JOACHIM DU BELLAY. S
Comme quelque victoire ou quelques villes prises,
Quelque nopce, ou feslin, ou quelques entreprises,
De masque ou de tournoi avoir force desseins,
Desquels à ceste fin tes coffres seront pleins.
Je veux qu'aux grands seigneurs tu donnes des devises,
Je veux que tes chansons en musique soient mises,
Et à fin que les grands parlent souvent de toy,
Je veux que l'on les chante dans la chambre du Roy.
Un sonnet à propos, un petit epigramme
En faveur d'un grand Prince ou de quelque grand' dame
Ne sera pas mauvais ; mais garde-toi d'oser
Des mots durs ou nouveaux qui puissent amuser ^
Tant soit peu le lisant; car la douceur du stile
Fait quel'indocte vers aux oreilles distille,
Et ne faut s'enquérir s'il est bien ou mal fait;
Car le vers plus coulant est le vers plus ^ parfait.
Si quelque nouveau poète à la cour se présente,
Je veux qu'à l'aborder ^ finement on le tente :
Car s'il est ignorant, tu sçauras bien choisir
Lieu et temps à propos, pour en donner plaisir ;
Tu produiras partout ceste beste, et, en somme.
Aux despens d'un tel sot, tu seras galant homme.
S'il est sçavant, il te faut dextrement Le mener par le nez, le louer sobrement. Et d'un petit souris et branlement de teste Devant les grands seigneurs lui faire quelque feste, Le présenter au Roy et dire qu'il fait bien Et qu'il a mérité qu'on lui fasse du bien. Ainsi tenant toujours ce poure * homme sous bride, Tu te feras valoir, en lui servant de guide : Et combien que ^ tu sois d'envie espoinçonné, Tu ne seras pour tel toutefois soupçonné.
Je te veux enseigner un autre point notable, Pour ce que de la cour l'escole c'est la table, Si tu veux promptement en honneur parvenir.
1 Arrêter, retarder,
* Comparatif pour superlatif, comme nous en avons déjà vu de nombreux exemples.
3 Quand on l'aborde, dès le premier abord.
« Je vous suyvrai d'assez loing, afin de voir quelle niino elle tiendra à l'aborder. » (Tournebu, les Coutens, IV, v,)
* Pauvre. — ^ Quoique.
538 PROSATEURS ET POÈTES DU XVl* SIÈCLE.
C'est où plus sagement il te faut maintenir :
Il faut avoir toujours le petit mot pour rire,
Il faut des lieux communs, qu'à tous propos on tire,
Passer ce qu'on ne sçait et se montrer sçavant
En ce que l'on a lu deux ou trois soirs devant.
Mais qui des grands seigneurs veut acquérir la grâce Il ne faut que les vers seulement il embrasse ; Il faut d'autres propos son style desguiser. Et ne leur faut toujours de lettres deviser ; Bref, pour estre en cet art des premiers de ton âge, Si tu veux finement jouer ton personnage, Entre les courtisans du sçavant tu feras, Et entre les sçavans courtisan tu seras.
Pour ce te faut choisir matière convenable, Qui rende son auteur aux lecteurs agréable, Et qui de leur plaisir t'apporte quelque fruit. Encore pourras-tu faire courir le bruit, Que si tu n'en avois commandement du Prince Tu ne l'exposerois aux yeux de ta province, Ains te contenterois de le tenir secret : Car ce que tu en fais est à ton grand regret. Et à la vérité la ruse coustumiere, Et la meilleure, c'est, rien ne mettre en lumière, Ains jugeant librement des œuvres d'un chascun, Ne se rendre subjet au jugement d'aucun, De peur que quelque fol te rende la pareille, S'il gagne comme toi des grans princes l'oreille.
Tel estoit de son temps le premier estimé, Duquel si on eust lu quelque ouvrage imprimé, 11 eust renouvelé (peut-estre) la risée De la montagne enceinte, et sa Muse, prisée Si haut auparavant, eust perdu (comme on dit) La réputation qu'on lui donne à crédit. Retiens donc bien ce point ; et, si tu m'en veux croire, Au jugement commun ne hasarde ta gloire, Mais sage sois content du jugement de ceux Lesquels trouvent tout bon, auxquels plaire tu veux, Qui peuvent t'avancer en estats et offices, Qui te peuvent donner les riches bénéfices, Non ce vent populaire et ce frivole bruit Qui de beaucoup de peine apporte peu de fruit. Ce faisant, tu tiendras lieu d'un aultre Aristarque,
JOACHIM DU DELLAY. 539
Et entre les sçavants seras comme un Monarque : Tu seras bien venu entre les grands seigneurs, Desquels tu recevras les biens et les honneurs, Et non la pauvreté, des Muses l'héritage, Laquelle est à ceux-là réservée en partage, Qui, desdaignanl la cour, fascheux et malplaisans, Pour allonger leur gloire, accourcissent leurs ans.
Du Bellay ne sut pas toujours être aussi sage. Un moment il sacrifia ses études et sa gloire au soin de sa fortune. Plus tard il se le reprochait dans des vers pleins d'harmonie, d'imagination et de douce mélancolie :
« Las ! où est maintenant ce mespris de fortune ? Où est ce cœur vainqueur de toute adversité, Cet lionneste désir de l'immortalité, Et cette belle flamme au peuple non commune ?
Où sont ces doux plaisirs, qu'au soir, sous la nuit brune,
Les Mases me donnoient, alors qu'en liberté,
Dessus le verd tapis d'un rivage escarté,
Je les menois danser aux rayons de la lune ?
Maintenant la Fortune est maistresse de nioy, Et mon cœur, qui vouloit estre niaistre de soy, Est serf de mille maux et regrets qui m'ennuyent.
De la postérité je n'ay plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l'ay plus aussi,
Et les Muses de raoy, comme estranges, s'enfuyent. »
Il nous reste à nommer uu des principaux poëmes de Joachim du Bellay, les Divers Jeux rustiques '. Selon Sainte-Beuve, ce sont les plus agréables vers qui soient sortis de la plume de cet auteur, et en effet plusieurs pièces en sont ravissantes; mais c'est une poésie toute païenne.
Après avoir si longtemps manié « la lyre ethnique», comme il dit dans son français grécisé, du Bellay, se souvenant qu'il était prêtre, voulut aussi faire résonner la lyre chrétienne :
'< Moy cestuy-!à, qui tant de fois, Ay chanté la Muse charnelle.
Maintenant que je haulse ma vois Pour sonner la Muse éternelle.
1 Voir l'excellente édition donnée, en 1875, par Is. Liseux.
De ceux-là, qui n'ont part en elle, L'applaudissement je n'attens ; Jadis ma folie estoit telle, Mais toutes choses ont leur temps i. »
Et, pour traiter des sujets plus graves, il ne sera pas obligé de re noncer aux agréments de la belle poésie :
« Si nous voulons emmieller Nos chansons de fleurs ppetiques, Qui nous gardera de mesler Telles douceurs en nos cantiques, Convertissans à noz pratiques Les biens trop longtemps occupez Par les faux possesseurs antiques, Qui sur nous les ont usurpez ?
D'Israël le peuple ancien, Affranchi du cruel service, Du riche meuble égyptien Fit à Dieu plaisant sacrifice :
Et pour embellir l'édifice, Que Dieu se faisoit ériger, Salomon n'estima pas vice De mendier l'art estranger.
Nous donques faisons tout ainsi :
Et comme bien rusez gendarmes.
Des Grecs et des Romains aussi Prenons les bouclers * et guidarmes 3 ; L'ennemi baillera les armes, Dont luy-mesme sera batu ; Telle fraude au faict des alarmes Mérite le nom de vertu. »
Excellente intention ; mais il ne fit guère vibrer sous ses doigts consacrés la lyre cbrétienne ; il s'en tint à ces louanges de la vertu 'et à quelques hymnes chrétiennes.
Nous ne nous sommes pas rigoureusement astreint à l'ordre chronologique en parlant des poésies de Joachim du Bellay ; mais nous devons constater que le progrès du goût y est constant. 11 a pu dire de ses
1 Louanges de la vertu, la Lyre chrestienne.
2 Boucliers.
3 Javelot, pique, lance, hallebarde, hache d'armes. On a dit aussi jisarme, gisanies, guisarme, gtnjscirme, juisarme. De l'écoss. geis, javelot, pique, lance ; gall. gwaew, idem ; en basse latinité gijsarium. La racine celtique a formé le mot latin gœsum, dont César se sert pour désigner un javelot gaulois long et pesant.
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derniers fruits — c'est ainsi qu'il appelle ses dernières œuvres, — que s'ils ne sont du tout si savoureux que les premiers, ils sont peut-ûlre de meilleure garde.
Dans tous ses ouvrages, à l'exception de quelques parties du premier recueil, si précipitamment composé et publié, son style, laborieusement soigné, est correct, facile et imagé. Il se garde de l'enflure des pindariseurs, mais il a de la dignité, de l'énergie, surtout de la douceur : sa douceur et sa grâce l'ont fait -surnommer par les contemporains, l'Ovide françois. Il a bien plus que Ronsard, — qui était atteint de surdité, — le sentiment de l'harmonie. Quoi de plus musical que ce passage d'une hymne chrétienne :
« 0 Dieu guerrier, des victoires donneur.
Donne à mes doigts ceste grâce et bonheur,
De n'accorder sur ma lyre d'yvoire,
Pour tout jamais, que les vers de ta gloire.
S'il est ainsi, arrière les vains sons,
Les vains soupirs, et les vaines chansons !
Arrière amour^ et les songes antiques
Elabourez par les mains poétiques !
Ce n'est plus moy qui vous doy fredonner :
Car le Seigneur m'a commandé sonner
Non l'Odyssée, ou la grande Iliade,
Mais le discours de l'Israeliade. »
Les pages écrites ainsi d'un style nombreux et animé abondent dans les poésies de Joachim du Bellay. Indiquons seulement la célèbre villanelle du Vanneur.
Il excelle déjà à trouver les épithètes riches de pensées et d'harmonie.
En parlant de la vigne qui embrasse l'ormeau il dira :
« Du cep lascif les longs embrassemens. »
Après avoir loué Henri d'avoir suivi dès son bas âge les traces de François P'', il ajoute :
a La biche ainsi, ou le jeune cheval, Ont vu de loin descendre contreval Le lionceau hardi, qui les dévore Avec ses dents innocentes encore. »
On comprend que l'école moderne ait rendu hommage à des auteurs qui avaient déjà de tels éclairs de poésie.
Pour la langue proprement dite, chez du Bellay, comme chez tous les poètes de cette date, elle est assez composite. Il abuse moins que d'autres des termes tout grecs ou tout latins. Il aime cependant à « forger sur les vocables latins » des mots composés, comme iné- sonnant, porte-lois, porte-ciel, etc. Du Bellay revendiquait la paternité de ces
mots, et de quelques autres, comme cerve; mais ce dernier, tombé en désuétude au seizième siècle, avait été fort employé par nos vieux trouvères.
On pourrait encore citer comme des néologismes l'usage très-fréquent d'adjectifs pris neutralement et d'infinitifs présents pour des substantifs.
Du Bellay aimait également à se servir de certaines expressions archaïques qui lui semblaient « donner quelque majesté au vers, comme endenxentiers pour cependant, galîée pour galères, isnel pour léger, carollant pour dansant, etc. Ces vieux mots se rencontrent dans la traduction qu'il a faite de plusieurs livres de VÊnéide.
Du reste, le courant de son style est sain, clair, nullement étrange.
Nous n'avons pas à nous occuper des poésies latines de notre auteur, que le cardinal Bembo, dans une ode qu'il a composée sur la mort de du Bellay, appelle l'ornement de la lyre française et de la lyre latine :
« Bellaï, francce laus latiœque hjrœ. »
De son temps, c'était encore la culture des Grecs et des Latins qui assurait une gloire plus facile à un écrivain. 11 déclare lui-môme, dans la préface de l'Ohue, que s'il eût écrit en grec ou en latin, ce lui eût été un moyen plus expédient pour acquérir quelque degré entre les doctes hommes de ce royaume. Cependant ses vers latins, publiés après sa mort, en 1569, n'ajoutèrent rien à sa réputation : ils sont de beaucoup inférieurs à ses vers français, à l'exception cependant d'une trèsbelle élégie latine, adressée, en 1559, à son intime ami Jean Morel, et où il récapitule toutes ses vicissitudes de fortune et ses malheurs.
Il y avait dans Joachim du Bellay plus que l'étoffe d'un poëte ; aussi n'avait-il guère été atteint par la vanité et par l'outrecuidance poétiques. Ce gentilhomme, engagé tardivement dans l'Église, cultivait la poésie uniquement par passe-temps, et sa Muse était serve tant seidement de son plaisir, « à l'exemple de plusieurs gentils esprits françois de sa profession, qui ne desdaignent point de manier et l'espée et la plume. » Il ne s'en exagérait pas l'importance, et savait mettre chaque chose à sa place. Poëte faute de mieux, il était prêt pour les grands emplois qui pourraient s'offrir à lui.
Doué de talents qui le rendaient capable des plus hautes charges, il possédait en outre les qualités les plus liantes et les plus attachantes.
Suivant du Verdier, « il n'a esté moins regretté après sa mort qu'il n'a esté renommé, honoré et admiré durant sa vie; car ceux qui l'ont
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cognu l'ont trouvé prompt et aigu en inventions, discret et modeste en paroles, subtil en ses discours, doux en sa conversation, prévoyant es choses soupçonneuses, ouvert en celles qui estoient assurées, juste et entier en ses promesses, et au surplus, toujours garny d un si bon nombre de considérations, qu'il estoit autant difficile aux mauvais de le tromper, comme chose facile aux bons de s'en aider »
Les poètes déplorèrent à l'envi sa mort. Leurs complaintes feraient un volume assez considérable. Les plus remarquables sont celle de Remy Belleau, sous le nom d'une nymphe, et celle de Jamyn, sous le nom d'une jeune fille. . •• i i .
Sa gloire lui survécut, et c'est un des poètes du seizième siècle dont les œuvres furent le plus longtemps lues et goûtées. Il était encore tenu en grande estime dans la première partie du dix-septieme siccle :
« Cet auteur, dit Colletet, fat considéré comme l'un des plus grands ornemens de son siècle et fait encore les délices du nôtre. C'est une chose étrange que de toute cette fameuse pléiade d'exceilens esprits qui parurent sous le règne du roi Henri second, je ne vois que celui-ci qui ait conservé sa réputatiorf toute pure et tout entière ; car ceux-m mêmes qu,, par un certain dégoût des bonnes choses et par un excès de délicatesse, ne sauroient souffrir les nobles hardiesses de Ronsard, témoignent que celles de du Bellay leur sont beaucoup plus supportables et qu'il revient mieux à leur façon décrire et à celle de notre temps. «
Peu de poëtes de cette époque furent aussi heureusement doués. Il n'avait reçu qu'une éducation fort négligée, avait subi de pénibles et longs tracas d'affaires, avait été longtemps malade, et atteignait a peine sa trente-septième année quand il mourut; et cependant que de choses remarquables il a trouvé le temps d'écrire, en vers et en prose !