‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 29 sur 67 · PIERRE DE RONSARD · texte numérisé non relu

PIERRE DE RONSARD

— lS24-15Sb —

En 1808, en plein Empire, dans un coin retiré de la Normandie, un jeune poëte, qui est devenu un personnage, Pierre le Brun, ayant par hasard ouvert un Ronsard, — ce poëte qui depuis si longtemps n'était plus goûté que par quelques étrangers, comme l'Italien Maffei et l'Allemand Goethe, — y découvrit tant de beautés inattendues, qu'il eut le courage d'en lire trois cent mille vers. C'était un présage de la réhabilitation dont le jour allait bientôt se lever. Depuis, un critique illustre, Sainte-Beuve, et plusieurs écrivains de mérites divers, Théophile Gautier, Ampère, Saint-Marc Girardin, Gandar, Blanchemain*, ont vengé le chef de la Pléiade de l'injurieux dédain de Boileau, et montré que Pierre de Ronsard fut véritablement un poëte. Nous dirons plus : le célèbre Vendômois fut, à tout prendre, le plus grand poët'^ du seizième siècle ; ce qui ne veut pas dire qu'il eût toutes les qualités du poëte.

L'auteur de l'ode sur la prise de Namur et du sonnet sur la mort de la jeune Oronte a dit, dans son Art x)oétique :

« Ronsard, qui le suivit, par une autre méthode, Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode, Et toutefois longtemps eut un heureux destin; Mais sa Muse en françois parlant grec et latin, Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque, Tomber de ses grands mots le faste pédantcsque. »

L'étude que nous entreprenons montrera l'iniquité de cette sentence, et prouvera que c'est vraiment par un retour grotesque qu'on a vu tomber si bas dans l'opinion un poëte qui avait rempli de sa renommée tout le seizième siècle ; qui, au sentiment général des contemporains, « represcntoit en nostre langue un Homère, Pindare, Theocrite, Virgile, Catulle, Horace, Pétrarque, » et dont les œuvres, au témoignage de Duperron, se lisaient pubhquement jusqu'en Moravie, jusqu'en Pologne, jusqu'à Dantzig ~.

Il eut le tort de rompre violemment avec le vieil esprit gaulois et de sacrifier à des grâces qui avaient fait leur temps. A son début, admirateur trop servile des anciens, voulant

» M. Prosper Blancliemain, a publié les Œuvres inédites de Ronsard, un vol. iii-lG, Paris, Aubry, 1854, et les GEuvrrs complètes de P. de Ronsard, huit vol. in-lG, Bibliothèque clzévirienne, Paris, Daffis, 1857-1867.

s Orais. fun. de P. Rom.

et Egaler les vers dos antiques Par un oser ingénieux ', »

il échoua dans ses ambitieux efforts, et proposa à l'admiration de ses contemporains de tristes replâtrages de Pindare et d'Homère, dans une langue qui n'était ni du grec ni du français. Mais se débarrasse-t-il de son bagage hellénique, on voit apparaître un poëte non-seulement élevé, mais charmant, qui offre par milliers des traits exquis de naturel et de naïveté, de la grâce, de la fraîcheur, du pittoresque; admirable non-seulement dans les petites odes, dans les tendres sonnets auxquels le goût de notre siècle se reprit d'abord, mais même, parfois, dans les longues odes pindariques, dans les hymnes, et jusque dans maintes pages de la Franciade.

Imagination inventive, féconde, noble et hardie, plein de verve et d'enthousiasme, comme le reconnaissait la Bruyère, il donna un essor nouveau à la langue, remédia à son indigence, lui communiqua de la force et de l'éclat.

Il enseigna à fuir « le parler commun », rendit le vers nombreux, plein, sonore, mâle et robuste. Il s'efforça d'établir une délimitation tranchée entre la poésie et la prose françaises, qu'il appelait, — par une théorie toute contraire à celle de Voltaire, — deux mortelles ennemies. Comme l'a dit Sainte-Beuve, dans son Sonnet à Ronsard :

« Il lassa sans la vaincre une langue rebelle,

Et plus tard de moins grands ont eu plus de bonheur. »

11 imagina une grande variété de rhythmes lyriques reproduisant le mouvement général des rhythmes grecs et latins, inventa de nouvelles formes de strophes, dont plusieurs, après avoir été abandonnées par Malherbe, furent reproduites par la nouvelle école poétique du dixneuvième siècle.

L'un des premiers, il condamna l'hiatus, sans se l'interdire absolument, comme le fit plus tard une réforme tyrannique et arbitraire, qui, chose prodigieuse ! a su se faire obéir jusqu'à nos jours. Perpétuellement préoccupé de l'harmonie de notre poésie, il s'imposa, et imposa aux autres comme une loi obligatoire qu'on appela l'ordonnance de Ronsard, l'entrelacement régulier des rimes masculines et féminines. Voulant donner en tout l'exemple en même temps que le précepte, il embrassa toutes les parties de la poésie ; il aspira généreusement à « représenter toutes les Muses ensemble, à posséder pleine et entière la gloire de la poésie ^ » ; il fut l'introducteur du classique en France, il l'y fit triompher, bien que, de nos jours, ce soient les romantiques qui aient relevé sa statue renversée dans la boue.

Il se vantait d'avoir tracé un sentier inconnu pour aller à l'immortalité, en « galopant librement par les campagnes attiques et ro-

Wdes V, II.

2 Odes, Epistro au lect., entête de la première édition.

maincs ». Dédaignant à l'excès, pour ne pas le connaître assez, tout ce que notre poésie avait produit avant lui, il eut l'ambition de créer en France une littérature toute nouvelle qui rivalisât avec celle des Grecs et des Latins.

« L'imitation des nostres, disait-il, m'est tant odieuse (d'autant que la langue est encore en son enfance), que pour ceste raison je me suis esloigné d'eux, prenant stile à part, sens à part, œuvre à part, ne désirant rien avoir de commun avec une si monstrueuse erreur. Doncques, m'aclieminant par un sentier incogneu, et monstrant le chemin de suivre Pindare et Horace, je puis bien dire (et certes sans vanterie), ce que luy-mesme modestement tesmoigne deluy :

« Libéra per vacuum posid vestigia princeps, Non aliéna meo prcssi pedc '. »

Avec un tel système, et à une telle époque, Ronsard ne pouvait avoir qu'une originalité relative. Aussi est-il l)ien vrai que ce qu'il prit des poésies antiques, ce fut surtout leur ordonnance, leur forme, leur dessein, leur mouvement métrique. Il eut du moins le mérite de faire remonter jusqu'à ces hautes sources d'inspiration, abandonnées depuis si longtemps. Enfin il prépara Malherbe et Boileau, qui sans lui, probablement, n'auraient pu faire l'œuvre qu'ils ont faite.

Pierre de Ronsard naquit, en 1524, dans le Vendômois. Il se lassa de l'étude, après un court séjour au collège de Navarre, et entra au service du duc d'Orléans, fils de François I^% puis à celui de Jacques d'Ecosse. Il fut ensuite chargé de diverses ambassades, notamment en Ecosse, où il alla deux fois. Il suivit Lazare de Baïf en Allemagne, à la diète de Spire, et le capitaine Langey du Bellay en Piémont.

11 fut alors atteint d'une grave surdité. Dégoûté de la cour et du monde, il entra, vers 1541 ou lo4'2, au collège de Coqueret, où il étudia pendant sept ans sous la direction de Jean Daurat ; il y eut pour condisciples et pour amis Jean-Antoine de Baïf, Remy Belleau, Lancelot de Caries et Marc-Antoine Muret.

Ce n'est qu'au sortir de cette longue et studieuse retraite, en 1348 ou 1549, qu'il se hasarda à répandre ses premiers essais parmi les érudits et les courtisans.

Quand il débuta, il était plein du génie d'Homère, de l'Homère authentique ; il avait étudié à fond, dans le texte même, Vlliade et l'Odyssée.

« Homère, qui servit aux Neuf Muses de guide, »

fut une des principales sources, une des sources constantes de son inspiration.

1 Epistre au lecteur, Œuvra, in folio, t. II, p. 1614.

Une pièce, entre autres, témoigne d'une manière curieuse de son goût pour le grand poëte épique et du plaisir qu'il trouvait dans sa lecture. Elle a été écrite en 1560, et est intitulée Li :

« Je veux lire en trois jours l'Iliade d'Homère, Et pour ce, Corydon, ferme bien l'huys sur moy; Si rien me vient troubler, je t'asseure ma foy, Tu sentiras combien pesante est ma colère. Je ne veux seulement que nostre chambrière Vienne faire mon lict, ton compagnon ny toy; Je veux trois jours entiers demeurer à re((uoy, Pour foUastrer après une sepmaine entière; Mais, si quelqu'un venoit de la part de Cassandre, Ouvre-luy tost la porte, et ne le fais attendre, Soudain entre en ma cliambre et me vien accoustrer. Je veux tant seulement à luy seul me monstrer; Au reste, si un Dieu vouloit pour moy descendre Du ciel, ferme la porte, et ne le laisse entrer i. »

Il avait étudié avec la môme ardeur et avec le môme enthousiasme Pindare, et c'est de ce poëte qu'il s'efforça d'abord de se montrer l'émule. Sa plus grande ambition était d'être le Pindare et le Callimaque de la France. Trouvant qu'Horace avait eu Y audace basse et lentv * en n'osant pas s'élever jusqu'à l'imitation du poëte de Thèbes, il se proposa pour principal modèle ce lyrique, qui était resté ignoré à la France jusqu'à l'édition des Aide, publiée en lbl3, dont les œuvres n'avaient encore été accessibles qu'à bien peu de personnes, mais auxquelles il avait été initié par Daurat.

La Motte, dans son Discours sur la poésie, a dit, en parlant des Odes pindariques de Ronsard :

« J'oserai avancer qu'il a imité Pindare en homme qui connaissait son modèle; jusque-là que ce qu'il emprunte d'Horace devient pindarique entre ses mains. On retrouve partout dans ses Odes ces images pompeuses, ces graves sentences, ces métaphores et ces expressions audacieuses, qui caractérisent le poëte thébain. Il paraît même assez saisi de cet enthousiasme qui entraînait Pindare ; et le mauvais succès de l'imitateur vient moins d'avoir mal suivi son modèle, que de n'avoir pas connu le génie de la langue française. »

Enivré du charme des beautés antiques qu'il reproduisait, qu'il imitait, ou dont il inspirait sa verve, il ne feignait pas de s'appeler « le premier auteur lyrique françois, et celui qui a guidé les autres au chemin de si honneste labeur^ ». Il ouvrait en effet la voie et il avait le droit de se vanter d'avoir le premier de France, dès son enfance, pin-

1 Pièces retranchées des Amours, LI, Bibl. e!z.

2 XP ode pindarique.

3 Préf. de la premières édition des Odes,

darisé *, et osé, lo premier des nôtres, enrichir sa langue do ce mot ode ^ Aspirant à une gloire toute nouvelle, il s'essaya à l'imitation des lyriques anciens, « dès le mesme temps que Clément Marot se travailloit à la poursuite de son Pseauticr '. »

11 voulut les « pourtraire dessus le moule des plus vieux* »; il dit dans une ode adressée à sa lyre :

« Heureuse lyre I bonheur de mon enfance I

Je te sonnay devant tous en la France

De peu à peu : car, quand premièrement

Je te trouvay, tu sonnois durement ;

Tu n'avois point de cordes qui valussent,

Ne qui respondre aux loix de mon doigt poussent.

Moisi du temps, ton fust ne sonnoit point ;

Mais j"eu pitié de te voir mal en-point,

Toy qui jadis des grands roys les viandes

Faisois trouver plus douces et friandes.

Pour te monter de cordes et d'un fust.

Voire d'un son qui naturel te fust.

Je pillay Thebe et saccageay la Fouille,

T'enrichissant de leur belle despouille ^. »

Malgré toutes les qualités qu'on peut et qu'on doit reconnaître à cet élève de Pindare, de Callimaque et d'Horace, il faut bien déclarer que ce qu'il y a de moins lisible, et quelquefois de plus maussade dans Ronsard, ce sont ses odes prétendues pindariques, au nombre de quatorze ou de quinze, toutes datées de sa jeunesse. Le poëte vendômois avait quelque chose du génie de Pindare; mais le genre pindarique, même traité avec un talent supérieur, est bien peu fait pour satisfaire le goût français.

Il est une ode pindarique de Ronsard que les contemporains ont admirée entre toutes, c'est l'ode X du livre P% à Michel de l'Hospital. Passerai aurait donné pour elle le duché de Milan; Pasquier la proclamait divine; Richelet en a parlé en ces termes pompeux :

« C'est un chef-d'œuvre de poésie que ceste ode , faicte en l'honneur de la poésie et d'un grandissime personnage. Le poète y traicte la naissance des Muses et le voyage qu'elles font chez l'Océan pour y voir leur père, où estans arrivées comme il souppoit, elles chantent trois subjects qui représentent trois stiles divers. Cela faict avec un ravissement merveilleux, l'une d'elles, au nom de la troupe, demande à Jupiter p.lusieurs choses excellentes et dignes de leur profession ; puis après, ayant obtenu ce qu'elles demandent, le poète les faict revenir en terre, où il descrit les commencemens de la poésie, ses pro-

* Od^^s, U, 2, àCalliope.

- Odes, Epistre au lect. de la première édition.

3 Ibid.

•> Odes, V, II.

6 ILid., I, xxu.

grès et son déclin ; enfin, pour venir au suject spécial et particulier de son œuvre, il les fait retourner au ciel, conlrainctes par l'Ignorance, jusqu'au jour prefix à riieureuse naissance du grand Jlichel de l'Hospital, chancelier de France, qui les rameine une autre fois et restablit en terre pour jamais, avec admiration de ses vertus, sçavoir et preud'hommie, que le poète traicte et poursuit excellemment jusqu'à la fin de l'œuvre. »

Il y a de même, dans plusieurs autres odes pindariques, des beautés de premier ordre. Qui n'admirera ces vers, imitation du début de la septième olympique :

« Comme un qui prend une coupe, Seul honneur de son iiesor.

Et de rang verse à la ti-oupu Du vin qui rit dedans l'or; Ainsi, versant la rosée Dont ma langue est arrosée.

Sous la race des Valois, En son nectar j'abreuve Le plus roy qui se treuve Soit en armes ou en lois. »

Comme la plupart des odes pindariques, c'est surtout parle côté technique que cette ode tant vantée est admirable ; mais le fond même a des beautés qui ne sauraient être trop louées. Il y a là des vers pleins de grandeur sur l'origine, le caractère sacré et la divine mission de la poésie que l'élève d'Homère, de Pindare et de Platon ose proclamer l'institutrice des peuples.

Les fictions mythologiques des anciens charmaient Ronsard, et il aimait à en relever presque tous les sujets qu'il traitait, mais il ne faisait ainsi, la plupart du temps, que les afTadir et les glacer. L'ode à Phœbus pour guarir le roy Charles IX^ est un modèle de ce genre ennuyeux et ridicule.

Un exemple fera sentir comment Ronsard pindarise tous les sujets. Il veut chanter trois doctes filles d'Angleterre, les trois sœurs Anne, Marguerite et Jeanne de Seymour, élèves de Denisot, surnommé comte d'Alsinois, qui avaient composé en latin un livre de distiques dédiés à Marguerite, sœur d'Henri il, dont on fît aussitôt des traductions en grec, en italien, en français. Voyez quel appareil mythologique il déploie :

Quand les filles d'Achelois, Les trois belles chanteresses, Qui des hommes par leurs vois Estoient les enchanteresses, Virent jaunir la toison,

1 Livre V, ode vi.

Et les soldats de Jason Ramer la barque Argienno Sur la mer Sicilienne,

Elles, d'ordre, flanc à flanc, Oisives au front des ondes, D'un peigne d'y voire blanc Frisotoient leurs tresses blondes, Et mignotant de leurs yeux Les attraits délicieux, Aguignoient ^ la nef passante D'une œillade languissante.

Puis souspirerent un chant

De leurs gorges nompareilles,

Par douce force alléchant

Les plus gaillardes aureilles ;

Afin que le son pipeur

Fraudast le premier labeur

Des chevaliers de la Grèce

Amorcez de leur caresse. ■ ,

Ja ces demi-dieux estoient Prests de tomber en servage, Et ja domptez se jettoient Dans la prison du rivage, Sans Orphée, qui, soubdain Prenant son luth en la main.

Opposé vers elles, joue Loin des autres sur la proue,

Affin que le contre-son De sa repoussante lyre Perdist au vent la chanson Premier qu'entrer au navire, Et qu'il tirast des dangers Ces demi-dieux passagers Qui dévoient par la Libye Porter leur mère afl'oiblie.

' Lorgnaient. On dit encore quelquefois guigner.

Mais si ce harpeur fameux

Oyoit le luth des Serenes

Qui sonne aux bords escumeux

Des Albionnes arènes,

Son luth payen il fendroit

Et disciple se rendroit

Dessous leur chanson chrestienne

Dont la voix passe la sienne.

Carluy, enflé de vains mots,

Devisoit à l'aventure

Ou des membres du Chaos

Ou du sein de la Nature ;

Mais ces vierges chantent mieux

Le vray manouvrier i des cieux

Et sa demeure éternelle,

Et ceux qui vivent en elle.

Las I ce qu'on void de mondain Jamais ferme ne se fonde, Ains fuit et refuit soudain Comme le bransle d'une onde Qui ne cesse de rouler.

De s'avancer et couler, Tant que rampant il arrive D'un grand heurt contre la rive.

La science auparavant Si long-temps orientale, Peu à peu marchant avant, S'apparoist occidentale, Et, sans jamais se borner, N'a point cessé de tourner, Tant qu'elle soit parvenue A l'autre rive incogneue.

Là de son grave sourcy Vint affoler le courage De ces trois vierges icy.

Les trois seules de nostre âge,

' Celui qui a fait de ses mains ; de inain et œuvre.

Et si bien les sceut tenter, Qu'ores on les oit chanter Maint vers jumeau qui surmonte Les nostres, rouges de honte.

Par vous, vierges de renom, Vrays peintres de la mémoire, Des autres vierges le nom Sera clair en vostre gloire.

Et puis que le ciel bénin Au doux sexe féminin Fait naistre chose si rare D'un lieu jadis tant barbare,

Denisot se vante heure ^ D'avoir oublié sa terre, Et passager demeuré Trois ans en vostre Angleterre, Et d'avoir cogneu vos yeux, Où les amours gracieux Doulcement leurs flèches dardent Contre ceux qui vous regardent;

Voire et d'avoir quelquefois Tant levé sa petitesse, Que soubs l'outil de sa vois Il poUt vostre jeunesse, Vous ouvrant les beaux secrets Des vieux Latins et des Grecs, Dont l'honneur se renouvelle Par vostre muse nouvelle.

lo, puis que les beaux esprits D'Angleterre et de la France, Bandez d'une ligue, ont pris Le fer contre l'ignorance.

Et que nos roys se sont faits D'ennemis amis parfaits,

1 Heureux. On le trouve dès le treizième siècle: tt Moult me tien à. bon heure Quant... » {Cleomadès, v. 570

PnOSATEUnS et POËTES du XVl" Sli£CI,E. 32

Tuans la guerre cruelle Par une paix mutuelle,

Advienne qu'une de vous, Nouant * la mer passngere.

Se joigne à quelqu'un de nous Par une nopce eslrangere ; Lors vos escrits avancez Se verront recompensez D'une chanson mieux sonnée, Qui cri'ra vostre hymenée.

{Odes, V, 3.)

Le système prête fort à la critique; mais assurément celui qui savait chanter de ce ton n'était pas seulement le commencement et la matière d'un poëte, comme disait Balzac, aux yeux de qui Godeau était un plus grand poëte que Ronsard.

Si ambitieux et si déplaisants que puissent paraître le pindarisme et le mythologisme de Ronsard, ce n'est pas de quoi décrier en lui le poëte lyrique ; car les odes de ce genre sont en petit nombre dans son recueil, qui en renferme, au contraire, un grand nombre d'une conception simple et franche et d'une facture aisée et naturelle. Telle est cette ode à Joachim du Bellay :

Nous avons, du Bellay, grand'faute Soit de biens, soit de faveur haute, Selon que le temps nous conduit; Mais tousjours, tandis que nous sommes Ou morts ou mis au rang des hommes, Nous avons besoin de bon bruit.

Car la louange emmiellée, Au sucre des Muses meslée, Nous perce l'aureille en riant ; Je dis louange qui ne cède A l'or que Pactole possède, Ny aux perles de l'Orient.

La vertu qui n'a cognoissance Combien la Muse a de, puissance Languit en ténébreux séjour,

* TraYCrsant sur un vaisseau, mot à mot passant à la nage.

Et en vain elle est souspirante Que sa clarté n'est apparanle Pour se monstrer aux rais du jour.

Mais ma plume, qui conjecture

Par son vol sa gloire future,

Se vante de n'endurer pas

Que la tienne en l'obscur demeure,

Où comme orpheline elle meure,

Errante sans honneur là bas.

Nous avons bien, moi et mon mètre, Cette audace de te promettre Que les labeurs seront appris De nous, de nos suivantes races.

S'il est vrai que j'aye des Grâces CueiUi les fleurs dans leurs pourpris.

Je banderay mon arc, qui jette Contre la maison sa sagette, Pour viser tout droicl en ce lieu Qui se resjouyt de ta gloire, El où le grand fleuve de Loire Se mesle avec un plus grand Dieu.

Car, bien que ta Muse soit telle Que de soy se rende immortelle.

Desdaigner pourtant lu ne dois L'honneur que la mienne te donne, Ny ceste lyre qui te sonne Ce que luy commandent mes dois.

Jadis Pindare sur la sienne

Accorda la gloire ancienne

Des princes vainqueurs et des rois ;

Et je sonneray la louange,

El l'envoiray de Loire à Gange,

Si tant loin peut aller ma vois.

Car il semble que nostre lyre

Ta race seule vueille eslyre

Pour la chanter jusques aux cieux ;

Macrin * a sacré ^ la mémoire De l'oncle, et j'honore la gloire Du nepveu, qui s'honore mieux.

France sous Henry fleurit, comme Sous Auguste fleurissoit Romme ; Elle n'est pleine seulement D'hommes qui animent le cuivre, Ny de peintres qui en font vivre Deux ensemble 3 éternellement.

Mais, grosse de sçavoir, enfante Des fils dont elle est trionfante, Qui son nom rendent honoré :

L'un chantre d'Amour la décore, L'autre de Mars, et l'autre encore De Phœbus au beau crin doré ;

Entre lesquels le Ciel ordonne Que le premier lieu l'on te donne, Du Bellay, qui monstres tes vers Entez dans le tronc d'une Olive* Olive dont la fueille vive Se rend égale aux lauriers vers ^.

{Odes, m, 13.)

Il baissa si bien son ton que les personnes qui, lors de ses débuts, lui reprochaient d'être trop pompeux et trop solennel, en vinrent à le blâmer d'Cïtre trop simple et trop familier. Il dit, dans un sonnet a Pontus de Tyard :

« Mon Tyard, on disoit à mon commencement Que j'estois trop obscur au simple populaire ; Mais aujourd'huy l'on dit que je suis au contraire. Et que je me desmens parlant trop bassement. Toy, de qui le labeur enfante doctement Des livres immortels, dy-moy, quedoy-je faire? Dy-moy (car tu sçais tout) comme doy-je complaire A ce monstre testu, divers en jugement?

1 Poète asseï bon de son temps. (Ricuelet.)

* Consacré. ^ s La personne peinte et son tableau, (R.)

* « Sur les mérites de sa maisti-esse, appelée Olive, de laquelle il a composé les amours qui se lisent entre ses œuvres. » (R.)

» Aux amours de Pétrarque. (R.)

Quand j'escris haultement il ne veut pas mo lire, Quand j'escris bassement il ne fait que mesdirc. De quels liens serrés ou de quel rang de clous Tiendray-je ce Proté, qui se change à tons coups 1 Tyard, je t'entens bien : il le faut laisser dire. Et nous rire de luy comme il se rit de nous '. »

Veut-on entendre une ode de la plus exquise simplicité, pleine d'accents doux, tristes, mélancoliques, et par moments élevés, avec une couleur pastorale pleine de naturel? Qu'on écoute cette ode de l'Election de son sépulcre, en petits vers d'un effet saisissant et d'une merveilleuse richesse de rimes :

Antres, et vous, fontaines, De ces roches hautaines Qui tomhez contre-bas D'un glissant pas;

Et vous, forests et ondes Par ces prez vagabondes, Et vous, rives et bois, Oyez ma vois.

Quand le Ciel et mon heure Jugeront que je meure, Ravi du beau séjour Du commun jour ;

Je defens qu'on me rompe Le marbre, pour la pompe De vouloir mon tombeau Baslir plus beau.

Mais bien je veux qu'un arbre M'ombrage en lieu d'un marbre, Arbre qui soit couvert Toujours de verd.

De moy puisse la terre Engendrer un lierre M'embrassant en maint tour Tout à l'entour ;

Et la vigne tortisse ^ » Amours, II, I . — » Flexueuse.

Mon sépulcre embellisse, Faisant de toutes parts Un ombre espars !

Là viendront cbaque année A ma feste ordonnée Avecques leurs taureaux Les pastoureaux :

Puis ayans fait l'office Du dévot sacrifice, Parlans à l'Isle^ ainsi, Diront ceci :

0 Que tu es renommée D'estre tombe nommée D'un de qui Tunivers Chante les vers I

« Qui oncques en sa vie Ne fut bruslé d'envie D'acquérir les honneurs Des grands seignsurs;

« Ny n'enseigna l'usage De l'amoureux breuvage, Ny l'art des anciens Magiciens ;

« Mais bien à nos campagnes Fit voir les Sœurs compagnes Foulantes l'herbe aux sons De ses chansons.

«t Car il fit à sa lyre Si bons accords eslire.

Qu'il orna de ses chants Nous et nos champs.

1 « Il songeait sans doute, dit Sainto-Beuve, en faisant choix de ce lieu, à son prieuré de Saint-Cosnie-cn-/75/e, duquel Duperron, en son oraison funèbre du poëte, a dit : « Ce prieuré est situé en un lieu fort plaisant, assis sur « la rivière de Loire, accompagné de bocages, de ruisseaux et de tous les orne- « mens naturels qui embellissent la Touraine, de laquelle il est comme l'œil et « les délices, » et où Ronsard revint mourir, a

« La douce manne tombe A jamais sur sa tombe, Et l'humeur que produit En may la nuit!

« Tout à l'entour l'emmure L'herbe et l'eau qui murmure, L'un tousjours verdoyant, L'autre ondoyant.

« Et nous, ayans mémoire De sa fameuse gloire, Luy ferons comme à Pan Honneur chaque an. »

Ainsi dira la troupe.

Versant de mainte coupe Le sang d'un agnelet Avec du lait,

Dessus moy, qui à l'heure Seray par la demeure Où les heureux esprits Ont leur pourpris.

La gresle ne la nege N'ont tels lieux pour leur siège, Ne la foudre oncques là Ne dévala.

Mais bien constante y dure L'immortelle verdure, '

Et constant en tout temps Le beau printemps.

Le soin, qui sollicite Les rois, ne les incite Leurs voisins ruiner Pour dominer;

Ains * comme frères vivent, Et morts encore suivent -

Les mestiers qu'ils avoient Quand ils vivoient.

< Mais plut6t, de anfe.

Là, là, j'oirray d'Alcée La lyre courroucée, Et Sapphon qui sur tous Sonne plus dous.

Combien ceux qui entendent Les chansons qu'ils respandent Se doivent resjouir De les ouïr ;

Quand la peine receuë Du rocher est deceuë.

Et quand le vieil Tantal' N'endure mal * !

La seule lyre douce L'ennuy des cœurs repousse.

Et va l'esprit flatant De l'escoutant.

Pour se convaincre que le lyrique Ronsard n'est pas toujours emphatique, il faut surtout lire ses odelettes anacréontiques et ses odes horatiennes, dans le genre voluptueux. Une des jolies pièces anacréontiques qui font voir Ronsard sous un aspect tout nouveau à ceux qui ne le connaissent que par les jugements de Malherbe et de Boileau, c'est V Amour voleur de miel.

Le petit enfant Amour Cueilloit des fleurs à l'entour D'une ruche, où les avettes ^ Font leurs petites logettes,

5; Comme il les alloit cueillant,

Une avette sommeillant Dans le fond d'une fleurette Lui picqua la main douillette.

Sitost que picqué se vit, « Ah ! je suis perdu ! » ce dit ; Et s'en courant vers sa mère, Lui monstra sa plaie amere :

» Puisque Sisyphe lui-même eu oublie son rocher et Tantale sa soif. (Saixte- Beuve.) ' Petites abeilles #

« Ma mere, voyez ma main, Ce disoit Amour tout plein De pleurs]; voyez quelle enflure M'a fait une esgratignure ! »

Alors Venus se sourit, Et en le baisant le prit, Puis sa main luy a soufflée Pour guarir sa playe enflée !

« Qui t'a, dy-moy, faux garçon, Blessé de telle façon ?

Sont-ce mes Grâces riantes De leurs aiguilles poignantes ?

— Nenni, c'est un serpenteau, Qui vole au printemps nouveau, Avecque deux ailerettes,

Çà et là sur les fleurettes.

— Ah ! vraiment, je le cognois.

Dit Venus ; les villageois

De la montagne d'Hymette Le surnomment Melisette.

Si doncques un animal Si petit fait tant de mal, Quand son alêne espoinçonne La main de quelque personne,

Combien fais-tu de douleur, Au prix de luy, dans le cœur De celuy en qui tu jettes Tes venimeuses sagettes? »

Marot ou Saint-Gelais offrent-ils rien d'aussi naïf, d'aussi frais, d'aussi gracieux?

Plusieurs odes dans le genre d'Horace ont aussi un grand charme, charme païen, disons-le, de volupté et de mélancolie amoureuse. Il reproduit, sans en varier beaucoup l'expression, l'épicuréisme du poëte de Tibur.

Ce qu'il a peut-âtre fait de mieux en ce genre, c'est cette ode, justement célèbre, à Cassandre :

Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avoit desclose

Sa robe de pourpre au soleil A point perdu, ceste vesprée *, Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vostre pareil.

Las! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place, Las ! las ! ses beautez laissé cheoir ! 0 vrayment marastre Nature, Puis qu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que vostre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez vostre jeunesse :

Comme à ceste fleur, la vieillesse Fera ternir vostre beauté. »

Une telle pièce n'aurait-elle pas dû désarmer la sévérité de Malherbe et de Boileau ?

Malgré des afféteries, l'ode xii du livre V,

« Je veux, Muses aux beaux yeux,

est remarquable par une émotion voluptueuse et un vrai sentiment delà nature; mais eUe est assurément plus païenne que chrétienne.

Le nom d'Ode présente généralement l'idée de quelque chose d'assez monotone. Mais Ronsard, dans les siennes, est très-varié. Il y traite toutes sortes de sujets. « La poésie lyrique, dit-il lui-même, embrasse l'amour, le vin, les banquets dissolus, les danses, masques, chevaux victorieux, escrime, joustes et tournois, et peu souvent quelque argument de philosophie. »

Plusieurs célèbrent de grands événements du temps : la paix faite en 1550, entre Henri II et Edouard VI, roi d'Angleterre; la victoire remportée à Cérisoles par François de Bourbon, comte d'Enguien; le combat singulier entre le sieur de la Châtaigneraie et Gui de Chabot, seigneur de Jarnac; la mort de Charles de Valois, duc d'Orléans, troisième fils de François I«'; la naissance de François, dauphin de France, fils du roi Henri II; le mariage d'Antoine de Bourbon et de Jeanne, reine de Navarre; les ordonnances faites en looO par Henri II; la mort de la reine de Navarre ; la maladie de Charles IX.

» Soirée.

Ronsard ne doutait pas plus que Piudarc et Horace de rimmorlalité de ses odes. Il disait, à l'imitation du lyrique romain :

Plus dur que fer j'ay fini mon ouvrage, Que l'an, dispos à démener les pas, Que l'eau, le vent ou le bruslant orage, L'injuriant, ne ru'ront point à bas.

Quand ce viendra que le dernier trespas M'assoupira d'un somme dur, à l'heure Sous le tombeau tout Ronsard n'ira pas, Restant de luy la part qui est meilleure.

Tousjours, tousjours, sans que jamais je meure.

Je voleray tout vif par l'univers,

Eternisant les champs où je demeure,

De mes lauriers fatalement couvers,

Pour avoir joint les deux harpeurs divers

Au doux babil de ma lyre d'yvoire.

Que j'ay rendus Vandomois par mes vers.

Sus doncque. Muse, emporte au ciel la gloire Que j'ay gagnée, annonçant la victoire Dont à bon droit je me voy jouissant, Et de ton fils consacre la mémoire, Serrant son front d'un laurier verdissant.

Que le poëte, audacieux introducteur parmi nous d'un genre si difficile, se soit fait quelque illusion sur le mérite et la durée de son œuvre, qui l'en blâmera ? Ce qui est incontestable, c'est qu'une partie de ses odes ont assez de mérite pour le placer au rang de nos plus grands lyriques.

A la classe des odes se rattachent les hymnes.

D y a beaucoup de solennité, mais aussi beaucoup d'ennui et d'obscurité dans les hymnes que Ronsard a composées à l'imitation d'Homère, d'Orphée et de Callimaque, et qu'il essaya plusieurs fois de consacrer aux saints de l'Église. Dans toutes, les allusions mythologiques, les allégories astronomiques sont trop nombreuses, trop savantes, il y est fait un mélange trop bizarre de christianisme et de platonisme, pour que nous puissions, comme les contemporains, trouver un grand charme à ces laborieux pastiches, bien que quelques-unes, comme les hymnes de la Philosophie, de l'Éternilé, de la Justice, aient des parties supérieures.

m PROSATEURS ET POÈTES DU XVI» SIÈCLE.

Nous avons parlé d'abord des odes, parce qu'elles sont le principal honneur de Ronsard. Mais le premier recueil de poésies qu'il lança dans le public, ce furent les Ainours de Cnssandre, en sonnets, où il imitait le gentil MaruUe, le voluptueux Jean Second et le langoureux Pétrarque; c'est ce qu'on appelle les Premières Amours. Les Secondes et les Troisiesmcs Amou7's, ou Marie et Hélène, vinrent beaucoup plus tard.

Cassandre, sujet des Premières Amours, était une belle fille deBlois, dont Ronsard tomba éperdument amoureux, lors de son retour d'un voyage en Allemagne. Elle lui inspira les sonnets les plus voluptueux, les plus enflammés, les plus grandiloques. « Lisez la Cassandre de Ronsard, disait Pasquier, vous y trouverez cent sonnets qui prennent leur vol jusques au ciel. » Les Secondes Amours sont d'un ton plus naturel, plus doux, plus tendre, plus mélancolique.

On a souvent cité le sonnet à Marie :

ï Le temps s'en va, s'en va, madame :

Las ! le temps, non; mais nous nous en allons, » -

imité de l'ode d'Horace, Postume, Postume. En voici un non moins joli et moins connu :

JSur la mort de Marie.

Comme on void sur la branche, au n:iois de may, la rose

En sa prime jeunesse, en sa première fleur,

Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur.

Quand l'aube de ses pleurs au poinct du jour l'arrose,

La Grâce dans sa fueille et l'Amour se repose, Embasmant les jardins et les arbres d'odeur ; Mais, batue ou depluye ou d'excessive ardeur, Languissante, elle meurt, fueille à fueille desclose.

Ainsi, en ta première et jeune nouveauté. Quand la terre et le ciel honoroient ta beauté, La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçoy mes larmes et mes pleurs, Ce vase plein de laict, ce pannier plein de fleurs, Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que roses.

RONSARD. b09

A Hélène comme à Marie, le vieux partisan de la poésie antique prêche le plaisir et le voluptueux usage de la jeunesse :

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, devisant et filant, Direz, chantant mes vers et vous esmerveillant : Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle.

Lors vous n'aurez servante oj'ant telle nouvelle, Desjà sous le labeur à demi sommeillant, Qui au bruit de mon nom ne s'aille resveillant. Bénissant vostre nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre, et, phantosme sans os, Par les ombres myrteux je prendray mon repos : Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et vostre fier desdain. Vivez, si m'en croyez ; n'attendez à demain : Cueillez dès aujourd'huy les roses de la vie.

Une telle poésie, chantée sur les airs des meilleurs compositeurs de l'époque, devait produire un grand effet, mais non pas, certes, au profit de la vertu.

A la fin, vieiUissant, entouré et assailli des malheurs publics, lepoëte vendômois se lasse de chanter l'amour, l'amour qui ne saurait plus rien lui rapporter, et qui, pour Hélène, est tout platonique. Il s'écrie :

Au milieu de la guerre, en un siècle sans foy, Entre mille procez, est ce pas grand'folie D'escrire de l'amour? De manotes^ on lie Des fols qui ne sont pas si furieux que moy.

Grison et maladif r'entrer dessous la loy

D'amour, ô quelle erreur! Dieux, merci je vous crie ;

Tu ne m'es plus Amour, tu m'es une Furie,

Qui me rends fol, enfant, et sans yeux comme toy.

Voir perdre mon pays, proye des adversaires, Voir en nos estendards les fleurs de liz contraires, Voir une Thebaïde, et faire l'amoureux !

Je m'en vais au palais; adieu, vieilles sorcières. Muses, je prends mon sac : je seray plus heureux En gaignant mes procez qu'en suivant vos rivières *.

1 Sonn. pour Hélène, II, '^fl. — « Menottes. Diminutif de main, comparez l'italien manella.

A ces trois amantes, Cassandre, Marie et Hélène, Ronsard en entremêle diverses autres, dans ses sonnets comme dans ses odes ; mais qu'on ne s'effraye pas du nombre de ses maîtresses ; il explique quelque part comment il pratique l'amour :

« Je ne suis seulement amoureux de Marie, Anne me lient aussi dans les liens d'Amour; Ore l'une me plaist, ore l'autre à son tour, Ainsi Tibulle aymoil Nemesis et Délie.

Un loyal me dira que c'est une folie D'en aynier, inconstant, deux ou trois en un jour. Voire, et qu'il faudroit Lien un homme de séjour • Pour, gaillard, satisfaire à une seule amie.

Je respons, mon Choiseul, que je suis amoureux,

Et non pas jouissant de ce bien doucereux

Que tout amant souhaitte avoir à sa commande.

Quant à moy, seulement je leur baise la main, Les yeux, le front, le col, les lèvres et le sein, Et rien que ces biens-là, mon Choiseul, ne demande *. »

C'est déjà suffisamment libertin, mais il est probable que le poëte ss fait encore plus coupable qu il n'avait lieu de l'être.

Ce que nous avons cite des sonnets de Ronsard suffît pour en faire apprécier le mérite. Nous en pourrions encore indiquer un grand nombre, particulièrement dans les Amours de Marie, « que le peu d'artifice et la pure simplicité à la catullienne, comme dit Binet, recommandent beaucoup '. »

ni

Ronsard, si fin et si hardi dans l'ode, si varié dans le sonnet, a, dans l'élégie, égalé et môme surpassé la douceur de du Bellay, le maître du genre au seizième siècle. « Chacun, dit Pasquier, lui donne la gravité et à du Bellay la douceur. Et quant à moy il me semble que quand Ronsard a voulu doux-couler, comme vous voyez dans ses élégies, vous n'y trouverez rien de tel en l'autre. «

Dans les Ajnours mêmes on rencontre des élégies tibulliques pleines de grâce plaintive, de langueur attristée, de volupté rêveuse. Pour le ton simple et plein d'abandon de l'élégie amoureuse, on doit indiquer la pièce qui commence par ces vers ;

1 Loisir. Séjour était autrefois très-usité dans ce sens et aussi dans celui dr, repos, arrêt, et de retard, délai. Il existait avec cette signification dès le douxième siècle. Voir notre Lexique de Corneille.

* Odes, I, xvn.

» Pièces retranchées des Amours, XIX, 1560, Bibl. etz.

« Hier, vous souvient-il qu'assis auprès de vous Je contemplois vos yeux si cruels et si doux? »

Pour la poésie voluptueuse, il faudrait citer V Elégie à Janet, peinlre du Roy, jolie imitation d'Auacréon, insérée parmi les Premières Amours.

o Pein-moy, Janet, pcin-moy, jo te supplie, Sur ce tableau les beautez de m'amie.

De la façon que je te les diray, etc. ». »

Ses élégies proprement dites sont adressées à une nouvelle maîtresse nommée Genèvre : les unes sont en vers de douze syllabes, les autres en vers de dix syllabes merveilleusement vifs et prestes. Voici un échantillon d'une pièce décasyllabique, où nous paraissent réunis les mérites divers de Marot, de la Fontaine et de Voltaire :

fc Puis de tel faict la faute est excusable.

Venus, qui fut déesse vénérable,

Navrée au cœur des flanies et des dards

De son enfant, aima bien le dieu Mars,

Ce grand guerrier, nourrisson de la Thrace,

Peste et terreur de nostre humaine race.

Puis, en quittant les amours de ce dieu.

Elle choisit Adonis en son lieu ;

Puis, se faschant d'Adonis, fut esprise

D'un pastoureau, du Phrygian Anchise,

Qui habitoitle sommet Idean :

Puis en laissant ce pasteur plu-ygian,

Aima Paris de la mesme contrée.

Tant elle fut de son plaisir outrée.

Elle fit bien d'avoir de tous pitié :

Rien n'est si sot qu'une vieille amitié '. »

Une des élégies les plus originales et les plus belles de Ronsard, dans un autre genre, c'estl'élégie intitulée : la Dryade violée, sur la coupe de la forêt de Gastine, abattue parles ordres de Charies IX. Il regrette avec autant d'âme que de grâce ces bois qu'il avait consacrés aux Muses :

« Forest, haulte maison des oiseaux boccagers, Plus le cerf solitaire et les chevreuls légers Ne paistront sous ton ombre ; et ta verte crinière Plus du soleil d'esté ne rompra la lumière.

Plus l'amoureux pasteur, sur un tronc adossé, Enflant son flageollet à quatre trous percé,

1 Vie de Ronsctrd. . •

« Amours, I, 222.

Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette, Ne redira l'ardeur de sa belle Jeannette.

Tout deviendra muet, Echo sera sans voix ; Tu deviendras campagne, et, en lieu de tes bois. Dont l'ombrage incertain lentement se remue. Tu sentiras le soc, le contre et la charrue ; Tu perdras ton silence, et satyres, et Pan, Et plus le cerf chez toi ne cachera son fan.

Adieu, vieille forest, le jouet du zéphyre, Où premier j'accorday les langues de ma lyre; Où premier j'entendis les flesches résonner D'Apollon, qui me vint tout le cœur estonner ; Où premier, admirant la belle Calliope, Je devins amoureux de sa neuvaine trope *, Quand sa main sur le front cent roses me jetta Et de son propre laict Euterpe m'allaita. »

Millevoye n'a pas trop loué cette élégie quand il a dit « qu'on y trouve du nombre, de Télévation, d'heureuses formes poétiques. »

Une partie des pièces que Ronsard nous a laissées sous le nom d'élégies ne répondent nullement à l'idée traditionnelle que nous nous formons de ce genre. Allégories recherchées, descriptions vagues, ennuyeuses digressions, étalage de moralités banales, chansons bachiques ou amoureuses, épithalames, invectives grossières et dialogues cyniques, le poëte novateur ne craint pas de baptiser tout cela du nom d'élégies. TibuUe et Ovide l'entendaient autrement.

Très-inégal, mais souvent supérieur dans l'élégie, Ronsard est presque toujours médiocre dans l'églogue.

Vauquehn de la Fresnaye a beau dire que Ronsard « emboucha le flageol bravement* », nous sommes, cette fois, plutôt du sentiment de Boileau qui tenait en grand mépris les « idylles gothiques » du Vendômois. Idylles ou églogues seulement de nom, elles n'ont rien de pastoral, rien de tendre, rien de délicat.

« Toutes les églogues de Ronsard, dit Sainte-Beuve, se ressemblent, soit par le dessin général, soit par les images de dOtail. Ce sont presque toujours deux bergers qui, assis à l'entrée d'une grotte, se disputent le prix du chant. Ils commencent par décrire les gages qu'ils déposent; puis vient le chant aiter-

' C'est-à-dire de la troupe des neuf Muses. 2 Idylles, II, 65, A. B. de S. Franc.

natif, qui d'ovdiiinirc cU^plore quelque trépas illustre, ou célèbre quelque royal liyuiénée; après quoi le juge du combat laisse la victoire indécise et commande aux rivaux d'échanger leurs gages. »

Quelquefois les personnages jouent des rôles fort peu appropriés. Ainsi la bergère Margot fait reloge des fameux hellénistes ou hébraïsants Turnèbe, Budé, Vatable.

Une partie des églogues sont destinées à célébrer des solennilés de circonstance, des noces, des naissances, des funérailles.

Les églogues proprement dites ont pour suite le Bocage royal, sorle de pendant aux Silves de Stace. C'est un recueil d'épîtres fort adulatoires adressées aux rois Charles IX, Henri III, aux reines Catherine de Médicis, Elisabeth d'Angleterre, etc., sous les noms de Henriot, Carlin, la grande Catin, etc. Quelques conseils hardis, quelques leçons coura geuses, font à peine pardonner tant de flatteries adressées à des personnages si méprisables et si odieux.

Le lyrique et élégiaque Ronsard fut aussi un satirique distingué. Les calamités, les désordres et les crimes de son époque lui inspirèrent des accents énergiques et indignés. Il parle ainsi à Henri III :

Sire, voici le mois où le peuple romain Donnoit aux serviteurs, par manière de rire. Congé de raconter tout ce qu'ils vouloient dire : Donnez-nous, s'il vous plaist, un semblable congé.

Qui, bon Dieu! n'escriroit, voyant ce temps ici? Quand Apollon n'auroit mes chansons ^ en souci, Quand ma langue seroit de nature muette, Encore par despit je deviendrois poète.

C'est trop chanié l'amour et en trop de façon : La France ne connoist que ce mauvais garçon, Que ses traits, que ses yeux. 11 faut qu'une autre voye Par sentiers inconnus au Parnasse m'envoye, Pour me serrer le front d'un laurier attaché, D'autre main que la mienne encore non touché. Si quelqu'un en faveur de sa faveur abuse, S'il fait le courtisan et s'arme d'une ruse, Si quelque villoteur ^ aux princes devisant,

1 Chants en général, comme carmina en latin, et canzoni en italien.

2 Qui s'amuse à la ville au lieu de travailler, coureur do filles, débauché, libertin. On disait plus souvent villotier, qui est encore usité dans quelques

Prosateuhs et poètes du xyi' siècle. 33

Contrefait le bouffon, le fat ou le plaisant;

Si nos prélats de cour ne vont à leurs églises ;

Si quelque trafiqueur qui vit de marchandises

Veut gouverner l'Estat, faisant de l'entendu ;

Si quelqu'un vient crier qu'il a tout despendu

En Pologne, et qu'il brave \ enflé d'un tel voyage,

Et pour le sien accroistre, à tous fasse dommage ;

Si plus, quelque valet de quelque bas mestier,

Veut par force acquérir tous les biens d'un cartier;

Si plus, nos vieux corbeaux gourmandent vos finances;

Si plus, on se destruict d'habitz et de despenses ;

Et si quelqu'affamé nouvellement venu

Veut manger en un jour tous vostre revenu,

Qu'il craigne ma fureur! De l'encre la plus noire

Je luy veux engraver les faits de son histoire

D'un long traict sur le front; puis aille où il pourra,

Tousjours entre les yeux ce traict luy demourra.

J'ay trop longtemps suivi le mestier héroïque, Lyrique, elegiaq', je seray satyrique, Disois-je à vostre frère, à Charles, mon seigneur, Charles qui fut mon tout, mon bien et mon bonheur. Ce bon prince en m'oyant se prenoist à sousrire, Meprioit, m'exhortoit, me commandoit d'escrire, D'estre tout satyrique instamment me pressoit. Lors, tout enflé d'espoir dont le vent me paissoit, Armé de sa faveur, je promettois de l'estre ; Cependant j'ay perdu ma satyre et mon maistre.

On retrouve encore le ton de la satire dans les passages de l'élégie intitulée la Dryade violée, où le poëte charge d'invectives Charles IX même, l'auteur de la destruction de l'antique et superbe forêt de Gastine. Ce roi avait commandé à Ronsard de ne pas l'épargner lui-même. Il usa fort librement de cette permission.

Dans une autre pièce satirique intitulée : la Truelle crossée,il reprocha au Roi, non sans aigreur, les bénéfices qu'il accordait aux personnes chargées de ses bâtiments, entre autres à PhiUbert Delorme.

Le même caractère satirique se retrouve encore dans beaucoup d'aures pièces du fameux lyrique du seizième siècle ^.

départements, notamment dans le haut Maine, pour désigner une personne qui préfère le séjour de la ville à celui de la campagne.

1 S'habille avec luxe.

2 Voir VioUet Le Duc, Hist. de la satyre en France, p. 14-17.

nONSARD 315

Ronsard était célél)rc comme le Pindare, l'Horace et le Pétrarque de la France; il voulut en être l'Homère, le Virgile, l'Apollonius. A l'imitation des trois fameux épiques, il entreprit de donner à sa patrie son poëme héroïque. Avant le Tasse, il avait songé à chanter la délivrance de Jérusalem. H abandonna ce projet pour chanter le berceau de la monarchie française. Il présenta comme le père des Sicambres et des Valois Francus ou Francion, fils d'Hector, conformément à une opinion étrange, provenue de souvenirs confus, et dont Grégoire de Tours s'était l'ait l'écho. Mais, erreur ou vérité, peu importait au poëte. 11 se souciait médiocrement si nos rois étaient Troyens ou Germains, Scythes ou Arabes, si Francus était venu en France ou non. II se préoccupait non de la vérité, mais du possible.

Ce Francus, aïeul des aïeuls de nos rois, est le môme qu'Astyanax. L'implacable fureur des Grecs avait fait précipiter du haut d'une tour ce malheureux fils d'Hector. Mais Jupiter, pour le soustraire à la mort, le fit enlever, au milieu de sa chute, par Mercure qui le transporta en Épire, et le remit entre les mains d'Hélénus, fils de Priam, qui vivait assez paisiblement dans cette contrée et avait même épousé Andromaque, veuve en premières noces d'Hector, et, en secondes, de Pyrrhus. Astyanax ou Francus, ainsi rejoint à sa mère, fut élevé avec soin et mystère. Quand il fut assez grand, on l'envoya voyager pour lui faire connaître les mœurs des différents peuples. A son retour, Hélénus, qui était devin, reconnaissant que son neveu était destiné à devenir le chef d'une grande nation et d'une race de héros, s'arrangea pour le faire partir, pendant la célébration des fêtes de Cybèle, avec une troupe de jeunes Troyens, déguisés en curetés et en corybantes, qui devaient, avec lui, gagner les mers d'Europe et l'embouchure du Danube.

Nous ne suivrons pas le poëte dans la complication d'aventures qu'il imagine. L'intérêt en est médiocre: point de vie, point d'animation, de fastidieux détails, des longueurs infinies, de maladroites imitations du merveilleux ancien \ le tout en un style prolixe, semé d'expressions famiUères jusqu'à la bassesse.

Les quatre premiers chants de la Franciade, les seuls que lionsard ait écrits, parurent à un moment bien peu favorable, le 13 septembre lo72, vingt jours après la Saint-Barthélcmi. Mais les circonstances les plus heureuses n'auraient pu faire vivre une œuvre si mal venue.

Ronsard avait contribué, avec du Bellay, à réhabiliter le vers alexan-

1 En voici un exemple. Francus, voulant, comme Énéo, connaître l'avenir de sa race, fait évoquer les ombres par la magicienne Hyante. Elle amène successivement devant lui tous les rois qui doivent occuper le trône de France; elle raconte leur histoire, particularise les faits du i-ègne de chacun, et, toute païenne qu'on la suppose, parle d'une manière très-orthodoxe, à Francus émerveillé, de Jésus-Christ, de l'Église, du baptûmo, du mépris des idoles.

516 PROSATEURS ET POEIES DU XYP SIÈCLE.

drin; il l'avait déclaré propre aux sujets graves, lui avait le premier donné son vrai nom, vers héroïque, et en avait souvent fait usage dans ses premières poésies, en particulier dans ses Hymnes; cependant il adopta le vers de dix syllabes pour la Franciade. Dans la préface de ce poëmo, il prononce que les alexandrins, qui ressemblent moins aux magnanimes vers d'Homère et de Virgile qu'aux senaires de la tragédie ancienne, « sentent trop la poésie très-facile, sont trop enenés et flasques, si ce n'est pour les traductions auxquelles, à cause de leur longueur, ils servent de beaucoup pour interpréter le sens de l'auteur. » Il leur reproche aussi «d'avoir trop de caquet, s'ils ne sont bastis delà main d'un bon artisan. »

VU

Il ne nous reste plus qu'à parler de quelques compositions secondaires de notre poëte.

Les anciens éditeurs de Ronsard ont réuni en deux li^TCs, sous le nom de Poèmes, un grand nombre de pièces composées sur divers sujets, soit didactiques, soit de mythologie, soit d'histoire contemporaine. Nous nous contenterons de signaler la pièce sur la délivrance de Metz ', adressée à Charles de Lorraine sous ce titre : « La harangue de très-illustre et très-magnanime prince, duc de Guise, aux soldats de Metz, le jour de l'assaut *, >> cadre original dans lequel est renfermé l'éloge du grand capitaine. Le morceau le plus cité de ce petit poëme est la description du boucher de François de Guise, sur lequel est décrite l'histoire de Godefroy de Bouillon, dont les princes lorrains prétendaient descendre.

Nous ne citerons rien des Madrigaux. C'est peut-être la partie la plus faible des œuvres de Ronsard. Ils manquent tellement de la simplicité, du naturel et de la clarté du genre que les maîtresses de Ronsard, pour avoir l'intelligence des vers que leur amant leur adressait, étaient obhgées de recourir à des commentateurs.

Ce poëte, qui ne voulut rien laisser (l'intenté, a encore fait des bouquets à Chloris, des quatrains, des épithalames, des portraits, des mascarades, des combats, des cartels. Tout cela ne vaut pas que nous nous y arrêtions.

Nous ne pouvons terminer cette énumération des travaux de Ronsard sans dire un mot de ses écrits religieux, produits de sa vieillesse. Dans sa jeunesse et dans son âge mûr, il n'aurait songé à rien de semblable. « Obéissant à l'Eglise cathohque, sans estre si ambitieux rechercheur de ces nouveautés, qui n'apportent nuUe seureté de conscience^ »

1 Voir Pasquier, Lett,, 1, II, à Fons.

2 Au I" liv. des Poèmes, t. H, p. 1180-1181.

3 Epistre au lect.,- Œtiv. t. II, p. 1G78.

UONSARD. 517

il ne se piquait pas d'un zèle bouillant. 11 se tenait entre les divers partis, n'allant de toute son affection à aucun, ot gardant une tranquille indifférence qui ressemblait assez à celle d'Érasme. Cette disposition un peu sceptique éclate dans un passage d'une de ses odes, où il dit :

« Ne romps ton tranquille repos Pour papaux, ny pour huguenots, Ny amy d'eux, ny adversaire, Croyant que Dieu père tres-dous (Qui n'est partial comme nous) Sçait ce qui nous est nécessaire *. »

Ce qu'il désirait avant tout, c'était la paix et l'union dans le royaume. Cependant, en vieillissant, et au spectacle des progrès de l'hérésie, il devint un apôtre ardent et belliqueux des principes catholiques et un adversaire acharné des dissidents armés.

Après l'édit de janvier 1562, par lequel l'Hospital avait accordé aux calvinistes la liberté de conscience que les États généraux d'Orléans, transférés à Pontoise, avaient demandée dans leurs cahiers, en i 560, Ronsard, dans l'ardeur de sa conversion, publia un Discours des misères de ce temps, avec une Continuation de ce discours, adressés à Catherine deMédicis, et une Remonstrance au peuple français, dans lesquels il peignait les hérétiques sous des couleurs très-peu flattées, excitait la régente et la nation à s'armer contre eux pour les exterminer, et de plus prêchait une croisade contre Genève.

Un zèle si ardent et^ si belliqueux ne pouvait manquer d'irriter les protestants : « Ceux de la nouvelle opinion, dit Binet, commencèrent à l'attaquer et dressèrent un poëme fort satyrique et mordant contre luy, qu'ils nommoient le Temple de Ronsard, où, en forme de tapisseries, ils depeignoient sa vie 2. » « Ils le prirent à partie en son propre et privé nom, dit de son côté Duperron, se jettant sur luy tous ensemble. » Ceux de sa religion le dédommagèrent amplement de ces insultes : le pape Pie V et la cour le remercièrent publiquement d'avoir répondu à ces téméraires « predicantereaux et ministreaux » .

11 employa les derniers temps de sa vie à opérer une révision totale de ses œuvres et à y faire des changements et des retranchements considérables. Pasquier eût préféré de beaucoup que Ronsai'd, « grand poëte entre les poètes, mais très-mauvais juge et Aristarque de ses livres, » eût laissé ses poésies dans leur première forme : « Deux ou trois ans avant son décès, dit l'auteur des Recherches de la Fraiice, estant affoibly d'un long aage, affligé des gouttes, et agite d'un chagrin et

1 Oflps, V, XXVI II.

2 Vie de Ronsard.

maladie continuelle, cette vertu poétique qui luy avoit auparavant fait bonne compagnie, l'ayant presque abandonné, il fit reimprimer toutes ses poésies en un grand et gros volume, dont il reforma l'œconomie générale, chastra son livre de plusieurs belles et gaillardes inventions qu'il condamna à une perpétuelle prison, changea des vers tous entiers, dans quelques-uns y mit d'autres paroles, qui n'estoient de telle pointe que les premières : ayant par ce moyen osté le garbe * qui s'y trouvoit en plusieurs^ endroits. Ne considérant que combien qu'il fust le père, et par conséquent estimast avoir toute authorité sur ses compositions : si est-ce qu'il devoit penser qu'il n'appartient à une fascheuse vieillesse déjuger des coups d'une gaillarde jeunesse ^ »

Binet et Colletet ont exprimé le même jugement. Au point de vue du goût, les critiques de notre époque partagent l'opinion de Pasquier, et reprochent à Ronsard d'avoir afTadi ses ouvrages, et d'en avoir gâté la langue, en introduisant très-souvent, à la place de vers simples et naturels, des vers ridiculement ampoulés. C'est surtout dans ces révisions tardives qu'on pourrait trouver des exemples de ce mauvais goût, quelquefois grotesque, qu'on lui a tant reproché.

C'est ici le lieu de dire qu'il y eut en Ronsard plusieurs poëtes dont les manières furent très-différentes. Dans sa première jeunesse, il est tout préoccupé de décalquer la forme comme l'idée de la poésie grecque.

Il s'écriait avec douleur :

« Ali I que je suis niarrj' que la muse françoise Ne peut pas s'exprimer comme fait la grégeoise! »

Il disait à son luth :

« Pour te monter de cordes et d'un fust, Voire d'un son qui naturel te fust, Je pillay Tliebe et saccageay la Fouille, T'enrichissant de leur belle despouille. »

C'était alors qu'il se souciait fort peu d'accommoder à l'air de France ses mots grecs travestis =*. Il ne craignait pas de faire un vers tout grec :

« Ocymore^ dyspotme, oligoclironien, »

pour dire passager, d'un mauvais destin, de peu de durée.

Aussi pouvait-il déclarer à tous ceux qui ne savaient que le français, que l'entrée de ses vers leur était fermée :

1 Bonne grâce, agrément. « Approchant plus de la grossière mode de Germanie que A\\ garbe françois. m (Cakloix, Mém. de Vieilleville, 1. VI, oh. vi.)

2 Rech. de la France, 1. VU, c. vi.

2 Sorel, Biblioth., c. x.

RONSARD. bl9

H Les François qui mes vers liront, S'ils ne sont et Grecs et Romains, Au lieu de ce livre ils n'auront Qu'un pesant faix entre les mains '. »

Introduire un certain nombre de mots nouveaux ne lui suffisait pas. Les richesses des langues anciennes lui faisaient tellement envie, qu'il aurait voulu les faire entrer toutes dans la nôtre. Il se proposait d'enseigner, dans une continuation de son Abrégé de l'art 'poétique, « comment il faut composer des verbes fréquentatifs, inchoatifs, des noms comparatifs, superlatifs, et autres tels ornemens de nostre langue pauvre et manque" de soy. »

Il aurait voulu qu'on fit encore plus pour l'enrichissement du français. Trouvant que la langue grecque devait une partie de ses richesses à la variété de ses dialectes, d"où sont venues « une infinité de phrases et manières de parler qui portent encores aujourd'huy sur le front la marque de leur pais naturel, lesquelles estoient tenues indifféremment bonnes par les doctes plumes qui escrivoient de ce temps-là, » il conseille d'enrichir de même la langue française en recourant à ses divers patois. Il dit dans son Abrégé de l'art poétique : « Tu sçauras dextrement choisir et approprier à ton œuvre les mots plus significatifs des dialectes de nostre France, quand mesmement tu n'en auras point de si bons ny de si propres en ta nation ; et ne se faut soucier si les vocables sont Gascons, Poictevins, Normans, Manceaux, Lion- 7iois, ou d'autres païs, pourveu qu'ils soyent bons, et que proprement ils signifient ce que tu veux dire, sans affecter par trop le parler de la cour, lequel est quelquefois très-mauvais pour estre langage de damoiselles et jeunes gentilshommes qui font plus profession de bien combattre que de bien parler. »

Dans la préface de la Franciade, il engage à « remettre en usage les antiques vocables de toutes les provinces de France, et principalement ceux du langage wallon et picard, lequel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la langue françoise. »

Il voulait aussi qu'on rajeunît les mots les plus expressifs du vieux français Uttéraire, surtout ceux qui avaient laissé des traces dans la langue, et qu'il était possible de provigner, d'amender et de culliver *.

Afin que le poëte pût varier à son aise l'expression, il l'excitait encore à « prendre la sage hardiesse d'inventer des vocables nouveaux, pourvu qu'ils fussent moulés et façonnés sur un patron déjà reçu du peuple *. ))

Enfin, pour que notre poésie s'enrichît de « belles inventions, descriptions, comparaisons, qui sont les nerfs et la vie du livre qui veut

> En tôte des poésies en l'honneur de Charles IX.

^ Défectueuse, du lat. maiicus^ manchot, estropié.

* Préf . de la Franciade.

4 Abrégé d« l'art poétique, Œuv., in-fo, 1G23, t. II, p. 1G28.

o20 PROSATEURS ET POETES DU XVi° SIÈCLE.

forcer les siècles pour demeurer de toute mémoire victorieux et maistre du temps, » il invitait son disciple à « pratiquer bien souvent les artisans de tous mestiers, comme de Marine, Venei^ie, Fauconnerie, et principalement les artisans de feu, Orfèvres, Fondeurs, Mareschaux, Minérailliers. » De là, disait-il, « tu tireras maintes belles et vives comparaisons, avecques les noms propres des mestiers, pour enrichir ton œuvre et le rendre plus agréable et parfait. »

Telle était, pour ne parler que de ce qu'il y a de plus essentiel, la poétique innovatrice de Ronsard. Quelques conseils en sont bons, étant bien appliqués ; les théories paradoxales ou excessives, Ronsard, pour son compte personnel, sut assez bien s'en garder, ou s'il tomba dans des abus, dans celui du grécisme notamment, ce ne fut qu'à ses débuts. L'élève enthousiaste de Daurat commence par s'égarer dans les nuées. Mais, à partir de 1554, sa muse devient plus humaine, plus familière. Quittant les régions empirées, il redescend sur la terre. Les défauts qui ont ridiculisé le nom de Ronsard sont peu sensibles dans ce qu'il a écrit de 1554 à 1564. Ses poésies de 1574 à 1585 sentent un homme attristé par les malheurs publics, et découragé par la mort de ses protecteurs, par l'isolement et par la médiocrité pénible oîi il est laissé. Dans ces années extrêmes, il a cependant écrit des pages d'une poésie émue ; et il a parfois retrouvé des- accents d'une dignité et d'une fierté qui font songer à d'Aubigné en ses meilleurs morceaux.

Dans cette carrière poétique de quarante ans, et renfermé dans la solitude à laquelle le condamnait sa surdité, il composait presque sans cesse. Toujours il se montra curieux et passionné de son art. Peu de poètes eurent une abondance aussi facile. Il écrivait deux cents vers avant le repas et deux cents après, comme le dit Balzac dans une lettre latine à M. de Silhon. « Ducentos versus ante cibum, et toticlem cœnatus scripsisse amabat. » Mais il ne se contentait pas d'un premier jet, il montra constamment une patience à soigner, à revoir, à retoucher cent et cent fois ses poésies dont personne n'avait encore donné l'exemple en France. 11 s'était fait une telle réputation de pureté de style et d'exactitude de langage qu'on avait pris l'habitude de dire proverbialement : Il a donné un soufflet à Ronsard, pour signifier. Il a péché contre la pureté de la langue, et ce proverbe s'employait encore fréquemment à une époque où le style de Ronsard était depuis longtemps vieilli. L'art et l'exactitude de sa versification sont souvent admirables, et lui-même il a pu dire :

« Rien de luy no part Qui ne soit bien poli, son siècle le confesse i. »

^ Pièces retrandtées des A7)iours, xxr.

On lui a souvent reproché son obscurité ; mais il faut bien reconnaître que cette obscurité ne tient guère aux mots m aux tours qu il emploie Elle vient surtout de ses éruditions prodiguées, de ses allusions trop savantes, trop recherchées et trop étrangères h nos

halntudes. , t- a^

Dans ses morceaux excellents, on pourrait relever des beautés de style de tous les genres, des richesses d'expression dont on n'avait pas la moindre idée avant lui, des créations pittoresques telles que Malherbe ni Boilcau n'en ont jamais imaginé. Chez lui, la rose s environne des vlis d'une robe de pourpre, la châtaigne, d'un rempart espineux. Les grandes et ficres images abondent sous sa plume : la fortune, parlant au duc de Guise, lui dit : « Quand mon heureuse mam t'aura fait monter

Au plus liaut des honneurs, où souvent je me joue, Je te seray fidèle et briseray ma roue ». » Dans une ode , de 1550, à Michel-Pierre de Mauléon, protonotaire de Durban, qui fut retranchée de sa dernière édition, il dit, en débutant :

« Je ne suis jamais paresseux

A consacrer le nom de ceux

Qui sont altérez de la gloire,

Et nul mieux que moy, par ses vers,

Ne leur bastit dans l'univers

Les colonnes d'une mémoire -. »

En même temps, il a des vers d'une simpUcité énergique qui honoreraient les plus lieaux passages des maîtres.

u Voyez cet avocat qui nous vend son caquet Pour tuer l'innocent et sauver le coupable ! »

11 appelle les courtisans

« Misérables valets, vendans leur liberté Pour un petit d'honneur, servement acheté ! »

*La fortune est cette force aveugle,

«... Qui n'a jamais nostrc plainte escoutée. Qui dompte l'univers et qui n'est point domptée. »

Le sentiment et l'amour de la nature éclatent en vingt endroits d'une façon charmante, comme en celui-ci : Je n'avois pas douze ans, qu'au profond des vallées, etc. .. Parfois il a quelque chose de 1 abandon mélancohque, de l'imagination attendrie d'un poète moderne ae

t Poèmes, II, Lesc.

2 Odes retranchées, Bibl. elz., t. U, p. 423.

lécole d'André Chénier ou de Lamartine. Déjà vieux et regrettant son Vendomois, il adresse ces vers à des grues qui s'envolent pour retourner dans leur patrie :

« Les regardant voler, me disois en moy-mesme : Je voudrois bien, oiseaux, pouvoir faire de mesme, Et voir de ma maison la flamme voltiger Dessus ma cheminée, et jamais n'en bouger. Maintenant que je porte, injurié par l'âge, Mes cheveux aussi gris comme est vostre plumage... Allez en vos maisons ; je voudrois faire ainsy : Un homme sans foyer vit tousjours en soucy. Mais en vain je parlois h l'escadron qui vole; Car le vent emportoit comme luy ma parole. »

Dans la décadence de sa vieillesse, il revint avec exagération à son système de grécisme et de latinisme, et cependant, au moment même qu'il gâtait ses vers, dans sa retouche finale, en substituant l'emphase au naturel le grécisme à la bonne langue courante, il disait aux jeunes poëtes qui venaient le consulter : « Respectez la langue françoise, ne battez pas vostre mère. Je vous recommande par testament les vieux mots françois que l'on veut remplacer par des. termes empruntés du latin. Conservez bien et défendez ces paroles. Collauder, contaminer, blasomier, ne valent pas louer, mespriser, blasmer. »

On peut composer et on a déjà composé tout un volume, et même plusieurs volumes agréables à lire de pièces et de morceaux remarquables de Ronsard, et vingt pièces, cinquante pièces de sa bonne époque sont vraiment admirables.

Nous demandons si l'on ne doit pas admirer comme un modèle de style simple la pièce suivante, ^esponse à quelque ministre, où Ronsard décrit son genre de vie :

M'esveillant au matin devant que faire rien, J'invoque TEternel, le père de tout bien, Le priant humblement de me donner sa grâce. Et que le jour naissant sans TolTenser se passe ; Qu'il chasse toute secte et toute erreur de moy, Qu'il me vueille garder en ma première foy, Sans entreprendre rien qui blesse ma province, Tres-humble observateur des loix et de mon prince.

Apres je sors du lict, et quand je suis vestu Je me range à l'estude et apprens la vertu, Composant et lisant, suivant ma destinée, Qui s'est dès mon enfance aux Muses inclinée : Quatre ou cinq heures seul je m'arreste enfermé;

Puis, sentant mon esprit de trop lire assommé, J'abandonne mon livre et m'en vais à l'église. Au retour, pour plaisir, une heure je devise.

De là je viens disner, faisant sobre repas ; Je rends grâces à Dieu ; au reste je m'esbas. Car si l'apres-disnée est plaisante et sereine, Je m'en vais pourmener tantost parmy la plaine, Tantost en un village, et tantost en un bois, Et tantost par les lieux solitaires et cois. J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage, J'aime le ilôt de l'eau qui gazouille au rivage.

Là, devisant sur l'herbe avec un mien amy, Je me suis par les fleurs bien souvent endormy A l'ombrage d'un saule, ou lisant dans un livre, J'ay cherché le moyen de me faire revivre, Tout pur d'ambition et des soucis cuisans, Misérables bourreaux d'un tas de mesdisans, Qui font (comme ravis) les Prophètes en France, Pippans les grands seigneurs d'une belle apparence.

Mais quand le ciel est triste et tout noir d'espesseur. Et qu'il ne fait aux champs ny plaisant ny bien seur, Je cherche compagnie, ou je joue à la prime ; Je voltige, ou je saute, ou je lutte, ou j'escrime. Je dy le mot pour rire, et à la vérité Je ne loge chez moy trop de sévérité.

Puis, quand la nuicl brunette a rangé les estoiles, Encourtinant le Ciel et la Terre de voiles. Sans soucyje me couche, et là levant les yeux Et la bouche et le cœur vers la voulte des Cieux, Je fais mon oraison, priant la bonté haute De vouloir pardonner doucement à ma faute. Au reste je ne suis ny mutin ny meschant, Qui fay croire ma loy par le glaive tranchant. Voilà comme je vy ; si ta vie est meilleure, Je n'en suis envieux, et soit à la bonne heure.

Nous nous contenterons de rappeler encore, sans croire nécessaire de les citer, les fameux vers aux Calvinistes :

« Christ n'est que charité, qu'amour et que concorde, »

qui ont été vantés par M. Nisard lui-même.

Le JDwcowrs des misères decete'mps,\si'Remonstrance aui:)eii'plede France, sont d'un bout à l'autre écrits avec le naturel le plus franc, avec la correction la plus élégante. Là, pas de mots nouveaux, pas d'inversions forcées, pas d'allusions obscures.

Une louange qu'il ne faut pas oublier d'accorder à ce grand admirateur de l'antiquité, c'est d'avoir puissamment contribué à faire abandonner les compositions latines, et d'avoir plus que personne excité à la culture du français, langue, suivant lui, supérieure à toutes les langues vivantes. 11 voulait, qu'après avoir appris diligemment la langue grecque et latine, et même espagnole et italienne, on se retirât en son enseigne comme un bon soldat, et qu'à l'exemple des aaciens eux-mêmes on composât dans sa langue maternelle.

c( C'est un crime de lese-majesté, disait-ii, d'abandonner le langage de son pays vivant et florissant, pour vouloir desterrer je. ne sais quelle cendre des anciens, et abbayer les verves destrespassés,et encore opiniastreementse braver là-dessus et dire : J'atteste les Muses que je ne suis point ignorant, et n'escris point en langage vulgaire, comme ces nouveaux venus, qui veulent corriger le Magnificat, encores que leurs escrits cstrangers, tant soient-ils parfaits, ne sauroient trouver lieu qu'aux boutiques des apothicaires pour faire des cornets. »

Et après avoir prouvé à l'obstiné latineur qu'il ne sera pas lu, il ajoute éloquemment :

« 0 quantes fois ai-je souhaité que les divines testes et sacrées aux Muses do Joseph Scaliger, Daurat, Pimpont, d'Emeiy, Florent Chrestien, Passerat,. voulussent employer quelques heures à si honorable labeur,

Gallica se quantis attoUet gloria verbis!

« Je supplie tres-humblement ceux auxquels les Muses ont inspiré leur faveur de n'estre plus latineurs ni grecaniseurs comme ils sont, plus par ostentation que par devoir, et prendre pitié, comme bons enfans, de leur pauvre mère naturelle : ils en rapporteront plus d'honneur et de réputation à l'advenir, que s'ils avoient, à l'imitation de Longueil, Sadolet ou Bombe, recousu ou rabobiné je ne sais quelles vieilles rapetasseries de Virgile et de Ciceron, sans tant se tourmenter; car quelque chose qu'ils puissent escrire,tant soit-elle excellente, ne semblera que le cri d'une oie, auprès du chant do ces vieils cignes, oiseaux dédiés à Phœbus Apollon. Après la première lecture de leurs escrits, on n'en tient non plus de compte que de sentir un bouquet fané. Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen, rechercher ou faire un Lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et Gauvain, ou commenter le Roman de la rose, que s'amuser à je ne sçais quelle grammaire latine qui a passé son temps. »

Ronsard passa les dernières années de sa vie dans son pays natal, le Vendômois. Après la mort de Charles IX, dontl'amitié ne lui permet-

tait pas de quitter lu cour, il s'était retiré à sou abbaye de Croix-Val, sous l'ombrage iuspiratcur de la forêt de Gasliue, et au bord de cotte forêt Belleric, qu'il a tant chantée. En I080, accablé d'infirmités, il se fit transporter dans son prieuré de Saint-Cosme, près de Tours, où il mourut le 29 décembre de la môme année.

Ce poëte, qui s'était déclaré ' lui-même « gourmand de gloire ^ « et « glouton de louange ^ », mourut plein de gloire comme plein de jours. Peu de poêles en aucun temps s'étaient vus entourés d'autant d'admiration et de respect.

Le Tasse, étant venu à Paris, s'estimait heureux de lui être présenté et d'obtenir son approbation pour deux chants de la Jérusalem dont il lui fit lecture. La reine Marie Stuart se consolait de sa captivité en le hsant, et lui envoyait un Parnasse d'argent avec cette inscription :

A RONSAUD, l'aPOLLO DE LA SOURCE DES ÎIUSES.

Charles IX se délectait à la lecture de ses poésies, et le combla de distinctions et de présents. Enfin, ce qui devait le plus flatter son orgueil, tous ceux qui étaient « de la volée des poètes du règne de François I" * » baissèrent pavillon devant lui ; et, si quelqu'un prétendait égaler la lyre quercinoise à la vendômoise, ses partisans s'en indignaient et criaient presque au sacrilège ^.

« Nul alors, nous dit Pasquier, ne mettoit la main à la plume qui ne le celebrast par ses vers. Sitost que les jeunes gens s'estoient frottés à sa robe, ils se faisoient accroire d'estre devenus poètes ^. » L'auteur des

1 Préface de \& Franciade.

2 II faut bien avouer que la gloire toute seule lui paraissait une nourriture trop fade, et, comme récompense de ses travaux, une monnaie trop légère. Il préférait tout simplement l'or, et, de crainte qu'on ne lui en oflVît pas, il en demandait sans scrupule aux souverains et aux grands h qui il dédiait ses vers. Il disait dans une ode au roi Henri II:

« Prince, je l'envoyé ccste ode, Trafif|uant mes vers à la itiode Que le marchand baille son bien, Troque pour troq'. Toy qui es riche, Toy roy des biens, ne sois point chiche De changer ton présent au mien.

Ne te lasse point de donner, Et tu verras comme j'accorde L'honneur que je promets sonner Quand un présent dore ma corde. »

3 Préface mise au-devant de la première impression, t. II, p. 17 3. Voir encore, Abrégé de Vart poétique, de la Disposition. « Heureux plus qu'heureux, ceux qui cultivent leur propre terre, etc. »

'' Pasq., Rechercfies, \ll, vi.

5 Voir A. de Tiraudeau, Œuu. poét., éd. 1859, p. 223.

6 Rech., YIH, m.

Recherches de la France, dont nous avons déjà vu les paroles éloquentes, ne pensait pas que Rome eût jamais produit un plus grand poëte que Ronsard, et ne craignait pas de soutenir qu'en imitant les anciens il les avait surmontés, ou pour le moins égalés. L'historien Belleforest l'appelle le Virgile Gaulois i. Tahureau chantait, dans une poésie à Madame Marguerite :

« Que veux-tu dire, Ronsard, Qui le premier de ton pouce jN'ous lias tous inscruis en l'an D'animer la harpe douce?»

Et dans une ode au Roi :

« Taisez-vous donc, mes écris, Vos chants ne seroyent que cris Gazouillant dedans cet hymne, Au regard du Vandomois, Dont la bien-disante voix Surpasse celle du cygne. »

Un autre l'appelait prodige de la nature, miracle de l'art. Enfin, c'était à qui l'encouragerait dans cet orgueil altier qui liù faisait voir à cent piques au-dessous de lui ses contemporains et ses prédécesseurs, et lui faisait dire que ses rivaux auraient beau frapper la table plus de cent fois et se gratter autant la tête, ils ne parviendraient jamais à imiter la moindre gentillesse de ses vers.

a Quel homme, disait Brantôme, a esté M. Ronsard! Il a esté tel que tous les autres poètes qui sont venus après luy, ny qui viendront, se peuvent dire ses enfans et luy leur père; car il les a tous engendrés. C'est luy qui a deffaict la poésie layde, grossière, fade, soile, mal limée, qui estoit auparadvant, et a faict ceste tant bien parée que nous voyons aujourd'huy; car il la para de graves et hautes sentences, luy donnant des mots nouveaux; et la rabilla des vieux bien reparés et renouvelles, comme faict un frippier d'une vieille robbe 3. »

Sa mort fut presque regardée comme une calamité publique. Le cardinal Duperron prononça pompeusement son éloge.

Ronsard garda des partisans longtemps après sa mort : Mathurin Régnier, Théophile, Scudéri, Saint-Amant, la Calprenède, Chapelain, CoUetet, Brébeuf, Cyrano de Bergerac, étaient ses disciples avoués. Malherbe avait le premier réagi contre cette admiration exagérée, mais était allé trop loin dans un autre sens. Il n'avait voulu reconnaître aucun mérite au poëte si longtemps glorifié. Il effaçait dédaigneusement la moitié de son Ronsard, et, de crainte de paraître approuver le reste,

1 Chron. et aim. de France, de la Majesté des roys de Fr., f° 4, r.

2 Ep. au lect., Œui\, in-folio.

3 Grands Capitaines fratiç., Henry II.

il biffait le tout devant ses disciples Racan, Yvrande, Colomby. Vint Boileau, qui voulut porter les derniers coups à cette gloire trop résistante i, et y réussit tellement que, quelques années plus tard, personne n'eût osé se vanter de posséder un Ronsard, et encore moins de l'avoir lu . Ronsard avait éclipsé Clément Marot, Boileau sacrifia complètement Ronsard à Marot.

L'élégant Hamilton ne voyait dans a le vieux Ronsard » qu'un « en-" nuyant babillard, un sot », un « ostrogoth », dont le « style pédant » l'ennuyait ^. A partir de ce moment, on ne lui fît môme plus l'honneur de le lire, et l'on se contenta de répéter dédaigneusement l'arrêt de maître Nicolas.

Boileau mettait Marot infiniment au-dessus de Ronsard. On doit penser qu'il avait étudié quelques-unes des pièces de ce poëte les plus remarquables par un élégant badinage ; mais on pourrait affirmer qu'il ne connaissait pas toutes ses œuvres, et qu'il ne se faisait pas une idée bien exacte de ce qui constituait son originalité ; car il a entassé les erreurs sur son compte. Il prétend que Marot montra pour rimer des chemins tout nouveaux : or Marot se contenta de suivre le chemin battu ; qu'il tourna des triolets : or on n'en trouve aucun dans ses ouvrages ; que c'est lui qui, à des refrains réglés asservit les rondeaux : or Villon avait eu ce mérite avant Marot. Certes, on ne peut guère parler moins pertinemment d'un auteur.

Si Boileau s'était mieux rendu compte des rôles que jouèrent dans notre poésie Clément Marot et Ronsard, on peut supposer qu'il en aurait porté des jugements différents. C'est à la critique du dix-neuvième siècle, elle qui a pu examiner à loisir les pièces du procès et faire des études comparatives pour lesquelles le dix-septième n'était guère préparé, c'est à la critique du dix-neuvième siècle qu'il appartient de redres-

^ La Fontaine ne fut guère moins sévère à Ronsard que Boileau. Il dit à Racine, dans une lettre du 6 juin 1G86 :

« Ronsard est dur, sans goût, sans choix, Arrangeant mal ses mots, gâtant par son françois Des Grecs et des Latins les grâces iuflnies. Nos aïeui, bonnes gens, lui laissoient tout passer, Et d'érudition ne se pouvoient lasser. «

2 C'est ce que dit la Monnoye, dans son édition du Meiiagiana. Cependant Ronsard garda encore quelques adorateurs obstinés, comme un sieur de Lerac, anagramme de Carel, qui écrivait, après VArt poétique, dont les critiques contre Ronsard lui paraissaient des blasphèmes :

« Rendons grâces à la Providence d'avoir donné à la France cet écrivain incomparable. L'antiquité latine ou la grecque n'a point produit d'homme plus né qu'il étoit pour la poésie ! » Et ailleurs : « Il produisoit des images sans nombre sur toutes sortes de sujets... Vous trouvez en lui Pindare, Horace, Galiimuquo, Anacréou, ïhéocrite, Virgile et Homère. »

' Lettre à M""-' de la Force.

ser ces erreurs et de rendre pleine justice à qui de droit. Pour ce qui concerne les poètes dont nous nous occupons, on peut dès maintenant, croyons-nous, prononcer ces décisions : Clément Marot, l'auteur de VEpistre à François I", de l'Epistre à Lyon Jamet, du Dialogue de deux amoureux, du Rondeau sur l'amour au bon vieux temps, de l'Enfer, etc., fut un poëte charmant, mais peu élevé. Ronsard fut un poëte trèsinégal, un poëte chez qui l'on rencontre des défauts choquants, mais, en somme, un grand poëte ; l'un eut un talent agréable et facile, l'autre eut du génie. Ronsard est un ancêtre d'André Chénier. Aussi peuton appliquer au glorieux chef de la Pléiade les vers qu'il adressait à Nicolas le Sueur :

« ...L'honneur que la Muse a mis dessus sa teste Vaincra la faulx du Temps, la Parque et le Destin. »

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