‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 4 sur 67 · DES PERIERS. H · texte numérisé non relu

DES PERIERS. H

povre homme feiit tout im temps qu'il n'osoit aller boire ny manger hors de sa boutique sans enfermer son cuir. Et si quelquesfois il oublioit à le serrer, le singe n'oublioit pas à le luy tailler en lopins, chose qui luy faschoit fort, et si* n'osoit pas faire mal à ce singe, par crainte de son maistre. Quand il en feut bien ennuyé 2, il délibéra de s'en venger. Aprez s'estrebien apperceu de la manière qu'avoit ce singe, qui estoit de faire en la propre sorte qu'il veoit faire (car si Blondeau avoit aiguisé son trenchet, ce singe l'aiguisoit aprez luy ; s'il avoit poissé du ligneul ^, aussi faisoit ce singe ; s'il avoit cousu quelque carrelure, ce singe s'en venoit jouer des coudes^ comme il luy avoit veu faire) ; à l'une des fois Blondeau aiguisa son trenchet et le fit coupper comme un rasoir, et puis, à l'heure qu'il veit ce singe en aguet^, il commença à soy mettre ce trenchet contre la gorge et le mener et ramener ^ comme s'il se feust voulu égosiller'^. Et quand il eut faict cela assez longuement pour le faire adviser à ce singe, il s'en part de la boutique, et s'en va disner. Ce singe ne faillit pas incontinent ^ à descendre, car il vouloit s'esbattre à ce nouveau passetemps, qu'il n'avoit point encore veu faire. Il veint prendre ce trenchet, et tout incontinent se le met contre la gorge, en le menant et ramenant... Mais il l'approcha trop prez, et ne se print garde qu'en le frayant ^ contre sa gorge, il se couppe le gosier de ce trenchet, qui estoit si bien affilé, dont il mourut avant qu'il feust une heure de là. Ainsi Blondeau feut vengé de son singe sans dangier.

Comparaison des alchimistes à la bonne femme qui portait une potée de lait au marché.

Chascun sçait que le commun langage des alquemistes, c'est qu'ils se promettent mi monde de richesses et qu'ils sçavent des

1 Et pourtant.

- Mot très-fort qui, comme ennui, a pour origine i>i odio esse, 6tre un objet de haine.

3 Mis de la poix à son fil. — Des Périers parle la langue technique du métier. Chez la Fontaine, nous trouvons bien aussi l'expression populaire, mais prise à la source commune, sans réalisme vulgaire.

* Trait pittoresque.

* Ce mot n'est plus employé qu'au pluriel. On lit dans Malherbe : Quand l'aguet d'un pirate arrêta leur voyage.

6 Voilà qui est d'un peintre.

'' Ce mot ne veut plus dire que se fatiguer le gosier. ^ In continenti, sur-le-champ.

' Fraye)- est ici pris dans son sens propre ; car ce mot vient de fricare, frotter. PROSATEUr.S ET roËTcs Df xvi' siixi.E. 8

1 i 4 PROSATEURS ET POÈTES DU XVI» SI ECLE.

secrets de nature que tous les hommes ensemble ne sçaventpas; mais à la fin tout leur cas s'en va en fumée, tellement que leur alquemie se pourroit plus proprement dire art qui mine ou art guinest mie.Et ne le sçauroit l'on mieulx comparer qu'à une bonne femme qui portoit une potée de laict au marché, faisant son compte ainsi : qu'elle la vendroit deux liards ; de ces deux liards elle en achepferoit une douzaine d'œufs, lesquels on mettroit couver et en auroit une douzaine de poussins ; ces poussins deviendroyent grands, les feroit chaponner; et ces chapons vauldroyent cinq sols la pièce : ce seroit un escu et plus, dont achepteroit deux cochons, masle et femelle, qui deviendroyent grands et en feroyent une douzaine d'aultres, qu'elle vendroit vingt sols la pièce, aprez les avoir nourris quelque temps : ce seroyent douze francs dont elle achepteroit une jument, qui porteroit un beau poulain, lequel croistroit et deviendroittant gentil : il saulteroit et feroit hùifEi en disant hin! la bonne femme, de l'ayse qu'elle en avoit à son compte, se print à faire la ruade que feroit le poulain ; et, en ce faisant, sa potée de laict va tomber et se respand toute. Et voylàses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et son poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, aprez qu'ils ont bien fournayé^, charbonné, luté^, soufflé, distillé, calciné, congelé, fixé, liquéfié, vitrefié, putréfié, il ne fault que casser un alambic pour les mettre au compte de la bonne femme.

{Nouvelle XIV.)

Des pédants qui corrigent les vers de Térence.

Puisque nostre langage actuel est sans quantité, quand nous venons à parler les langues estranges, nous ne gardons la quantité naturelle des dicts langages, que nous n'avons pas naturellement, si nous n'y estudions à bon escient et ne l'apprenons de ceux qui ont naturels tels langages. Voylà pourquoy vous ne trouvez aujourd'huy homme qui, en parlant, garde ceste quantité en grec et latin, parce qu'il n'y a plus de gents qui parlent naturellement ces langages, dont on puisse ouïr la vraye prononciation, et qu'ils ne se treuvent qu'aux livres, qui sont muets, comme sçavez. Quand doncquesaujourd'huyjeveulx faire un vers latin, je vais veoir en Virgile quelle quantité ont les syllabes des

1 Allumé les fourneaux.

' Enduit de lut.

Dl£S PEUIERS. H3

mots que je veulx mettre en mon vers : aultrement ne puis rien faire, et ne cognois que la première syllabe d'arma soit longue et l'aultre courte, sinon que Virgile me l'enseigne, ou quelque aultre ancien d'auctorité. Mais qui a apprins à Virgile que telle estoit la quantité de ces deux syllabes? Est ce point le poëte Lucrèce, ou Enne*, qu'il lisoit tant, ou quelque aultre de devant luy ? Non, c'est nature (ne me venez icy sophistiquer sur ce mot de nature, je vous prie), car tout le monde à Rome, hommes, femmes, grands et petits, nobles et vilains, parloient le langage que veoyez en Virgile et aultres aucteurs latins et prononceoient arma, la première syllabe longue et la seconde courte : et Virgile incontinent qu'il a esté nay, l'a ouy ainsi prononcer à sa nourrice ; et estant grand, en a ainsi usé pour la mesure de son vers héroïque. Que si quelqu'un doubte de ce que je dy, qu'il aille lire le troisiesme livre de VOraleur de Ciceron, et trouvera vers la fin que si ce grand Domine alias^, grand magister de nostre pais, qui a voulu addresser^ un qui a plus de sens que luy, parloit aujourd'huy son ramage i\ Rome, devant les poissonnières qui vendoient des huistres à Luculle, elles l'appelleroyent plus barbare qu'il n'est rébarbatif, quoyqu'il face du fm. Et fault que je die icy que je suis tout estonné de la merveilleuse audace d'un Espagnol, d'un Gaulois, de quelques Alemans et Italiens qui, en nostre temps, ont osé entreprendre de corriger les vers de Terence. 0 les grands fols ! barbares qui ne sçavez ni sçaurez jamais prononcer droict la moindre syllabe qui soit en latin, osez vous mettre là la main ? J'entens bien que les anciens escrivains ont corrompu et gasté ce pauvre poëte, et trouverois bon à merveilles qu'il feust rhabillé ; mais qui est celuy là qui aujourd'huy le pourroit faire ? Et laudabimus eion. Laissez cela, quenaille*, et vous allez dormir ; ni touchez, prophanes, à ses sainctes reliques. Et s'il y a quelque chose que trouvez bonne àvostre goust, dictes en, faictes en tels livres que vouldrez, mais n'y touchez. Car que sçavez vous si ce langage coulant et commun de Rome ne passoit point des syllabes, que les grands messeres^ faisoient plus longues et poi-

1 Ennius.

2 On croit que des Périers a dirigé cette piquante et judicieuse diatribe contre le Portugais André Govea, professeur à Sainte-Barbe, qui avait publié un Terentius prislino splendori restitutus.

■• Redresser.

* Comme chiennaille, ancien mot dont nous avons fait canail'e.

* Seigneurs.

il6 PROSATEURS ET POÈTES DU XV1« SIÈCLE.

santés, comme ils se portoienti ; et, au contraire, si n'estendoit point quelquesfois les syllabes courtes? D'advantage ne sçavez vous pas, et mesmes par plusieurs lieux de Plaute, qu'on faisoit des solœcismes, des faultes, et la prononciation des paroles sottes et nouvelles, tout ainsi que veoyez en nos tant plaisans badinages de France, et ce tout à gardefaite ^ pour faire rire les assistans ? Je prens le cas que le comique, faisant parler un ivrongne qui chancelle, un courroucé jusques à estre hors de sens, une follette chambrière d'estrange païs, un vieillard tout blanc, tremblant, aye, tout exprez pour le personnage, mis ou plus ou moins de temps ^ aux vers, de sorte que, à ton aulne, tu treuves un ïambe en un trochaïque, ou un trochsee en un ïambique, tu me viendras incontinent faire là du corrigeart*, et gaster ce qui estoit bien. Mau de pipe te bire^ ! {Discours.)

1 D'après leur volonté.

2 Sous toutes réserves.

^ Mesure.

* Celui qui a la manie de vouloir corriger, critique pédant. Vojr. Clément Marot, l'e Ép. du Coq à VAsne :

(I Si le grand rithmeur de Paris Vient UD coup à veoir ceste lettre, Il en vouldra osier ou mettre ; Car c'est le roi des corrigears. d

s Imprécation gasconne. C'est-à-dire : "■ Que le mal du tonneau te vire, te retourne ! » Que l'excès du boire te mette à bas 1

DU BELLAY (Joachim)

Joachim du Bellay naquit au bourg de Lire, dans les Mauges, à douze lieues d'Angers, vers lo25. Il était simple gentilhomme. « Si ne suis je seigneur, prince, marquis ou comte, a-t-il dit luimôme. » Il fut dès l'enfance animé d'une ambitieuse émulation par la célébrité dont jouissaient dans les armes, dans les négociations et dans les lettres ses parents, M. de Langey et le cardinal du Bellay; mais ses espérances furent déçues, et il éprouva beaucoup de vicissitudes et de malheurs, qu'il a racontés dans une élégie latine adressée à Jean Morel d'Embrun, son ami intime. L'étude le consola de ses tribulations. Il se prit d'admiration ardente pour les grands auteurs grecs et latins, et ambitionna la gloire de les imiter dans sa langue maternelle, que François P"^ protégeait si puissamment, qu'il établissait dans les tribunaux par son ordonnance de 1539, et qu'il imposait à ses professeurs du Collège de France.

Vers 1 548, alors qu'il s'occupait du droit , il fit la connaissance de Ronsard non encore parvenu à la célébrité. Cette liaison stimula son ardeur naturelle, et pendant que Ronsard étudiait encore silencieusement, avec Jean-Antoine deBaïf, Rémi Belleau et quelques autres, sous la conduite de Jean Dorât, du Bellay publia, en 1549, son premier recueil de poésies, dédié à la princesse Marguerite, sœur de François [<='". Quatre mois après, parut la Dé/e?zse et Illustration de la langue française, dédiée au cardinal du Bellay. Le poëme intitulé l'Olive fut donné au public vers la fin de l'année 1550. Nous aurons à y revenir, ainsi que sur les autres poésies de notre auteur. Nous le considérons, en ce moment, uniquement comme prosateur. A ce titre, il s'est acquis une véritable gloire par son Illustration de la langue française. Ce ne devait d'abord être qu'une épitre ou avertissement au lecteur, en tète de ses poésies; mais la pensée de l'enthousiaste admirateur des anciens s'agrandit, et il fit un volume. Ce livre plein de juvénile audace et d'ardente confiance devint une sorte de manifeste de la nouvelle école poétique qui s'essayait alors, et qui est demeurée célèbre sous le nom de la Pléiade, qu'elle se donnait fièrement elle-môme, après s'être d'abord appelée simplement la Brigade. « Toutes les tendances de l'esprit français, dit M. Nisard 1, tous les progrès que la poésie avait encore à faire, sont exprimés dans ce manifeste, excellent écrit où, malgré une certaine exagération de jeunesse, quelques contradictions, trop peu d'ordre, la langue est

^ Hist. de la littér. fraîiç., 1. il, cli. iv, § 2.

118 PROSATEURS ET l'OLTES Ui: XVF SIÈCLE.

ferme, le tour vif et naturel, les expressions durables, suscitées par les bonnes raisons. Le plan n'en est pas marqué; et ce que Calvin a insinué de Luther est vrai surtout de du Bellay, lequel procède par une ardeur impétueuse plutôt que par une gravité judiciaire. Mais la pensée est complète, et tout ce qu'il y avait à dire est dit, hors de son lieu ou en son lieu.

« Du Bellay y confond dans une proscription commune et ceux qui par dédain de la langue vulgaire écrivaient en latin, et ceux qui écrivaient en français, sans études grecques ni latines, les cicéroniens et les poètes à la mode. Il combat les cicéroniens par Cicéron lui-même, lequel avait défendu le latin contre ceux qui le dédaignaient pour le grec, quoiqu'il ne fût pas plus suspect d'estimer médiocrement la langue grecque que du Bellay, défendant le français, n'était suspect de n'estimer pas assez les langues anciennes. »

« Quoi qu'on puisse aujourd'hui penser de ces éblouissantes promesses, dit à son tour Sainte-Beuve, l'augure en est sur l'heure accepté, et la croisade commence. » « Ce feut une belle guerre que l'on « entreprint lors contre l'ignorance, » nous dit en ses Recherches Pasquier, dont le vieux cœur se réchauffe après quarante ans à ces souvenirs de jeunesse. Son imagination s'anime pour les peindre, et il se plaît à nous montrer Pierre de Ronsard, Pontus de-Thiard, Rémi Belleau, Etienne Jodelle, Jean-Antoine de Baïf, s'avançant en brigade et formant ce qu'il appelle « le gros de la battaille)).«Chascun d'eux avoit « sa maistresse qu'il magnifioit,et chascun se promettoit une immor- « talité de nom par ses vers: vous eussiez dict que ce temps-là estoit du <( tout consacré aux Muses. » Le siècle entier est désormais gagné à cette génération ardente ; tous les nouveaux poètes s'enrôlent sous leurs bannières, et quelques-uns même des anciens, tels que Maurice Scève (de Lyon), Jacques Pelletier (du Mans), Thomas Sebillet et Théodore de Bèze, se rallient à eux. Vainement le bon Gaulois Rabelais prodigue-t-il ses bouffées de railleries à un style qui rappelle le jargon de son écoUer limousin : on ne prend pas son rire au sérieux, et, quand il meurt, ceux mêmes dont il s'est moqué lui font à l'envi de belles épitaplies *. »

Le manifeste de du Bellay fit grand éclat ; il ne fut cependant pas reçu sans contestation. Un poète de l'ancienne école, de l'école de Marot, la veille encore si prospère et si dominante, Charles Fontaine, y répondit par le Quintil Horatian ; mais ce ne fut qu'une récrimination sans portée.

Au moment que sa réputation grandissait de plus en plus chaque jour en France, dans l'année io50 ou 1551, du Bellay partit pour l'Italie, et se rendit à Rome où il s'attacha au cardinal son oncle, le patron de Rabelais, auquel il avait dédié V Illustration et adressé une ode de son premier recueil. Il ne revint qu'en 1555 de ce voyage qui

1 Tableau de la poésie f'ra?içaise au seizième siècle, p. 51 et 52.

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