien souverain qui vouldra, mais quiconcque plante choulx, est présentement par mon décret desclairé bienheureux, à trop 3 meilleure raison que Pyrrhon *, estant en pareil dangier que nous sommes, et voyant ung pourceau près le rivaige qui mangeoyt de l'orge espandu, le declaira bien heureux en deux qualitez, sçavoir est, qu'il avoit orge à foison, et d'abundant estoyt en terre. Ha ! pour manoir deificque et seigneurial il n'est que le planchier des vaches. Geste vague nous emportera. Dieu servateur^ ! 0 mes amys! ung peu de vinaigre. Je tressue^ de

1 Mangeurs d'excréments.

2 Panui-gc regardait comme sort tout ce majordome, qui seul pouvait lui faire encore du bien en lui donnant à manger tout son soûl, avant que quelque vague les emporiât l'un et l'autre. (Lk Duch.)

3 Trop a été très-usité pour signifier beaucoup, bien ; il s'employait encore au dix-septième siècle, mais était déjà suranné. « Ce terme adverbial, ou pour mieux dire cet adverbe, qui signifie de plus, a vieilli, et l'on ne s'en sert plus dans le beau style. » (Vaug., Remarq.)

* « Pyrrhon, etc. Je ne sais où Rabelais peut avoir pris ce qu'il fait dire ici à Pyrrhon ; mais Plutarque fait ruisonner ce philosophe tout autrement et en vrai stoïcien, qui, au fort de certaine tempête, ne fut non plus ému que certain petit cochon qui, dans le môme temps, mangeait goulûment de l'orge tout près de lui. Voyez dans Plutarque le discours intitulé : Comment on pourra apercevoir si on profite dans l'exercice de la vertu. » (Le Duch.)

8 Sauveur.

* Je sue beaucoup. Suer d'ahan est une vieille locution encore employée parfois, qui voulait dire au propre suer par suite d'une fatigue extrême et qui rend tout haletant. Ahan signifiait l'action d'être tout essoufflé de lassitude, et de ce mot on a formé ahanrr, témoigner sa fatigue par des respirations vives, réitérées et comme violentées.

grand ahan. Zalas! les vêles sont rompues, le prodenou* est en pièces, les cosses ^ esclatent, l'arbre du hault de la guatte plonge en mer : la carène est au soleil, nos gumenes ^ sont presque tous rouptz *. Zalas! zalas! où sont nos boulingues? Tout est frelore bigot*. Nostre trinquet est à vau l'eaue. Zalas ! à qui appartiendra ce bris^? Amys, prestez moy icy derrière une de ces rambades '' . Enfans, vostre landrivel^ est tumbé. Helas ! n'abandonnez l'orgeaUjUe aussy letirados^. Je oy l'agneuilloti*^ frémir. Est il cassé? Pour Dieu, saulvons la brague, du fernel ne vous souciez". Bebebe bous, bous, bous. Voyez à la calamité *2 de vostre boussole, de grâce, maistre Astrophile i^, dond nous vient ce fortunal ? Par ma foy, j'ay belle paour. Bou, bou, bou, bous, bous. C'est faict de moy. Bou, bou, bou, bou. Otto to to to to ti **. Bou, bou, bou, ou ou ou, boubou bous bous. Je naye**, je naye, je meurs, bonnes gens, je meurs. (Liv. IV, ch. xviii.)

* Cordage fixé à l'antenne.

* Anneaux des vergues. — 3 Cordages. — * Rompus.

' Àll ist verloren bei Gott. La Bataille, ou chanson sur la défaite des Suisses h. Marignan, mise en musique à quatre parties par le fameux Clément Jannequin, et réimprimée à Venise chez Jérôme Scot, en 1660 : Tout est frelore, La tintelore, Tout est frelore, bigot.

« Ces termes, qui répondent au Tant est perdu que chantait en mourant la gaie mademoiselle deLimueil, sont devenus français depuis le temps de la farce de Patelin, où Guillemette, pour obliger son mari à se tenir sur ses gardes contre le drapier qui pourrait le surprendre, lui parle de la sorte :

• Je ne sçay s'il reviendra poinct, Ou non, dea, ne bougez encore :

Nostre faict seroit tout frelore.

S'il vous trouvoit esire levé. »

(Le Ddch.) 6 II y avait autrefois un droit de bris sur les navires naufragés, reste des raœurs païennes où l'étranger était réputé ennemi. ' Garde- fou des dunettes. — * Lanterne de vaisseau.

' h'orgeau, diminutif de orgue, est le canal qui conduit au dehors l'eau de la pompe; le tirados est la bringueballe. Jal, dans son Archéologie navale, veut prouver que Rabelais s'est servi presque au hasard des termes de marine, qu'il a exprès accumulés dans le chapitre de la tempête. Nous croyons que Rabelais connaissait mieux la marine que M. Jal.

10 Le corps de pompe. Lisez agueuillot, où vous retrouverez aiguë, eau.

11 Sauvons la brague, la corde qui tient le mât de hune en clef (le mât menace de tomber); ne nous soucions des ferrures {fernel} qui frettent le mât même.

1^ Aiguille. De l'italien calamita, aimant.

13 Nom formé de deux mots grecs signifiant qui aime les astres. 1* Toutes ces onomatopées sont un emprunt aux Grenouilles et aux Oiseatur d'Aristophane.

" Je me noie.

CALVIN (Jean]

Jean Calvin naquit à Noyon, en Picardie, le 10 juillet 1509. Son père était tonnelier, et devint notaire et procureur fiscal de l'évôché. Jean fut élevé avec soin. Il termina ses premières études à Paris, sous un professeur renommé, Mathurin Cordier, au collège de Montaigu. Dès l'âge de douze ans, il avait été pourvu d'une cliapellenie dans l'église de Noyon ; à dix-neuf ans, n'étant encore que tonsuré, il fut chargé de la cure de Pont-l'Évôque, auprès de la même ville ; cependant il n'était pas et ne fut jamais élevé à la dignité du sacerdoce. Dès son enfance, son père l'avait destiné à l'étude de la théologie ; mais, dit Calvin luimême, dans la préface de son travail sur les Psaumes, voyant que celle des lois enrichissait la plupart de ses sectateurs, cette espérance lui fit changer de dessein. Contraiact donc de quitter la ■philosophie pours'aftacher à la jurisprudence, il fut envoyé l'étudier à Orléans, sous Pierre de l'Étoile, appelé en latin Petrus Stella; puis il suivit le brillant cours que faisait à l'université de Bourges André Alciat, le célèbre jurisconsulte, qui, le premier depuis la Renaissance, traita avec un langage digne de l'antiquité les matières du droit. Il approfondit l'étude du grec à Bourges, sous la direction de l'Allemand Melchior Wolmar, qui y professait cette langue avec grande renommée.

Il se rendit en 1532 à Paris, où il consomma son abjuration, et où, avant l'âge de vingt-trois ans accomplis, il publia un commentaire sur les deux livres de Sénèque, De la clémence, travail remarquable d'érudition, et en môme temps appel indirect à la pitié envers les protestants, que François I" livrait alors aux supplices. L'auteur avait mis à la tête de cet ouvrage Calviuus, selon l'usage, fréquent alors parmi les gens de lettres, de latiniser son nom : c'est pourquoi on l'appela depuis Calvin, quoiqu'il se nommât Cauvin ou Chauvin. En même temps qu'il s'essayait à la composition, Calvin débutait dans la prédication, et déployait le zèle le plus actif à exhorter les réformés. « Au milieu de ses livres et de son estude, dit Pasquier, il cstoit d'une nature remuante le possible pour l'avancement de sa secte. Nous veismes quelquesfois nos prisons regorger de povres gens abusez, lesquelz sans enlrecesse il exhortoil, consoloit, confirmoit par lettres, et ne manquoit de messagers auxquelz les portes esloient ouvertes, nonobstant quelques diligences que les geolliers apportassent au contraire. Voilà les

procédures qu'il tint du commencement, par lesquelles il gagna pied à pied une partie de nosire France*. »

11 suggéra à Nicolas Cop, recteur de l'université de Paris, une harangue téméraire qui excita des poursuites contre les réformés. Calvin lui-même fut recherché, mais il parvint à s'échapper de Paris sous l'habit d'un vigneron, et se réfugia auprès de la reine de Navarre. Il parcourut la Saintonge, enseigna le grec à Angoulôrae, et y prêcha ses nouvelles doctrines, comme il fit dans plusieurs provinces du midi et de l'ouest de la France, mais sans grand succès. Il résida quelque temps à Orléans et y imprima un traité singulier, intitulé Psychopannychie, dans lequel il voulut prouver que les âmes veillent et vivent après qu'elles sont sorties des corps; contre les erreurs de quelques ignorans qui pensent qu'ell s dorment jiisqu au dernier jugement. Enfin, après diverses courses de Poitiers à Nérac, et de Nérac à Poitiers, toujours poursuivi de la crainte d'être arrêté, il se rendit à Bàle, où il étudia l'hébreu et publia en latin, en 15:]4, son livre de l'Institution chrétienne, dont il préparait depuis longtemps les matériaux. Cet écrit, qui n'était, la première fois qu'il parut, que l'ébauche d'un grand ouvrage, et que l'auteur soumit à plusieurs retouches très-attentives, ayant une extrême peine à se contenter, comme il dit dans ses préfaces, et qu'il traduisit lui-même du latin en français,, est divisé en quatre livres : 1° De connaître Dieu en titre et qualité de créateur et souverain gouverneur du monde; 2° de la connaissance de Dieu, en tant qu'il s'est montré rédempteur en Jésus-Christ ; 3° de la manière de participer à la grâce de Jésus-Christ, des fruits qui nous en reviennent, et des effets qui s'ensuivent; 4° des moyens extérieurs ou aides dont Dieu se sert pour nous convier à Jésus-Christ, son Fils, et nous retenir en lui.

Calvin destina Vlnstitulion chrétienne à servir d'apologie à ses disciples condamnés à mort par, François P"". « J'entreprends, dit-il dans sa préface au roi, la cause commune de tous les fidèles, et mesme celle de Ctirist, laquelle aujourd'huy est en telle manière du tout deschirée et foulée en voslre royaulme, qu'elle semble eslre désespérée. » il dit encore à François I*' : « Considérez, Sire, toutes les parties de nostre cause, et nous jugez estre les plus pervers des pt-rvers, si vous ne trouvez manifestement que nous sommes oppressez et recevons injures eto[iprobres, pourtant que nous mettons nostre espérance en Dieu vivant, pourtant que nous croyons que c'est la vie éternelle de cognoistreunseul vray Dieu, et celuy qu'il a envoyé, Jesus-Chrisl.» Et, non content de se défendre, le sectaire prodigue les paroles de mépris contre les dogmes de l'Église dont il s'est séparé. 11 termine ainsi cette audacieuse épître au roi : « Vous avez. Sire, la venimeuse iniquité do nos calumniateurs exposée par assez de paroles, afin que vous n'incliniez pas trop l'aureillepouradjouster foy à leurs rapports. Et mesme

' Rpchcrc'ios delà Fronce, 1. VIII, cli. tv.

je double que je n'aye esté * trop long, veu que ceste prefucc a quasi la grandeur d'une défense entière : contibien que par icelle je n'ay prétendu composer une défense, mais seulement adoucir voslre cueur pour donner audience à noslre cause. Lequel, combien qu'il soit à présent destourné et aliéné de nous, j'adjoule mesme enflambé -, toulesfois j'espère que nous pourrons regaigner sa grâce, s'il vous plaist une fois hors d'indignation el de courroux lire ceste noslre confession, laquelle nous voulons esirepour défense envers Vostre Majesté. Mais si, au contraire, lesdetractionsdcs malveillans cmpeschent tellement vos aureilles,que les accusés n'ayent aucun lieu de se défendre ; d'autre part, si ces impétueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent lousjours cruaullé par prisons, fouets, géhennes, coupures, bruslures : nous certes, comme brebis dévouées à la boucherie, serons jettes en toute extrémité; tellement neantmoins qu'en nostre patience nous posséderons nos âmes, et attendrons la main forte du Seigneur : laquelle sans double se monslrera en sa saison, et apparoistra armée, tiint pour délivrer les paovres de leur affliction, que pour punir les contempteurs qui s'esgayent si hardiement à ceste heure. Le Seigneur Roy des roys vueillc establir vostre throsne en justice, et vostre siège en équité. « De Basle, le premier jour d'aoust, mil cinq cent trente cinq. » Calvin voulut faire de Vlnstitution chrétienne une sorte de somme théologique. «Mon but a esté, dit-il dans son Avertissement au lecteur (Genève, 1359), de tellement préparer et instruire ceulx qui se vouldront addonner à l'eslude de théologie, à ce queilsayent facile accez à lire l'Escriture saincte, et à proifitcr, et se bienadvancerà l'entendre, et tenir le bon chemin etdroictsans chopper. Car je pense avoir tellement comprins la somme de toute la religion clireslienne en toutes ses parties, etl'avoir digérée en tel ordre, que celuy qui aura bien compris la forme d'enseigner que j'ay suyvie, pourra aisément juger et se resouldre de ce qu'il doibt chercher en l'Escriture, et à quel but il fault rapporter le contenu d'icelle. »

L'Institution chrétiem^e est l'abrégé de la doctrine de Calvin. Quantité d'opinions fausses et pernicieuses s'y mêlent à quelques vérités générales, à quelques graves considérations philosophiques. « Les principales erreurs, dit Feller, répandues dans cet ouvrage et dans celui de la Cène, sont que le libre arbitre a été éteint entièrement par le péché, et que Dieu a créé les hommes pour être le partage des démons ; non qu'ils l'aient mérité parleurs crimes, mais parce qu'il lui plaît ainsi. Les vœux, si l'on en excepte ceux du baptême, sont une tyrannie. Il ne veut ni culte extérieur, ni invocation des saints, ni chef visible de l'Église, ni évêques, ni prêtres, ni fêtes, ni croix, ni bénédictions, ni aucune de ce? cérémonies sacrées que la religion reconnaît être si utiles au culte de Dieu, et la philosophie être si nécessaires ;i des hommes matériels et grossiers qui ne s'élèvent, pour

* Je crains d'avoir été.

2 Enflammé.

ainsi dire, que par les sens à l'adoration de l'Être suprême. 11 n'admet que deux sacrements, le baptême et la cène. Il anéantit les indulgences, le purgatoire, la messe, etc. »

Malgré tant d'hérésies formelles et capitales, Calvin affectait de ne vouloir pas être regardé comme retranché de la communion de l'Église. Il dit dans son Avis au lecteur : « Desja ceste Epistre estoit soubz la presse quand j'ay receu certaines nouvelles d'Augsbourg, où les estais de l'Empire se tenoyent, qu'il y avoit là couru un grand bruict que je m'estois resvolté * à la papauté, lequel avoit esté recueilli par les courts des princes avec trop grande facilité : ce qui monslroit que beaucoup de meschans hypocrites, faisans profession de l'Evangile, eussent bien voulu que ainsy feus'. Voila le bon loyer que me rendent beaucoup de courtisans, lesquels ont souvent expérimenté ma constance, et pourtant me debvoient bien servir d'avocats, si l'ingratitude ne les eust empeschez : et tant plus debvoient juger equitablement de moy, m'ayans cogneu tel. Or, le diable, avec toute sa bande, se trompe fort, s'il cuide m'abatre ou descourager en me chargeant de mensonges si frivoles. Car je me confye que Dieu, par sa bonté souveraine, me donnera de persévérer avec patience invincible au cours de sa saincte vocation, comme j'en donne de nouveau bonnes enseignes à tous chrestiens. »

Cet ouvrage valut à Calvin une grande célébrité. Elle le suivit dans ses diverses pérégrinations en Suisse et en Italie; elle raccompagna surtout à Genève, où il devait régner despotiquement de par le droit de son talent impérieux et de sa volonté de fer. Il y fut, dès son arrivée, prédicateur et professeur en théologie. Il n'avait encore que vingt-sept ans ; la plus grande et la plus importante partie de la ville se courba néanmoins bientôt sous sa domination absolue. Il commençait à réglementer tout dans Genève, lorsqu'il fut exilé, par sentence de bannissement, le 23 avril loJS, avec son collègue et ami Farel, pour avoir annoncé du haut de la chaire son intention de refuser la cène jusqu'à ce que les désordres eussent cessé dans la ville, et que Genève se fût séparée du synode de Lausanne, qui avait retenu de la discipline catholique les cérémonies, et avait demandé par un acte solennel que l'usage des azymes, les fonts baptismaux et les fêtes fussent rétablis dans Genève. Il se relira à Strasbourg, où il fut reçu avec enthousiasme par Bucer et Capiton, et où il épousa Idelette de Bure, veuve d'un anabaptiste qu'il avait converti. Pendant son exil, les libertins abusèrent, à Genève, de leur triomphe momentané. Le peuple de cette cité révoqua, le 1'='" mars 1541, la sentence de bannissement, et rappela le réformateur français, alors à la dicte de Ratisbonne, en se soumettant à toutes ses volontés. Calvin, rentré à Genève au mois de septembre 1542, révolutionna tout dans la ville, qui s'abandonnait pour ainsi dire à sa discrétion. Politique, religion, moeurs, famille, tout prit une nouvelle forme ; avec la juridiction consistoriale

' Contre.

et le formulaire de discipline qu'établit Calvin, tout se mode sur les idées et sur le génie du rigide et sombre sectaire.

La constitution que Calvin donna à Genève, avec l'aide de quelques réfugiés français, en particulier du jurisconsulte Germain Colladon, est resiée célèbre parmi les protestants, « Ceux, dit Jean-Jacques Rousseau, qui ne considèrent Calvin que comme théologien, connaissent mal l'étendue de son génie. La rédaction de nos sages édits, à laquelle il eut beaucoup de part, lui fait autant d'honneur que son Institution. Quelque révolution que le temps puisse amener dans notre culte, tant que l'amour de la patrie et de la liberté ne sera pas éteint parmi nous, jamais la mémoire de ce grand homme ne cessera d'y être en bénédiction'. » Cette constitution est encore regardée aujourd'hui comme le code fondamental de la république suisse.

Roi, pour ainsi dire, à Genève, Calvin commit d'odieux abus de pouvoir. Il suffit derappeler la mort, méditée sept ans à l'avance, de Michel Servet et celle de l'arien Valentin Gentilis. Actes cruels que le sectaire, fanatisé par son âpre foi dans la prédestination, commettait sans aucun remords. Cette dureté systématique du réformateur français est particulièrement curieuse à étudier dans ses lettres au réformateur suédois, le farouche Knox.

Calvin qui, malgré sa faible santé, avait toujours été extrêmement laborieux, redoubla d'activité en vieillissant. 11 procura l'établissement à Genève d'une académie dont la direction fut confiée à son ami, Théodore de Bèze. Il fit de cette ville un des plus grands centres intellectuels, mais en même temps un des plus dangereux foyers d'erreurs, en engageant un grand nombre de réfugiés français à embrasser la profession de libraire ou d'imprimeur. Au milieu de ces soins, il prêchait presque tous las jours, donnait trois leçons de théologie par semaine, assistait à toutes les délibérations du consistoire, à toutes les assemblées de la compagnie des pasteurs, et était l'âme de tous les conseils. Cependant il était en correspondance continuelle avec toute l'Europe, pour la propagation de ses idées, et publiait chaque année de nouveaux ouvrages, se cachant souvent sous des pseudonymes comme Caldcerius , Alcuin, Luciamis, Depercan, Charles de Heppeville ou Happeville, (ïEspeville, Carolus Passelius, Joh. Calphurnius, J. de Bonneville.

Calvin mourut à Genève, le 27 mai 15n4, après avoir fait à l'Église catholique presque autant de mal que Luther. Ces deux fameux hérésiarques furent de natures très-difTérentes. Toute la puissance de séduction de Luther était dans sa chaleur, dans son impétuosité, enfin dans son éloquence forte de sentiments comme brillante d'images; celle de Calvin était dans l'acuité et la subtilité de son esprit, dans la finesse de sa dialectique, dans la correction constante de son style, enfin dans l'habile composition de ses écrits, qualités dont il donna

' Contrat social, liv. IL cli. vu.

92 PROSATEURS ET POÈTES DU XVIe SIÈCLE.

peut-êire le premier exemple dans notre langue. Le prédicant de Genève sentait, sous ce rapport, son avantage sur le docteur de Witlemberg, auquel il fait allusion quand il dit que « la matière a esté jusqu'ici démenée confusément, sans nul ordre de droict, et par un ardeur impétueux pluslost que par une modération et une gravité judiciaire. » Circonstance unique où Calvin, qui a écrit deux mille pages pour glorifier la réforme, ait rappelé le souvenir de Luther, et encore sans le nommer.

L'Église devra maudire éternellement la mémoire du second chef du protestantisme; mais l'histoire de la liltérature ne peut, dans son imparlialilé, refuser des louanges au méthodique et précis auteur de V Institution chrétienne. Pasquier l'appelle un des pères de notre idiome ' ; Patru le cite aussi souvent qu'Amyot dans les remarques qu'il a faites à propos de celles de Vaugelas sur la langue française, et Bossuet lui-même lui a accordé cette louange d'avoir excellé dans sa langue maternelle, et aussi bien écrit qu'homme de son siècle. « Rien, dit encore le grand évèque de Meaux, ne le flattait davantage que la gloire de bien écrire; et Wesfphale, luthérien, l'ayant appelé déclamateur : « Il a beau faire, dit-il, jamais il ne le persuadera à «personne; et fout le monde sait combien je sais presser un argument, « et combien est précise la brièveté avec laquelle j'écris, » Tout en traitant comme elle le mérite cette vanité qui ne sait pas" se contenir, Bossuet reconnaît que Calvin peut être mis au-dessus de Luther: « Car encore, dit-il, que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin, inférieur par le génie, semblait l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphait de vive voix, mais la plume de Calvin était encore plus correcte, surtout en latin ; et son style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié. Ils excellaient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays; l'un et l'autre étaient d'une véhémence extraordinaire ; l'un et l'autre par leur talent se sont fait beaucoup de disciples et d'admirateurs; l'un et l'autre, enflés de ce succès, ont cru pouvoir s'élever au-dessus des- Pères; l'un et l'autre n'ont pu souffrir qu'on les contredît, et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu'en injures ". »

A cette appréciation de Bossuet sur le talent littéraire de Calvin, ajoutons celle de son dernier historien. « Calvin, dit M. Audin », n'a ni la parole chevaleresque de Luther, ni la période harmonieuse de Mélanchthon, ni l'aventureuse expression de Zwingle; mais il leur est supérieur à tous par la propriété des termes; ôtez ou changez un mot, et vous risquez de lui enlever une idée. » Le même écrivain, appuyant sur le parallèle entre Luther et Calvin, dit encore : « Calvin semble rejeter tout ce qui est merveilleux; il y a en lui du sang de rationaliste.

ï Recherches de la France, liv. VIII, cliap. lv. * Histoire des Variations, liv. IX, 3 Hisl. de Calvin, t. II, p. 47 1.

«< La syntaxe elle-même a chez les deux réformateurs un aspect tout différent. Luther est le roi de son style. Dès sa première lutte avec Tetzel, obligé pour se faire comprendre d'emprunter la langue des couvents, il use d'un rudiment qui est à lui, et n'appartient ni à saint Thomas ni à Cicéron. Il invente et il crée; son JJoctoi'culus, son Sanctuliis, son Pirilinbolus ne se trouvent ni dans Varron, ni dans Scot. Plus tard, il se met à étudier le grec et l'hébreu, parle allemand à ses auditeurs, et dans sa diction aux couleurs orientales, reste toujours Teuton. Le moine, dans sa syntaxe, est aussi démagogue que dans ses propositions afiichées sur les murs de l'église de Tous-les-Saints : il traite le mot comme le pape; pour lui pas de couronne.

« Calvin, dans sa vie Ihéologique, a parlé en deux langues: d'abord en latin, puis en français. Dans ce double idiome, sa phrase a presque constamment des aspects uniformes. On voit qu'il a étudié Rome en scoliaste plutôt qu'en artiste. C'est le sigisbée de Sénèquc le Philosophe; il le suit partout, s'inspire en lui, et par lui pense et écrit : même artifice, même procédé, môme allure de style. Plus tard, il délaisse Sénèque pour saint Augustin, sans que le soleil d'Afrique puisse jamais échaufler son imagination. Il traite la langue, comme le sculpteur la pierre, plastiquement.

« Même en restant maître du signe matériel, il est ordinairement dominé parle procédé synlactique. Au moment où il comprenait dans les desseins de sa propagande religieuse, la nécessité d'un instrument vulgaire, il subissait l'influence latine. Dans cette dédicace à François P', la plus belle page qu'il ait écrite, on sent partout l'écolier qui s'est usé aux grammaires de Mathurin Cordier, c'est un traducteur qui n'a pas de joie plus vive que lorsqu'à force de labeur, il a su donner à sa syntaxe une physionomie romaine. Ainsi, malgré toutes ses belles qualités de slyle, clarté, abondance, richesse, Calvin ne saurait prendre place parmi les créateurs de la langue française. Au lieu de la pousser hors de la voie latine, il l'y maintint; il ne fut révolutionnaire ni comme sectaire, ni comme écrivain; son style est gallo-romain, sa symbolique protestante réformée K »

Le talent littéraire de Calvin éclate surtout dans l'Institution chrétienne et dans quelques autres ouvrages de circonstance, comme dans une épîlre sur ie devoir de l'homme chrestien, eji ladministraiionourejection des bénéfices de l'Eglise papale, adressée à un ami du présent evesque.

Calvin, remarquable écrivain, est généralement orateur sec et décharné. « Ce que nous louerons en lui, dit M. Audin% c'est un langage franc, un style lumineux, une logique serrée, et des saillies plutôt que des mouvements d'éloquence. Parfois le prédicateur semble s'émouvoir, ses lèvres se gonflent, son œil brille, l'auditoire est dans l'attente. Savez-vous qui peut changer ainsi la nature de Calvin, réchauffer son

1 Hist. de Calvin, t. II, p. 492.

«/6ic/.,p. 48 L

âme, passionner son style? Regardez, vous trouverez entre les nefs d'ardents ennemis du réfugié français, connus sous le nom de libertins. Vous les reconnaîtrez aisément à leur air moqueur, aux sourires qui errent sur leurs lèvres, à leur physionomie empreinte de dédain et de raillerie, maudits « gaudisseurs » qui écoutent le ministre avec une joie d'écoliers, restent froids comme du marbre à ses transports évangéliques, et au sortir du temple, commentent entre eux le discours de maître Jean, et se vengent de ses boutades par des quolibets qu'il peut entendre de la vieille sacristie où il est allé s'essuyer le front et se reposer. Ces rires durent la journée tout entière, et vont se renouveler le soir dans les tabagies genevoises. Calvin est sans pitié pour ces « jeteurs de brocards »; il les presse, il les talonne, il les poursuit de sa colère : sa parole ne ressemble pas à un feu d'étoupe, comme tout à l'heure, quand elle se prenait à cette plèbe mercantile chassée de Lyon pour ses méfaits; mais elle brille comme un buisson ardent; car ces gaudisseurs représentent les mauvais citoyens, les renieurs du ministre. Le rôle de Calvin agrandi, c'est un tribun. »

« Sa voix, dit encore M. Audin, était lente, entrecoupée, et s'exhalait péniblement d'une poitrine oppressée par un asthme héréditaire; aussi sa parole se retrouvait-elle tout entière, au sortir du sermon, dans les cahiers où elle était recueillie par un scribe qui vivait de cette transcription orale. L'auditeur avait tout le temps de suivre le prédicateur, de le deviner souvent, et s'il était venu avec un cœur indocile, de retourner dans son cerveau quelque objection contre l'argumentation du ministre *. »

Il est un écrit latin où les qualités de l'orateur se remarquent bien plus que dans les sermons et dans tous les autres ouvrages du réformateur, c'est la profession de foi qu'il adressa, en 1544, pendant la diète de Spire, à l'empereur Charles-Quint, pour tâcher de l'entraîner dans son parti, comme il avait essayé de gagner François I»'; mais là encore le sectaire est trop subtil, trop amer, trop personnel, pour atteindre à la véritable éloquence.

En somme, il manqua complètement à Calvin ce qui fait les grands talents, le mouvement, l'entraînement, enfin l'âme, le cœur : aussi n'eut-il de véritable influence que sur les esprits habitués à raisonner, et ne fut-il jamais populaire. Mais, comme l'a observé M. Michelet, qui a d'ailleurs fait un portrait si exagéré, si flatté et si faux du ministre de Genève, il eut un redoutable attribut, c'est sa pénétrante clarté^.

Du reste, si Calvin eut de remarquables qualités d'esprit, il les connut beaucoup trop, il s'en targua beaucoup trop; nous l'avons déjà vu. « Il a tant loué la sainte jactance et la magnanimité de Luther, dit Bossuet, qu'il était malaisé qu'il ne l'imitât ; encore que pour éviter le ridicule où tomba Luther, il se piquât surtout d'être modeste, comme

' Hùt. de Calvin, t. II, p. 481.

* Guer'res de religion, cliap. vi.

CALVIN. ys

un homme qui voulait pouvoir se vanter à'étre saiis faste et de ne craindre rien tant que V ostentation * : de sorte que la différence entre Luther et Calvin, quand ils se vantent, c'est que Luther, qui s'abandonnait à son humeur impétueuse, sans jamais prendre aucun soin de se modérer, se louait lui-même, commo un emporté ; mais les louanges que Calvin se donnait sortaient par force du fond de sou cœur, malgré les lois de modération qu'il s'était prescrites, et rompaient violemment toutes ces barrières.

« Combien se goûte-t-il lui-môme, quand il élève si haut o sa fru- « gaUté, ses continuels travaux, sa conslance dans les périls, sa vigilance u à faire sa charge, son application infatigable à étendre le règne de « Jésus-Christ, son intégrité à défendre la doctrine de piété, et la sé- « rieuse occupation de toute sa vie dans la méditation des choses cé- « lestes M» Luther n'en a jamais tant dit ; et tout ce que ses emportements lui ont tiré de la bouche n'approche pas de ce que Calvin dit froidement de lui-môme *. »

L'injure et l'outrage déshonorent encore plus que la vanité le style de Calvin.

Saint François de Sales termine ainsi son livre de l'Étendard de la croix : « Entre tous les novateurs et réformateurs, il n'en a point été, à mon avis, de si âpre, si hargneux et si implacable que Jean Calvin. » Les adversaires de Calvin ne sont que des fripons, des fous, des méchants, des ivrognes, des furieux, des enragés, des bêtes, des taureaux, des ânes, des chiens, des pourceaux ; et le beau style de Calvin est souillé de toutes ces grossièretés à chaque page.

Croirait-on que lorsqu'il dégorge toutes ces infamies, il ose encore vanter sa douceur, et qu'il prétende se justifier en disant « qu'il avait été tellement sans fiel lorsqu'il écrivait ces injures, que lui-môme, en reUsant son ouvrage, était demeuré tout étonné que tant de paroles dures lui fussent échappées sans amertume. » C'est, dit-il, l'indignité delà chose qui lui a fourni toute seule les injures qu'il a dites, et il en a supprimé beaucoup d'autres qui lui venaient à la bouche. Après tout, il n'est pas fâché que ces stupides aient enfin senti les piqûres, et il espère qu'elles serviront aies guérir. Il veut bien pourtant avouer qu'il en a dit plus qu'il ne voulait, et que le remède qu'il a appliqué au m3^. était un peu trop violent; — modeste aveu, qui ne l'empôche pas de s'emporter plus que jamais : « M'entends-tu, cliien? m'entendstu bien, frénétique? m'entends-tu bien, grosse bête? » s'écrie-t-il, et il ajoute coraiquement « qu'il est bien aise que les injures dont il accable son adversaire demeurent sans réponse. »

Tel fut un des plus fameux apôtres du protestantisme. Qu'on le compare aux anciens Pères de l'ÉgUse, aux docteurs du moyen âge et

1 ir. Def. ado. Westph. Opusc. 788.

s Ibid., 842.

' Hist. des Variations, liv. IX.

aux célèbres défenseurs modernes de l'Église catholique romaine, aux saint François de Sales, aux Bossuet, aux Bourdaloue, aux Massillon, aux Fénelon !

Protestation.

Au Roy de France,

Vous ne vous debvés esmouvoir de ces faulx rapports, parlesquelz nos adversaires s'efforcent de vous jetter en quelque crainte et terreur : c'est à sçavoir que ce nouvel Evangile (ainsi l'appellent ils), ne cherche aultre chose qu'occasions de séditions et toute impunité de malfait *. Car Dieu n'est point Dieu de division, mais de paix : et le Fils Dieu n'est point ministre de péché, qui est venu pour rompre et destruire les œuvres du diable. Et quant à nous, nous sommes injustement accusez de telles entreprinses, desquelles nous ne donnasmes jamais le moindre souspeçon du monde. Et il est bien vraysemblable que nous, desquels jamais n'a esté ouye une seule parole séditieuse, et desquels la vie a tousjours esté cogneue simple et paisible, quand nous vivions sous vous, Sire, machinions de renverser les royaulmes ! Qui plus est, maintenant estans chassez de nos maisons, nous ne laissons point de prier Dieu pour vostre prospérité et celle de vosire règne. Il est bien à croire que nous pourchassions un congé de tout mal faire sans estre reprins : veu ^ (combien que nos meurs soyent reprehensibles en beaucoup de choses) qu'il n'y a toutesfois rien digne de si grand reproche. Et davantaige, grâces à Dieu, nous n'avons point si mal proufité en l'Evangile, que nostre vie ne puisse estre à ces détracteurs exemple de chasteté, libéralité, miséricorde, tempérance, patience, modestie, et toutes aultres vertus.

Comment par la création du monde et de toutes choses l'Escripture discerne le vray Dieu d'avecque ceulx qu'on a forgez.

Combien qu'Isaïe à bon droict redarguë ^ tous idolastres, de ce que ils n'ont point appris des fondemens de la terre, de ce grand circuit des cieulx, quel estoit le vray Dieu, toutesfois selon que nous avons l'esprit tardif et hebeté, il a esté nécessaire de monstrer et quasi peindre plus expressément quel estoit le vray Dieu, afin que

J Méfait (de mal faire).

2 Cette phrase est trop latine et trop compliquée d'incidentes.

' Reprend, accuse.

les fidèles ne se laissassent escouler aux resveries des payens. Car comme ainsi soyt * que la description qu'en donnent les philosophes qui semhle estre la plus passable, à sçavoir que Dieu est l'esprit du monde, ne soyt qu'un umbrage^ qui s'esvanouït, il fault bien que Dieu soyt cogneu de touls plus familièrement, à ce que nous ne chancellions pas tousjours en ambiguïté. Par quoy Dieu a publié l'histoire de la création par Moyse, sur laquelle il a voulu que la voix de l'Eglise feust appuyée, à fin qu'elle ne cherchast aullre Dieu, sinon celuy qui est là proposé Créateur du monde. Or le temps est marqué, à fin que les fidèles par le laps continuel des ans feussent conduicts jusques à la première origine du genre humain, et de toutes choses : ce qui est singulièrement utile à cognoislre, non seulement pour rebouter ^ les fables prodigieuses qui ont eu jadis leur vogue en ^Egypte et aultres pays; mais aussi à fin que le commencement du monde estant cogneu, l'éternité de Dieu reluise plus clcrement, et qu'elle nous ravisse en admiration de foy. Que nous ne soyons point troublés encetendroict delà mocquerie des gaudisseurs*, qui s'esmerveillent pourquoy Dieu ne s'est plustost advisé de créer le ciel et la terre, mais a laissé passer un terme infiny, qui pouvoit faire beaucoup de raillions d'aages, demeurant ce pendant oysif ; et qu'il a commencé à se mettre en œuvre seulement depuis six mille ans, lesquels ne se sont point accomplis depuis la création du monde, lequel toutesfois déclinant à sa fin, montre de quelle durée il sera. Car il ne nous est pas licite, ny mesme expédient, d'enquester pourquoy Dieu a tant difi'eré : pource que si l'esprit humain s'efforce de monter si hault, il defauldra ^ cent fois au chemin : et aussi il ne nous sera point utile de cognoistre ce que Dieu (non sans cause) nous a voulu estre celé pour esprouver la solidité de nostre foy. Par quoy un bon ancien jadis respondit fort bien à un de ces mocqueurs, lequel par risée et plaisanterie demandoit ;\ quel ouvrage s'appliquoit Dieu devant qu'il creast le monde. 11 bastissoit (dist il) l'enfer pour les curieux. Cet advertissement, aussi grave que sévère, doibt reprimer toute convoitise desordonnée, laquelle chatouille beaucoup de gens, mesme les poulse en des spéculations aussi nuisibles que tortues ^. Brief, qu'il nous soubvienne que Dieu, qui est invisible, et duquel la sagesse, vertu et justice est incompréhensible, nous a mis devant les yeulx l'histoire de

t D'autant, à cause. — ' Une ombre. — ^ Repousser. C'est le môme mot que rebuter. — * Les railleurs, ceux qui se moquent des choses saintes. — * Futur vieilli de défaillir. — « Tortueuses.

PROSATEURS ET POElES DU XVI* SIÈCLE. 7

Moyse, au lieu du mirouer auquel il veult que son image nous reluise. Car comme les yeulx chassieux ou hebetez de vieillesse, ou obscurcis par aultre vice et maladie, ne peuvent rien veoir distinctement, sinon es tans aydés par lunettes ; aussi nostre imbécillité est telle, que si l'Escripture ne nous addresse * à chercher Dieu, nous y sommes tantost^ esvanouïs. Si ceulx qui se donnent licence à babiller sans honte et brocarder ne receoivent maintenant nulle admonition, ils sentiront trop tard, en leur horrible ruyne, combien il leur eust esté plus utile de contempler de bas en hault les conseils secrets de Dieu avecques toute révérence, que de dégorger leurs blasphèmes pour obscurcir le ciel. Sainct Augustin se plainct aussi, à bon droict, qu'on faict injure à Dieu, cherchant cause de ses œuvres, laquelle soyt supérieure à sa volonté (Lib. De Genesi, contra Manich. Lib. Il, De Civitate Deï). Et en un aultre endroict il nous advertit bien à propos que d'esmouvoir question de l'infinité des temps, c'est une aussi grande folie et absurdité que d'entrer en dispute pourquoy la grandeur des cieulx n'est aussi bien infinie. Certes, quelque grandeur ou espace qu'il y ayt au pourpris du ciel, si est ce encores qu'on y treuve quelque mesure. Si maintenant quelqu'un plaidoit contre Dieu, de ce qu'il y a cent millions de fois plus d'espace vuide, cette audace tant desbordée ^ ne sera elle point détestable à tous fidèles? Or ceux qui contrôlent * le repos de Dieu, d'autant que contre leur appétit il a laissé passer des siècles infinis avant de créer le monde, se précipitent en une mesme rage. Pour contenter leur curiosité, ils sortent hors du monde comme si en un simple circuit du ciel et de la terre nous n'avions point assez d'objects et rencontres, qui par leur clarté inestimable doibvent retenir tous nos sens, et, par manière de dire, les engloutir ; comme si au terme de six mille ans Dieu ne nous avoit donné assez d'enseignemens pour exercer nos esprits en les méditant sans fin et sans cesse. Demourons doncques entre ces barres ausquelles Dieu nous a voulu enclorre, et quasi tenir nos esprits enfermez, à fin qu'ils ne descoulent point par une licence trop grande d'extravaguer.

{Institution de la Religion chrétienne, liv. I, chap.xiv.)

1 Ne nous met dans le bon chemin pour. - Bientôt.

3 Effrénée.

* Contrôlent.

Que Dieu, ayant créé le monde par sa vertu, le gouverne et entretient par sa providence avec tout ce qui y est contenu.

De faire un Dieu créateur temporel et de petite durée, qui eust seulement pour un coup accomply son ouvrage, ce seroit une chose froide et maigre : et fault qu'en cecy principalement nous différions d'avec les payens et toutes gens profanes ; que la vertu de Dieu nous reluise comme présente, tant en l'esclat perpétuel du monde qu'en sa première origine. Car combien que les pensées des incrédules soyent contrainctesparlereguardducieletde la terre de s'eslever au Créateur, neantmoins la foy a son reguard spécial pour assigner à Dieu la louange entière d'avoir tout créé. A quoy tend ce que nous avons allégué del'Aposlre, que c'est par la foy que nous comprenons le monde avoir esté si bien basty i par la parole de Dieu. Car si nous ne passons jusqu'à sa providence, par laquelle il continue à, maintenir tout, nous n'entendrons pas droictemont que veult^cetarticle, que Dieu soyt créateur, combien qu'il semble que nous l'ayons imprimé en nostre esprit, et que nous le confessions de bouche. Le sens humain s'estant proposé la vertu de Dieu pour une fois en la création s'arreste là,etleplus loing qu'il se puisse advancer n'est sinon de considérer et marquer la sagesse, puissance et bonté de l'ouvrier qui se présente à l'œil en ce grand et beau bastiment, encores qu'on ne tinst conte de les regarder; puis aprez il conceoit quelque opération générale de Dieu, pour conserver et conduire le tout, de laquelle toute vigueur et mouvement despend, Brief, il estime que ce que Dieu a du commencement espandu^ de vigueur par tout, suffit à garder les choses en leur estât. Or la foy doibt bien passer plus oultre, c'est de recognoistre pour gouverneur et gardien perpétuel celuy qu'elle a cogneu estre créateur ; et non pas seulement en ce qu'il conduict la machine du monde, et toutes ses parties, d'un mouvement universel, maisensoustenant, nourrissant et soignant chasque créature, jusques aux petits oyseaux. Pourtant David, aprez avoir dit en brief* que le monde a esté créé de Dieu, descend tantost aprez à cet ordre continuel

1 Imitation de la proposition infinitivc des Latins. Il faudrait dire aujourd'hui ; C'est par la foi que nous comprenons que le monde.

* Ce que signifie.

^ népandu.

* Vieille forme pour brièvement.

~ Un ivensji^

BîBLfOTHECA

-P^Uviensi»

de gouverner: «Les cieux,ditil, ont estéestablis par la parole de Dieu, et toute leur vertu par l'esprit de sa bouche «(Ps. xxxiii, G). Puis il adjouste, que Dieu regarde sur tous ceulx qui habitent sur la terre ; il dissipe les conseils des peuples (Ps. xiii) : et ce qui est là dict a ce mesme propos. Car combien que tous n'argiient point si dextrement qu'il seroit requis, toutesfois pource qu'il ne serait point croyable que Dieu se meslast des affaires humains, sinon que le monde feust son œuvre ; et aussi que nul ne croit à bon escient que le monde soyt basty de Dieu, qu'il ne soyt quant et quanti persuadé qu'il a le soing de ses œuvres . David procède par bon ordre, en nous menant de l'un à l'aultre. Bien est vray que les philosophes aussi enseignent en gênerai que toutes les parties du monde tirent et prennent vigueur d'une inspiration secrette de Dieu, et notre sens le conceoit ainsy ; mais ce pendant nul ne parvient en si hault degré que monte David, et y attire tous fidèles, en disant : « Toutes choses attendent aprez toy. Seigneur, à ce que tu leur donnes viande en leur temps (Ps. civ. 27-30) : quand tu leur donnes, elles la recueillent ; quand tu ouvres ta main^ elles sont rassasiées de biens. Sitost que tu destournes la face, elles sontestonnées : quand tu retires ton Esprit, elles défaillent, et s'en revont en pouldre : quand tu envoyés ton Esprit, elles reviennent et renouvellent la face de la terre. » Mesme combien que les philosophes s'accordent à cette sentence de sainct Paul, que nous avons nostre estre et mouvement et vie en Dieu (Act. XVII, 28) ; toutesfois ils sont bien loing d'estre touchez au vif du sentiment de sa grâce, telle que sainct Paullapresche : c'est qu'il a un soing spécial de nous, auquel se déclare sa faveur paternelle, laquelle le sens charnel ne gouste point.

Pour esclaircir telle diversité, il est à noter que la providence de Dieu, telle que l'Escriture la propose, s'oppose à fortune et à tous cas fortuits. Et d'autant plus que cette opinion a esté quasi receue en tous aages, encores aujourd'huy est en vogue, et tient tous les esprits préoccupez, à sçavoir que toutes choses adviennent

1 En môme temps. « Que pour justifier ces actions, et diminuer le blasme qu'e'ilesont accoustuméd'appoi'ter ç'wan^ et soy lorsque les princes se trouvent réduits ez nécessités de les practiquer, ils ne les fassent qu'à regret, et en souspirant. » (Naudé, Coups d'Etat, c. v.) — « Souvenez vous de quelle horloge son heure a esté sonnée. N'a ce pas esté de celle qui, faite quant et les siècles, par l'Auteur des siècles mesmes, gouverne le soleil comme le soleil gouverne les nostres, et d'une souveraineté absolue, assigne le commencement et la fin à tout ce qui est d'un bout h l'aultre de l'univers? » (Malh., ^ la princ, de Conti, 29 mars IC14.)

de cas fortuits : ce qui debvoit estrc bien persuadé delà providence de Dieu, non seulement est obscurcy, mais quasi ensepvely du tout. Si quelqu'un tumbe en la main des brigands ou rencontre des bestes sauvages ; s'il est jette en la mer par la tempes te ; s'il est accablé de quelques ruynes de maison ou d'arbre; si unaultre errant par les déserts treuve de quoy remédier à sa famine; si par les vagues de mer il est jette au port, ayant évadé miraculeusement la mort par la distance d'un seul doigt, la raison charnelle attribuera à fortune tous ces rencontres tant bons que maulvais. Mais tous ceulx qui auront esté enseignez par la bouche du Christ, que les cheveux de nos testes sont comptez (Matth., X, 30), chercheront la cause plus loing, et se tiendront tout asseurez que les evenemens, quels qu'ils soycnt, sont gouvernez par le conseil secret de Dieu. Quant aux choses qui n'ont point d'ame,ilnous fault tenir ce poinct pour résolu, combien que Dieu leur eust assigné à chascune sa propriété, toutesfois qu'elles ne peuvent mettre leur effect en avant *, sinon d'autant qu'elles sont addressées ^ par la main de Dieu. Par quoy elles ne sont qu'instrumens, auxquels Dieu fait descouler sans fin et sans cesse tant d'efficace que bon luy semble, et les applicque selon son plaisir, et les tourne à tels actes qu'il veult. 11 n'y a vertu si noble ny admirable entre les créatures qu'est celle du soleil. Car, oultre ce qu'il esclaire^tout le monde de sa lueur, quelle vertu est ce de nourrir et de végéter* par sa chaleur tous animaulx, d'inspirer par ses rayons fertilité à la terre, en "eschauffant la semence qu'on y jette. Aprez, la faire verdoyer de beaulx herbages, lesquels il faict croistre, en leur donnant tousjours nouvelle sul)stance, jusqu'à ce que le bled et aultres substances se lèvent en espis, et qu'il nourrit ainsi toutes semences par ses vapeurs, pour les faire veniren fleur, et de fleur enfruict, cuisant le tout jusqu'à ce qu'ill'ayt amené àmaturité. Quelle noblesse et vertu aussi est ce de faire bourgeonner des vignes, jetterdes fueilles, et puis des fleurs, et enfin leur faire apporter un fruict si excellent? Or Dieu, pour se reserver la louange entière de toutes ces choses, a voulu, devant que créer le soleil, qu'il y eust clarté au monde, et que la terre feust garnie et parée de tous genres d'herbes et de fruicts

* Produire leur effet.

2 Dirigées, conduites.

^ On dirait aujourd'hui : Outre qu'il éclaire.

* Donner la vie à, animer. Calvin a encore dit de même : « L'esprit avoit esté éternel en Dieu, d'autant qu'il a végété et conservé cette matière confuse, dont 11! ciol et lu terre debvoient estre formez. » [histit., 1. I, c. xiir).

(Gen., I, 3, 11). Par quoy l'homme fidèle ne fera pas le soleil cause principale ou nécessaire des choses qui ont esté devant que le soleil mesmefeust créé et produict; mais il le tiendrapour instrument duquel Dieu se sert pour ce qu'il lui plaist, non pas qu'il ne peust par de tels moïens accomplir son œuvre par soy mesme. D'aultre part, quand nous lisons qu'à la requeste de Josué le soleil s'est arresté en un degré l'espace de deuxjours (Jos., x, 13), et en faveur du roy Ezechias, son ombre a esté reculée de quinze degrez (II Rois, xx, 11), nous avons à noter que Dieu, par tels miracles, a testifié * que le soleil n'est pas tellement conduictpar un mouvement naturel, pour se lever et coucher chascun jour^, que luyn'aytle souverain gouvernement pour l'advancer et retenir, afin de nous renouveller la mémoire de cette faveur paternelle envers nous, qu'il a monstrée en la création du monde. Il n'y a rien de plus naturel quedeveoir les quatre saisons de l'an succéder partoutruneàl'aultre; toutesfois en cette succession continuelle il y a une telle diversité et si inégale, qu'on apperceoit clerement que chasque an, chasquemois et chasquejour est disposé en une sorte ou en l'aultre par une providence spéciale de Dieu.

Et de faict, le Seigneur s'attribue toute puissance, etveult que nous la recognoissions estre en luy, non pas telle que les sophistes l'imaginent, vaine, oysive et quasi assoupie, mais tousjours veillante, pleine d'efficace et d'action, et aussi qu'il ne soyt pas seulement en gênerai et comme en confus ^ le principe du mouvement des créatures (comme si quelqu'un ayant une fois faict un canal, et addressé la voye d'une eaue à passer dedens, la laissoit puis aprez escouler d'elle mesme) ; mais qu'il gouverne mesme et conduise sans cesse tous les mouvemens particuliers. Car ce que Dieu est recogneu tout puissant n'est pas pource qu'il * puisse faire toutes choses, et neantmoins se repose, ou que par une inspiration générale il continue l'ordre naturel tel qu'il l'a disposé du commencement; mais d'autant que, gouvernant le ciel et la terre par sa providence, il compassé tellement toutes choses, que rien n'advient sinon ainsi qu'il l'a déterminé dans son conseil. Car quand il est dict au psaulme (Ps. cxv, 3), qu'il faict tout ce qu'il veult, cela s'entend d'une volonté certaine et

1 Témoigné.

2 Cliaque jour. C'ascim na peut plus s'employer devant un substantif.

3 Confusément.

* On dirait aujourd'hui : Si Dieu est reconnu tout-puissant, ce n'est pas parce qu'il peut...

propos délibéré. Et de faict, ce seroit une maigre fanlasie d'exposer les mots du Prophète selon la doctrine des philosophes, à sçavoir que Dieu est le premier motif, pource qu'il est le principe et la cause de tout mouvement, en lieu que^plustost c'est une vraye consolation, de laquelle les fidèles adoulcissentleur douleur en adversité, .'i sçavoir qu'ils ne souffrent rien que ce ne soyt par l'ordonnance et le commandement de Dieu, d'autant qu'ils sont soubssamain. Que si le gouvernement de Dieu s'estend aussi à tous ses œuvres, c'est une cavillation puérile de le vouloir enclorre et limiter dedens l'influence et cours de nature. Et certes tous ceulx qui restreignent en si estroicte limite la providence de Dieu, comme s'il laissoit toutes les créatures aller librement selon le cours ordinaire de nature, desrobent à Dieu sa gloire, et se privent d'une doctrine qui leur seroit fort utile : veu qu'il n'y a rien de plus misérable que l'homme, si ainsi estoit que les mouvemens naturels du ciel, de l'air, de la terre et des eaux eussent leur cours libre contre luy. Joinct qu'en tenant telle opinion, c'est amoindrir trop vilainement la singulière bonté de Dieu envers chascun. David s'escrie que les petits enfans qui sont encores à la mamelle de la mère ont assez d'éloquence pour prescher la gloire de Dieu (Ps. viii, 3) ; c'est à sçavoir qu'aussitost qu'ils sont sortis du ventre, et venuz au monde, ils trouvent leur nourriture qui leur est apprestée par une providence d'en hault. Je confesse bien que cela est naturel et gênerai ; mais il fault ce pendant que nous contemplions et considérions ce que l'expérience monstre tout évidemment, qu'entre les mères, les unes ont les mamelles pleines et bien fournies de laict, les aultres seront quasi seiches, selon qu'il plaira à Dieu de nourrir un enfant abondamment, et raultrepluspetitement.Or,ceulx qui attribuent droictementà Dieu la louange de tout puissant recueillent de cela double fruict. Premièrement, d'autant qu'il a assez ample faculté de bien faire, ou que le ciel et la terre sont soubs sa possession et seigneurie, et que toutes créatures dépendent de son plaisir pour s'assubjectirà luy en obéissance. Secondement, pource qu'on se peult assuréement reposer en sa protection, veu que toutes choses qui pourroientnuyre de quelque part que ce soyt sont subjectes à sa volonté, veu que Satan avec toute sa rage et tout son appareil est reprimé par la volonté d'icelui comme d'une bride, et veu que ce qui peult contrevenir à nostre salut est soubmis à son commandement. Et il ne fault pas penser qu'il y ayt aultrement moïen de corriger ou

1 Au lieu que.

appaiser les espouvantemens ou craintes excessifves et superstitieuses que nous concevons ayséement quand les dangers se présentent, ou que nous les appréhendons. Je dis que nous sommes craintifs d'une façon superstitieuse, si quand les créatures nous menacent ou présentent quelque espouvantement ; nous les redoubtons comme si elles avoient quelque pouvoir de nuyre d'elles mesmes, ou qu'il nous en venist quelque dommage par cas fortuit, ou que Dieu ne feust point suffisant ^ pour nous ayder à rencontre d'icelles. Gomme pour exemple, le Prophète deffend aux enfans de Dieu de craindre les estoiles et signes du ciel, comme font les incrédules. Certes, il ne condemne point toute crainte, mais d'autant que les infidèles transfèrent le gouvernement du monde de Dieu aux estoiles, ils imaginent que tout leur bon heur ou leur malheur despend d'elles, et non pas de la volonté de Dieu. Ainsi, au lieu de craindre Dieu, ils craignent les estoiles, planettes et comètes. Ainsi, qui vouldra éviter cette infidélité, qu'ilsesoiibviennetousjoursquela puissance, action ou mouvement qu'ont les créatures, n'est point une chose qui se promené ou voltige à leur plaisir; mais que Dieu, par son conseil secret, y gouverne tellement tout, que rien n'advient qu'il n'ayt kiy mesme déterminé de son sceu et de son vouloir.

Par quoy que cecy soyt bien résolu, c'est que quand on parle de la providence de Dieu, ce mot ne signifie pas qu'estant oysif au ciel il spécule 2 ce qui se faict en terre; mais plustost qu'il est comme un patron de navire qui tient tout gouvernail pour addresser tous evenemens. Ainsi ce mot s'estend tant à ses mains qu'à ses yeulx ; c'est à dire que non seulement il veoid, mais aussi ordonne ce qu'il veult estre faict. [Ibid., ch. xvi.)

Physionomie religieuse de Gerève.

Les uns practiquentle proverbe ancien, d'estreprez du moulin et loing de Dieu; les aultres ont les aureilles battues etles cœurs nullement touchez. Dieu n'obmet nul moïen pour advancer nostre salut ; craignons doncques cette reproche ^ qu'il faict par son prophète Isaïe au chapitre lxv : « J'ay tout le jour estendu mes bras à ce peuple rebelle. Si ceulx qui sont errans parles déserts de la papauté ne seront point espargnez quand ils n'auront cheminé

1 Capable de. On disait encore dans le même sens : Suffisant à. « Homnie apte et suffisant à bien gouverner Testât d'une Respublique. » (Babel., 1. IV, ch. LUI.)

- Il contemple.

3 Reproche était autrefois féminin.

droict, je vous prie, que sera ce de nous qui sommes nourris comme en la maison, sous les yculx de nostre Père céleste! Les uns ont abandonné le pays de leur naissance pour se renger en une église chresticnne ; les aultres ont eu plus de privilèges, que Dieu les est venu visiter en leur nid. Maintenant si cealx qui sont natifs du lieu ne recognoissent un tel bien pour se dédier du tout à Dieu, lequel s'est ainsi approché d'eulx, une telle ingratitude demeurera elle impunie ? Plustost qu'ils dient * : Seigneur, tu as basty ton temple et dressé ton autel au milieu de nous, fay nous doncques la grâce de nous purifier, à fin que nous ne souillions point par nos ordures la saincteté de tes dons, et que nous ne tournions pas en opprobre la gloire de tes bénéfices 2. Quantàceulxqui sontvenuz de loing, qu'ils advisent de se gouverner sainctement, comme en la maison de Dieu. Ils pouvoient bien vivre ailleurs en desbauches, et ne falloit point qu'ils bougeassent de la papauté pour mener un train dissolu. Et de faict il yen aaulcuns ausquelsil vauldroit mieulx s'estre rompu le col que d'avoir mis le pied en cette église pour s'y porter ^ si mal. Les uns s'adjoignent aux gaudisseurs pour les endurcir en leur malice; les uns seront gourmands et ivrognes, les aultres mutins et noyseux *. 11 y a des mesnages où les maris et femmes sont comme chiens et chats. Il y en a quihaulsent leurs estats et contrefont les seigneurs, sans propos, sont adonnez ez pompes et superfluitez mondaines; les aultres deviennent si délicats qu'ils ne sçavent plus que c'est que de travailler, et il n'y a nul contentement pour la nourriture. Il y en a de mesdisans et détracteurs qui trouveroient à redire aux anges du paradis; et d'autant qu'ils crèvent de vices, ils mettent toute leur saincteté à control- 1er leur prochain. Ce pendant il leur semble à tous que Dieu est bien tenu ^ à eulx, de ce qu'ils ont faict le voyage de Genève, comme s'il n'eust pas mieulx valu qu'ils feussent demeurez sur leur fumier que de venir faire de tels scandales dans l'Eglise de Dieu. {Quatre sermons de matières utiles pour nostre temps.)

1 Ancienne forme, encore employée au dix-septième siècle, pour (Usent, comme je dy, pour je dis.

2 Bienfaits. S'est encore employé, quoique rarement, dans ce sens, au dixseptième siècle : « Le remercier de ses bénéfices, » (Le Jeune, Serm. chois., XIII, 4' part.)

s Conduire.

* Querelleurs. « Les François ont tousjoiirs faict de grands faicts d'armes sur leurs voisins, non tant pour s'enricliir que pour dompter les fiers et noyseux. » (Des PÉRiEns, Disc, c. xu.)

» Obligé.

DES PÉRIERS (Bonaventure)

(Né probablement vers la fin du quinzième siècle , et mort avant le milieu

du seizième.)

Bonaventure des Périers, d'une famille ancienne et considérable, naquit à Arnay-le-Duc en Bourgogne, ou, selon d^utres, à Bar-sur- Aube, vers la fin du quinzième siècle : la date précise est inconnue. On ne connaît guère non plus les circonstances de sa vie, en particulier de sa jeunesse. Il est certain que, malgré sa pauvreté, il fit de brillantes études. Il possédait d'une manière remarquable les langues grecque et latine, qu'il enseigna même quelque temps. Il dut quitter cette profession qui ne lui donnait pas le plus strict nécessaire. Il s'attacha successivement au service de plusieurs grands seigneurs; mais ils ne le tirèrent pas de la misère. Dans son désespoir, il s'adressa à la grande protectrice des hommes de lettres de ce temps. Ce ne fut pas en vain. En 1332, nous trouvons Bonaventure à la cour de Navarre, pensionnaire de Marguerite de Valois et son valet de chambre. Il ne servit pas seulement Marguerite à la chambre, il fut bientôt son secrétaire intime, et il lui dédia plusieurs poésies qui lui attirèrent la plus grande considération dans cette petite cour et firent connaître son nom à la France.

Les fonctions de des Périers auprès de Marguerite sont indiquées assez précisément dans un douzain adressé à cette princesse :

« Pour vostre litière présente

Je n'ay rien que je vous présente,

Sinon ce vostre immortel livre,

Lequel pour lire je vous livre.

Par tel si que me le rendrez

Et mes faultes y reprendrez :

Mes faultes, dy je, d'escrivain

Qui fay souvent maint escript vain ;

Car céans la mienne escripture

Faict grand tort à vostre facture ;

Mais du tout me corrigeray,

Quand temps, loisir et lieu j'auray i. »

Ainsi il était chargé de transcrire les ouvrages de Marguerite et d'en préparer plusieurs copies. « On peut croire, dit le bibliophile Jacob, dans sa notice sur des Périers, que l'office de Bonaventure ne se bornait pas seulement à faire la copie textuelle du manuscrit ; il

1 Œuvres françaises, édit. de M. Lacour, 1. 1, p. 158-9.

DES PÉUIEHS. 107

avait à le revoir au point de vue de la langue et de l'orthographe, car il passait pour un des meilleurs grammairiens de son temps, et les poètes les plus renommésrecherchaientsesconseils. On remarque, dans ses œuvres poétiques, un liuitain à ses disciples, sur une règle de grammaire, et on ne lui attribue pas sans raison un petit traité grammatical très-judicieux, imprimé à la suite du Miroir de l'âme pécheresse (édition de Lyon, le Prince, 1858, petit in-8), sous ce titre : Briefve Doctrine pour deuement escrire selon la propriété du françois. »

^Vers 1533 ou 1534, il prit part à la publication d'une version française littérale des Écritures d'après le texte hébreu que préparaient, à la demande des églises vaudoises de la Suisse, Robert Olivetan, parent de Calvin, et le savant Lefèvre d'Élaples. Des Périers avait pris dans ce travail le nom d'Eutychus, mot grec qui traduit Bonaventure. Notre auteur acquit, sous ce pseudonyme, une certaine célébrité parmi les érudits.

Il collabora encore, pendant un séjour à Lyon, à une grande œuvre de science et de patience, Commentarii lingux latinse. L'auteur de cet immense répertoire d'érudition classique, Etienne Dolet, cita très-honorablement des Périers dans son ouvrage, sous le nom d'Eutychus de Arneis, jEduus poeta.

A cette même époque, et dans ce môme séjour de Lyon, alors l'Athènes de la France, Bonaventure commença à se livrer plus exclusivement à son goût pour la poésie. Nous remettons à parler de ses diverses compositions en vers dans notre second volume. Du reste, elles ne furent pas publiées de son vivant. Des Périers, probablement, craignit d'affronter la publicité, après la mauvaise affaire que lui suscita l'impression de son Cymhalum mundi.

Le Cymhalum mundi, en françois, contenant quatr e dialogues poeticques, fort anticques, joyeux et facétieux, avait été imprimé secrètement chez Jean Morin, correspondant et complice des lulhéristes d'Allemagne, des zwingliens de Suisse et des nouvellistes ou novateurs de France. L'édition entière, portant la date de 1537, fut saisie au moment où elle allait être mise en vente. C'est à peine s'il échappa un exemplaire, conservé aujourd'hui à la bibliothèque de Versailles. Le Parlement de Paris, dans un arrêt du 19 mai 1538, avait signalé dans le Cymbalum « de grands abus et hérésies .» La Faculté de théologie, prononça la suppression de ce singulier écrit comme pernicieux, bien qu'il ne contînt pas, est-il dit dans son jugement, d'erreurs expresses en matière de foi : Quamvis non contineat errures expressos in fide, tamen perniciosus est.

Des Périers feint de ne donner que la traduction d'un ancien ouvrage latin. Il commence ainsi sa bizarre dédicace :

« Thomas du Clevier

rt son ami Pierre Tkyocant S.

« Il y a lîuict ans ou environ, cher amy, que je te promis de te rendre enlangagefrançoislepetilTraictéque je te monstroy, intitulé Cxjmhalum mundi, contenant quatre dialoguespoëlicques, lequel j'avois trouvé en une vieille librairie d'un monastère qui est auprez de la cité de Dabas; de laquelle promesse j'ay tant faictpar mes journées, que je m'en suis acquitté au moins mal que j'ay peu. Que si je ne te l'ay rendu que mot à mot selon le latin, tu doibs entendre que cela a esté faict tout exprez, affm de suivre, le plus qu'il me seroit possible, les façons de parler qui sont en nostre langue françoise. »

Le Cymbalum, vivement poursuivi à son apparition, demeura longtemps à peu près inconnu. Henri Estienne le signale comme un livre détestable K François Grudé, sieur de la Croix du Maine, auteur d'une Bibliothèque des escrivains de France, parle ainsi de Ronaventure des Périers : Il est aucteiir, dit-il ^ d'uji livre détestable et rempli d'impiétés, intitulé Cymbalum mundi, ou Clochette du monde, escrit premièrement en latin par iceluy des Periers, et depuis traduict par luy mesme en français, sous le nom de Thomas du Clevier, imprimé à Paris, l'an lo'il. Estienne Pasquier alla encore plus loin : « Des Periers, dit-il, a composé un livre intitulé Cymbalum mundi, qui est un lucianisme qui mérite d'estre jette au feu avec son aucteur, s'il estoit vivant^. » Le père Mersenne soutint que, sous le voile des divinités païennes, des Périers s'était efforcé d'anéantir absolument le premier être, et de tourner en ridicule tout ce que l'on croit de la religion 4.

Attaqué de la sorte et avec de grandes apparences de raison, le Cymbalum trouva cependant des défenseurs.

Antoine du Verdier, auteur, comme la Croix du Maine, d'une Bibliothèque fraiiçoise, parle ainsi du Cymbalum : « Je n'ai trouvé, dit-il, autre chose en ce livre qui mérite d'avoir esté plus censuré que la Metainorphose à' OviAe, les Dialogues de Lucien, et les livres de folastre argument et de fictions fabuleuses. » « Il se peut faire, dit le savant éditeur du Cymbalum, Prosper Marchand, que des Périers feust un fripon d'une impieté achevée, comme le dit le père Mersenne ; qu'il feust athée et indigne déporter le nom d'homme, comme le dit M. de l'Étoile; qu'il feust digne rf'esfrejei(ef(w/'et<, comme le dit Pasquier: c'est de quoy je n'ay aucune certitude. Mais je soubstiens qu'on ne sçauroit le prouver par son livre. »

La meilleure manière de défendre les mystérieux dialogues était, jusqu'à ces derniers temps, de dire avec le Duchat : « Ce petit livre est si peu intelligible qu'on ne peut, sans témérité, en faire un procès à l'auteur ^. » Mais une pareille apologie ne serait plus maintenant

1 Traidé préparatoire à l'Apologie pour Hérodote , ch. xviii.

2 Biblioth. franc., p. 36 et 37.

3 Estienne Pasquier, Lettres, t. I, p. 193.

* Mersenni Qusest. in Gènes., p. 669, citées par Voet, Disput. selcct.,t. I, p. 199. ■^ ISotes sur le cliap. xviu de V Apologie jiour Hérodote.

DES PÉRIimS. 109

recevablc. De nos jours, le fil fourni par l'anagramme a fait retrouver, on le pense du moins, la pensée de l'auteur du Cymbalum. li'honneur de cette découverte est revenfliqué à la fois par M. Éloi Johanneau et par Charles Nodier. « C'estle nom de Tliomas, que prend l'auteur de cet ouvi-age, dit Johanneau, qui m'a fait connaître l'origine et la signification du tilre de Cymbalum mundi. La voici : Ayant remarqué que l'apôtre Thomas était surnommé Didyme, ainsi que le dit l'Évangile de saint Jean (cli. xi, 16 : Thomas qui dicilur Didymus), et qu'il y avait un grammairien célèbre d'Alexandrie, du môme nom de Didyme, qu'on surnommait Cymbalum mundi, à cause du bruit qu'il faisait par ses nombreux ouvrages, qu'on disait monter jusqu'à trois mille cinq cents, j'ai pensé que c'est parce que des Périers prend le nom de Thomas, que c'est parce qu'il faitrincrédulc comme cet apôtre, dans ce petit livre, qu'il lui a donné le tilre de Cymbalum mundi, la Cymbale retentissante du monde, œs sonans aut cymbalum tinniens, comme le dit saint Paul de lui-même (I Cor., cli. xiii, i), et comme Tibère le disait d'Apion le grammairien, selon Pline, dans son épître dédicatoire, n° 20 : Ainon, gmmmaticus hic quem Tiberius Csesar Cymbalum mundi vocabat, cumpublicœ famœ tympanum potius vid3ri posset ; « Apion le grammairien, que Tibère appelait la Cymbale du monde, et qui pourrait paraître plutôt un mauvais tambourin.» En changeant une lettre douteuse dans le nom de du Clevier, et, lisant du Clenier, cet érudit a trouvé la clef des énigmes de ces singuliers dialogues : « En faisant attention au nom de Thomas, dit-il dans sa Lettre à M. le baron deSchonen, j'ai deviné que du Clevier était l'anagramme d'incrédule, et Tryocant celle de croyant, épithètes qui conviennent très-bien, la première à Thomas, l'incrédule qui ne voulut pas croire que Jésus- Christ était ressuscité; la deuxième, à Pierre, le chef des croyants, qui, après l'avoir renié à la passion, le confessa après la résurrection, et au vicaire de saint Pierre, au pape. »

Le Cymbalum qui, remarquable par la correction, ne renferme, à notre jugement, rien de très élégant,' rien de très-agréable, encore moins rien dd'élévation, est incontestablement une œuvre de scepticisme et d'incrédulité : ce n'est assurément pas, comme plusieurs l'ont cru, la production d'un adepte du protestantisme; on verra dans le Cymbalum, si on l'examine à fond, la critique plutôt que l'apologie de l'œuvre des réformateurs. C'est avec justice, selon nous, qu'Henri Estienne, dans son traité De scandalis, range des Périers avec Agrippa Villovanus, parmi les ennemis de la réformation. Bonaventure n'était pas un calviniste; c'était un libertin. Libertin de mœurs comme de croyance : indépendamment de sa vie, ses Contes suffiraient à le prouver.

La première édition des Contes parut en même temps que la première édition de YHeptameron, sous ce titre : Les Nouvelles Récréations et joyeulx Levis, Lyon, 1558, longtemps, par conséquent, après la mort de l'auteur. Plusieurs de ces contes paraissent appartenir à ses amis

no PROSATEURS ET POETES DU XVP SIÈCLE.

Nicolas Denisot et Jacques Pelletier, qui tous deux avaient séjourné avec lui à la cour de Marguerite de Navarre. Nous pensons, avec Nodier, que cette collaboration n'a pas été fort considérable; tout au plus faut-il attribuer à d'autres qu'à des Périers quelques Nouvelles qui ont trait à des événements arrivés après la naort de l'auteur.

Bien que l'éditeur, probablement Nicolas Denisot, dise avec assurance, dans le premier conte, en forme de préambule : « Lisez hardiement, dames et damoiselles, il n'y a rien qui ne soyt honneste, » la licence et l'immoralité régnent dans la plupart des Nouvelles Bécréations et joyeulx Devis. Ces bagatelles souvent dangereuses tirent leur prix de la perfection du style. Le mérite supérieur de des Périers, comme conteur et comme écrivain, a été assez bien rendu par l'éditeur de ses œuvres françaises, M. Louis Lacour. La manière dont les faits sont présentés dans chacune des Nouvelles Récréations ne permet pas, selon ce critique, d'admettre que plusieurs auteurs y aient travaillé. "■ Un court exorde, dit-il, peinture du caractère et de l'extérieur du personnage qu'on va mettre en scène, précède toujours le récit. Celui-ci commence à la manière classique : Il était un jour; Une fois il était; puis, l'intrigue se noue autour d'un cheveu, sur une pointe d'aiguille... Pas de lenteurs dans la narration ; tous les mots portent, et leur intention comique, lorsqu'elle est voilée, ne leur donne que plus d'attrait. La fin des Devis répond au commencement; c'est une moralité, mais la forme varie : tantôt courte histoire confîrmative de la principale ; tantôt remarque isolée très-drôle; quelquefois il y a plusieurs réflexions, qui, faites d'une manière précise, brillante, imprévue, se gravent aussitôt dans la mémoire et y fixent profondément toute la fable. »

Nodier, qui le premier appela vivement l'attention sur Bonaventure des Périers, l'appelle le talent le plus naïf, le plus original et le plus piquant de son époque *. Nous avons déjà vu que, selon cet éminent critique, la plus grande partie d'une des plus charmantes productions du seizième siècle, de l'Heptaméroii, revient à des Périers.

Les talents les plus rares et les plus variés ne préservèrent pas Bonaventure des atteintes de la misère. Réduit à de cruelles extrémités, il fut obligé de recourir à des travaux manuels. Il parle ainsi de sa pauvre muse :

«Ce qu'elle escrit, c'est à ladesrobée. Car, où j'ay prou besoigné tout le jour, Tant que j'en ay la main lasse et courbée, Il semble encor que j"aye faict séjour 2.

Il craignit de se voir arrêté et emprisonné pour dettes, comme il l'écrit à Marguerite :

1 Revue des Deux Mondes, 1.S.39.

- Œuvres françaises, t. I, p. 148.

DES PÉRIERS. m

« Si le prevost des maresclialux venoit, Yen que je suis maintenant sans rien faire, S'il me trouvoit vagabond et oyseux, Il me prcndroit pour un de ces noysoux, Et me mettroit captif avecquos eux, Sans regarder que je suis là le voslrc '. »

Bientôt il n'a plus la force de travailler, sa veine se glace, sa raison s'égare. En 1544, à ce que l'on croit, il tire son épée et s'arrache une vie qu'il n'a pas le courage de porter plus longtemps, « Je n'oublieray pas, dit Henri Estienne, Bonavenlure des Periers, l'auteur du detestah\e livre intitulé Cymbalummimdi, qui, nonobstant la peine qu'on prenoit à le garder à cause qu'on le veoyoit estre désespéré, et en délibération de se deffaire, feut trouvé s'estant tellement enferré de son espée sur laquelle il s'estoit jette, l'ayant appuyée le pommeau contre terre, que la pointe, entrée par l'estomac, sortoit par l'eschine-. »

Ce récit, à la vérité duquel on croit généralement aujourd'hui, n'a pas été admis sans contestation par tout le monde. Le Duchat, en particulier, l'a combattu à plusieurs fois dans les notes de son édition de l'Apologie pour Hérodote. Il demande qui a dit à Henri Estienne que des Périers se soit tué lui-môme, et où il a puisé ce fait ^. Il est certain qu'aucun auteur antérieur à Henri Estienne ne parle de cette fin tragique, et Antoine du Moulin, ami de l'auteur du Cymbahm, dit qu'il fut surpris par la mort, ce qui repousse l'hypothèse du suicide.

Le Savetier Blondeau.

Du savetier Blondeau, qui fut oncq en sa vie melancholic que deux fois, et comment il y pourveut*.

« A Paris sur Seine trois batteaux y ha ^ ; » mais il y avoit aussi un savetier que l'on appeloit Blondeau, lequel avoit sa loge près la Croix du Tiroir 6, où il refesoit les souliers, gaignant sa vie joyeusement, et aymoit le bon vin sus tout, et l'enseignoit''' volentiers à ceulx qui y alloyent : car, s'il y en avoit ^ en tout le Cartier, il falloit qu'il en tastast, et estoit content d'en avoir d'avantage et qu'il fust bon. Tout le long du jour, il chantoit et res-

' Œuvres françoises, p. 152.

* Traidé préparatoire à l'Apologie pour Hérodote, ch. xviii.

' Notes sur le chapitre xvin et sur le chapitre xxvi.

<• Cette nouvelle a inspiré h la Fontaine sa fable du Savetier et du Financier.

^ C'est le premier vers d'une chanson qui courait alors.

" Ou du Trahoir, au coin des rues Saint-Honoré et de l'Arbre-Sec.

■^ Il ne s'en cachait pas, et le montrait assez îi qui allait chez lui.

* Du bon vin.

jouïssoit tout le voisiné ^.11 ne fut onq veu en sa vie marry que deux l'ois : l'une, quand il eut trouvé en une vieille muraille un pot de fer auquel y avoit grande quantité de pièces anticques de monnoye, les unes d'argent, les autres d'aloy ^, desquelles il ne sçavoit la valleur. Lors, il commença de devenir pensif. 11 ne chantoit plus 3, il ne songeoit plus qu'en ce pot de quinquaille *. Il fantasioit^ en soy mesme : « La monnoye n'est pas démise; je n'en sçaurois avoir ny pain, ny vin. Si je la monstre aux orfèvres, ils me décèleront, ouilzen vouldront avoir leur part, et ne m'en bailleront pas la moitié de ce qu'elle vault. » Tantost il craignoit de n'avoir pas bien caché ce pot, et qu'on le lui desrobasl, et toutes heures il partoit de sa tente pour l'aller remuer. Il estoit en la plus grande peine du monde ; mais à la fin il se veint h recognoistre, disant en soy mesme : « Comment ! je ne fay que penser en mon pot^ ! Les gens cognoissentbien à ma façon qu'il y ha quelque chose de nouveau en mon cas. Baa 1 le diable y ayt part au pot^ ! il me porte malheur. » En effect, il le va prendre gentiment et le jette en la rivière, et noya toute sa melancholie avec ce pot.

Une aultre fois il se trouva fasché d'un monsieur qui demeuroit tout vis à vis de sa logette ^ ; au moins il avoit sa logette tout vis à vis 9 de monsieur, lequel quidam monsieur avoit un singe qui faisoit mille maulx au povre Blondeau ; car il Fespiolt*'* d'une fenestre haulte quand il tailloit son cuir et regardoit comme il faisoit; et aussitost que Blondeau estoit allé disner*! ou en quelque part à son affaire, ce singe descendoit et venoit en la loge de Blondeau, et prenoit son trenchet et decouppoit le cuir de Blondeau comme il l'avoit veu faire ; et de cela faisoit coustume à tous les coups queBlondeau s'escartoit^^. De sorte que le

1 Le voisinage.

' Aloi (à loi, ad legem) signifie titre des monnaies, comme le mot ley en espagnol.

^ Comparez la Fontaine et le Vulteiu-s Mxnas d'Horace.

* Quincaille (dit pour clmquaille, du hollandais klinken, retentir) signifia d'abord toute espèce d'objets ou ustensiles de fer.

* Il avait de mauvais rêves et se disait en lui-même. ^ On disait ;;e?î5er e?i, comme penser à.

'' Il veut dire : au diable le j)Ot !

8 C'est la situation du savetier de la Fontaine retournée ; ici le pauvre diable se plaint de son voisinage.

' Vis, visage ; vis à vit, face à face.

'" Epier, en anglais, to spy, vient du haut allemand speke?i. " Du latin barbare disnare, '* Sortait de sa logette.

Page 1