‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 24 sur 67 · BONAVENTURE DES PERIERS · texte numérisé non relu

BONAVENTURE DES PERIERS

L'auteur des Joyeux Devis et du Cymbalummundi occupe un rang distingué entre les prosateurs du seizième siècle * ; parmi les poètes on ne peut lui donner qu'une place inférieure. Son vers est correct et tourné assez élégamment ; sa rime, presque toujours recherchée, est quelquefois riche ; mais le souffle manque, les idées sont absentes ; c'est voulu, ce n'est pas senti .

Son petit recueil de poésies renferme cependant une délicieuse pièce, imitée, il est vrai, d'Ausone, pour ses traits les plus jolis. C'est la pièce intitulée les Roses, et dédiée à la princesse de Navarre, Jeanne d'Albret, qui fut la mère d'Henri IV. On y trouve des vers charmants :

« Un jour de niay, que l'aube retournée Rafraiscliissoit la fraische matinée D'un vent tant doux »

Le poëte décrit avec beaucoup de grâce cette douce matinée où il se promenait au grand verger, le long du pourpris, admirant sur les feuilles les gouttes de rosée toutes fraîches, rondelettes.

On a plusieurs fois cité cette peinture d'un beau jour naissant :

« L'aube duquel avoit couleur vermeille,

Et vous estoit aux roses tant pareille

Qu'eussiez douté si la belle prenoit

Des fleurs le teint, ou si elle donnoit

Le sien aux fleurs plus beau que nulles choses:

Un mesme teint avoient l'aube et les roses. »

N'est-ce pas, en effet, extrêmement gracieux ? Oui ; mais ce n'est qu'une naïve traduction de ces vers d'Ausone :

« Ambigeres raperetne rosis Aurora ruborem, An daref, et flores tingeret ortadies. »

Le poëte latin terminait par cette conclusion épicurienne dans le goût d'Horace :

« Collige, virgo, rosns dum flos nnvus et novapubes, Et memor esta œvum sic properare tuum. »

' Voir page 106.

436 PROSATEURS ET POÈTES DU XVIe SIÈCLE.

Le poëte français dit de môme, mais en ajoutant de son cru quelques idées aimables :

« Vous donc, jeunes fillettes.

Cueillez bientost les roses vermeillettes A la rosée, ains que le temps les vienne A dessécher. Et tandis vous souvienne Que cette vie, à la mort exposée, Se passe ainsi que roses et rosée. »

Dans cette pièce l'imitation n'étouffe pas l'originalité. Plusieurs autres ont aussi du mérite, notamment le poëme satirique intitulé : Prognostication des prognostications, et dirigé principalement contre les astrologues. On peut aussi glaner quelques jolis détails dans le Voyage de Lyon à Nosire-Dame de Lisle, en 1539 ; mais en somme le talent poétique de des Périers est médiocre et bien inférieur, assurément, à celui de Clément Marot et de Mellin de Saint-Gelais, tout près desquels Nodier l'a placé*. Son conte sur la Faiblesse des femmes en amour, son Chant de vendanges, ses Epigrammes, sa traduction de VAndrienne ^, celle de quatre discours de Sénèque, enfin presque tout ce qu'il a rimé, mérite à peine d'être mentionné. Certes c'est bien gratuitement qu'on lui attribue d'avoir en tout ou en partie composé les poésies de Marguerite de Navarre. La sœur de François l" avait un génie d'un tout autre vol que son valet de chambre. D'ailleurs, lui-môme ne se faisait pas illusion sur son talent poétique :

« En maniant la poétique plume Pourtant poète estre ne me présume, »

a-t-il dit modestement.

Cet esprit novateur créa un nouveau système de versification. Il essaya de composer des vers mesurés sur le modèle des vers latins. Dans cette tentative tout à fait contraire au génie de la langue, il devait échouer, comme échouèrent après lui ses amis Nicolas Denisot et Jacques Peletier.

1 Voir Revue des Deux-Mondes, 1837.

2 Suivant Golletet, qui s'appuie du témoignage même de des Périers, il aurait également traduit toutes les autres comédies de Térence. La traduction de l'Andrie7ine a été seule publiée.

FRANÇOIS l"

Le vainqueiir de Marignan et de Cérisoles est un des personnages historiques qui ont été le plus surfaits, et, sans le rabaisser, il faut convenir qu'il a été bien inférieur aux hommes immortels qui, avant ou après lui, ont donné leur nom à leur siècle. Rœderer, déniant justement au successeur de Louis Xllle titre de grand qu'aucun historien sérieux ne lui a décerné, prononce avec justice que ce roi « a été par ses mœurs bien plus près de la crapule que de la galanterie chevaleresque; par sa politique, bien plus près de la foi punique que de la loyauté attribuée à la chevalerie ^ » Henri IV a merveilleusement caractérisé François I", quand il a dit que c'était un roi « plus spécieux que solide «.

En même temps que la qualification de grand, on a contesté, mais moins justement, au chef de la branche des Valois, le titre d'ami et de protecteur des lettres. Ce titre lui avait été conféré par les contemporains. Dans ses brillantes années, il fut surnommé solennellement le Clément et Zélateur des bonnes lettres.

A son convoi funèbre, les crieurs pubUcs de Paris le proclamèrent Père des arts et des sciences 2. Et réellement il protégea les lettres et les sciences. 11 rechercha très-avidement le commerce des artistes et des savants ; il en attira un grand nombre à sa cour et les encouragea par ses bienfaits. Enfin on lui doit de très-utiles établissements scientifiques. Mais sa protection ne s'étendit pas aussi loin qu'on l'a longtemps prétendu, et elle ne fut pas toujours également soutenue. Dans la dernière partie de son règne, il négligea et abandonna des littérateurs et des savants dignes de ses faveurs. Mais enfin l'histoire ne doit pas oublier les services très-réels qu'il a rendus aux lettres. Il faudra surtout se souvenir toujours qu'il mit, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, la langue française en honneur, tellement qu'Henri Eslicnne a pu dire qu'il a été le premier qui Tait remise comme hors de page '.

François I" ne se contenta pas de protéger les lettres, il les cultiva lui-môme avec quelque succès. Son instruction avait été négligée,

1 Louis XII et François l", t. II, p. 243.

2 Voir la relation de ses obsèques, dans les Mémoires de du Bellay, vol. V. 8 Precellence du langage français, Epistre.

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mais la nature l'avait doué d'une mémoire heureuse, d'un esprit vif et pénétrant, d'un goût instinctif pour les lettres et les beaux-arts. De bonne heure il signala son talent à écrire en prose et en vers, et il n'avait pas moins de facilité à parler qu'à écrire. Fleurange, dans ses curieux Mémoires, nous apprend une particularité qui ne se trouve dans aucun historien de cette époque, c'est que François I«', doué d'une éloquence naturelle, ne permettait pas que, suivant l'usage, son chanceher répondît aux ambassadeurs qui lui étaient présentés, et que luimôme leur répondait avec beaucoup de dignité, sans aucune préparation. Accompagné partout de son cortège de savants, à table, à la chasse, en voyage, aux promenades, aux récréations, il orna son esprit de leurs connaissances, et, par leur commerce, développa singulièrement ses facultés naturelles. Bientôt il voulut et put rivaliser avec eux de talent poétique.

Les contemporains nous ont appris que leur royal protecteur s'essayait lui-même dans la poésie. Clément Marot, dans une de ses églogues, consacrée à l'éloge de François P"" sous le nom du dieu Pan, avait dit, en parlant de ce monarque à « un pastoureau qui Robin s'appelloit » :

« Il daigne aussi luy-mesme peine prendre

D'user de l'art que je te veux apprendre.

Apprends-le donc, afin que monts et bois.

Rocs et estangs, apprennent sous ta voix

A rechanter le liault nom après toy

De ce grand Dieu que tant jo ramentoy.

Car c'est celuy par qui foisonnera

Ton champ, ta vigne, et qui te donnera

l'iaisante loge entre sacrez ruisseaux. »

Presque tous les poëtes de cour chantèrent le génie du roi, et plusieurs, comme Mellin de Saint-Gelais, conservèrent dans leurs œuvres quelques-uns de ses vers. Mais quand il fut mort, les hommages et la pensée se portèrent d'un autre côté, et les poésies de François I'"" tombèrent bientôt dans un oubli dont elles ne devaient sortir que de nos jours. C'est en 1847 seulement que M. Aimé Champollion-Figeac les tira des ténèbres où elles étaient restées pendant trois siècles.

Le diligent éditeur a rendu un véritable service aux lettres et à l'histoire. A hre le recueil qu'il a publié, on se convainc que le premier des Valois mérite de tenir un rang honorable parmi les poëtes qui fleurirent sous son règne. Cependant il ne faut pas surfaire sa valeur. Ses poésies n'ont rien de bien supérieur, et que de défauts les déparent ! Dans un grand nombre de ces vers royaux, on voit un style recherché, des sentiments alambiqués, un excès d'allégories, de l'emphase, de la monotonie dans le mouvement et dans le tour; enfin l'esprit se montre bien plus que le cœur. Mais en revanche plusieurs

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