‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 26 sur 67 · FRANÇOIS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS

Vous commandés aux princes et aux roys, L'humble haulsant, le fier humilié i ; Et je ton serf, Seigneur, t'ay supplyé. Tu m'as ouy, selon mon seur espoir, En me donnant, ne m'ayant oublyé, Conqueste, enffans, et defence, et pouvoir.

0 seur ! oyés que respond ce pendu :

« Qui son estolle en mon sang lavera

De tous perilz il sera deffendu,

Tant du présent que cil qu'il adviendra,

Et seurement son honneur deffendra

En assaillant, et saigement pourvoir

Et soubz ma main par longs jours conservra

Conqueste, enffans, et défense, et pouvoir. »

Reviens donq, seur, affin que de ta veue, Non de l'ouïr, aye seur tesmoignage Combien de gloire en ta maison est creue ! Tant de conqueste, honneur, que de lignaige. Et ton revoir y soit joinct davantage.

Et tous ensemble rendons humble devoir Au libéral, qui rend pour peu de gaige Conqueste, enffans, et defence et pouvoir.

Louange à toy, ô infmy donneur, Mon seul salut et mon certain sçavoir!

Tu m'as donné, dont je te rendz l'honneur, Conqueste, enffans, et defence, et pouvoir.

1 Non pas, comme on l'a dit, pour la rime, au lieu de humiliez; c'est ici une sorte d'ablatif absolu.

Xîl

MARGUERITE D'Ai^GOUlEWlE

Il faut lire, étudier et goûter la sœur après le frère. Et la reine de Navarre mériterait d'être placée ici avant le roi de France, car elle eut sur les lettres une influence plus directe et leur accorda une protection plus active. En outre, elle fut véritablement auteur, et elle résume même tout le mouvement littéraire de son époque.

Son éducation avait été bien plus soignée que celle de son frère. Elle parlait très-bien l'espagnol et l'italien, et avait reçu des leçons d'hébreu de Paul Paradis, dit le Canosse.

Comme son frère, elle aima de bonne heure à s'entourer d'un cercle de lettrés : Du Moulin, Gruget, de la Haye, Boastuau, Quantilly, Denisot, Sainte-Marthe, Peletier, des Périers, Mellin, Marot, etc., lui formaient une cour savante.

Quelle part tous ces écrivains prirent-ils à la rédaction des ouvrages de leur protectrice? On ne peut pas le préciser. Certainement ils n'y demeurèrent pas étrangers, mais si Marguerite fut aidée, du moins sutelle garder son individualité et son originaUté ; car dans tout ce qui porte son nom se retrouve un caractère qui est bien à elle et à elle seule. Elle a des pensées qui sont siennes et un style qui est sien.

Presque tous ses vers paraissent avoir été composés impromptu ; elle les dictait, comme ses lettres, à un secrétaire, et souvent, dit-on, deux secrétaires étaient occupés à la fois, l'un à écrire ses lettres, l'autre les vers qu'elle impi^o visait, souvent dans sa litière, en voyageant par pays. Son style porte l'empreinte de cette hâte ; on sent que le travail y a manqué; mais en outre il est souvent archaïque ^, obscur, embarrassé et surchargé de faux ornements. Rien, dans cette poésie, ne paraît jaillir d'une vive source. Les contemporains furent assurément flatteurs dans leur reconnaissance quand ils appelèrent Marguerite la dixième Muse et la quatrième Grâce.

Cependant il n'était bruit que de son talent, et sa réputation poétique

1 Voir page 42.

* On lit dans le Cocl(e :

« Et Dieu et saints requérant et priant

Pour mon aide :

Car je n'y voy sans miracle remide. >

Façon vieillie de parler, ou altération pour la rime, cela sent bien son quiiizième siècle.

se répandait jusque dans les contrées étrangères. Un jour elle recueillit un témoignage bien flatteur de l'estime qu'on faisait d'elle dans un pays rival de la France. Trois sœurs anglaises, non moins distinguées par leur savoir et par la délicatesse de leur esprit que par leur naissance, Anne, Marguerite et Jeanne de Seymour, composèrent en son honneur un poëme de cent distiques, qui fut tradmt en plusieurs sortes de vers par Jean Dorât, Joachini du Bellay, Jean-Antoine de Baïf et Nicolas Denisot.

A lire attentivement la Marguerite des Marguerites, on ne saurait se prendre d'un aussi vif enthousiasme. Sa gloire est moins dans ce qu'elle a produit elle-même que dans les efforts qu'elle a faits pour soutenir, pour encourager et pour provoquer les talents.

Cette princesse, qui semble avoir réuni tous les contrastes, et sur laquelle l'histoire ne saurait se prononcer avec certitude, a laissé des ouvrages bien variés de forme et d'inspiration. Les poésies de Marguerite ne furent pas négligées par les contemporains, comme celles de son royal frère. Jean de la Haye, un de ses savants valets de chambre, les recueillit et les publia, en 1347, sous ce titre, conservé dans les nombreuses éditions qui suivirent : les Marguerites de la Marguerite des princesses, très-illustre Royne de Navarre.

Les principaux ouvrages dont se compose ce recueil sont quatre Mystères ou comédies ^neuses, de l'an 154o, la Comédie de la Nativité de Jesus-Christ, la Comédie de l'Adoration des trois Rois à Jesus-Christ, qui renferme un noël curieux, la Comédie des Innocens, et la Comédie du Désert ; deux farces intitulées Comédie de deux Filles et deux Mariées, et de Trop, prou, peu, moins ; la Complainte pour un détenu prisonnier, composée probablement à l'occasion de la captivité de François I" ; plusieurs chansons spirituelles, dont les deux premières sont relatives, l'une à la maladie, l'autre à la mort du roi ; enfin plusieurs pièces sur des sujets pieux, dont la plus remarquable est un poëme en vers de dix syllabes intitulé : Le Miroir de Vame pécheresse, ou le Miroir de tres- Chrestienne Princesse Marguerite de France, Royne de Navarre, Duchesse d'Alençvn et de Berry : auquel elle voit et son néant et son tout. C'est une sorte de commentaire sur le Cor miindum créa in me, Deiis, du psaume bO. Il n'est pas de meilleur témoignage des sentiments profondément chrétiens qui étaient au fond de l'âme de la sœur de François P;. Nonseulement ce poëme annonce une grande connaissance de l'Ecriture sainte, à chaque instant citée en marge, mais il ne respire qu'onction, humilité et piété sincère. Malheureusement on crut y voir des traits contre l'Église romaine, qui rendirent suspecte d'hérésie Madame Marguerite, alors duchesse d'Alençon. Il commence par ces vers :

« Si vous lisez ccste œuvre tout entière, Arrestez-vous, sans plus, à la matière.

En excusant la rliytlime et le langage,

Voyant que c'est d'une femme l'ouvrage,

Qui n'a en soy science ne sçavoir, Fors un désir que chacun puisse voir Que faict le don de Dieu le Créateur, Quand il luy plaist justifier un cœur ; Quel est le cœur d'un liomme, quant à soy, Avant qu'il ayt receu le don de foy, Par lequel seul l'homme ha la congnoissance De la bonté, sapience et puissance. »

Les sentiments pieux de la reine de Navarre éclatent également dans deux poëmes moins considérables, V Oraison de Vame fidèle, etc., elle Triomphe de l'Agneau.

Les Marguerites de la Marguerite des princesses renferment encore V Histoire des satyres et nymphes de Dyane ; cinq épîtres, dont quatre à François I", et une au roi de Navarre malade ; la Complainte de quatre dames et quatre gentihhommes, le Coche, VUmbre ; enfin la Mort et résurrection d'Amour.

Il y a de la composition et de l'intérêt dans l'Histoire des satyres et nymphes de Dyane. Le lieu de la scène est peint avec agrément et imagination, et le récit est mené habilement. Le piège tendu aux suivantes de la chaste déesse de la chasse par les satyres, le succès de leur ruse, puis leur déception quand intervient la déesse qui change en roseaux ses nymphes implorant son secours au moment où elles" vont être saisies par les lubriques divinités des forêts, tout cela est raconté avec vie et talent. Cette petite histoire mythologique est peut-être la meilleure pièce en vers de Marguerite.

Le recueil des poésies de François I", publié par M. Champollion, contient plusieurs pièces inédites de sa sœur, qui toutes ont le Roi pour objet.

L'âme aimante de Marguerite se montre à nu dans les poésies adressées à François !«■• ou qui le concernent. Elle ne laisse pas voir une sensibihté moins vraie et moins profonde dans une pièce peu connue, intitulée : Dial-gue en forme de vision 7iocturne, entre très noble et excellente princesse Madame Marguerite de France, sœur du Roy nostre Sire, par la grâce de Dieu royne de Navarre, duchesse d'Alençon et Berry, et Vame saincte de defimcte Madame Charlotte de France, fille aisnée dudit sieur et niepce de ladicte dame royne. Marguerite, désolée de la mort de sa nièce, l'entretient pour savoir si au moins elle est heureuse dans les lieux où son àme a été transportée. La fille de François 1", en dépeignant sa félicité, verse dans le cœur de sa tante la seule consolation dont puissent être susceptibles ceux qui ont vraiment aimé, la certitude que la mort a été un bien pour les chers absents qu'ils retrouveront un jour.

Ce petit poëme excellent d'inspiration, mais d'une, versification négligée et incorrecte, fut publié à Alençon, en 1333.

A la fin de cette étude, un sentiment nous domine, c'est qu'en dépit de tant d'imputations flétrissantes, il y a plus de chances d'être juste à juger bien cette princesse qu'à la juger mal. Incontestablement elle

MARGUERITE D'ANGOULÉME. 465

fut bonne, tendre, bienfaisante, généreuse, goûtant les grandes idées et les grands sentiments de la religion, comme les charmes des lettres et de la poésie. N'en est-ce pas assez pour lui mériter indulgence et faveur ?

I^a Reine de IVararre à Clément Uarot ' .

Si ceux à cjui devez, comme vous dites, Vous cognoissoienl, comme je vous cognoiSj Quitte seriez des debles que vous fistes Le temps passé, tant grandes que petites, En leur payant un dizain toutefois, Tel que le vostre qui vaut mieux mille fois Que l'argent deu par vous en conscience ; Car estimer on peut l'argent au poids.

Mais on ne peult, et j'en donne ma voix, Assez priser vostre belle science.

lie Trai Chrétien.

Pour estre un digne et bon chrestien,

Il faut à Christ estre semblable,

Il faut renoncer à tout bien,

A tout honneur qui est damnable,

A la dame belle et jolie,

A plaisir qui la chair esmeut ;

Laisser biens, honneur et amie :

Ne fait pas ce tout là qui veut. ;

Les biens aux pauvres faut donner

D'un cœur joyeux et volontaire ^ ,

Faut les injures pardonner,

Et à ses ennemis bien faire ;

S'esjouir en mélancolie

Et tourment dont la chair s'esmeut ;

1 C'est une réponse à une épigrammo du poëf.e.

2 Qui fait une chose très-volontiers et avec empressement. Signification usuelle

au seizième siècle : « Je le mettois souvent en propos des dames do

ceste ville, luy disant qu'elles sont vol ontatresk aimer les estrangers. » (Fn. d'Aji- BOisE, les Neapo/., I,'iv.) — «Je sçay que vous estes de ceulx qui avés esté des plus prompts et volontaires h exposer vos propres moyens pour mon service. {L'^tt. miss, (le Henri IV, 2 murs 1590, t. III, p. 15i.) — «Il n'y a prince au monde qui ait la noblesse plus volontaire que le nostre. Un petit sousrire de son maistro t'.scliauffe les plus refroidis. » (.Monti.uc, Cjmm., II.)

Po.sATi:i:r.s liT roiliiis du xvi"= siiîCLU. 30

Aimer la mort comme la vie : Ne fait pas ce tout là qui veut.

Extrait de la Chanson faîcte par Madame niarg^uerite dans sa lictiere durant la lualadje du Boy *.

0 Dieu, qui les vostres amés, J'adresse à vous seul ma complaincto ; Vous qui les amys estimés, Voyez l'amour que j'ay sans faincte Où par vostre loy suis contraincte Et par nature et par raison :

J'appelle chescun sainct et saincte Pour se joindre à mon oraison.

Las ! celuy que vous amés tant

Est détenu par malladye,

Qui rend son peuple mal content

Et moy envers vous si hardye,

Que j'obtiendray, quoy que l'on dye,

Pour luy très parfaite santé ;

De vous seul ce bien je mendye

Pour rendre chescun contenté.

C'est celuy que vous avés uingt A roy sur nous par vostre grâce ; C'est celuy qui a son cueur joinct A vous, quoy qu'il dye ou qu'il face; Qui vostre foy en toute place Soustient ; laquelle le rend seur De veoirà jamais vostre face :

Oyez donq les cris de sa seur.

Helas 1 c'est vostre vray David, Qui en vous seul a sa fiance; Vous vives en luy tant qu'il vit :

Car de vous a la vray' science, Vous régnés en sa conscience.

Vous estes son roy et son Dieu; En aultre nul n'a confiance, Ne n'a son cueur en aultre lieu.

1 Elle fut composée durant la semaine sainte de l'année 1547, pendant que Madame d'Alençon se rendait auprès du roi malade.

Pour malladyc et pour prison, Pour peine, douUeur et souffrance, Pourenvye oupour trahison, N'a eu en vous moindre espérance.

Par luy estes congneu en France Mieulx que n'estiés le temps passé ; Il est ennemy d'ignorance.

Son sçavoir tout aultre a passé.

De touttes ses grâces et dons A vous seul a rendu la gloire; Parquoy à vous les mains tendons.

Afin qu'ayés de luy mémoire.

Puisqu'il vous plaist luy faire boire Vostre calice de doulleur, Donnés à nature victoire Sur son mal et nostre malheur.

0 grand médecin tout puissant 1 Redonnés luy santé parfaicte, Et des ans vivre jusqu'à cent.

Et à son cueur ce qu'il souhaite.

Lors sera la joye refaicte Que douleur brise dans nos cueurs ; Dont louenge vous sera faicte De femme, enCfans et serviteurs .

Par Jesus-Christ, nostre Sauveur, En ce temps de sa mort cruelle, Seigneur, j'attendz vostre faveur Pour en oyr bonne nouvelle.

J'ensuis loing : dontj'ay douleur telle. Que nul ne la peult estimer.

0 I que la lettre sera belle Qui le pourra sain affermer i.

Le désir du bien que j'actendz Me donne de travail matière ; Une heure me dure cent ans, Et me semble que ma lictiere

1 Déclarer, affirmer. C'est-à-dire : qui m'apportera la certitude qu'il est on bonne santé.

468 PROSATEURS ET POÈTES DU XVl« SIÈCLE.

Ne bouge, ou retourne en arrière, Tant j'ay de m'avancer désir.

0 I qu'elle est longue la carrière Où à la fin gist mon plaisir 1

Je regarde de tous coslés Pour veoir s'il arrive personne, Pryant sans cesser, n'en doublés, Dieu, que santé à mon Roy donne.

Quant nul ne voy, l'œil j'abandonne A pleurer ; puis sur le papier Ung peu de ma douleur j'ordonne :

Voilà mon douloureux mestier i.

Poésies du roi François I", publiées par Aimé Cliampoliion-Figeac, p. 54-59.

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