JEAN BOUCHET
Né en 1473, mort 7673 1555.
L'estimable procureur Jean Bouchet, Poitevin, eut, à son époque, surtout en province, une très-grande réputation d'écrivain et de poète, Il égalait la renommée de Crestin, surpassait celle de Clément Marot, et passait pour un oracle. Sa position sociale servit certes beaucoup à recommander ses nombreux écrits ; car ses vers cpmme sa prose s'élèvent rarement au-dessus du médiocre.
D'ailleurs, d'après son propre aveu, ses vers n'ont été pour lui qu'un passe-temps, et il y dépensait au plus une heure par jour. Cette heure quotidienne fut si bien ménagée, qu'il put, dans sa longue carrière, écrire cent mille vers, pratiquant, suivant son expression, toutes les tailles de rimes. Bouchet nous a raconté lui-même plusieurs fois la manière dont il a été amené à composer tant d'ouvrages, et comment il a pu y vaquer sans rien négliger de ses occupations palatiaîes, c'est-àdire de ses fonctions au Palais de justice. Il dit, dans l'introduction de ses Epistres morales :
« La fréquentation que j'ay eue par naturelle inclination avec les Muses en mon adolescence, et le labeur que j'ay prins sans peine, mais avec plaisir, à lire et entendre plusieurs livres des sciences humaines et de plus hault sçavoir, m'ont persuadé et induit à escrire, dicter et composer plusieurs livres, et traictez moraulx, historiaulx, et civilz, jusques au nombre de vingt-sept, où je me suis occupé en sept ou liuyt mortalitez pestifferes, la dernière desquelles fut en l'an mil cinq cent trente-deux, qui m'avoient exillé de la ville de Poicliers, et contrainct me retirer, pour seureté de ma personne, aux champs, en petite demeure esloignée de gens, toutesfois plaisante de boys, fontaines, prez et verdoyans umbrages, assez propre pour les Muses, où je vivois en solitude, séparé pour ce temps des cures palatines i et compaigniesaccoustumées ; et en aultre temps aux heures et jours de repos sans aulcune chose obmettre, ou bien peu, de mon estât de pratique *. »
Il dit encore ailleurs :
« Avec ce soin j'ay bien prins le loisir. Lors que povois mondains esbas choisir, Comme jouer, aller aux champs m'esbatre, De composer de traictez vingt et quatre Où j'ay du temps employé jour et nuit,
' Des soucis du palais.
* Episl. mor., le motif et intention du Traverseur.
Lors que povois donner au corps deduyt, Sans rien laisser (au moins que peu de chose) De la practique où pour vivre m'expose, Prenant une heure au jour, puis quarante ans Ou environ, pour ces labeurs plaisans K »
En voyant tant d'ouvrages sortir coup sur coup de sa plume, certaines personnes l'accusaient de sacrifier les devoirs de son état à la poésie et aux frivolités littéraires. Il leur répond dans une de ses épi très :
« Plusieurs ont dit, ainsi comme j'entens, Que je perdois à rimasser le temps.
Mais telles gens ne sçavent par quel guise Le temps, les jours et heures je divise. Si j'emprunty, en trente ans de séjour 2, Pour composer une heure seule au jour, Ne sont pas grans le temps et les demeures De dix fois mil neuf cents et cinquante heures ? Qui font trente ans, une heure au jour gaignant. Et sans les jours des festes espargnant, Veu que j'ay peu composer une page Par chascune heure en papier de grant marge. Et par le temps de cinq mortalitez Qu'estois aux champs hors des sodalitez 3, Tout à part moy, près des boys, solitaire. Se povoit lors mon vague esprit se taire * ? »
Parmi tant d'ouvrages dus à la plus soigneuse économie du temps, le plus digne d'être encore ouvert, ce sont les Epistres morales et familières du Traverseury IJJio, in-8°.
Les Epistres morales, au nombre de vingt-sept, sont des traités moraux où le religieux auteur parle des devoirs de toutes les conditions de la vie et de tous les états de la société e.
On y rencontre çà et là des traits curieux et piquants.
Dans l'épître « à Messieurs les marchands » on lit ces vers :
« Par ces moiens et aultres grans practiques Qu'on ne congnoist, les petites boutiques Deviennent grand', et en moins de vingt ans Les accroistront de trente mille francs ^. »
» Epist, mor.f I, 14, De la vieillesse. — 2 Repos. — 3 Compagnies.
♦ Epis t. fam., XXIIL Voir encore VEpistre de l'acteur aux imprimeurs et libraires, où sont nombrez les livres par luy faidz jusques en l'an mil cinq cens trente et quatre. {Epist. mor., II, il.)
5 Lire en particulier la 2« partie de l'épître V, D'aucuns seigneurs tant antienz que modernes. Cette épltre est reproduite dans les Opuscules, sous le titre de Epistre de justice.
6 Epist. mor., II, 9.
JEAN BOIICHET. 471
Gagner trente mille francs en vingt ansi Certes, « messieurs les marchands » d'aujourd'hui ne se contentent pas d'aussi peu.
On ne lira pas non plus sansintércH l'épître n, « A messieurs les cénobites, c'est-à-dire religieux de religion reiglée et claustrale, » et l'épître m, « A messieurs les prédicateurs, concionateurs et declamateurs du Verbe divin. »
Dans cette dernière épître, on trouve des traits de satire forts et hardis :
« Mais seulement envoler ceste lettre
A ceulx lesquels se veulent eiitrcmettro
Faire en public sermons et prescheniMis,
Trop approchans de folz bastellemens,
Et ressemblans à farces et soties
Dont souvent sont noz testes assoties :
Et mesniement ces vendeurs de pardons,
Lesquelz, jaçoit qu'on a de Dieu par dons
La sienne grâce, et non point par pecune,
La veulent vendre à chascun et chascuno.
Seniblablement à ung tas de criars
Dampnans les gens, que j'appelle caffards,
Qui font acroire aux simples imbecilles
Pauvres d'esprit à croire trop facilles,
Qu'ilz s'en iront en paradis tout droict
Si leur devoir font de paier le droict
Par eulx mis sus de quelque confrairie.
0 quel abuz, o quelle piperie
De faire acroire à riche et indigent
Qu'en paradis on ira par argent,
Sans aynier Dieu, semblablemont son proche*!
Est ce point cas digne de grand reproche i ? »
L'épître « A messieurs les escoliers de l'université de Poictiers, contenant louange des sciences et Testât de scolarité, )> renferme des détails assez exacts sur les écrivains les plus célèbres dans les divers genres, en particulier chez les anciens.
Le principal mérite des Epistres morales de Bouchet, pour les contemporains, c'était de se laisser lire assez couramment, et d'être pour eux plus agréables que les traités didactiques en prose sur les mêmes matières. Et il pouvait dire lui-môme, parlant aux filles auxquelles il adressait une épître :
« Assez je sçay que livres vous avez Qui plus au long vous en pourront instruire, Lesquelz ne veulx par ma lettre destruire; Mais vous pourrez mieulx retenir ces vers Facilz et briefz, voire tous descouvers, Que longue prose.... 2. »
» Epist. mor., IlL - 2 Ihid., X.
Une autre production célèbre du procureur de Poitiers, c'est son livre du Renard traversant les voyes périlleuses de la vie. Sous l'emblcme de renards ravageant les champs par où ils passent, faisant de grands désordres dans les maisons, fermes et métairies de différents paysans, mangeant les poules, dispersant les troupeaux et détruisant les moissons, l'auteur a pour objet de peindre les vices qui corrompent tous les états, de faire connaître les effets de ces vices, et d'en détourner en en inspirant l'horreur. Ne se bornant pas à des descriptions générales, il attaque chaque condition en particulier, et montre que chacun est coupable du vice qu'il combat. On remarque qu'il se plaît tout particulièrement à satiriser le mariage; évidemment il n'avait pas été heureux en femme. Il aime beaucoup aussi à dauber sur les prêtres et les religieux.
Cet ouvrage allégorique n'est pas tout en vers; il contient de longues moralités ou de longues satires en prose.
Bouchet se complaisait à l'allégorie. Dans un volume d'élégies, les Angoysses et remèdes d'amour du Traverseur en son adoles^e^ice, publié à Poitiers, en 1536, il feint que
« Envelloppé des amoureux abus,
En la fureur de la jeunesse folle,
Qui plusieurs gens perd, consomme et affoUe,
Du premier poil de la barbe couvert,
D'adolescence estant au descouvert, »
il alla se promener de grand matin. Arrivé près d'un bocage agréable, il entendit les complaintes
« D'ung pauvre amant, palle, maygre et transy, Remply d'angoisse et d'amoureux soulcy. »
Il mit par écrit ce qu'il entendit, et recueillit de môme les plaintes des autres amants qui survinrent. Ainsi trouvera-t-on dans ce recueil les complaintes de V Amoureux tramy sans espoir ; de l'Enfant banny qui aime par honneur; de V Amant secret qui plus qu'il ne veult aime; et de la Dame se complaignant de son desloyal amy. Ces quatre élégies sont entremêlées de récits et de réflexions, et de quelques ballades et rondeaux mis dans la bouche des amants. Quand ils eurent flni de se plaindre, survint Pallas, ou la Raison, qui les instruisit de la nature et du caractère de folle amour, des dangers où elle expose ceux qui se livrent à elle, des maux qu'elle leur fait souffrir, des avantages de la chasteté, des moyens de remédier à la passion de l'amour, et enfin de la beauté de l'amour divin.
L'idée de ce recueil est bizarre ; cependant tout n'y est pas à dédai-