JEAN PARMENTIER
Jean Parmenlicr, de Dieppe, fameux voyageur, qui, le premier entre les Français, ait navigué jusqu'au Brésil et côtoyé les Indes jusqu'à l'île de Sumatra, ou Taprobane, sut trouver le temps, dans l'intervalle de ses lointaines expéditions, d'écrire des chants royaux, des ballades, des rondeaux, des mystères, des moralités, des farces, des sermons joyeux. Son œuvre capitale est le poëme des Merveilles de ce monde et de la dignité de rhomme, qu'il composa sur le pont de son navire pour ranimer le courage de ses matelots, durant sa périlleuse navigation vers l'île de Taprobane, où il devait mourir prématurément. On y rencontre des pages d'une grandeur imposante. Telle est la peinture des merveilles de la mer :
« Qui cognoistra les merveilles de mer,
L'horrible son plein de péril amer
Des flotz esnieus et troublez sans mesure, etc. »
Ce noble esprit était animé de la plus généreuse passion, procurer de la gloire à son pays, en acquérant lui-môme de l'honneur. Au début de son poëme, il examine les raisons qui ont pu le porter à entreprendre un voyage si long et si périlleux. La raison, répondant à ses questions, lui dit :
« Quand ce vouloir t'esprit^ De te donner tant curieuse peine, Cela tu feis affia que honneur te prît, Comme Françoys qui premier entreprit De parvenir h terre si loingtaine ; Et pour donner conclusion certaine, Tu l'entrepris à la gloire du Roy, Pour faire honneur au pays et k toy. »
Assurément, s'il ne fût mort si jeune, c'eût été un des hommes qui auraient pu honorer le plus la France au seizième siècle par la science, par les grandes entreprises et par le génie poétique *.
• Jean Parmentier a aussi écrit en prose. Il a traduit la Conjuratio7i de Cutilina, de Salkiste, et avait entrepris la traduction de Jugurtha.
Né vers 1470, mort après 1536.
Cet auteur, longtemps oublié, est un des derniers représentanls du génie littéraire du moyen âge. Poëte éminemment original, de la gaieté la plus épanouie au sein de la plus étroite misère, c'est à lui qu'on rapporte la création du joyeux type de Roger Bontemps ^. Mais il ne rit pas toujours. Le gai prince des Enfants sans-souci, ce précurseur de notre bohème, n'est que trop souvent le Povre infortuné, tourmenté par le froid et par la faim et luttant, délaissé de tout le monde, contre « faulte d'argent et plate bource ».
L'extrémité de la misère lui a inspiré sa plus belle pièce, la Complitincte de V Infortuné. Comme Ta justement remarqué l'éditeur de ses œuvres, ce morceau est un modèle de l'éloquence de ce temps, et les cinquante premiers vers sont écrits avec une grandeur «t une simplicité de style qu'on trouve bien rarement réunies à cette époque. D'ailleurs, le franc Parisien Roger a toujours un style naturel, net, facile et leste.
Complaincte de l'Infortuné et de reg^rectz importuné.
Considérant le cours de vie humaine, Mon simple estât, train tel quel, et domaine 2, Qu'il n'est besoing le mettre en inventaire, N'enregistrer, mais trop mieulx de le taire. Certain je suis que des biens terriens Après la mort n'emporte en terre riens Le riche et plain, soit-il gras ou mesgret, Forsung linceul. Posé qu'il soit esgret^ Passer le pas, oii le grant, le petit, Comme je croy, n'y prentnul appétit; Ce neantmoins, sans avoir ordonné, Du Créateur a esté ordonné
1 Voir l'intéressante et savante notice de M. Charles d'Héricault, sur la vib et les œuvres de Roger de Colleiye, en tête de l'édition donnée par lui dans la Bibliothèque elzévirienne.
2 Sous-entendu tel, qu'il n'est besoin.
* Aigret, aigre, amer.
Qu'il nous convient tous mourir sans appel
Et délaisser en la terre la pel ^.
Où l'ame va, je n'en sçaurois juger ;
A Dieu en est, non à aultre, adjuger
Se Paradis ladicte ame possède,
Car luy tout seul le permect et concède.
Et pour autant que escuz, ducatz à veoir
Sont fort plaisans, il en faict bon avoir,
Pareillement revenuz et offices.
Meubles foison 2, et aussi bénéfices.
Sans les avoir injustement acquis,
Et en user ainsi qu'il est requis,
Car à la fin il n'y a sine qua.
Rendre il en fault le compte et reliqua.
Trop mieulx vauldroit se veoir berger es champs Que d'estre au ranc et nombre des meschans Et mal mourir. 0 terreur merveilleuse!
0 povre fin ! o fin tresperilleuse De ceulx qui sont ainsi prédestinez Vivre en péchez et en mal obstinez.
Hellas ! hellas ! qui bien y penseroit Fier et haultain le pécheur ne seroit.
Nul, quel qu'il soit, n'a le ciel hérité, Si par vertu il ne l'a mérité ; Car par avant que le ciel on hérite Fault que premier précède le mérite ; Ne pensons point l'acquérir aultrement : Sans ce point là on perd l'entendement. Le bien vivant va à salvation, Le mal vivant va à dampnation ; Riens n'emportons de ce monde terrestre Que le bien faict, et le corps en terre estre.
Préméditant mes dessuditz propos, En ung matin, tost après mon repos, Ma plume prins pour mettre par escript Comme et comment Fortune m'a prescript : Car tant ay eu sur ma personne envye Que suis privé de tous biens pour ma vie; Et ^ m'a contrainct de me destituer
• La peau, pellis.
^ Grande quantité de meubles.
' Sous-entendez elle (cette envie).
Prosateurs et poètes du xyi" siècle. 27
Du bien qu'ay eu, pour aultre instituer. Or, pour narrer ma fortune invincible, Est que j'ay mis en moy tout le possible De fréquenter les gens dignes d'bonneur, Et supplier Jésus, le grant donneur, De me pourvoir ou de près ou de loing De ce qui m'est nécessaire au besoing A l'ame et corps, avant finer mes jours, Et délaisser du monde les séjours.
Le requérant m'estre misericors A l'ame plus qu'il ne convient au corps.
Nonobstant ce, ma requeste signée Encores n'est, n'aussi entérinée.
Las! je ne sçay si c'est pour mon péché Que n'ay esté ouy et despescbé.
Ou que mon cueur n'a voulu consentir De ne fleurer ce qu'il devoit sentir.
Or, povreté joieuse et voluntaire, Seure vie est, et tresfort salutaire; Mais tant y a, avant que s'y oflrir, Gomme l'on dit, elle est griefve à souffrir.
Peu de gens a qui aujourd'huy la quierent, Ne de l'avoir le bon Dieu ne requièrent; Ce neanlmoins, pour mon cas avérer.
Délibéré je suis persévérer De le prier de très bon cueur, affm D'estrepourveu de luy avant ma fin.
Plus ne me fault actendre à mes amys ; Décédez sont et en la terre mys, Qui m'a esté une excessive perte Que j'ay congnuet congnois bien aperte, Car j'ay depuis leur trespas et decez De povreté enduré les excès.
Nécessité tant m'a importuné Que me voyant ainsi infortuné Et desnué d'amys de grant valeur.
Avec lesquelz souventesfoys va l'heur, Advis m'est prins de tout point me tyrer Devers quelcun (et de moy retirer) Plain de valleur et de noble vouloir Qui puissance a de me faire valloir, Et lequel m'a doulcement accueilly
Et de bon cueur receu et recueilly, Dont et de quoy en rends grâces à Dieu, Le suppliant luy donner place et lieu Lassus * es cieulx, au partir de ce monde, Où tout soûlas et toute joye habonde, Et inspirer le dict seigneur prédit De me pourvoir, comme autrefoys m'a dit, De quelque bien, sans y contrevenir, Comme il verra, pour le temps advenir.
Faire lepeult, s'il s'y veult employer, Sans son trésor nullement desployer; S'il me failloit, je n'ay aucune attente De nul qui soit, de quoy ne me contente.
Maisactendantsa grâce expectative, Plaine d'amour et tresconsolative, Je vacqueray, en dévote oraison, Prier Jésus de luy^ toute saison.
Si que de cueur et de bonne amitié L'Infortuné il regarde en pitié.
1 Là en haut, pour là sus, de illac sursum. L'italien a conservé lasu:iso et lassù. Provençal, lassus.
2 De Iwj veut dire ici pour luy, c'est un emploi singulier.
Avec Clément Marot nous abordons le dernier des poëtes du moyen âge, le premier des poëtes modernes.
C'est le seul entre nos anciens que cite Fénelon, dans sa Lettre à V Académie française, quand il regrette ce que notre vieux langage avait de concis, de naturel, de vif, de hardi et de passionné. C'est que, par le tour et par le style, Clément Marot est presque un classique ; entre lui et les poêles du dix-septième siècle, il n'y a guère, selon la pensée de la Bruyère, « que la différence de quelques mots ^ » Il est bien, comme l'appelle Henri Estienne, « le plus gentil des premiers poètes françois *; » il est aussi un des premiers entre les mains desquels la langue française s'est quelque 'peu limée, suivant une de ses expressions à lui-môme ^.
Le premier, « il attrapa le vrai ton du genre naïf*. >■> Le premier, il trouva le vrai tour du rondeau et des épîtres naïves ; le premier, il introduisit chez nous l'églogue, et imita en français l'élégie et l'épigramme des Latins. Il s'acquit ainsi de beaux titres cà la gloire ; mais son œuvre n'est pas aussi originale qu'on l'a prétendu longtemps, et il est inexact de dire qu'il ait montré -pour rimer des chemins tout nouveaux. De plus, il y a bien du triage à faire dans ses poésies, car il s'en faut que tout y soit de même qualité. Sans le réduire à huit ou dix feuillets, selon la décision de Voltaire ^ on aurait assez de peine à composer un juste volume de pièces vraiment supérieures et intéressantes. Sa première manière fut hésitante et faible. Jusqu'en 1525, c'est un poëte ordinaire, presque toujours lourd et glacé. Ses premières élégies et autres pièces amoureuses manquent de chaleur, de couleur, de vivacité et souvent de goût. A l'exemple de Molinet et de Crestin, il fait encore des vers « couronnés et des vers équivoques », c'est-à-dire des vers qui finissent par la même syllabe deux fois répétée, comme ton ton, son son, bon bon, et quelquefois par plusieurs mots semblables. Dans les genres sérieux et élevés, il est faible et
1 Des ouvrages de l'esprit.
2 Apologie pour Hérodote, c. xvii.
3 Dans l'Enfer.
» D'Olivet, Hist. de l'Acad., p. 307.
Le Temple du Goût.
froid, et dans les sujets de sentiment, il présente peu devers tendres. Il a su exprimer la galanterie bien plutôt que l'amour, et encore une galanterie souvent fort peu délicate. Un auteur qui aimait tant à semer l'ordure, un débauché qui ne connaissait que la volupté, et laissait volontiers le cœur à un autre, pourvu qu'il eût le corps, n'était pas fait pour rendre le sublime de la passion .
Marot a un mérite borné, spécial, et fait pour 6tre goûté presque uniquement dans son pays. Ses ouvrages ne peuvent guère passer dans les langues étrangères; aussi a-t-il été peu connu hors de sa patrie. Par contre, ses poésies ont un grand intérêt historique. Les événements considérables du règne de François P' y sont pour la plupart chantés ; les principaux personnages de cette cour brillante et galante> surtout les femmes, et, en premier lieu, les maîtresses du roi et de ses fils, y sont peints et célébrés; enfin on y trouve, en vers faciles et agréables, la plus piquante gazette du temps.
Clément Marot naquit, en 1495, à Cahors, où il resta jusqu'à l'âge de dix ans. Son père le mena alors à Paris. Il y reçut une pitoyable éducation, à en juger par sa plainte célèbre :
K En effet c'estoyent de grans bestes Que les regens du temps jadis, Jamais je n'entre en paradis, S'ils ne m'ont perdu ma jeunesse '. »
Il dit aussi, dans son Enfer, qu'il aipprit grossement la paternelle langue française.
Cependant il avait appris assez de latin pour pouvoir traduire la première églogue de Virgile, et, plus tard, imiter de Catulle le Chant nuptial, qu'il appliqua au mariage d'Hercule, duc de Ferrare, et de Renée de France, fille de Louis XII, enfin pour traduire assez fidèlement les deux premiers livres des Métamorphoses d'Ovide.
Son humeur aventureuse le porta d'abord à s'engager dans la troupe des enfants de Sans-souci ^.
Son père, n'ayant pas de fortune, eut le bon sens, tout poëte qu'il était, de vouloir lui donner un état qui le fît vivre honorablement. Il lui fit quitter les tréteaux et le plaça chez un praticien. Mais la chicane ne pouvait aller à ce nourrisson des Muses.
Il entra en qualité de page chez Nicolas de Neufville, chevalier, seigneur de Villeroi. Pendant le peu de temps qu'il y demeura, il com-
1 EpUreXUU.
2 Voir la première de ses ballades, qui est de 1532.
posa, pour plaire à ce gentilhomme, le Temple de Cupidon, petit poëme allégorique dans le goût de la Description de Chapelle d'amours, que Martin Franc avait insérée dans son Champion des Dames. Cette « queste de ferme amour » , comme il l'appelle, est son véritable début poétique. Il en fit hommage, en lolb, à François I". Il avait environ vingt ans. Le seigneur de Pothon le présenta, de la part du roi, à Marguerite, duchesse d'Alençon et de Berri (plus tard reine de Navarre), qui le reçut, en 1318, dans sa maison en qualité de valet de chambre. Comme cette princesse, dont on l'a fait si gratuitement l'amant ', tardait à le coucher sur l'état de sa maison, il lui écrivit l'épître célèbre :
a Princesse au cœur noble et rassis, etc. »
Il suivit François I" à Reims et à Ardres en 1520, le duc d'Alençon au camp d'Attigny en lo21 . Il se trouva aussi, la môme année, à l'armée de Hainaut, que François 1'='' commandait en personne. Ces diverses expéditions militaires où il assista furent pour lui l'occasion de signaler, non sa valeur, mais son génie poétique.
En 1525, il assista à la bataille de Pavie, Il y fut blessé et fait pri-
• La duchesse d'Alençon prenait plaisir à mêler ses productions avec celles de Cl. Marot. Elle apprenait par cœur toutes les pièces du galant poëte, enfin elle lui permettait de la traiter de sœur :
« Un chascun qui nie fait requeste
D'avoir œuvres de ma façon
Voyse {aille) tout chercher en la teste
De Marguerite d'Alençon;
Je ne fais dixain ne chanson,
Chant royal, ballade, n'espistre,
Qu'en sa teste elle n'enregistre
Fidelemeut, correct et seur :
Ce sera mon petit registre,
Elle n'aura plus nom ma seur. »
{Epigr., clxxxvh.)
Sœur veut dire ici sœur en Apollon, et la familiarité est déjà assez grande, sans donner à ce mot une acception plus libre. Car, quoi qu'en aient voulu dire des biographes et des critiques fantaisistes, qui découvrent un commerce amoureux entre Clément et Marguerite, commencé pendant le carnaval de 1527, au milieu des fêtes où la cour célébrait la délivrance récente du roi, les rapports du poëte et de la sœur de François I" se maintinrent toujours dans les bornes de la décence et de la dignité. La passion amoureuse du poëte n'était qu'un jeu d'esprit, et la noble Marguerite était incapable de lui permettre de plus grandes iicences et de lui accorder de plus grande faveur que celle de la chaiter. Celte princesse, d'une grande liberté de plume, avait une irréprochable sévérité de mœurs : on ne lui connut jamais ni amants secrets ni amants déclarés. Si Marot appelle Marguerite sa maîtresse, c'est tout simplement parce qu'il était un des serviteurs de sa maison.
CLÉMENT MAHOT. 423
sonnier. Il en parle ainsi dans sa première élégie adressée à sa maîtresse :
« Là, fut percé tout oultre rudomeiit Le bras de cil qui t'ayme loyaument :
Non pas le bras, dont il lia de coustunio De manier ou la lance ou la plume,
Amour encor le te garde et reserve
Finalement avec le Roy mon maistre.
Delà les monts prisonnier se vit estre Mon triste corps *. »
Ce courage militaire fut-il l'origine de ce grand goût de Turenne pour Marot, sur lequel la Fontaine nous a donné de si piquants détails ?
Une captivité plus pénible que celle qu'il avait subie en Italie l'attendait à son retour en France.
Il paraît avoir été victime du ressentiment de quelques femmes blessées de ses épigrammes contre leur beauté. La principale cause de son emprisonnement aurait été Diane de Poitiers, qu'il semble avoir désignée sous le nom de Lima, dans son Enfei\ et à qui il aurait reproché témérairement son infidélité. Suivant quelques historiens de sa vie, il aurait eu la faiblesse de dire à sa maîtresse qu'il avait mangé du lard en carême, et, sur cette accusation, il aurait été arrêté comme luthérien par les ordres de l'inquisiteur BoucharJ, bien qu'il eût protesté de la pureté de sa foi, qu'il eût eu recours à l'autorité de la duchesse d'Alençon, dont il était domestique, et eût employé le nom du roi et de tout ce que la cour avait de considérable. Mais nous devons faire remarquer que l'expression
« Prenez-le, il a mangé le lard, »
dont Marot se sert lui-même, dans une ballade célèbre, était une manière de parler figurée qu'on employait au seizième siècle pour dire, en général, être coupable.
Dans sa détresse, Marot écrivit à Lyon Jamet une lettre où, en faisant une application très-plaisante et très-piquante de la fable le Rat et le Lion, il l'engageait à venir solliciter sa liberté. Voici cette épître, dont la Fontaine s'est plus tard inspiré avec beaucoup de bonheur, ne surpassant guère son modèle que par le goût :
Je ne t'escry de l'amour vaine et folle, Tu voys assez s'elle sert ou affoUe ; Je ne t'escry ne d'armes ne de guerre. Tu voys qui peult bien ou mal y acquerre ;
' Epistre à Mess. Nicol. de Neufville, 1538.
Je ne t'escry de Fortune puissante, Tu voys assez s'elle est ferme ou glissante; Je ne t'escry d'abus trop abusant, Tu en sçais prou, et si n'en vas usant ; Je ne t'escry de Dieu ne sa puissance, C'est à luy seul t'en donner cognoissance ; Je ne t'escry des dames de Paris, Tu en sçais plus que leurs propres maris ; Je ne t'escry qui est rude ou affable ; Mais je te veulx dire une belle fable, C'est assavoir du Lyon et du Rat.
Cestuy Lyon, plus fort qu^un vieulx verrat, Veit une fois que le Rat ne sçavoit Sortir d'unglieu, pour autant qu'il avoit Mangé le lard et la chair toute crue ; Mais ce Lyon, qui jamais ne fut grue.
Trouva moyen et maniera et matière.
D'ongles et dents, de rompre la ratière Dont maistre Rat eschappe vistement; Puis mist à terre ung genoul gentement, Et, en ostant son bonnet de la teste, A mercyé mille foys la grand beste, Jurant le Dieu des souriz et des rats Qu'il luy rendroit. Maintenant tu verras Le bon du compte. Il advint d'aventure Que le Lyon, pour chercher sa pasture, Saillit dehors sa caverne et son siège Dont, par malheur, se trouva pris au piège Et fut lié contre un ferme posteau.
Adonc UeRat, sans serpe ny Cousteau, ir^ arriva joyeulx et esbaudy ', Et du Lyon, pour vray, ne s'est gaudy \ Mais despita^ chatz, chates et chatons, Et prisa fort ratz, rates et ratons, Dont ^ il avoit trouvé temps favorable Pour secourir le Lyon secourable ; Auquel a dit : — « Tais toy, Lyon lié « Par moy sera maintenant deslié;
1 Alors.
* Cette répétition vicieuse du sujet existe dans les meilleures éditions.
> Réjoui. — 4 Moqué. — * Méprisa. — ^ A cause que.
« Tu le vaulx bien, car le cueur joly as : « Bien y parut quant tu me deslias ; (( Secouru m'as fort lionneusement, « Or secouru seras rateusement. »
Lors le Lyon ses deux grands yeux vertit * Et vers le Rat les tourna ung petit, En'luy disant : — « 0 pauvre vermyniere, (( Tu n'as sur toy instrument ne manière. « Tu n'as Cousteau, serpe, ny serpillon « Qui sçeust coupper corde ny cordillon « Pour me getter de ceste estroicte voye. « Va te cacher que le chat ne te voye I
« — Sire Lyon, dit le fils de Souris,
« De ton propos certes je me soubris ;
« J'ay des cousteaux assez, ne te soucie,
« De bel os blanc plus tranchant qu'une cye ;
« Leur gaisne c'est ma gencive et ma bouche.
(t Bien coupperont la corde qui te touche
« De si très près, car j'y mettray bon ordre. »
Lors sire Rat va commencer à mordre Ce gros lien. Vray est qu'il y songea Assez longtemps, mais il le vous rongea Souvent et tant qu'à la parfm tout rompt ; Et le Lyon de s'en aller fut prompt.
Disant en soy : « Nul plaisir, en effect, Ne se perd point, quelque part où soit faict . Yoylà le compte en termes rimassez; Il est bien long, mais il est vieil assez, Tesmoing Esope, et plus d'ung million.
Or vien me veoir pour faire le Lyon, Et je mettray peine, sens et estude D'estre le Rat exempt d'ingratitude ; J'entends, si Dieu te donne autant d'affaire Qu'au grant Lyon, ce qu'il ne vueille faire.
Jamet s'entremit activement et trouva un puissant auxiliaire dans l'évêque de Chartres, Charles Guiart, qui était secrètement favorable à la réforme. Guiart lança, en 152G, un mandat d'arrêt contre Marot, comme si le poëte n'avait pas été déjà sous la main de la justice. Ce
1 Remua.
mandat reçut son exécution. Marol, remis aux offlciers de l'évêque, fut transféré à Chartres, et eut pour prison l'iiôtellerie de l'Aigle, en face de l'évêché, où il fut visité et fêté par tout ce qu'il y avait de considérable dans la ville.
Il reprit sa gaieté et le goût de la poésie, et composa dans cette prison fort douce son célèbre Enfer, satire virulente contre les gens de justice. C'est là également qu'il fit la révision du 'Roman de la Rose, imprimé, d'une manière très-incorrecte, en 1527, par Galiot Dupré, en caractères gothiques, in-folio, et, deux ans plus tard, en lettres rondes, in-octavo. En 1535, il en donna une nouvelle édition totalement retouchée.
A la langue de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung, qu'il n'entend pas toujours, Marot substitua la langue du seizième siècle. Cependant, remarque E. Pasquier, « par une grande prudence, il y voulut laisser quelques vieilles traces en la fin de plusieurs vers, pour ne sortir du tout des termes de la vénérable ancienneté ^. »
Craignant probablement que son travail ne fût, comme l'œuvre originale, l'objet des censures ecclésiastiques, il prit la précaution de dire que l'auteur, en parlant de l'Estat d'amour, « ne gettoit pas seulement son penser et fantaisie sur le sens littéral, ains plustost atliroit son esprit au sens allégorie et moral, comme l'ung disant et entendant l'autre. » Ainsi l'on ne pourrait pas accuser ce poëme << de tourner les entendemens en mal, et les appliquer à chose dissolue à cause de la persua^ble matière de fol amour dedans tout au long contenue. »
Çà et là il accompagna le texte de citations de divers auteurs et de réflexions morales. Le tout forme un composé assez hybride.
En 1527, s'étant avisé d'arracher des mains des archers un homme qu'on menait en prison, il y fut mis lui-même. Au bout de quinze jours, il écrivit au Roi, pour solliciter sa délivrance, cette épître qui est justement citée comme un chef-d'œuvre de familiarité décente et d'exquis badinage :
Roy des François, plein de toutes bontez,
Quinze jours a, je les ay bien comptez.
Et dès demain feront justement seize,
Que je fus fait confrère au diocèse
De Sainct Marri, en l'église Sainct Pris ;
Si vous diray comment je fus surpris.
Et me desplaist qu'il faut que je le die.
Trois grans pendars vindrent à l'estourdie
En ce palais, me dire en desarroy,
« Nous vous faisons prisonnier par le Roy. »
* Recherches, VIK, 3.
Incontinent qui fut bien estonné?
Ce fut Marrot, plus que s'il eust tonné. Puis m'ont monstre un parchemin escrit, Où n'y avoit seul mot de Jesus-Christ.
Il ne parloit tout que de playderie, De conseillers et d'emprisonnerie.
« Vous souvient-il, ce me dirent ils lors, « Que vous estiez l'autre jour là dehors « Qu'on recourut un certain prisonnier « Entre nos mains? » Et moy, de le nier : Car soyez seur, si j'eusse dict ouy, Que le plus sourd d'entr'eux m'eust bien ouy Et d'autre part j'eusse publiquement Esté menteur. Car pourquoy et comment Eussé-je peu un autre recourir Quand je n'ay sçeu moy-mesme secourir ? Pour faire court, je ne sçeus tant preschcr, Que ces paillards me voulsissent lasclier. Sur mes deux bras ils ont la main posée, Et m'ont mené ainsi qu'une espousée, Non pas ainsi, mais plus roide un petit : Et toutesfois j'ay plus grand appétit De pardonner à leur folle fureur, Qu'à celle-là de mon beau Procureur :
Que maie mort les deux jambes luy casse. Il a bien prins de moy une beccasse, Une perdrix, et un levraut aussi :
Et toutesfois je suis encore icy.
Encor je croy, si j'en envoyois plus, Qu'il le prendroil : car ils ont tant de glus Dedans leurs mains, ces faiseurs de pipée. Que toute chose oii touchent est grippée.
Mais pour venir au point de ma sortie : Tant doucement j'ay chanté ma partie.
Que nous avons bien accordé ensemble :
Si que n'ay plus affaire, ce me semble, Sinon à vous. La partie est bien forte : Mais le droict poinct, où je me reconforte, Vous n'entendez procès, non plus que moy : Ne plaidons point, ce n'est que tout esmoy. Je vous en croy, si je vous ai mesfaict, Encor posé le cas que j'eusse faict,
Au pis aller n'y cherroit qu'une amende. Prenez le cas que je vous la demande, Je prends le cas que vous me la donnez : Et si plaideurs furent onc estonnez, Mieux que ceux-ci je veux qu'on me délivre, Et que soudain en ma place on les livre. Si vous suppli', Sire, mander par lettre, Qu'en liberté vos gens me vueillent mettre : Et si j'en sors j'espère qu'à grand'peine M'y reverront, si on ne m'y rameine.
Très-humblement requérant vostre grâce.
De pardonner à ma trop grand'audace, D'avoir empris ce sot escrit vous faire : Et m'excusez, si pour le mien afaire Je ne suis point vers vous allé parler; Je n'aypas eu le loisir d'y aller.
François I»"", justement charmé de cette épître, écrivit lui-môme à la Cour des aides pour que la liberté fût rendue au spirituel prisonnier.
Il ne jouit pas d'un long repos. Plus d'une indiscrétion, plus d'une cause grave avaient renouvelé les soupçons contre sa foi. La justice saisit ses papiers et ses livres. Il se sauva à la hâte en Béarn, à la cour de Marguerite. C'était en 1535.
Peu de temps après il trouva plus sûr pour lui de se réfugier à Ferrare, auprès de la duchesse, Madame Renée de France, toute dévouée aux novateurs '. Mais cet asile ne lui parut pas encore propre à le rassurer, parce que le duc, attaché au pape et dévoué à l'Empereur, regardait de mauvais œil les religionnaires français qui se retiraient dans ses États.
Le poëte banni se retira à Venise. Le regret de la patrie le saisit bientôt. Il écrivit au dauphin une épître fort spirituelle, où il conjurait ce prince de s'employer à obtenir de son père un sauf-conduit de six mois, pour qu'il pût aller voir ses « petits Marotteaux », donner ordre à une affaire importante, dire adieu à ses amis et à ses vieux compagnons, que son départ précipité l'avait empêché de voir, enfin pour qu'il pût encore une fois accoler la cour du Roy, sa maistresse d'escole. Que si le roi voulait le rappeler et le rétablir dans son ancien état, il ne dit pas qu'il ne le prit en gré,
« Car un vassal est subject à son prince. »
Du reste, on n'aurait à craindre aucune nouvelle indiscrétion de sa
1 Voir les Lettres françaises de Calvin, publiées par Jules Monnet, t. I, p. 43 et suiv. ; t. II, p. 2)5, 237, 513, 545, 550, 568.
part. Le roi lui accorderait assurément son retour, s'il savait comme depuis un peu il parle sobrement :
« Car ces Lonibars avec qui je chemino M'ont fort appris à faire bonne mine, A un mot seul de Dieu ne deviser, A parler peu, et à poltroniser; Dessus un mot une heure je m'arrestc, S'on parle i\ moy, je respons de la teste. »
Il ne saura pas se tenir assez strictement dans les bornes de cette circonspection tant promise ; car au bout de quelques années il sera encore forcé de se retirer à Genève.
Ses protestations furent écoutées. Il obtint son rappel en Franco et ensuite à la cour, moyennant une abjuration solennelle qu'il fit à Lyon, entre les mains du cardinal de Tournon.
Plus de prudence dans sa conduite et plus de réserve dans ses écrits lui valurent quelque temps de tranquillité. Mais son repos fut de nouveau troublé par la publication de sa traduction des Psaumes. Il avait entrepris cette œuvre à la sollicitation de quelques savants, et surtout du célèbre Valable, professeur du Roi en hébreu, qui avait publié, en 1584, un psautier. 11 donna en 1536, et dédia à François P"" la traduction des trente premiers psaumes. Il disait au monarque :
« Mais tout ainsi qu'avecques diligence Sont esclaircis par bons esprits rusez Les escriteaux des vieux fragmens usez, Ainsi, ô Roy, par les divins esprits Qui ont sous toy Hebrieu langage appris, Nous sont jettez les pseaumes en luniioi'c, Clairs, et au sens de la forme première. Dont après eux, si peu que faire sçay, T'en ay traduit, par manière d'essay Trente, sans plus, en ton noble langage, Te suppliant les recevoir pour gage Du résidu qui jà t'est consacré, Si les veoir tous il te venoit à gré. »
La traduction de Marot fut reçue à la cour avec enthousiasme. François I"et Charlcs-Quint donnèrent à l'auteur d'éclatants témoignages de leur admiration. François I^"" prenait plaisir à fredonner les nouveaux psaumes. A son exemple, les courtisans et les dames, même les moins vertueuses, se mirent à les apprendre, et, avant qu'ils fussent mis en musique réglée, à les chanter sur les airs les plus en vogue, et quelquefois les plus profanes ou les plus burlesques. Et cet engouement devint encore plus vif sous le successeur du roi chevaleresque. Un ancien historien donne là-dessus de piquants détails.
« Cliascun des princes et courtisans, dit Florimond de Raymond, en prit un
pour soy. Le roy Henri II aimoit et prit pour le sien, Ainsi qu'on ouyt le cerbruire, lequel il chantoit à la cliasse. Madame de Valentinois qu'il aimoit prit pour elle, Du fond de ma pensée^ qu'elle chantoit en volte : la royne avoit choisi. Ne veuillez pas, ô Sire, avec un air sur le chant des bouffons. Le roy de Navarre Antoine prit, Revange moy,prens ma qicerelle, qu'il chantoit en bransle de Poictou i. »
Cet abus et ce scandale devaient mécontenter le clergé. Mais, en outre, la Faculté de Paris découvrit, dans cette traduction si vantée, de graves erreurs. Elle en fit la censure, et adressa des remontrances et des plaintes au Roi. François l^'' n'usa pas envers le poëte des mesures de rigueur que la Faculté avait cru devoir provoquer ; il lui laissa même comprendre qu'il désirait voir la suite de sa traduction. C'est pourquoi Marot, bravant fièrement ses censeurs, écrivait au Roi, le t« août 1543 :
« Puis que voulez que je poursuive, ô Sire,
L'œuvre royal du pseautier commencé,
Et que tout cueur aimant Dieu le désire,
D'y besongner me tiens pour dispensé.
S'en sente donc qui voudra offensé,
Car ceux à qui un tel bien ne peut plaire
Doivent penser, si jà ne l'ont pensé.
Qu'en vous plaisant me plaist de leur desplaire. »
Malgré la protection dont le souverain couvrait un poëte qu'il aimait, la Faculté de théologie continua ses poursuites, réitéra ses plaintes et ses remontrances au Roi, et enfin défendit la vente de la traduction entachée d'hérésie. Marot fut alors privé de son emploi, et la reine de Navarre lui retira sa protection. Alarmé, il quitta la France et se réfugia à Genève, où il traduisit encore vingt psaumes, auxquels il joignit la traduction du décalogue, non sans y glisser des traits où l'on sentait le protestant ^.
C'est ainsi qu'il s'attira des traverses et des déboires pour une œuvre qui devait peu servir à sa gloire. Plusieurs contemporains de mérite donnèrent, il est vrai, d'extrêmes éloges à ces psaumes, dont le débit fut longtemps extraordinaire. Jacques Peletier déclarait que la traduction des psaumes était une « œuvre pour vivre autant que VOui et le Nanni, tant pour la matière que pour la forme ' » . Et cependant on ne peut nier que ce ne soit une œuvre manquée.Il n'appartenait pas
1 Histoire de la naissance de l'hérésie, liv. VIII, ch. xvi. * Il traduisait ainsi le second commandement :
c Tailler ne te feras image De quelque chose que ce soit ; Si honneur luy fais et hommage, Ton Dieu jalousie en reçoit. •
3 Art poét., p 14
à Marot do manier la lyre, et surtout la lyre sacrée. Comme le disait Racan, « pour avoir plus affecté la qualité de bon traducteur que de bon poëte, il est tombé en de si déplorables défaillances, que ceux mômes qui louent sa fidélité ont pitié de sa langueur i. »
Quant à la valeur religieuse et théologique de cette traduction, voici le jugement qu'en a porté saint François de Sales, écrivant à messieurs dû la ville de Tlionneins et de la religion prétendue réformée : « Je tiens, pour moy, qu'on ne peut chanter sans péché la version des Psaumes de Marot, qui sont tous mal traduits, et que c'est au moins une grande irrévérence de les permettre dans vostre église prétendue reformée, parce qu'il n'y a ni esprit ni vérité. Spiiitus est Deus, et eos qui adorant Deum oportet spiritu et veritate adorare. Et, en effet, dans cette ridicule rimaillerie, bien souvent vous attribuez au Saint- Esprit les Conceptions de Marot, contre la vérité. »
Les prolestants de France, en adoptant et en consacrant la traduction de Marot, justifièrent pleinement les docteurs qui avaient incriminé la foi du poëte.
A Genève, le pieux traducteur des Psaumes s'attira de nouvelles disgrâces par la licence de ses mœurs. Convaincu, dit-on, d'un adultère qui l'aurait fait condamner à une mort ignominieuse, si le crédit de Calvin n'eût adouci les juges en sa faveur, il dut quitter la capitale du protestantisme pour la ville de Turin. Il s'y fixa en 1543, et y mourut, l'année suivante, dans l'indigence, et sans faire le moindre acte de catholicisme.
Malgré ses professions de foi si souvent renouvelées et si explicites, malgré toutes les pièces de dévotion qu'il a écrites, malgré même certains rondeaux concluant à noyer et à brûler ces fols séditieux,
« Lesquels en lieu des divines paroles Preschent au peuple un g tas de monopoles Pour esmouvoir débats contentieux, »
Marot était luthérien par le fond du cœur. Conversation, langage, relations, tout en lui trahissait l'hérétique, mais plus encore le libertin. Ce n'est pas seulement la malice et l'envie qui faisaient dire à l'un de ses plus déclarés adversaires :
« Venez, ceulx qu'il nomme bigotz Et ceulx qu'il appelle cagotz, Pappe, cardinaulx, gens d'église, Voyez comment il vous desguise; lîeligieulx et potestatz, Venez hardyment tous estatz, Et voyez le chief serpentin De ce satiricque mastin *. »
' Racan, Psouni., Lett. à l'Acad.
> La Huetterie, Resp. à Marot, dict Frippelippes.
On lit dans VEpistre aux dames de Paris :
« L'oisiveté des moines et cagots, Je la dirois, mais garde les fagots, Et des abus dont l'Eglise est fourrée, J'en parlerois, mais garde la bourrée. »
Ce tour est très-spirituel et très-élégant; mais l'esprit huguenot ne perce-t-il pas évidemment? Et l'on pourrait citer cinquante passages où il se tqontre avec une hardiesse bien plus grande. Tel est le Sermon du bon pasteur, où il parle en faveur de la réforme avec une ardeur qui ne peut pas lui avoir permis de montrer cette pièce à François !«''.
Il est vrai qu'il déclare ne vouloir porter aucune atteinte à la religion en attaquant les abus qui la déshonorent. Dans la traduction du colloque d'Érasme, intitulé Abbatis et Eruditse (de l'Abbé et de la Savante), il dit, s'adressant au lecteur:
« Entens (lecteur) que ce colloque
Qui est d'un abbé ignorant,
Duquel une femme se mocque,
Religion ne met à néant :
Mais l'abus un peu descouvrant,
Des gens sçavans l'honneur ne touche :
Ainsi l'entends en le lisant.
Qui sera morveux, si se mouche. «
Dans une pièce inachevée, qui porte le titre bizarre de Balladin, il établit une sorte d'opposition entre la religion chrétienne et l'Église romaine; il fait l'apologie de l'Église primitive, et, indirectement, de la réforme de Luther, sous le nom de Christine labergerette, et la critique de rÉghse romaine, sous celui de Symonne.
Il ne respecte guère plus les dogmes que les institutions et les ministres de l'Église.
Dans un autre passage, tranchant de l'esprit fort, il prend Dieu à partie sur sa sévérité envers les hommes, et l'accuse de leur avoir pour ainsi dire tendu des pièges :
« Tu sçavois bien que pécher je devoye :
M'as-tu donc fait pour d'enfer tenir voyc?
Qui d'aucun mal donne l'occasion,
Lui-mesme fait mal et illusion.
Ce nonobstant tu as créé les femmes,
Et nous défends d'amour suivre les flammes.
Pourquoy as-tu produit pour viel et jeune
Tant de grands biens, puisque tu veux qu'on jeusne? »
Parler ainsi, c'est faire acte non-seulement d'hérésie, mais d'athéisme : imputer le mal à Dieu, c'est nier Dieu.
Nous avons vu combien ces passions anticatholiques et antireligieuses troublèrent le repos de Clément. Son talent et sa gloire y perdirent beaucoup aussi.
Cependant, au milieu de toutes ses traverses, parmi toutes ses courses errantes, il ne cessait pas d'écrire. A une époque d'extrême détresse, il disait à Papillon, dans une charmante épître contre le fol amour :
« No voy-tu pas, encore qu'on me voye Privé des biens et estais que j'avoye, Des vieux amys du pays, de leur chère, De ceste royne et maistresse tant chère, Qui m'a nourri (et si sans rien me rendre On m'a toUu tout ce qui se peut prendre), Ce neantmoins par mont et par campagne Le mien esprit me suit et m'accompagne? Malgré fascheux j'en jouy et en use ; Abandonné jamais ne m'a la muse :
Aucun n'a sceu avoir puissance là. »
Mais une autre passion partageait sa vie et l'entraînait encore bien plus puissamment, c'était le plaisir. L'amour, — amour volage et sensuel, — fut sa grande occupation, et il s'est peint, quand il a dit, déjà vieux, dans une de ses épigrammes :
« Plus ne suis ce que j'ay esté, Et ne le sçaurois jamais estre ; Mon beau printemps et mon esté Ont fait le saut par la fenestre :
Amour, tu as esté mon maistre, Je t'ai servi sur tous les dieux ; Oh ! si je pouvois deux fois naistro, Comment* je te servirois mieux 2 ! »
Le génie de Marot s'altère et baisse dans la dernière partie de sa vie. Le goût de la volupté dégénéra en licence cynique, et l'assombrissement que lui causèrent ses disgrâces lui fit perdre la délicatesse, l'élégant enjouement et l'aimable facilité qui caractérisent la poésie de ses belles années. Les productions de sa maturité peuvent seules donner la mesure de son talent.
Pour une partie de ses oeuvres, pour plusieurs de ces épîtres familières, de ces rondeaux, de ces ballades, de ces madrigaux qu'il a maniés avec tant de finesse et avec une grâce si piquante, c'est un des poètes français les plus assurés de vivre, et il a justement prédit son immortalité quand il a dit :
« Et tant que ouy et nenny se dira Par l'univers le monde me lira. »
i Comme. — ^ Epigrani., cxcv.
PnosATEuns et poêtks du xvi" siècle. 28
Mais nous insisterons sur cette pensée que c'est l'immortalité d'un poëte aimable, gracieux, élégant, non pas l'immortalité d'un grand poëte. Ce qui l'honore le plus, c'est que, dans le genre de beautés qui lui est propre, il est resté sans rival, bien que beaucoup d'auteurs se soient étudiés à reproduire sa manière. Du style de Marot, on ne sut imiter que sa vétusté. On affecta ce genre d'écrire qui offrait des facilités engageantes, en particulier dans la liberté d'employer ou de retrancher les articles, et parce qu'on trouvait commode de recourir aux vieux termes quand les modernes ne se prêtaient pas à la mesure. Aussi, ce qu'on nomme le style marolique n'est-il pas du tout le style de Marot. Le moindre défaut de ces pièces d'un goût pseudo-marotique est d'offrir, à la suite d'un vers dans le goût du seizième siècle, d'autres vers, et quelquefois toute une suite de vers dans le goût du jour.
J.-B. Rousseau, malgré l'engouement qu'il étala dans la dernière partie de sa vie pour Maitt^e Clément, le grand forgeur de mètres, le grand poétiqueur, ne l'a guère plus heureusement imité que les autres.
Après avoir montré les diverses vicissitudes de la vie de Marot, et donné une idée générale de son talent et de ses diverses compositions, il nous reste à revenir avec quelques détails sur les différents genres auxquels il s'est appliqué, et où il a plus ou moins réussi, églogues, épîtres, élégies, ballades, rondeaux, chansons, chants royaux, cantiques, épigrammes, épitaphes, étrennes.
I. Colletet accorde à Marot l'honneur d'avoir été le premier de nos poètes français qui ait fuit des églogues de son invention, et ce titre ne peut pas lui être disputé.
Ses poésies pastorales sont tantôt des imitations des Bucoliques de Virgile, tantôt des poésies de circonstance, ù la manière des Espagnols et des Portugais. Parmi ces dernières, l'églogue « Sur la naissance du fils de Monseigneur le Dauphin » était fort goûtée de du Bellay, qui l'appelle « un des meilleurs petits ouvrages que fit oncques Marot ». Aujourd'hui elle paraîtrait fade et maniérée.
Plusieurs des églogues de notre poëte sont écrites dans le goût italien le plus mauvais, et sont remplies des pointes les plus ridicules : telle est celle où le berger Colin s'exprime ainsi sur la mort de Louise de Savoie, mère de François le"":
« Rien n'est çà-bas qui celte mort ignore,
Goignac s'en coigne en sa poictrine blesme,
Romorantin la perte remémore,
Anjou fait joug, Angouiesme de mesme,
Amboise en boit une amertume extresme,
Le Maine en meine un lamentable bruit .. » '
Ne croirait-on pas lire du Crestin plutôt que du Marot? Et quoi de moins idyllique? Clément a bien quelquefois le ton de la poésie pastorale, mais ce n'est pas dans l'églogiie, c'est dans l'épître familière, où il lui échappe des traits pleins de naturel et de charmante simplicité, comme dans cet agréable passage :
« Sur le printemps de ma jeunesse folle, Je ressemblois l'arondelle qui vole Puis çà, puis là ; l'aage me conduisoit, Sans peur ne soin, où le cœur me disoit ; En la forest (sans la crainte des loups) Je m'en allois souvent cueillir le houx. Pour faire glus à prendre oyseaux ramages, Tous differens de chantz et de plumages; Ou me souloys, pour les prendre, entremettre A faire bries, ou caiges pour les mettre. Ou transnooys i les rivières profondes, Ou renforçoys sur le genouil les fondes ^, Puis d'en tirer droict et loin j'apprenois. Pour chasser loups et abbattre des noix '. »
II. Infiniment supérieures aux Églogues, les Épîtres réunissent tous les genres d'agréments. Jamais avant Marot on n'avait possédé cet art de badiner avec les princes, et ce talent de passer du ton de la plaisanterie à celui de la satire. Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'éloge. Nous avons déjà fait lire la charmante épître qu'il adressa au Roi sur son emprisonnement, et celle à Lyon Jamet. C'est assez pour faire apprécier tout ce que Marot possédait, dans ce genre, de finesse et d'originalité. Rappelons encore une épître aussi justement célèbre. Des voleurs lui avaient pris sa bourse, ses habits et son cheval, peu de jours après qu'il eut reçu des gratifications du Roi, et sa détresse avait augmenté par une maladie qui, en 1531, était venue le réduire à l'impuissance d'agir et de paraître. Dans cette extrémité, son génie ne l'abandonna pas. Il écrivit une de ses pi(''ces les plus correctes, les plus achevées et les plus admirables, l'épître xxvm, à François I", peinture non moins enjouée que vive de ses malheurs et de sa détresse. Ses malheurs, ils sont innombrables ; car
« On dit bien vrai, la mauvaise fortune
Ne vient jamais, qu'elle n'en apporte une,
Ou deux, ou trois avecques elle. Sire,
Vostre cœur noble en sçauroit bien que dire : etc. »
Il prie le Roi, pour le dédommager, de lui prêter quelque argent.
' Passais à la nage, de t7'a7is, au delà, et noer, nouer, nager.
^ Frondes.
' Epistre à Papillon, Contre le fol amour.
« Ce neantmoins ce que je vous en mande
N'est pour vous faire ou requeste ou demande :
Je ne veulx point tant de gens ressembler
Qui n'ont soucy aultre que d'assembler ^ ;
Tant qu'ils vivront ils demanderont, eux :
Mais je comence à devenir honteux,
Et ne veulx plus à vos dons m'arrester.
Je ne dy pas, si voulez rien près 1er,
Que ne le prenne : il n'est point de presteur,
S'il veult prester, qu'il ne fasse un debteur.
Et sçavez-vous, Sire, comment je paie?
Nul ne le sçait si premier ne l'essaie.
Vous me debvrez, si je puis, de retour;
Etvousferay encores ung bon tour;
A celle fin qu'il n'y ayt faulte nulle,
Je vous feray une belle cedule,
A vous payer, sans usure il s'entend,
Quand on verra tout le monde content;
Ou si voulez, à payer ce sera.
Quand vostre los et renom cessera. »
La suite offre des longueurs et des répétitions, et la pièce pouvait s'arrêter ici. Cependant les douze derniers vers, d'un ton plus relevé et consacrés aux louanges du Roi, font une assez belle fin d'épître.
Écrivant à un de ses amis, au sujet de ce môme prêt, il jette ce trait plein de finesse et de gaieté :
« Puisque le Roy a désir de me faire, En mon besoin, quelque gracieux prest, J'en suis content, car j'en ai bien affaire, Et de signer ne fus oncques si prest : Pourquoi vous pri' sçavoir de combien c'est Qu'il veult cedule, afin qu'il se contente. Je la ferai tant seure, si Dieu plaist, Qu'il n'y perdra que l'argent et l'attente. »
Nous indiquerons encore l'épître qu'il adressa au Roi, en lo35, où, à sa justification, il joint si malignement l'attaque contre ses adversaires, les docteurs de Sorbonne, qu'il accuse de s'affliger du renouvellement des études et de la renaissance des lettres anciennes que François P' avait tant servis :
« Certes, ô Roy, si le profond des cueurs
On veut sonder de ces Sorboniqueurs,
Trouvé sera, que de toy ils se deulent.
Comment, douloir? Mais 2 que grand mal te veulent,
' Amasser de l'argent. — ^ Bien plus.
Dont 1 tu as faict les lettres et les arts Plus rcluisans que du temps des Césars : Car leurs abus voit-on en façon telle.
C'est toy qui as allumé la chandelle Par qui maint œil voit mainte vérité, Qui sous espesse et noire obscurité A faict tant d'ans icy bas demeuranco.
Et qu'est-il rien pins obscur qu'ignorance? »
Tout cela est écrit avec autant de naturel et de correction que d'esprit et d'agrément. Cependant, toutes les épîtres ne sont pas également recommandables à tous ces titres. Plusieurs sont détestables de mauvais goût, en particulier les épîtres en vers équivoques, à l'instar de Crestin,
(I Le bon Crestin au vei's équivoque.
Telle est l'épître que Marot adressa au Roi, étant encore fort jeune, vers 1518, et qui commence par ces vers que Rabelais a imités :
« En m'esbattant je fais rondeaux en rithme, Et en rithmant bien souvent je m'enrime; »
Et celle au chancelier Duprat (1327) :
« Puis qu'en ce donc tous aultres precellez, Je vous suppli', très-noble Pré, scellez Le mien acquist : pourquoy n'est-il scellé? Le parchemin a long et assez lé ^ :
Dictes (sans plus) : Il faut que le seellons ; Scellé sera sans faire procès longs, etc. »
in. Le naïf, le vif, le piquant auteur des Épîlres ne garde pas sa supériorité dans l'élégie. Marot n'est pas un élégiaque bien larmoyant. Quitte-t-il une maîtresse, il lui adressera des adieux pleins de galanterie, mais peu empreints de la douleur d'une séparation qui partage en deux le cœur. Lorsqu'en 1524, il partit pour l'armée d'Italie, il envoya à quelque bien-aimée inconnue l'élégie qui commence par ces mots :
« Puis que le jour de mon départ arrive, C'est bien raison que ma main vous escrive Ce que ne puis vous dire sans tristesse. »
La pièce est très-galante, mais assez froide.
Lors mûme qu'il requiert le don d'amoureuse merci, il a plutôt l'air d'un bel esprit que d'un homme dominé par une brùlanle passion :
» Parce que, comme plus haut. — « Large, de latus. Le mot lé a survécu, comme substantif, avec le sens de largeur.
« Donc puis qu'Amour m'a voulu arrester Pour vous servir, plaise vous me traicter Comme vouldriez vous-mesme estre traictée, Si vous estiez par Amour arrestée '. »
Suivant la remarque de Millevoye 2, Marot n'a guère saisi le ton et le sentiment de l'élégie que dans celui de ses madrigaux qui finit ainsi :
« Je n'ay pas eu de vous grand avantage, Un moins aimant aura peut-estre mieux, »
et dans une autre petite pièce, citée plus haut, qui se termine par cette apostrophe à l'Amour :
« Je t'ai servy sur tous les dieux, Qh ! si l'on pouvoit deux fois naistre, Comment je te servirois mieux! »
D'ailleurs, les élégies de Cl. Marot sont au nombre de ses ouvrages les plus corrects et les plus soignés. Voici, par exemple, un passage qui est un modèle de style élégant, ferme et solide :
Mais qui est cil, ne celle en cestuy monde,
En qui douleur par faux rapport n'abonde ?
Avant que nul jamais soiticy né,
A ceste peine il est prédestiné :
Et tant plus est la personne excellente,
Plus est sujette à l'aigreur violente
De tels assauts. Vous doncques accomplie
De dons exquis, dites, je vous supplie,
Cuidez-vous bien fuir les violences
Des mesdisans avec vos excellences ?
Si vous voulez qu'on n'ait sur vous envie, Ne soyez plus de vertueuse vie, Ostez du corps ceste exquise beauté, Ostez du cueur ceste grand' loyauté, Ne soyez plus sur toutes estimée, Ne des loyaux serviteurs bien aimée ; Ayez autant de choses vitieuses.
Que vous avez de vertus précieuses, Lors se tairont. Ha chère et seule amie, Voulez-vous estre envers Dieu endormie, De recevoir tant de grâces de luy,
1 Êlég., IX.
* Disc, sur l'Élégie. '■ '
CLÉMliNT MAROT. 439
Et ne vouloir porter un seul ennuy ?
Ennuy (pour vray) n'est pas la pire chose Qui soit au cueur des personnes enclose Petit ennuy un grand ennuy appaise.
Bref, sans ennuy trop fade seroit l'aise ; Et tout ainsi que les fades viandes Avec aigreur on trouve plus friandes, Ainsi plaisir trop doux et vigoureux, Meslé d'ennuy, semble plus savoureux ^
Plusieurs élégies offrent aussi un inlérôf tout à fait indépendant de l'amour, qui n'en est pas toujours le sujet exclusif. Telle est l'élégie XXII, qui a pour objet la disgrâce et la mort du ministre Samblançay, telle est encore l'élégie xvi, où l'on renconlre un passage remarquable parla gentillesse du Irait, mais surtout par les détails qu'il nous donne sur les lectures de Marot :
« Certainement, dame très-honorée, J'ay leu des saints la Légende dorée, J'aj' leu Alain le très noble orateur, EtLancelot le très plaisant menteur; J'ay leu aussi le Roman de la rose Maistre en amours, et Valere et Orose Coiitans les faits des antiques Romains : bref, en mon temps j'ai leu des livres maints, Mais en nul d'eux n'ay trouvé le plaisir Que j'ay bien sceu en vos lettres choisir 2. »
IV. La ballade est un genre où la poésie française ne saurait guère exceller. Ces combinaisons si difficiles de rimes, de coupes, de refrains, sont peu en harmonie avec le génie de notre idiome. Elles ne conviennent qu'à ces langues plus souples, plus riches, plus musicales, où la mélodie des sons peut suppléer à l'indigence de la pensée. Idées, style et harmonie manquent généralement aux ballades de Clément Marot, comme à la plupart de celles de ses prédécesseurs. On peut indiquer comme une de ses meilleures, mais non pas de ses plus édifiantes, celle sur Frère Lubin :
« Pour courir en poste ;\ la ville, etc. »
V. Dans le rondeau, Marot n'a point dépassé les Charles d'Orléans, les Jean Marot, les collaborateurs du Recueil de toute joyeuseté; mais il a, comme eux, laissé de fort jolies pièces.
Voici quelques-uns des plus gracieux rondeaux de Clément :
* Èlég., XIX.
* Voir aussi les épîtres xvni et xx.
Lt'amour au bon vieux temps.
Au bon vieux temps, un train d'amour regnoit, Qui sans grand art et dons se demenoit, Si qu'un bouquet donné d'amour .profonde, C'estoit donner toute la terre ronde : Car seulement au cœur on se prenoit.
Et si par cas à jouyron venoit, Sçavez-vous bien comme on s'entretenoit, Vingt ans, trente ans : cela duroit un monde Au bon vieux temps.
Or est perdu ce qu'amour ordonnoit, Rien que pleurs feincts, rien que changes on voit. Qui vouldra donc qu'à aimer je me fonde, Il fault premier que l'amour on refonde. Et qu'on la mené ainsi qu'on la menoit Au bon vieux temps.
Voltaire rend justice à la facilité naïve qui fait le mérite de ce petit ouvrage; mais jugeant les rondeaux une invention gothique et puérile, il harcèle celui-ci de critiques de détail où l'on sent le parti pris de condamner ^
On peut encore donner comme modèles du genre les trois rondeaux suivants :
Rondeau de femme.
Je n'en veulx point, reprenez vostre gaige, Ne pensez pas m'abuser de langaige; Car Dieu mercy sans vous j'ay prou de bien, Et qui plus est, d'estre femme de bien J'ay tousjours eu le vouloir et couraige. Si vous voulez vous monstrer homme saige, Autour de moy nequerez advantaige; Vous perdez temps de me présenter rien, Je n'en veulx point.
Certes pourtant si je suis jeune d'aage. Je n'ay le cueur si legier ne volage, Que je voulsisse estre folle en maintien.
* Voir Dict. philos., Épigr.
CLÉMENT MAROT. Ul
Toutes les fois que vous me direz ; Tien, Je respondray : Donnez à vostre page, Je n'en veulx point.
Rondeau à Jeanne Ciaillarde, liyonnaise.
D'avoir le prix en science et doctrine, Bien mérita dePisan la Christine^ Durant ses jours : mais ta plume dorée D'elle seroit à présent adorée, S'elle vivoit par volonté divine.
Car tout ainsi que le feu l'or affme, Le temps a fait nostre langue plus fine, De qui tu as l'éloquence asseurée D'avoir le prix.
Donques, ma main, rens toy humble et JDenigne, En donnant lieu à la main féminine :
N'escris plus rien en rithme mesurée.
Fors que tu es une main bienheurée, D'avoir touché celle qui est tant digne D'avoir le prix.
lies Règfles du rondeau.
En un rondeau sur le commencement Un vocatif, comme, Maistre Clément, Ne peut faillir rentrer par huys, ou porte : Aux plus sçavans poètes m'en rapporte, Qui d'en user se gardent sagement.
Bien inventer vous fault premièrement, L'invention deschiffrer proprement, Si que raison et rithme ne soit morte En un rondeau.
Usez de mots receus communément.
Rien superflu n'y soit aucunement, Et de la fln quelque bon propos sorte. Clouez tout court, rentrez de bonne sorte : Maistre passé serez certainement En un rondeau.
Christine de Pisan ou do Pise.
Enfin, parmi les meilleurs, dans un genre un peu libre, nous cilerions le rondeau de la grande Amye :
« Dedans Paris, ville jolie, etc. »
qu'on rapporte à l'année 1525.
Mais il ne faudrait pas juger tous les rondeaux de maître Clément par ceux que nous venons de citer. Quelques-uns sont détestables, et consistent uniquement en insipides jeux de mots, comme le rondeau en réponse à Estienne Clavier, qui commence par ces mots :
a Pour bien louer, et pour estre loué. »
VI. On n'a pas retenu autant de chansons que de rondeaux de Clément. Une de celles dont le rhytlime est le plus harmonieux commence par ces mots :
« Quand vous vouldrez faire une amie i. »
Malheureusement elle est plus que grivoise. Le même reproche doit s'adresser à beaucoup d'autres; caria philosophie épicurienne et l'inconstance amoureuse de Cl. Marot se montrent dans ses chansons encore plus à nu que dans ses autres poésies. Aimer là et ailleurs semble être sa devise.
Parmi les chansons qui ne pèchent pas par l'immopalité, il en est peu, surtout des premières, qui ne soient gâtées par l'affectation. De fades jeux de mots en font la principale beauté. Quelques-unes sont fastidieuses, comme la chanson sur la serpette ou serpilette, on serpilonnette, qui sert aux vignerons pour tailler la vignette, ou vignolette.
VIL Les Chants royaux sur des sujets de piété sont médiocres.
Les Chants ou Cantiques se font admirer par le goût, par la délicatesse, par l'esprit et l'enjouement, et même quelquefois par la dignité.
Celui qui mérite le mieux d'être cité, à notre avis, est le cantique xxi à la reine de Navarre qui lui avait envoyé une épître en vers. II était alors retiré à Venise, après avoir été obligé de quitter Ferrare, en 1536, avec la plupart des Français qui avaient suivi Madame Renée de France, ou qui s'étaient réfugiés auprès d'elle pour échapper aux poursuites dirigées contre les hérétiques. Marot fait à la sœur de François I" un tableau vif et touchant des afflictions que Madame Renée eut à souffrir de la part du duc Hercule de Ferrare, son mari, qui s'était alors, comme tous les petits princes d'Italie, entièrement livré à Charles-Quint, et invite le Roi et la sœur du Roi à venir en aide à cette parente infortunée.
* Cliansoii XIV.
« Plaigne les morts qui plaindre les vonldra ; Tant que vivray, mon cuour se resouldra A plaindre ceulx que douleur assauldra En cette vie. »
Ce beau chant se termine ainsi :
(I Car en mon cueur si secours on luy nie. Yen la façon comment on la manie, Diray qu'elle est de la France bannie Autant que moy,
Qui suis icy en angoisseux esmoy, En attendant secours promis de toy Par tes beaux vers que je me ramentoy Avecque gloire. »
Nous indiquerons encore, comme remarquable, le Cantique de la Chrestienté, sur la venue de l'Empereur et du Roy, au voyage de iV^e, en 1538, où les deux souverains, sans se voir, firent la paix par la médiation du pape Paul III.
« Approche-toy, Charles, tant loing tu sois, Du magnanime et puissant roy François; Approche-toy, François, tant loing sois tu, De Charles plein de prudence et vertu ; Non pour tous deux en battaille vous joindre. Ne par fureur de vos lances vous poindre ; Mais pour tirer paix la tant désirée Du ciel très-haut, là où s'est retirée. »
VIII. Les épigrammes sont, avec les épîtres, la partie la plus durable de l'œuvre de Marot. Une très-grande partie des épigrammes , trente-cinq environ, sont imitées et quelquefois copiées de Martial i. Mais, en général, les pièces empruntées ne sont pas celles où le poëte a le mieux réussi. Elles ont au moins le défaut de n'avoir pas une couleur franche, un accent décidé. Comme l'a remarqué la Monnoie^ « il ajuste à la mode de son temps la plupart des sujets de son auteur ; » ce qui fait « une espèce de parodie d'une langue à une autre». Les plus gauloises sont les meilleures, et les plus approchantes de ce que les anciens ont produit de plus parfait en ce genre.
On a souvent cité comme dignes d'Anacréon ces vers de l'épigramme cui :
1 Comparer en particulier l'épigramnicdo Martial : aNoji nmote, Sabidi, etc., » et celle de Marot : « Jean, je ne t'aime point; » l'épigrammo de Martial : « Prœdia solus habcs, » et celle de Marot : « Tu .is tout seul, Jean Jean, vignes et prés. » Dans cette dernière pièce le poëte français est inliniment au-dessous du poëte latin.
Amour trouva celle qui m'est amere, Et j'y estois, j'en sçay bien, mieux le compte, « Bon jour, dit-il, bon jour, Venus ma mère. » Puis tout à coup il voit qu'il se mescompte, Dont la couleur au visage luy monte D'avoir failli, honteux Dieu sçait combien. « Non, non. Amour, ce dis-je, n'ayez honte, Plus clairvoyans que vous s'y trompent bien, w
Voltaire aimait à citer cette autre épigramme d'un badinage charmant :
Monsieur l'abbé et monsieur son valet Sont faicts égaux tous deux comme de cire. L'un est grand fou, l'autre petit follet ; L'un veut railler, l'autre gaudir et rire. L'un boit du bon, l'autre ne boit du pire ; Mais un débat le soir entre eux s'esmeut ; Car maislre abbé toute la nuit ne veut Estre sans vin, que ^ sans secours ne meure ; Et son valet jamais dormir ne peut Tandis qu'au pot une goutte en demeure.
Voici une petite épigramme à la grecque digne encore d'être mentionnée :
Au Roy.
Si mon seigneur, mon prince, et plus que père. Qui des François François Premier se nomme, N'estoit point Roy de sa France prospère, Ne prince avec, mais simple gentilhomme, J'irois, autant dix fois par delà Romme Que j'en suis loing, cercher son accointance, Pour sa beauté qui plus fort le couronne Que sa vertu et royalle prestance.
Mais souhaitter cas de telle importance Seroit vouloir mon bien particulier, A luy dommage, et tortfait ' à la France, Qui a besoin d'un Roy tant singulier.
1 De crainte que.
2 Tortfait, torfaif, tortfet, torfet, tortfaid, etc., en un mot ou en deux, tort, dommage, préjudice.
Ces épigrammes sont aussi innocentes que spirituelles ; mais le plus grand nombre sont gaillardes et licencieuses ; c'est môme leur immoralité qui en a fait le principal succès : telle est l'épigramme de madame Isabeau de Bavière,
« Qui cuideroit desguiser Isabeau, etc. »
D'autres sont d'une grossièreté qui ne respecte rien ; telle est l'épigramme Sur l'ordonnance que le Rotj fit de bastir à Paris avec proportion, qui se termine par ce trait :
« Les lieux publics devise tous nouveaux, Entre lesquels, au milieu de Sorbonno, Doit, ce dit-on, faire la place aux veaux, »
ou d'un mauvais goût repoussant, comme l'épigramme de madame de l'Estrange, et surtout l'épigramme d'une damoiselle qui adresse une pointe obscène à un voleur attaché sur la roue.
Un grand nombre des épigrammes de Marot expriment des pensées d'amour et de galanterie : c'est ce qu'on a depuis appelé des madrigaux.
Aux épigrammes se rattachent naturellement les épitaphes satiriques ou badines. Les personnages à qui elles sont appliquées sont presque tous imaginaires. Elles sont suivies d'un recueil de pièces nommé Cimetière, qui sont au contraire des épitaphes à la louange de ceux dont parle le poëte.
Marot a encore écrit des espèces d'épitaphes sous le titre de Complaintes. Plus étendues que celles du Cimetière, elles contiennent également l'éloge de ceux qui en sont l'objet, avec des regrets sur leur perte.
Une autre sorte de petites poésies, généralement élogieuses, les Étrennes, renferment, dans un cadre très-étroit, une pensée gracieuse ou une saillie piquante.
Nous conclurons par quelques remarques de détail sur le style de Clément Marot.
Sa langue est habituellement si correcte que Ménage ' a pu l'appeler « le plus exact de tous nos anciens poètes ». En général il emploie la bonne langue gauloise, le français du cru. Cependant, lui aussi, il bigarre assez souvent son style de mots écorchés du latin, et c'est un des reproches que lui faisaient ses ennemis. Matthieu de Boutigni, l'auteur du Rabais du caquet de Marot, dit, en s'adressant à l'^rippelippes, qui n'est autre que maître Clément lui-môme :
1 Observ. sur la la?ig. franc., 2' p., c. xxi.
« Car Frippelippes fagotier, Teste plus dure qu'ung mortier, Marault, marutin, marotler, Demande à Marot tant habile,
Si liumile Doibt pour i humble en françoys.
Ly bien en maistre Alain Cliartier :
Expelle n'est en son psautier, Imitable est hors du sentier, Fulgente, pharethre, et mille
Que en son stille Marot usurpe maintes foys. »
Les pointes et les jeux de mots pour lesquels les poëtes d'alors avaient un goût si ridicule sont rares dans ses ouvrages. Son principal charme est une gaieté franche et douce, — gaieté dans laquelle il y a souvent de la mélancolie.
Sa versification, fréquemment négligée, est moins irréprochable que sa langue. Ménage a d'ailleurs commis une erreur en prétendant que le mélange des rimes masculines et des féminines avait été introduit par Marot. Il s'est assujetti à cette règle dans quelques-unes de ses poésies, dans la plupart de ses chansons et de ses psaumes ; mais généralement il ne se fait nul scrupule de l'enfreindre. Plusieurs contemporains de Marot, tels que Charles Fontaine et Jean Bouchet, ont observé bien plus exactement que lui ce mélange, de l'introduction duquel d'ailleurs Joachim du Bellay se plaignait encore, en lb49, comme d'une tyrannie.
Son grand mérite, en tant que versificateur, c'est la manière charmante dont il a employé plusieurs petits mètres. Il a connu mieux que personne l'harmonie du rhythme à cinq pieds, appliqué spécialement au genre épistolaire.
Dans son âge mûr, Marot fit une révision de ses poésies. Ce texte corrigé est celui qui a été généralement suivi dans les éditions vulgaires. Cependant les premières pensées et la première forme peuvent quelquefois paraître préférables pour la vivacité, pour l'agrément et pour l'originalité.
Nous ne parlerons pas de sa prose. Elle est au-dessous du médiocre: il y prodigue les jeux de mots, bien plus que dans ses vers. Dans l'épître au roi qui précède les Métamor-phuses d'Ovide, on lit :
« Je jettay l'œuil sur les livres latins : dont la gravité des sentences, et le
plaisir de la lecture (si peu que je y comprins) m'ont espris mes esprits, mené ma main et amusé ma muse. »
Et aucune qualité sérieuse ne rachète ces fautes de goût. Aussi Clément Marot ne comptera-t-il jamais parmi les écrivains qui ont su joindre les talents du prosateur à ceux du poëte.
1 C'est-à-dire doit s'employer pour, a le sens de.
VICTOR BRODEAU
Moit en 1^40.
Victor Brodeau, né à Tours, fut le plus cher disciple de Marot, qui le surnomma son fils. Marguerite lui accorda sa protection et le fit entrer chez elle en qualité de secrétaire ordinaire de son mari. François l'^ l'admit ensuite au nombre de ses valets de chambre ordinaires, et l'honora bientôt après du titre de seci^étaire.
Il se signala dans cet emploi par les services qu'il rendit à ses confrères en poésie et par les bienfaits qu'il leur fit obtenir de la munificence royale.
Ses poésies ne sont pas volumineuses. On trouve de lui, disséminées dans les œuvres de ses contemporains, quelques pièces très-courtes, remarquables par la naïveté, la douceur et la grâce. En outre, il a écrit un poëme des Louanges de Jesus-Christ, dont on pourrait extraire de fort joHs vers. Mais quand on veut donner un échantillon du talent poétique de Brodeau, on cite de préférence certaines petites pièces dignes de figurer dans une anthologie française ; tel est ce malin huitain à deux Frères mineurs :
« Mes beaux pères religieux.
Vous disnez pour un grand merci.
O gens heureux ! ô demi-dieux 1 Pleust à Dieu que je feusse ainsi 1 Gomme vous, vivrois sans souci :
Car le vœu qui l'argent vous oste, Il est clair qu'il défend aussi Que ne payez jamais votre hoste. »
C'est tout à fait le tour et l'esprit de Marot, aussi ce huitain lui futil attribué par de fins connaisseurs du temps.
Les contemporains parlent de Brodeau avec d'extrêmes éloges. Sainte-Marthe a dit de lui, dans son Tempe de France:
« Terpsicoré a près de soy Brodeau, Lequel tousjours invente chant nouveau, Et de son chant il fait si grand'merveille, Qu'il n'y a cueur que soubdain ne réveille. »
Le disciple favori de Marot mérite la grande estime où. il a été tenu de son vivant pour sa versification riche d'idées et pour son style coulant, naïf et spirituel. Si sa poésie est peu élevée, elle est toujours correcte et agréable.
Né en 1515, mort vers 1588.
Un autre élève de Clément Marot que nous ne saurions oublier, c'est Charles Fontaine. Son principal titre est d'avoir pris franchement la défense de son maître contre les invectives d'un certain Jean le Blond, seigneur de Branville, qui avait, comme Sagon, écrit des épitres pleines d'invectives contre le poëte exilé. A repousser ces insultes de la médiocrité jalouse, Fontaine mit autant de zèle, mais plus de décence que les autres disciples de Marot. La douceur, la réserve, la modestie étaient le fond de son caractère, et il a pu dire de lui-même, dans une de ses épitres:
a Je suis amy, et moqueur ne suis point,
Ny controlleur : ains, quand il vient à point.
A mes amys je dy ouvertement,
Quand on m'en quiert, Tel est mon sentiment...
J'ay veu pais deçà delà les monts,
De quoy souvent les gens nous estimons ;
J'ay, grâce à Dieu, avec quelque science.
Conjoint l'usage et longue expérience
Avant juger je ly, je voy, j'escoute : L'expérience cinq cens escus me couste.
Nouveau ne suis : tu dois estre asseuré Que je suis fait, et desja tout leurré i. J'aime la Muse avecques modestie, Et la personne à douceur convertie ; Et n'ayme pas les gens qui tant se vantent Par leurs propos, ny vers qui tant s'esvantent... Neuf ans entiers et plus je me suis teu; Puis peu de gens de mes œuvres ont eu : Mais toutesfois j'ay regret bien souvent De m'estre mis encor si-tost au vent : Car ne quiers voir mon nom tant exalté ; J'en laisse faire à la postérité. »
La poésie était pour Charles Fontaine une distraction à laquelle, sans prétention, il consacrait ses loisirs. Après avoir passé une partie de sa vie à semer de petites pièces de toute sorte, il les réunit et les publia, en looo, sous ce titre qui faisait bizarrement allusion à son nom : Les Ruisseaux de Fontaine. C'est ainsi que plus tard Jacques Yver publia un livre d'histoires amoureuses sous le nom de Printernps
' Expression tirée de l'art de la vénerie, où le faucon dressé se dit aussi leurré.
d'Hyver, et qu'un nomme la Goutte publia des vers amoureux sous le titre de Larmes de la Goutte. Les Ruisseaux de Fontaine contiennent des épîtres, des élégies, des chants divers, des épigrammes, des odes, des étrennes, une traduction du premiqr livre du Remède d'amour, d'Ovide, vingt-huit énigmes imitées de Lactance, etc. Ces ruisseaux ne paraissent guère sortis de la fontaine des Muses ; l'eau n'en est pas assez limpide, ni les bords assez fleuris. Épîtres comme élégies, odes comme épigrammes, sont écrits d'un ton étrangement métaphysique, d'un style presque toujours trivial et bas, qui révoltait justement du Bellay et lui arrachait ce cri d'improbation contre tous les poètes d'un goût détestable : « 0 combien je désire voir seicher ces printemps, chastier ces petites jeunesses, rabattre ces coups. d'essay, tarir ces fontaines, etc. ! )) L'auteur de l'Illustration de la langue françoise attaquait du même coup tous ceux qui s'étaient exercés aux anciens genres français, rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, et toutes autres « épiceries», comme il les appelait. Cette fois le doux Fontaine se fâcha sérieusement, et, usant de récriminations pour venger ses amis et luimême, il attaqua à son tour aigrement du Bellay sur ses Amours d'Olive. Telle fut l'origine du Quintil Censeur, ou Quintil Horatian. Il y a dans ce livre des passages pleins de raison et remarquables par la netteté du style ; tel est celui qui commence par ces mots :
« Voilà bien défendre et illustrer la langue françoise, n'y recevoir que cinq ou six bons poètes, si cinq douzaines d'autres ne s'y oposoient, à très-bon droit, et pour le moins la grande douzaine, etc. ^ »
Ce fut une querelle des plus bruyantes sur le Parnasse d'alors. Chacun des deux poètes eut ses chauds partisans. Charles Fontaine fut soutenu par Guillaume des Autelz ^ qui, dans son livre intitulé le Repos d'un plus grand travail, lui adresse cette épigramme :
« Les neuf Muses ont leur eau vive Mieux recognue en ta fontaine Que Pallas ne void son olive Pacifique en l'audace vaine Qui ta louange très-certaine Veut abaisser; ô envieux, Louange est tant de toy lointaine Que tu es jeune entre les vieux. »
Une dispute bien différente donna lieu à Fontaine de déployer ses
1 Qui7itll Censeur, p. 217.
s Poëte qui avait quelque érudition, mais ni goût ni style. Servile imitateur de Ronsard, qu'il appelle son ami, il ne sait qu'en exagérer h. l'excès les défauts, sans avoir aucune de ses qualités. Il a laissé des vers galants fort libres, composés pour une maltresse nommée Denise, que, dans ses vers, il appelle toujours sa sainte. On a aussi de lui trois recueils intitulés : l'Amoureux Repos, les Façons lyriques, et le Repos d'un plus grand travail. On lui attribue en outre un poëmo plaisant intitulé la Récréation des Tristes.
Prosateurs et poiItes nu xvi' siiiCLE. 29
meilleures qualités d'esprit et de cœur, et de faire une bonne action, en produisant une œuvre estimable. La Borderie, un autre élève de Marot, avait chanté l'amour volage dans un petit poëme intitulé l'Amye de court. Cette « amye de court » n'est qu'une coquette. Dès ses jeunes ans, elle a mis tout en usage pour plaire; elle s'est vue entourée d'une cour nombreuse ; mais son cœur est resté insensible, « parce qu'elle avoit eu, nous dit-elle, la sage précaution de le loger dans la tour de Fermeté, dont la garde étoit commise à Eonneur, Crainte et Innocence, et à la défense de laquelle veilloit Chasteté, Foy, Tempérance, » etc. Elle recherche avec avidité l'hommage de tous les hommes, mais elle ne veut se Uer à aucun ; elle feindra d'aimer tout le monde, mais elle n'aimera personne. Selon elle, cet amour tant chanté par les poètes n'est qu'une chimère de leur imagination. « Je m'esbahis, dit-elle.
Je m'esbahis de tant de fols esprits
Se complaignans d'amour estre surpris,
De tant de voix piteuses et dolentes
Qui plainte font des peines violentes
Qu'un Dieu d'aymer (comme ils disent) leur cause.
Je ne sçaurois bien entendre la cause
Le cette peine, encores moins sçavoir
Quel est en eux de ce Dieu le pouvoir;
Quel est son arc qui fait si grandes bresches,
Ki de quel bois peuvent estre ses flèches.
Je ne l'ay point, ne pour archer cogneu,
Ne pour enfant qui soit aveugle et nud :
Et de sentir ne fus oncques sujette.
S'il brusle en flamme, ou s'il brusle en sagette.
Je crois le tout n'estre que poésie,
Ou, pour mieux dire, humaine frénésie i. »
Pour défendre les loyales et honnêtes amours. Fontaine écrivit la Contr'amye de court. Caractérisant son œuvre, il a dit, dans les Ruisseaux de Fontaine :
« Belle, tu peux voir hardiment
Mon livret de la Contr'amye,
Car elle loue honnestement
La bonne amour, blasmant l'amye
Trop enchantée et endormie
Aux honneurs et biens de ce monde, etc. * »
1 Voir Opuscules d'amour, par Heroet, la Borderie, et autres divins poètes. Voir encore de la Borderie le Discours du voyage de Constant inople. Ce petit poëme narratif, curieux et bien tourné, en vers de dix syllabes, est adressé à une demoiselle que l'auteur recherchait en mariage, lorsqu'il fut obligé de partir. Il se plaint à elle de son éloignement, et l'entretient de ce qu'il a vu dans ses courses.
« Ruisseaux de Fontaine, p. 95, à Catherine Morelet, fille de M. de la Marcheferrière.
Un reproche a été fait à ce poëme, c'est que l'auteur, en faisant l'apologie de l'amour, le confond souvent, tantôt avec l'amitié, tantôt avec l'estime ou la bienveillance, quelquefois avec le respect. D'ailleurs tout y est judicieux et honncle.
Dans les divers ouvrages dont nous avons parlé, le disciple de Clément Marot a souvent une versification aisée, un tour ingénieux, de la finesse dans la raillerie, mais jamais d'élévation ni de chaleur. Deux fois seulement il se surpassa lui-môme, et se montra vrai poëte, sous l'étreinte d'une généreuse douleur, et dans le transport d'une de ces joies qui exaltent toutes les facultés de l'àme. La mort d'une sœur, la naissance d'une fille lui inspirèrent quelques accents éloquents. Ce sont ses meilleurs titres poétiques.
Charles Fontaine était mathématicien, philosophe, orateur, théologien, jurisconsulte, médecin, astronome, musicien. Tous ces talents ne l'empêchèrent pas de végéter dans la pauvreté toute sa vie. Dans une épître à François P"^, faisant l'éloge de la poésie, il se plaint de ce que les muses ne l'enrichissaient pas, et il insinue à ce roi, qu'on avait nommé le Père des lettres, qu'il devrait faire assez de bien aux savants et aux poètes pour les garantir du besoin.
« Que si au moins enfin la recompense Correspondoit au labeur et despense, Mille esprits bons pour un apparoistroient En vostre France, et tous les jours croistroient. ]\I;iis povreté, qui les garde de croistre, Pareillement les garde d'apparoistre :
Car povreté avec son obscur voile Obscurciroit la plus luysante estoile, etc. »
Il parle aussi de sa pauvreté dans la dédicace par laquelle il présente au duc d'Orléans les « esbatz et passetemps de sa petite muse en sa jeunesse », sous le titre de la Fontaine d'Amour (1546).
L'abandon dans lequel fut laissé le docte et honorable Charles Fontaine est une preuve de plus que François I" ne fut pas toujours un aussi vigilant et généreux protecteur des lettres que l'ont prétendu ses panégyristes.
FRANÇOIS SAGON, LA HUETTERIE,