JOACHIM DU BELLAY
Rendez à l'or ceste couleur qui dore
Ces blonds cheveux, rendez mil' autres choses,
A l'Orient tant de perles encloses,
Et au soleil ces beaux yeux que j'adore.
Rendez ces mains au blanc yvoire encore, Ce sein au marbre et ces lèvres aux roses, Ces doux soupirs aux fleurettes decloses, Et ce beau teint à la vermeille Aurore.
Rendez aussi à l'Amour tous ces traits, Et à Venus ces grâces et attraits ; Rendez aux cieux leur céleste harmonie.
Rendez encor ce doux nom à son arbre, Ou aux rochers rendez ce cœur de marbre. Et aux lions cest' humble felonnie ^
Pasquier ne faisait pas grand cas de VOlive, malgré le succès que ce poëme avait obtenu dans sa nouveauté. Le tout lui paraissait « Ibrtfoible », à l'exception de «trois ou quatre sonnets desrobés de l'italien ». La vérité est que le plus grand nombre des sonnets sont fort ennuyeux de monotonie. C'est toujours, comme dans les sonnetti et canzoni de Pétrarque, l'ivoire du front, les deux soleils (les yeux), la neige du sein, le corail des lèvres, les perles de la bouche. Mais oïi est cet idéal enchanteur du poëte qui inaugura chez les modernes le sentiment délicat de la culture antique ? Où est ce vif et brûlant sentiment qui fait pardonner au solitaire de Vaucluse toutes ses répétitions, toutes ses mignai^dises, toutes ses antithèses et tous ses concetli ?
L'Oiwe est suivie d'un petit poëme intitulé la Musagnœomachie, c'esl-hdire la guerre des Muses et de l'Ignorance. C'est une agréable allégorie.
Du Bellay, à l'occasion d'un voyage que son oncle le cardinal lui fit faire à Rome, et qui dura quatre ans (iDbi-ioob), écrivit un autre poëme considérable en sonnets, intitulé : Regrets. U est composé de cent quatre-vingt-trois sonnets, adressés la plupart à quelques-uns de ses amis loin desquels il se consume d'inquiétude et d'ennui. Le poëte y gémit continuellement sur son séjour à Rome, qu'il regarde comme un exil. Après trois ans d'absence, il languit et meurt du besoin de revoir sa patrie. Aussi tous ses accents sont-ils lugubres, toutes ses pensées sombres, et quelquefois confuses. L'idée d'un prochain retour peut seule lui apporter consolation et joie •.
1 Sonnet xci.
2 Voir, entre autres, le sonnet qui commence par :
• France, mcrc des arts, des armes et des lois, » et celui qui commence par :
« Je me promène seul sur la rive latine. »
Bien qu'il eût tant prêché l'art, il fut, dans les Regrets, familier et naturel comme le sujet le demandait.
C'est peut-être ce qu'il a fait de plus élevé. Ainsi pensait Pasquier, au jugement de qui du Bellay <( se surmonta lui-même » dans ses Eegrets.
Plusieurs des sonnets qui composent ces espèces de Tristes sont célèbres. Voici trois de ceux qui méritent le mieux leur renommée :
Le Babilonien ses hauts murs vantera Et ses vergers en l'air ; de son Ephesienne La Grèce descrira la fabrique ancienne, Et le peuple du Nil ses pointes ^ chantera.
La mesme Grèce encor vanteuse publi'ra De son grand Jupiter l'image Olympienne. Le mausolé sera la gloire Carienne, Et le vieux Labyrinth la Crète n'oublira.
L'antique Rhodien élèvera la gloire
De son fameux Colosse au temple de Mémoire :
Et si quelque œuvre illustre encor se peut vanter
De marcher en ce rang, quelque plus grand - faconde
Le dira. Quant à moy, pour tous je veulx chanter
Les sept costeaux romains, sept miracles du monde. »
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, Ou comme cettui-là qui conquit la toison, Et puis est retourné, plein d'usage et raison, Vivre entre ses parens le reste de son âge !
Quand reverray-je, helas! de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Reverray-je le clos de ma pauvre maison. Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?
Plus me plaist le séjour qu'ont basti mes aïeux Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine;
Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin. Plus mon petit Lire que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la douceur angevine.
1 Piramides.
* Cet adjectif n'avait primitivement qu'une forme pour le masculin et le féminin, comme tous ceux qui viennent d'adjectifs latins dont le masculin et le féminin sont semblables.
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Dans le dernier sonnet que nous voulons citer, le poëte ridiculise avec beaucoup d'esprit, comme il le fait dans plusieurs autres, l'affectation des manières des gentilshommes français résidant à Rome :
Marcher d'un grave pas et d'un grave sourcy, Et d'un grave soubris à chascun faire feste, Balancer tous ses mots, respondre de la teste, Avec un Messer no, ou bien un Messer si ;
Entremesler souvent un petit è cosi, Et d'un son servitor contrefaire l'honneste, Et, comme si l'on eust sa part en la conqueste, Discourir sur Florence et sur Naples aussi ;
Seigneuriser chascun d'un baisementde main, Et suivant la façon du courtisan romain. Cacher sa pauvreté d'une brave apparence
Voilà de ceste cour la plus grande vertu,
Dont souvent, mal monté, mal sain et mal vestu,
Sans barbe et sans argent on s'en retourne en France.
Ce que les contemporains paraissent avoir le plus admiré dans les Regrets, c'est la force avec laquelle « il taxe les mœurs de son temps, selon que les sujets s'en présentaient à lui, » suivant les expressions de Richelet '. Ronsard, le comparant à l'un des poètes grecs les plus véhéments dans la satire, le nomme le grand Alcee Angevin *.
Du Bellay a pu dire sans vanité, dans son ode à Ronsard, contre les €7ivieux poètes :
« Par moy les grâces divines Ont faict sonner assez bien Sur les rives angevines Le sonnet italien. »
Il n'a pas traité avec la môme supériorité le genre de Pindare et d'Horace.
Pour établir sa réputation dans le genre de l'ode, il s'avisa d'une ruse qui pourrait paraître peu en rapport avec la noblesse naturelle de son caractère. Il trouva moyeu de voir furtivement quatre
1 Comment, sur Ronsard.
* Odes, V, vni.
livres d'odes que Ronsard se préparait à publier, s'ingénia d'en composer de pareilles, en s'efforçant cependant d'imiter Horace plutôt que Pindare, et, pour prévenir la réputation de Ronsard, les mit en lumière l'an 1549, avec quelques sonnets, sous le titre de Recueil de poésies, à la grande indignation du poëte qui se voyait ainsi joué par son ami, mais qui lui pardonna cependant et l'exhorta à continuer dans l'ode. Le lyrique improvisé ne put parvenir qu'à produire quelques pièces remarquables. Sainte-Beuve indique des odes qui sont véritablement belles, l'une à Madame Marguerite sur ce qu'il faut écrire en sa langue, et qui exprime déjà les idées que du Bellay reprendra et développera dans son Illustration ; l'autre adressée au seigneur Bouju et inspirée en partie par le Quem tu, Melpomene, semel, d'Horace. Ce sont, continue l'habile critique, les conditions et les goûts du vrai poëte, qui ne suit ni l'ambitieuse faveur des cours ni la tourbe insensée des villes, qui ne recherche ni les riches contrées d'outre-mer ni les colisées superbes,
« Mais bien les fontaines vives
Mères des petits ruisseaux
Autour de leurs vertes rives
Encourtinés d'arbrisseaux... »
Et encore, toujours parlant du poëte:
« Il tarde le cours des ondes, Il donne oreilles aux bois, Et les cavernes profondes Fait reclianter sous sa voix. »
On pourrait encore citer plusieurs odes, et surtout des parties d'odes d'un véritable mérite. Mais le plus grand nombre sont faibles, médiocres, obscures et embarrassées. « Une grande partie de ces odes ne sont guère, comme l'a remarqué Sainte-Beuve, que des espèces de vaudevilles, ou des pensées morales entassées les unes sur les autres, et qui ne ressemblent à l'ode que par le peu d'ordre qui y règne. Le feu, l'enthousiasme, l'âme de l'ode y manquent, ou ne s'y font que trèsfaiblement sentir. » Du Bellay fut bien loin assurément d'avoir la puissance lyrique de Ronsard. Dans plusieurs hymnes cependant, surtout dans l'hymne à la Surdité, adressé à son maître, il a su trouver des accents vraiment inspirés.
Généralement peu élevé dans l'ode, du Bellay retrouve sa supériorité dans la satire.
Après avoir publié son fameux manifeste, il le fit suivre d'une satire contre la poésie à la mode, qu'il intitula Le Pocle courtisan. C'était la première fois qu'un poëme français portait ce nom tout latin de satire.
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Du Bellay y ridiculise la fatuité et l'ignorance de ces poëtes qui insultaient à l'éruditiou de la nouvelle école poétique, et dont tout le mérite était de savoir flatter les grands seigneurs et les grandes dames.
Cette satire était écrite en vers alexandrins, mesure que sa gravité avait fait abandonner presque généralement par nos anciens poëtes pour un vers plus léger et plus conforme au badinage de leurs pensées.
Nous citerons dans son entier ce morceau, l'un des plus achevés que du Bellay ait écrits :
liC Poëte courtisan.
Je ne veux point ici du maistre d'Alexandre S
Touchant l'art poétique, les préceptes t'apprendre :
Tu n'apprendras de moy comment jouer il faut
Les misères des rois dessus un eschafaut :
Je ne t'enseigne l'art de l'humble comédie,
Ni du Meonien^ la muse plus hardie :
Bref, je ne monstre icy d'un vers Horatien
Les vices et vertus du poème ancien :
Je ne dépeins aussi le poète du vuide ^;
La cour est mon auteur, mon exemple et ma guide ^.
Je te veux peindre icy, comme un bon artisan,
De toutes ses couleurs l'Apollon courtisan,
Oii la longueur sur tout il convient que je fuie.
Car de tout long ouvrage à la cour on s'ennuie.
Celuy donc qui est né (car il se faut tenter Premier que ^ l'on se vienne à la cour présenter) A ce gentil mestier, il faut que de jeunesse Aux ruses et façons de la cour il se dresse. '}
Ce précepte est commun : car qui veut s'avancer A la cour, de bonne heure il convient ^ commencer.
Je ne veux que longtemps à l'estude il palisse, Je ne veux que resveur sur le livre il vieillisse. Feuilletant studieux tous les soirs et matins Les exemplaires Grecs et les auteurs Latins.
1 Aristote. — ^ Homère, que quelques-uns ont cru natif de la Lydie, appelée Méonie par les poëtes, du nom de Méon, le plus ancien roi du pays.
3 Lucrèce, auteur du De naiura rerum, où il explique la création et la vie universelle par l'existence et l'horreur du vide.
* Guide était autrefois féminin, comme le provcnçil et l'italien guida.
* Avant que. — * Il faut.
Ces exercices-là font l'homme peu habile, Le rendent catarreux, maladif et débile, Solitaire, fascheux, taciturne et songeard ; Mais nostre courtisan est beaucoup plus gaillard. Pour un vers allonger ses ongles il ne ronge, Il ne frappe sa table, il ne resve, il ne songe. Se brouillant le cerveau de pensemens divers Pour tirer de sa teste un admirable vers Qui ne rapporte, ingrat, qu'une longue risée Partout où l'ignorance est plus autorisée.
Toy donc qui as choisi le chemin le plus court Pour estre mis au rang des savans de la cour, Sans mascher le laurier, ni sans prendre la peine De songer en Parnasse, et boire à la fontaine Que le cheval volant de son pied fit saillir. Faisant ce que je di tu ne pourras faillir.
Je veux en premier lieu que sans suivre la trace (Comme font quelques uns) d'un Pindare ou Horace, Et sans vouloir, comme eux, voler si hautement, Ton simple naturel tu suives seulement.
Ce procès tant mené, et qui encore dure, Lequel des deux vaut mieux, ou l'art ou la nature, En matière de vers, à la cour est vuidé ; Car il suffit icy que tu soyes guidé Parle seul naturel, sans art et sans doctrine, Fors cet art qui apprend à faire bonne mine; Car un petit sonnet qui n'a rien que le son. Un dixain à propos, ou bien une chanson, Un rondeau bien troussé, avec une ballade, Du temps qu'elle couroit, vaut mieux qu'une Iliade. Laisse moy donques là ces Latins et Grégeois, Qui ne servent de rien au poète François. Et soit la seule cour ton Virgile et Homère ; Puis qu'elle est (comme on dit) des bons esprits la mère, La cour te fournira d'argumens suffisans Et seras estimé entre les mieux disans, Non comme ces resveurs, qui rougissent de honte, Fors entre les sçavans desquels on ne fait compte.
Or si les grands seigneurs tu veux gratifier*, Argumens à propos il te faut espier,
1 Être agréable à, gratus esse.