JEAN BOUCHET
gner. Ainsi, il faut reconnaître qu'il y a de la chaleur et de la passion dans le monologue de la Dame se comiilaignant de son deslmjal amy. Au point de vue de l'art et du sentiment, les complaintes Ao Y Amant transy ne sont pas non plus dénuées de mérite; mais Bouchot, qui avait un grand respect de la chasteté, se reprocha plus tard la composition de cette élégie comme une œuvre immorale. Il dit, dans une de ses Epistres f'amilicrcs :
K ... f]t ne sçay chose immonde Avoir escript, fors en l'an mil cinq cens Que folle amour avoit surprins mon sens, Qui contraignit ma folle main escrire L'Aymant transy, voulant amour dcscrire, Dont (non à tort) me repenty soubdain Par ung livret faisant d'amour desdain J. »
Les Epistres familières, au nombre de cent vingt-sept, parmi lesquelles vingt adressées à l'auteur par des amis, sont utiles pour connaître l'état des lettres dans le quinzième siècle et au commencement du seizième. C'est ainsi qu'on lira avec intérêt et profit VEpistre de Vacteur à Vahbé de la Fontaine-le-Coiitte, contenant les regrets de la mort de père Jan d'Aiithon, en son vivant abbé d'Angle, et ses louanges avec aucunes choses moralles, et d'aucuns orateurs décédez.
Les Epistres dites familières sont loin d'être toutes sur des sujets familiers, ni toutes adressées à de simples amis de l'auteur. Un grand nombre roulent sur des sujets solennels, s'adressent à d'illustres personnages, ou sont écrites en leur nom. Ainsi l'on rencontre une Epistre envoyée par Vacteur à la vicomtesse de Thouars, en la personne de Vame, qui rescrit à son amy par amours Jésus, par le bon Ange^ ; une Epistre envoyée par l'acteur à la dite vicomtesse de Thouars e7i la personne de la triumphante Royne des cieidx, madame Marie, qui rescrit à nature humaine les doideurs qu'elle a supportées en la passion de son fils Jésus nostre Saulveur et Rédempteur, et combien luy desplaist Vingratitude de ceulx pour lesquelz il a souffert mort et passion ^; une Epistre envoyée du Champ-Elysée par feu Henry, autrefois Roy d'Angleterre, à Henry Vlll, son fils, sur l'entreprise qu'il fit contre le Roy de France, Louis XII; une Epistre de l'auteur au nom d'illustre dame Madame Marie Royne douairière de France qu'elle rescript aie Roy d'Angleterre son frère Henry VHP de ce nom, touchant le trespas du très Chrestien Roy de France L. XW de ce nom, son espoux, contenant en brief les gestes cludict saynct Loys, et uulcunes louanges de France et des François *.
Toutes ces épîtres se recommandent par l'intérêt historique. D'autres servent à faire connaître et l'homme et l'époque; telles sont les épîtres cxiii et cxiv, où Bouchet laisse éclater l'ardeur de son zèle contre les hérétiques, et démasque sans ménagement leurs vices et leur hypocrisie. Impétueux contre les fauteurs de l'hérésie, il avait
1 Episi. fam., LXI. - » Ibid. X. — » Ibid. XI. — * Ihid. XIV.
i74 PROSATEURS ET POÈTES DU XVI« SIÈCLE.
cependant un esprit calme et modéré. Il était sincèrement ami de la paix. François de Sagon ayant écrit à Bouchet l'épitre cix, pour se plaindre et de Marot et de Germain Colin, qui avait renoncé à son amitié pour se ranger du côté de Clément Marot, Bouchet refusa de prendre aucun parti dans cette querelle :
« Quant est de moy, j'en quitte la partie (disait-il).
Je suis amy de tous en charité,
J'entends de ceuh qui snyvent vérité.
Il me desplaist vous veoir vous trois en picques.
Chascun de vous par art et par nature
Mérite loz de sa propre escriptura
Diversement ; mais en dire et en faict,
De tous humains il n'y a rien parfaict. »
S'il ne prit pas ouvertement la défense de Marot, parce qu'il n'était ami que de ceux qui suyvent vérité, du moins il plaignit les malheurs qu'il s'était attirés par ses hardiesses et ses inconséquences. Il dit dans la cent quatorzième de ses Epistres familières :
« Mais las ! Marot, pour cuider hault voiler,
Et les secretz d'Evangile accoUer,
Et répugner aux préceptes d'Eglise,
S'est par sa faulte en très-grant peine mise ' :
Il me desplaist le veoir infortuné,
Parce qu'il est un vray poëte né. »
Parmi les ouvrages les plus importants de Bouchet, il faut encore indiquer ses Opuscules, qui contiennent, outre une épître sur la justice, dont nous avons déjà parlé, le Chapelet des Princes (1325), les Chants royaux, la Beploratim de l'Eglise militante. Nous en détacherons une Ballade sur ce que l'auteur n'a esté homme de court. On y trouvera, avec des vers assez bien faits, quelques traits qui peignent l'homme :
Quant je 2 oy parler d'ung prince et de sa court Et qu'on me dist, « Fréquentez y, beau sire ; » Lors je respons, « Mon argent est trop court ; Je 2 y despendrois sans cause miel et cire ; Et qui de court l'atichement ^ désire Il n'est que ung fol, et feust ce ^ Parceval ^ ; Car on se veoid souvent (dont j'ay grant ire) Tresbien monté, puis soubdain sans cheval.
' Mise pour ww. Il est rare que le besoin de la rime fasse faire à Bouchet des fautes aussi grossières.
' L'e de Je s'élide sans apostrophe.
3 Désigne tout ce qui attire et captive. — * Quand même ce serait. ^ Héros du roman de ce nom, appartenant au cycle de la Table ronde.
JEAN BOUCHET. 47c
Adverty suis que tout bien y acourt.
Et que d'argent on y trouve à suffire. Mais je sçay bien qu'il difflue * et decourt ^ Comme argent vif sur pierre de porphyre : Argent ne craint son maistre desconfire, Mais s'esjouyst aller par mont et val, En le rendant, pour en deul le confire, Tresbien monté, puis soubdain sans cheval.
Homme qui a l'entendement trop lourd Rien n'y vauldroit fors pour souffrir martyre, Et qui l'esprit a trop gay, prompt et gourd, Y perd son temps, malheur h luy se tire. Esprit moyen cbevance à luy retire, ;
Mais le danger est de ruer à val, Car la court rend le mignon qu'elle attire Tresbien monté, puis soubdain sans cheval. »
Prince, vray est, on ne m'en peut desdire, Que la court sert ses gens de bien et mal, Et qu'elle rend l'homme sans contredire Tresbien monté, puis soubdain sans cheval ^.
Dans ses vers comme dans sa prose, le procureur Jean Bouchet est grave, sérieux, moral; c'est bien, comme l'appelle Charles Fontaine, un « chaste et chrétien scripteur », mais presque toujours banal, lourd, verbeux, pédantesque et soporifique. Il sait bien couper le vers, il soigne la rime, ets'efTorce de rivaliser d'exactitude avec Jean Clopinel, Castel, Jean le Maire, Meschinot, Octavieu de Saint-Gelais; mais parmi tant de milliers de vers, on aurait peine à en citer quelques-uns qui fussent vraiment remarquables et frappés à un coin original. Le plus souvent, rien de moins poétique que sa langue de procureur, son « style palatin * », comme il l'appelle. Presque partout on est choqué de la « rudilé de son style », ainsi qu'il s'exprime lui-môme ^.
« Âinsy l'ay faict à maints aultres estats Ausquelz j'escrips d'epistres un grant tas. Non en poly ne suave langage, Mais grossement, en naturel ramage. »
1 Se répand, difflait. — 2 Court çà et là.
s Opusc, p. 103. Si l'on veut avoir la liste complète des ouvrages de J. Bouchet, consulter Dreux-Radier, Biblioih. hist. et crit. du Poitou, t. I, p. 243-267. * Epist. mor., II, 3. — s Epist. fam., LXXll.
Ailleurs il qualifie ses vers de « rudes, agrestes et divers ». Ce qui les rend surtout lourds et fastidieux, c'est qu'ils sont constamment gâtés par la langue pédantesque des latiniseurs de la Renaissance. Et luimême sent si bien que ce n'est pas là le vrai français, que quelquefois il retraduit en termes vulgaires ses mots savants, comme dans ces vers :
« Que sa grand robbe estoit inconsulille Et sans cousture, à façon très subtille i. »
C'est aussi l'un des grands partisans des rimes équivoquées. Ses poésies sont remplies de gentillesses et de tours de force dans ce genre :
« Par ce ne fault qu'aucun se passionne Des biens mourans (qu'on ne faict pas) si on ne Veult delinquer, mais prier Dieu pou»' eulx Et n'estre plus de la mort tant paoureux -. »
« Par ceste la, qui ayme chasteté
Et qui de cueur a tousjours chaste esté 3. »
« Il est tout vray, car l'amoureux vieillart Est trop fascheux, et sent trop le viel lart '*. »
Et tout cela se lisait, était goûté, vanté, récompensé. Non-seulement Bouchet voyait ses poésies recherchées par les amateurs de littérature, mais il obtenait encore dans d'illustres salons des suffrages et des succès bien capables de flatter sa vanité. Il est un château où il fut plus que partout ailleurs accueilli avec honneur et distinction, c'est le château de Thouars, résidence de la famille de la Trémouille, qui lui avait confié le soin de ses affaires. La belle, sage et spirituelle GabrieUe de Bourbon, épouse de Louis la Trémouille, auquel il s'était attaché très-jeune, trouvait un grand plaisir dans sa société. Elle aimait, ainsi que son mari, à l'entendre chanter des ballades et réciter des poèmes allégoriques dont les allusions étaient toujours flatteuses pour les dames.
Il devint l'instituteur et ensuite le protégé et l'ami du prince de Talmont, fils du seigneur de la Trémouille. Malheureusement ce prince trouva la mort dans les combats, à peine âgé de trente ans. Bouchet célébra la mémoire de son jeune bienfaiteur dans un ou\Tage intitulé : Temple de la bonne renommée. Le seigneur de la Trémouille, remplissant généreusement les intentions de son fils, mit Bouchet à même de pouvoir se livrer entièrement à son goût pour les lettres.
Ces Mémoires de la Trémouille renferment nombre de pages naïves et touchantes ; mais le mauvais goût en gâte plus d'une fois tout l'agrément. L'historien, emporté par son déplorable amour des allusions mythologiques, ne s'avise-t-il pas d'y faire intervenir les divinités de la
^ Epist. fam., XI. — "- Ibid., LXVIir. — 3 Ihid., XCIII. — * Ibid., XCIV.
JEAN BOUCUET, 477
Fable? Mars exhorte le jeune gentilhomme entrant dans l'adolescence à quitter le château de son père pour aller servir le Roi, et Minerve lui donne d'excellents conseils lorsqu'il se prend de passion pour la femme de son ami; enfin, Junon compose pour lui un long traité de politique, quand Louis XII lui confie, dans des temps difficiles, le gouvernement de la Bourgogne.
Et c'est ainsi que l'idée de pédantisme restera toujours attachée au nom du procureur-poëte Jean Rouchet.
Nature inquiète, turbulente, excessive, toujours prêt à attaquer, à satiriser, à s'élever contre tout ce qui faisait loi et autorité, Dolet s'attira de très-mauvaises affaires dès le début de sa carrière, et il se mit sur les bras une foule d'ennemis, quelques-uns puissants, tous décidés à saisir l'occasion de le perdre.
Cette occasion, il la leur offrit par la témérité de ses opinions théologiques. Plusieurs fois arrêté, à Toulouse, à Lyon, à Paris, il le fut une dernière fois à Lyon, au commencement de janvier do44. Il trouva le moyen de s'évader au bout de trois jours de captivité, et se retira en Piémont. Là il travailla sans retard à sa justification, et écrivit d'abord à François P' une lettre où il faisait l'histoire de ses malheurs et implorait la justice et la bonté du Roi.
Au sortir de la prison oii il avait langui pendant quinze mois, ses ennemis, acharnés à sa perte, ont, raconte-t-il au Roi, ourdi contre lui une trame abominable. Formant deux paquets de livres, l'un rempli de ceux qu'il avait imprimés, l'autre qui ne contenait que des ouvrages venus de Genève, hérétiques ou suspects d'hérésie, ils ont marqué les deux ballots de son nom, les ont envoyés de Lyon à Paris, ont eu soin de les faire saisir, et ont surpris du Parlement de Paris un ordre pour le faire emprisonner, comme ayant des liaisons criminelles et faisant commerce d'écrits dangereux et prohibés par les lois.
11 appartient à la justice du Roi de confondre la malice de ces imposteurs, en faisant expresse défense au Parlement de l'inquiéter plus longtemps et en évoquant son affaire à son Conseil. 11 ajoute :
« Si ce moyen assés bon ne vous semble, Je suis d'advis qu'en ung bloc on assemble Tout ce qu'on dict que j'ay faict et commys Touchant la foy, et que le tout remys Et aboly jusque à heure présente, Par cy après contre moy on n'intente Chose qui soit, sinon que de reclief Touchant cela feisse quelque meschef. »
11 a été précédemment imprudent et coupable, mais ses malheurs l'ont bien corrigé, et il n'aura garde de retomber en aucune faute qui lui pût attirer de plus sévères châtiments :
ETIENNE DOLlîT. 479
« Et d'advantage, il est assez notoire,
Comme d'ung cas de récente mémoire,
Que je ne fais que de prison saillir.
Vouldroisje doncq ou mesprendre ou faillir
Si très soubdain ? Vouldrois-je retourner
A faire cas qui me feist enfourner,
Pour mon meffaict, dedans la Tour carrée.
Ou en une aultre encores mieulx barrée?
Si ung lévrier a esté eschauldé,
Ou à grands coups de baston pelaudé *
Eli faisant mal, il crainct bien de mefifaire,
Pour ne tomber après en tel affaire.
Et en cela n'y a rien que nature
Qui le corrige, et luy face ouverture
De ressentir que du mal vient le mal.
Et moy qui suys raisonnable anima',
N'ay je pas bien en moy la cognoissance
D'éviter mal, pour n'entrer en souffrance ?
Aymè-je tant des prisons la langueur.
Où nul esprit ne demeure en vigueur?
Aymè-je tant tomber entre les mains
De ces mastins concierges inhumains?
Aymè-je tant, helas! user ma vie
Comme une beste à tous maulx asservie ?
Aymè-je tant à l'appétit d'ung rien
Si follement ruiner tout mon bien ?
Ce sont abuz où ung asne mordroit. »
[1 s'efforce de tourner rindignation du Roi contre ses accusateurs, qu'il représente comme les ennemis de toutes vertus et de toutes bonnes lettres :
« Permettras-tu que par gens vitieux,
Par leur effort lasche et pernicieux,
Les gens de bien et les gens de sçavoir,
Au lieu d'honneur, viennent à recepvoir
Maulx infiniz et oultrages énormes ?
Il n'est pas temps ores que tu t'endormes,
Roy nompareil, des vertueux le père.
Entends tu point au vray quel vitupère
Ces ennemys de vertu te pourchassent,
Quand les sçavantz de ton royaulme ilz chassent,
Ou les chasser à tout le moins prétendent?
Certes, grand Roy, ces malheureux entendent
D'anihiler devant ta propre face.
Et toy vivant, la bienheureuse race
Des vertueux, des lettres et lettrés,
Qui soubs ton règne on France sont entrés,
1 Terme bas et populaire qui signifie battre à coups de poing ou de main
(FURETIÎSRE.)
Si ta prudence à ce ne remédie.
Tu le voys bien, point ne fault que le dye. »
Pour mieux s'assurer la faveur du Roi, il lui parle de tous les travaux qu'il veut entreprendre, quand la sécurité lui aura été rendue, afin d'honorer son règne et d'augmenter la gloire des lettres françaises :
« Vivre je veulx, non point comme un pourceau, Subject au vin et au friand morceau ; Vivre je veulx pour l'honneur de la France, Que je pretens, si ma mort on n'avance. Tant célébrer, tant orner par escripts, Que l'estrangier n'aura plus à mespris Le nom françoys, et bien moins nostre langue, Laquelle on tient pauvre en toute liarengue. »
Insistant sur cet argument, il dit encore :
« Fay, je te pry, prince plein de doulceur,
Prince divin, des lettrés défenseur,
Fay que je soys par ton vouloir absouls.
Et tu voiras, si bien tost me resouls
Dedans Lyon faire ma résidence,
Pour mieulx poulser, que devant, l'éloquence,
Tant en latin qu'en françoys, que mieulx j'ayme.
Et que je veulx mettre en degré extrême
Par mes labeurs, soit comme traducteur,
Ou comme d'œuvre, à moy propre, inventeur. »
Outre cette grande lettre au Roi, Dolet en écrivit huit autres: à M. le Duc d'Orléans, fils du Roi ; à M. le Cardinal de Lorraine ; à la Duchesse d'Estampes ; à la souveraine et vénérable Court du Parlement de Paris ; aux Chefs de la jusiice de Lyon, tant en l'ordinaire qu'en la Sénéchaussée ; à la Reine de Navarre, la seule Minerve de France ; au Cardinal de Tournon ; enfin à ses propres amis. Toutes reviennent à dire presque uniformément qu'il avait été arrêté sans cause, et que c'était sur un faux exposé qu'on avait surpris un ordre de se saisir de sa personne.
La réunion de ces neuf épîtres forme ce que Dolet a appelé, en les publiant, son Si'cond Enfer. Dans l'épître eu prose, par laquelle il l'adresse à ses amis, le malheureux poëte déclare qu'il avait composé un Premier Enfer sur son emprisonnement de lo42, et qu'il était prêt à le publier lorsqu'il fut arrêté à Lyon au commencement de janvier i54i : ce Preniier Enfer ne vit donc pas le jour.
Dolet compta trop sur l'impression que ses lettres devaient produire. Il revint plein de confiance à Lyon ; mais il y fut bientôt arrêté, pour être conduit à Paris, où il fut condamné au bûcher. Il paraît bien avoir été supplicié, non pour cause d'athéisme^ mais
ËTIËiNNE DOLET. 481
pour cause d'hérésie. Dans les pièces nombreuses composées par lui sur ses divers emprisonnements, on ne le voit occupé qu'à se justifier de l'accusation de luthéranisme ; et le Parlement de Paris, en lbi3, avait condamné un grand nombre de livres composés ou imprimés par lui, « à cstrc bruslcz, mis et convertis ensemble en cendres, comme contenant damnable, pernicieuse et hérétique doctrine. ))
Cet homme, qui eut une vie si aventureuse et une fin si précipitée, trouva le temps d'écrire quatorze ou quinze volumes d'ouvrages d'érudition.
Dans ses dernières poésies, desquelles seules nous avons à nous occuper ici, il a de la correction, de la facilité, quelquefois du trait, mais jamais d'élévation ni do chaleur. C'était un humaniste bien plutôt qu'un poëte, et c'est surtout à titre d'humaniste qu'il établit sa grande réputation. Le solide Charles de Sainte-Marthe, qui avait pour lui autant d'amitié que d'estime, ne manque aucune occasion de le louer comme un des écrivains dont les travaux ont été les plus utiles à la langue et à l'éloquence. Collctet cite plusieurs autres témoignages très-honorables à Dolet, notamment celui de Jean Wulteius, qui prend plaisir à publier ses louanges dans presque toutes les épitres liminaires de ses Épigmmmes.
L'histoire gardera le souvenir d'Etienne Dolet, parce qu'il fut, comme savant et comme imprimeur, un de ceux qui, sous François I<^'', contribuèrent le plus à la renaissance des lettres '.
1 Voir Etienne Dolet, sa vie, ses œuvres, son martyre, par Joseph Boulmier, petit in-8", 1857. Cet ouvrage offre d'utiles renseignements, bien qu'il ait été écrit sous l'inspiration d'un enthousiasme excessif et d'une prévention anticatholique qui portent l'auteur à exalter Dolet comme un martyr des idées de progrès, comme un précurseur do Voltaire, comme un apôtre anticipé de la Révolution française.
PROSATEUnS ET POCTES l)U XYI^ SliXLE. 31
HUGUES SALEL
Né Ters 1S04, mort en 1553.
Salel, valet de chambre et l'un des grands maîtres d'hôtel de François P'', abbé commendataire de.l'abbaye de Saint-Cheron, à Chartres, conseiller et aumônier de la reine, est principalement connu pour avoir traduit en vers héroïques les dix premiers livres de VIliade d'Homère. Sa traduction, dédiée à François P', qui la lui avait demandée, fut imprimée in-folio, à Paris, en 1545, sous ce titre : les Iliades d'Homère, prince des poètes, traduit de grec en vers françoys. Dans une seconde édition, publiée en 1555, in-8°, il ajouta le onzième livre. Une mort prématurée ne lui permit pas d'aller plus loin dans sa pubhcation. Olivier de Magny édita le douzième livre et le commencement du treizième que Salel lui avait confiés avant de mourir. Plus tard, en 1574, Amadis Jamyn termina en vers alexandrins cette traduction de Salel.
Le travail de Jamyn, non plus que celui de Salel, ne paraît pas avoir été fait sur le texte grec, ni sur une version latine, mais sur une traduction française en prose faite par un certain Samxon, sur la version latine de Laurent Valla, et publiée en 1515.
Pour donner une idée de la manière de l'auteur, il suffira de citer ce début de la traduction :
a Je te suply, déesse gracieuse,
Vouloir chanter l'ire pernicieuse,
Dont Achilles fut tellement espris,
Que par icello un grand nombre d'espritz
Des princes grecs, par dangereux encombres.
Fit lors descente aux infernales umbres ;
Et leurs beaux corps, privez de sépulture,
Furent aux chiens et aux oyseaux pasture.
Certainement c'estoit la volonté
De Jupiter, grandement irrité,
Des qu'il cogneut Agamennon contendre *
Contre Achilles, et sur luy entreprendre.
Enseigne moy, qui fut celuy des Dieux
Qui leur causa débat tant odieux.
Ce fut Phœbus, le clair filz de Latone
Et du grand Dieu qui gresle, esclaire et tone,
' Être en lutte.
IlLGUES SALEL. 483
Lequel estant gi-iefvement courroucé
D'Aganiennon, qui avoit repoulsé
Clirysès son prestre, usant de violence,
Soubdain transmit mortelle pestilence
En i'ost des Grecs : dont grand malheur survint. »
On le voit, c'est exact, mais la grâce et l'harmonie de l'immortel Mélésigène ont disparu. D'habitude Salel est plus prolixe que dans ce morceau; il paraphrase sèchement le texte grec, et n'a jamais ni couleur ni vie ; ce qui n'empochait pas les contemporains de s'extasier devant « l'Iliade d'Homère traduitte divinement en vers François par Hugues Salel * ».
lia laissé d'autres poésies, mais,. bien qu'il fût engagé dans l'éiat ecclésiastique, presque toutes roulent sur l'amour et respirent nonseulement la passion, mais le libertinage. Nous nous contenterons de signaler un petit poëme plus innocent, intitulé : Eglogue marine sur le trespas de feu M. Françoys de Valoys, Daulpfmi de Viennoys, filz aisné du Roy, en laquelle sont introduitz deux Mariniers, Merlin et Brodeau^ poètes Françoys.
En voici quelques vers :
« Chantons nous deux icy sur l'herbe verte, Toy de la muse 2, et moy du chalumeau, En déplorant à voix doulce et ouverte Le beau Daulphin, le gouverneur de l'eau. Au mieulx chantant soit donné un rameau De vert laurier pour porter sur sa teste, Et désormais (pour ung titre nouveau) Soit entre nous estimé grand poète ^. »
Le tout forme l'allégorie la plus recherchée, la plus tirée et la plus bizarre qu'on puisse imaginer. Tout ce qui saurait être dit à l'avantage de cette églogue marine, c'est qu'elle renferme de jolis détails.
Talent correct, mais médiocre, Hugues Salel a joui de son vivant, et même après sa mort, d'une grande réputation. Le grave Scévole de Sainte-Marthe a dit de lui, dans son Tempe de France :
« Salel escript do telle dignité,
Et ses escripts si saigement compassé,
Qu'il n'est aulcun qui en ce l'oultrepasse. »
Clément Marot, Olivier de Magny et plusieurs autres poëtes distingués ne l'ont pas loué moins pompeusement ; mais il ne paraît point que ses poésies aient longtemps continué d'être lues.
1 La Porte, Epilheles.
' Pour muselle.
3 CEuv. d'ihicj. Scdel, (" 27.
JACÛUES TAHUREAU
Ce poëte, mort à l'âge de vingt-huit ans, ne fut pas, comme tant d'autres faiseurs de sonnets amoureux, un pétrarquiste à la glace. Loin de là, s'il chante l'amour, c'est qu'il est réellement et vivement épris. Sa principale œuvre, ses Sonnets, odes et mignardises amoureuses à l'Admirée, — nom discret qu'il donne à son amante, — respirent une passion ardente, une volupté dont l'expression par malheur va souvent jusqu'à la licence. Dans ses Baisers, il a une chaleur voluptueuse, une ardeur sensuelle qui font penser à Catulle, à Tibulle et à Parny. De gracieuses images de la nature, de frais tableaux se joignent quelquefois aux peintures passionnées, comme dans le morceau qui commence ainsi :
« Quitton, ma belle maistresse, Quitton l'oiseuse paresse Qui nous ha tins i langoureux Durant ce temps froidureux Que dessoubs la glace lente ^ L'amour estoit sommeillante.
Ne soyon plus enfermez ; Allon voir les bois ramez, Alton cuillir des fleurettes, Allon sur les herbelettes, En quelque ombrageux destour, Deviser de nostre amour, etc. ^ n
Pour le pittoresque cette pièce se distingue entre toutes celles de Tahureau ; la composition en est habile et originale, elle offre des détails fort agréables et des motifs très-johment développés ; mais ces mérites de forme ne rachètent pas la licence du fond.
D'un tel écrivain, tout imprégné d'épicuréisme païen, les extraits un peu longs seraient difficiles. Pour donner une idée de sa manière, nous nous contenterons de citer encore le passage suivant, où il veut exalter les beautés de sa maîtresse :
« En quel fleuve areneux jaunement s'ecouloit L'or qui blondist si bien les cheveux de ma dame ? Et du brillant éclat de sa jumelle flame Tout rstre surpassant, quel haut ciel s'emperloit?
1 Tenus. — ^ Lente est pris ici dan? le sens du latin lentus, tenace. ^Poés., 1574, I"= p., p. 83.
JACQUES TAIIUREÂU. 485
Jlais quelle riche mer le coral rcceloit
De ceste belle levi-e, où mon désir s'affame?
Mais en quel beau jardin la rose, qui donne ame
A ce teint vermeillet, au matin s'estalolt?
Quel blanc rocher de Pare », en estofe marbrine,
Ha tant bien montagne ^ cette plaine divine ?
Quel parfum de Sabée ha produit son odeur?
Trop heureux est le fleuve, heureux ciel, mer heureuse ,
Le jardin, le rocher, la Sabée odoreuso
Qui nous ont enlustré le beau de son honneur.
Peintres, laissez, laissez vostre entreprise,
Si vous avez tant soit peu de raison.
Lequel de vous me peindroit la toison
Qui jusqu'aux pieds tant blondemcnt se frise?
Qui me peindroit la doulce mignardise
De ces beaux yeux, l'appast de ma poison s ?
Quel teint rosin feroit comparaison
A cette bouche, où tant d'odeurs j'épuise?
Bien qu'un Appelle, ou un autre Eufranor,
Xeux *, Parrhase, ou un Timante encor
Poussent revivre, et voir mon Angelette,
Si ne pourroit leur blandissant ^ pinceau
Picpresenter au vif dans un tableau
HP son beau corps la moindre veinelettc ^. »
(Poéî., I"= p., P- 11.)
Le tour n'cst-il pe^s aus-i original que les détails sont gracieux ?
Outre ses poésies, Tahureau a laissé, en prose, des Dialogues non moins profitables que facétieux, où les vices d'unchascun sont repris fort asprement, pour nous animer à les fuir et suivre la vertu. S'il a un désir sincère d'enseigner, il ne se refuse pas le plaisir de la moquerie, et il daube d'une manière fort plaisante toutes les sottises de son siècle. Pour donner plus d'agrément à sa matière, il emploie assez souvent le langage mythologique, « selon l'antique façon et usage des poètes. ))
En prose comme en vers, sa langue est généralement correcte, saine et franche. 11 se sert de quelques néologismes, mais avec discrétion. Dans ses Dialogues, il prie le lecteur, s'il emploie « quelques motz nouveaux, de croyre qu'il n'en a usé que pour la nécessité ou douceur de la langue, neantmoins peu souvent, ne s'y voulant point monstrer affecté, comme plusieurs aujourd'huy qui ne penseroycnt pas avoir rien faict de bon, si à tous propos ils ne farcissoyent leurs livres d'une infinité de termes nouveaux, rudes et du tout eslongnez du vulgaire '', »
Tahureau remonte ainsi à la tradition des écrivains franchement gaulois.
' Paros. — * Élevé en montagne. — » Poison, du latin potio, était autrefois féminin. — * Zeuxis. — s Flatteur. — « Petite veine. — "^ Dialoyucs et poésies, éd. 1C02, p. ICO.
MAURICE SCÈVE
Mort en loù4.
Maurice Scève, intermédiaire entre l'ancienne école et celle de Ronsard, a été comblé d'éloges par Clément Marot, Etienne Dolet, Sainte- Marthe. C'est à lui que Pontus de Tyard adressa le premier sonnet de ses Erreurs amoureuses, publiées en lo48, quelque temps avant la formation delà Pléiade dont il fut une des gloires, Guillaume du Bellay l'appelait « cygne nouveau * », « voulant dire, suivant Pasquier, que par un nouveau dessein il avoit banny l'ignorance de nostre poésie ^. Dans un autre sonnet, il lui disait :
K Gentil esprit, oiMiement de la France, Qui.d'Appollon sainctement inspiré, T'es le premier du peuple retiré Loin du chemin tracé par l'ignorance. »
Du Bellay indiquait là ce qui fut le mérite, mais aussi l'excès de Maurice Scève.
Ronsard se montre également élogieux pour le poëte du Lyonnais : il l'excepte toujours, avec Heroët, des reproches qu'il adresse aux poètes de l'ancienne école.
Scève fut donc, suivant l'expression de Pasquier, le premier qui « franchit le pas ». Dans sa jeunesse, il avait suivi la piste des autres, mais, continue l'auteur des 'Recherches, « arrivant sur l'âge, il voulut prendre autre train, se mettant en butte, à l'imitation des Italiens, une maistresse qu'il célébra sous le nom de Délie, non en sonnets (car l'usage n'en estoit encore introduict), ains par dixains continuels. » 11 y en a quatre cent cinquante-huit, avec cinquante cartouches, en l'honneur de sa maîtresse, object de 'plus haute vertu.
Au moins si ces innombrables dizains étaient hsibles ; mais non, ils sont moins longs encore que fastidieux. La poésie de l'amant de Délie est bizarrement métaphysique, quintessenciée, d'une obscurité inextricable, sans art et sans ménagement dans les transitions, hérissée de mots nouveaux, prétentieux, et de composés étranges. Ce
1 L'Olive, MX.
* Rech. de la Fraiice, 1. V, c. vi.
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poëtc, que du Hollay appelle docte aux doctes esdercy, est un des auteurs du seizième siècle les plus difficiles à lire et à comprendre, et il l'était pour les contemporains comme pour nous. Pasquier en trouvait le sens si ténébreux et si obscur, que le lisant il disait être trèscontent de ne pas l'entendre, puisqu'il ne voulait être entendu.
Pour avoir affecté une obscurité sans raison, son livre mourut avec lui. «Au moins ne vois-je point, disait Pasquier, que depuis il ayt couru par nos mains. » 11 n'y a pas chance que notre époque le traite plus favorablement. On ne sera pas fâché cependant de lire quelque chose d'un poëme dont il a été tant parlé. Voici deux des meilleurs dizains de la Délie :
Le laboureur de sueur tout remply A son repos sur le soir se retire :
Le pèlerin, son voyage accomply, Retourne en paix, et vers sa maison tire. Et toy, ô Rosne, en fureur et grand'ire Tu viens courant des Alpes roidement Vers celle là, qui t'attend froidement, Pour en son sein tant doulx te recevoir. Et moy, suant à ma fin grandement, Ne puis ne paix ne repos d'elle avoir.
[Dixain ccccv.)
Ta beaulté fut premier et doulx Tyrant, Qui m'arresta très violentement ; Ta grâce après peu à peu m'attirant, M'endormit tout en son enchantement :
Dont assoupy d'un tel contentement, N'avois de toy ny de moy congnoissance. Mais ta vertu par sa hauUe puissance M'esveilla lors du sommeil paresseux, Auquel Amour par aveugle ignorance M'espouvantoit de maint songe angoisseux.
{Dixain cccxvi.)
Maurice Scève est surtout connu par sa Délie, mais auparavant il avait composé deux églogues dans le goût de l'époque. La première a pour titre Arion. La mort du Dauphin, fils de François 1", arrivée en 1536, en fait le sujet. La seconde, intitulée la Saulsaye, cclogue de la vie solitaire {iUl), est un dialogue entre les deux bergers Antire et Philerme. Antire tâche de consoler son ami des rigueurs de sa bergère, et s'efforce de l'arracher des lieux solitaires où il est allé porter sa douleur. Dans ces deux pièces, quelques beaux vers se rencontrent au milieu de mille afféteries.
Scève termina sa carrière poétique en publiant, en lo62, un poëme in-i", intitulé Microcosme ^ ou Petit Monde, divisé en trois livres, formant un total de trois mille trois vers. Le premier livre traite de la création de l'univers, de celle de l'homme et de la femme, de leur chute et de leur condamnation. Dans le second, Adam voit en rêve tous les événements qui ont précédé la venue de Jésus-Christ et l'établissement du christianisme ; enfin, dans le troisième, il rend compte à sa femme de sa vision, et lui fait une longue dissertation sur l'astronomie, l'astrologie, la chimie, etc. L'auteur n'y apparaît guère que comme un poëte érudit, pesant et dur. Cependant c'est son meilleur ouvrage. Malgré la bizarrerie du plan, il y perce un certain esprit philosophique.
L'auteur de Délie paraît avoir eu un talent singulier à inventer des emblèmes, des inscriptions, des devises, des dessins de trophées et d'arcs de triomphe, enfin à imaginer tout ce qui sert à illustrer les réceptions des princes et la solennité des grandes fêtes publiques. Aussi recourait-on à son génie dans les occasions les plus pompeuses. 11 fournit les dessins et eut la direction de la réception magnifique qui fut faite à Lyon au roi Henri II et à la reine Catherine de Médicis, lorsqu'ils y firent solennellement leur première entrée, en 1548 ^
Maurice Scève n'était donc pas seulement un poëte, et il aurait pu se dispenser d'ambitionner ce titre. Avocat à Lyon et conseiller échevin de cette ville, il était musicien, peintre et architecte.
Il mourut assez vieux, en 1364. La date de sa naissance est ignorée.
1 La Croix du Maine l'attribue faussement à Jean de Demonstiers.
2 Voir le Promptuaire des médailles.