ET LES AUTRES ENNEMIS DE CLÉMENT MAROT
Après aVoir parlé des disciples et des amis de Clément Marot, nous devons dire un mot de ses ennemis.
Un prêtre, François Sagon, curé de Beauvais, est celui qui se signala le plus tristement parmi les ennemis de Marot, probablement poussé par le ressentiment de torts graves que le célèbre poëte paraît avoir eus à son égard, après avoir commencé par l'encourager à cultiver la poésie et l'avoir aidé de quelques conseils. Marot, de son exil de Ferrare, avait écrit au Roi, aux dames de France et à d'autres personnes pour se justifier et pour demander son rappel. Dans la prévention et l'irritation oîi il était, Sagon vit ces épîtres d'un mauvais œil. Il y fit des réponses qu'il envoya aux mêmes personnes à qui Marot avait écrit. Ce fougueux adversaire, s'érigeant en moraliste, en controversiste et en censeur, accusait le poëte banni d'hypocrisie, de mauvaise foi, d'irréligion, de médisance et de calomnie. Le libelle de Sagon, composé d'un prologue, d'épîtres, de rondeaux, de dizains, de chants royaux, fut publié sous le titre de Coup d'essay.
Une courte citation permettra de juger de ce Coup d'essay, qui ne fut pas un coup de maître. On sent l'embarras du détracteur dans ces vers du Prologue :
« Oi' sçay-je bien ma force astre inhabile, Le povoir foyble, et l'esprit tant débile, Qu'en le cuydant faire si hault monter, Ou prétendant ma honte surmonter, Renverseroit plustost mon espérance Dedans l'abisme et fosse d'ignorance, En luy laschant la bride sans sçavoir Qu'il ne feroit d'excuse à mon debvoir, Debvoir d'escripre, ou respondre à celluy Qui mesdira de tous, et puys de luy ; Debvoir de dire ainsi que par deffense Contre Marot son erreur et offense ; Debvoir de France en honneur maintenir Et son hault bruyt contre luy soustenir ; Debvoir monstrant que j'ay volonté bonne De supporter justice et la Sorbonne; Debvoir de veoir si Marot a raison
FRANÇOIS SAGON, LA HUETTERIE. 453
D'en avoir faict ung si mescliant blason ; Et loutesfoys me sentant incapable D'assez blasmer ce Marot tant coulpable, Et encor moins de moytié suflisant De m'adresser à Roy tant bien disant.,. »
Voici comment il parle au poêle lui-môme dans sa Besponse « VEpistre de Clément Marot :
« Mais ton esprit maling saulva ton corps,
En l'ayant faict évader une espace
Soubz vaine attente et fol espoir de grâce:
Dont tu n'auras jamais don ny octroy,
Droict le deffend, la justice, et le Roy
Pourtant qu'en as abusé des fois maintes,
Et que sur toy se font nouvelles plaintes,
Dont la plus doulce a bien prouvé au Roy
Que tu estoys cause du desarroy,
Porte guidon, guyde, pourtraict, exemple
De tout le mal qu'on faisoit vers le temple
En maintz endioiclz tant de nuyt que de jour,
Lors que fesois dedans f'aris séjour,
Où maintenant on ne plaingt ta fortune,
Pource qu'on dict, et l'hystoire est commune,
(Dont on a eu congnoissance trop tard), /
Que tu mengeois en Karesme du lard,
Non pas caché, mais devant tout le monde
Qui t'a congneu de vie trop immunde,
Et de ce lard tu fesois maiz i megret 2
A l'homme éthique, hereticque en secret,
Qui sans gouster l'esprit vif de la lettre
S'est faict juger au vivre infidèle esire.
Qui est Marot, dont j'aose tant parler ?
C'est ce Marot, dont l'arrogant parler.
Ayant crédit soubz parole trop haulte,
A faict tomber l'ignorant peuple en fauUe,
Par trop avoir foy mise en son escript.
C'est toy qui n'as raison, sens, ou esprit.
Au moins es lieux où par gloire tu aoses
Du texte sainct blasmer les saintes gloses.
Et appeller ignorans les docteurs. »
A ces malencontreuses satires, Marot, dès son retour, répondit dédaigneusement et sans merci, sous le nom de son secrétaire ou plutôt de son valet Frippelippes. 11 mit dans sa réplique plus de finesse, d'agrément et de légèreté de style, mais guère moins d'injures. Il traite Sagon, métamorphosé en Sagouin, de
« ... vieux resveur Normand Si goulu, friant et gourmand
' Mets. — 2 Diminutif de mairjre.
4o4 PROSATEURS ET POÈTES DU XVI« SIÈCLE.
De la peau du povre Latin
Qu'il l'escorche comme ung mastin. »
Le poëte insulté triomphe quand, aux mépris d'un Sagon ou d'un la Huetterie, il oppose l'estime d'un Saint-Gelais, d'un Heroet, d'un Rabelais, d'un Brodeau, d'un Scève, d'un Chappuy, d'un Papillon, d'un Thenot.
Sagon répliqua par une autre dialribe intitulée : Epistre à Marot, par François deSayon, pour luy monstrer que Frippelippes avoit fait sotte comparaison des quatre raisons duclict Sagon à quatre oisons. C'est bien encore là vraiment l'œuvre d'un indigent de sapience, comme Sagon s'appelait lui-même.
Charles de la Huetterie fut aussi grossier et aussi plat que Sagon dans ses satires contre Marot.
Sagon, à l'imitation de maître Clément, avait fait des blasons de membres. A l'exemple de Marot aussi, de l'auteur du Blason du laid tetin, la Huetterie fit des contre-blasons, qui portent le titre général de Contreblason de la beauté des membres du corps féminin. Nous n'engageons personne à les lire. La Huetterie a encore laissé d'autres ouvrages également illisibles, le Concile des dieux sur le mariage du roy d'Ecosse, le Langereux passage du Vice et consolatif voyage de Vertu.
Clément Marot eut beaucoup d'autres ennemis, qui ne méritent qu'on parle d'eux que pour rappeler leur impudeur, leur grossièreté et leur rage jalouse. Tel est Matthieu de Boutigni, le burlesque auteur du Rabais du caquet de Marot, qui croit accabler son adversaire, et peutêtre s'élever au-dessus de lui, en l'appelant vilain, maître bœuf, valet, veau, coquin, maraut, marmot, mâtin, etc. ^
Malheureusement le célèbre poëte fut aussi brutalement défendu qu'il avait été attaqué. Les Disciples et auys de Marot, dans leur réponse contre Sagon, la Huetterie et leurs adherentz, ne se piquent pas davantage d'urbanité et de pciilesse. Ce fui des. deux parts une guerre d'insultes grossières.
1 Si l'on veut avoir une idée du génie de cet ennemi de Marot, qu'on lise seu» lement ces vers :
« Marot a il gloire en telle abondance
Qu'il ose prendre avec oultiocuidance
Nom de Virgile ou de Maro latin ?
O le marault, le marmot, le mastin.
Qui s'attribue et derobbe louengo
Qui n'apartient qu'à ung sainct ou ung ange.
Marot a il gravité soubz rioulceur
Comme Maro? Nenny, j'en suis tout seur :
Maro vivant desiroit subjectz graves,
Marot punays se fourre avec les braves
Affin d'ouyr au boureau léger mot;
Vêla que faict en vivant ce Marmot. »
{Le Rabais du caquet de Marot.)