JEAN DAURAT
trouva le temps de composer un nombre prodigieux de vers latins et de vers grecs, odes, épigrammes, hymnes, etc.
Daurat, à qui Charles IX donna, vers 1567, le titre de son poëte, était éminemment un poëte royal et princier. Suivant Colletet, « il ne se faisoit point de superbes magnificences à la cour, où la muse grecque et latine de Dorât ne fût employée, aussi bien que celle de Baïf et de Ronsard. » Le vieil historien de la poésie indique plusieurs de ces cir' constances solennelles où le talent de Daurat fut mis à contribution : l'entrée joyeuse et triomphante à Paris du roi Charles IX et de Madame Elisabeth d'Autriche, son épouse, fille de l'empereur Maximilien,l'an lo71, et le célèbre ballet, dansé aux Tuileries, l'an 1573, lorsque le duc d'Anjou, frère du roi Charles IX, fut élu et déclaré roi de Pologne. De là les noms de Poeta regius, d'Auratus laureatus, que lui donnèrent ses contemporains. Au témoignage du même Colletet, « il ne se bâtissoit point de superbes palais dont les frontispices ne fussent ornés de la gentillesse de ses inscriptions. Il ne se faisoit point de mariage considérable dont ses vers ne chantassent l'hyménée, ou qu'il n'en fût l'Hyménée lui-môme par ses favorables augures..,. Presque pas un homme de condition ne mouroit en France que la muse de Daurat n'en soupirât la perte. » Enfin, « on ne mettoit presque de son temps pas un livre en lumière que l'on n'obhgeât ses muses d'écrire en sa faveur et de lui servir de guide, comme s'il eût été le Mercure favorable de tous les chemins qui conduisent à la gloire. »
Bien que le poëte royal se fût tout particulièrement adonné aux poésies grecque et latine^, il ne laissa pas cependant, comme a dit Duverdier, de « poétiser en notre langue française ».
Ce qu'on a imprimé de ses vers français n'est qu'une minime partie de ce qu'il en avait composé ; et c'est encore beaucoup plus qu'on n'en peut lii'e : car le tout est d'une médiocrité fastidieuse et d'une lourdeur assommante. On lui attribue d'avoir remis en vogue l'anagramme. Pauvre recommandation ! Un mérite plus sérieux, c'est d'avoir inspiré à de jeunes talents l'amour de l'étude, la passion du beau et du grand et de les avoir fait boire à larges flots aux pures sources de l'antiquité hellénique. S'il ne fut pas, à vrai dire, un poëte, il a formé des poètes. Ronsard le reconnaissait hautement pour son maître, et disait, dans une ode qu'il lui adressait en 1350 :
« Puissé-je entonner un vers Qui raconte à l'univers Ton los porté sus son aile, Et combien je fus heureux Saccer le laict savoureux De ta féconde mammelle !
Sur ma langue doucement
' Sur les poésies latines de Daurat, voir un article de M. le vicomte de Gaillon, dans le Bulletin du bibliophile, t. XIX, p. 51.
Prosateurs et poètes du xvi< sikcie. 3^
t546 PROSATEURS ET POÈTES DU XVI» SIÈCLE.
Tu mis au commencement Je ne sçay quelles met-veilles Que vulgaires je rendy, Et premier les espandy Dans les françoises aureilles.
Si, en mes vers, tu ne vois Sinon le miel de ma vois Versé pour ton les repaistre^ Qui m'en oseroit blasmer ?
Le disciple doit aimer.
Vanter Pt louer son maistre. w
C'est pourquoi le docte helléniste gardera sa place parmi les astres de la Pléiade. Il s'éteignit en 1588, âgé de plus de quatre-vingts ans.
PONTUS DE TYARD
— Ib21-1603 —
Pontus de Tyard, seigncuï' de Bissy, destiné à honorer un jour la science et l'épiscopat, se rendit fameux dans sa jeunesse par ses vers lyriques et par ses sonnets, dont Ronsard lui attribue l'introduction en France, de même que, selon Tabourot, il aurait le premier introduit dans notre pays les sizains, cette forme de poésie qui oblige à rimer six fois sur le môme mot, outre la conclusion des quatre vers.
Dès ses tendres années, il s'était senti des instincts de rénovateur en poésie. Dédiant le recueil de ses premières et de ses dernières œuvres à une (c docte et vertueuse damoiselle », il lui disait :
« Je commençay fort jeune d'aimer, d'iionorer la beauté et les grâces, et de mesme aage fuz eschauffé de l'ardeur d'Apollon. Toutesfois n'ayant aucun devant moy, qui en françois eust publié poèmes respondans h l'élévation de mes passionnées conceptions, je ne fuz aidé que de la force de la beauté qui me commandoit, pour complaire h laquelle je mis peine d'embellir et hausser le stile de mes vers, plus que n'estoit celuy des rimeurs qui m'avoient précédé : comme aussi mes affections passionnées pour un object très-excellent dévoient estre plus hautes et plus belles. Mais au mesme temps que je fiz prendre l'air à mes poésies, sortirent en lumière les œuvres de Ronsard Vandomais, et de du Bellay Angevin, lesquels le Parnasse françois receut, comme fils aisnez des Muses, et les favorisa du plus riche partage. Peu de temps après Baïf, Belleau, Jodelle et quelques autres suivirent doctement mesme trace : laquelle d'an en an a esté poursuivie par plusieurs gentils esprits, dont la France a esté féconde en peu de temps, plus qu'autre nation qui nous ait précédé. »
Avant rorganisation de la Pléiade dont il fut l'une des premières gloires et l'un des premiers directeurs, Pontus était déjà à la tête du mouvement qui devait renouveler notre littérature, avec Maurice Scève, Théodore de Bèze, Jacques Peletier, Etienne Pasquier. Il avait composé, deux ans avant la publication de VOlive de du Bellay et des premières poésies de Ronsard, son poëme des Erreurs amoureuses, en trois livres, contenant cent trente-huit sonnets et vingt-quatre autres petites pièces, chansons, sextines, épigrammes.
Dans ce qu'il appelle ses Erreurs amoureuses, Pontus se pose en martyr d'un amour aussi malheureux que fidèle. La docte, gentille et trop vertueuse Pasithée n'eut jamais pour lui que des rigueurs. Il lamente son malheur, quelquefois avec une remarquable vivacité et fraîcheur de sentiment, et sans se laisser aller aux écarts d'imagination trop familiers à ses confrères en Apollon.
Pontus de Tyard est le poëte le moins païen de la Pléiade. Habituellement confiné dans son modeste manoir de Bourgogne, la poésie n'était pour lui qu'un délassement d'esprit, et la solitude, dont il faisait ses délices, lui inspirait de chastes pensées. Dans les deux cent six pièces de sa composition, sonnets, chansons, sextines, épigrammes, odes, élégies, qui presque toutes ont l'amour pour sujet, c'est à peine si on pourrait signaler quelques vers lestes et risqués. Mais aussi combien on en pourrait relever de froids, de glacés!
Les trois livres d'Erreurs amoureuses sont sui\is d'un li\Te de Vers lyriques. La forme des anciens est savamment et habilement imitée, les idées ne manquent pas, mais la vie est absente, et l'intérêt nul. Ronsard, dans ses odes, est souvent aussi factice, mais il a plus de souffle et d'élévation.
Le recueil publié en 1373 se termine par un grand nombre de pièces diverses, chansons, stances, élégies, épîtres, réunies sous le titre collectif de Nouvelles Œuvres poétiques.
On a encore de Pontus un autre recueil peu connu de vers, publié à Paris en I080, et intitulé : Les douze Fables de fleuves et fontaines, avec une description pour la peinture et les épigrammes.
De tout cela il serait difficile de détacher une pièce vraiment belle ou seulement jolie et digne de vivre. Pontus avait conçu la plus haute idée de la poésie ^ ; mais lui-même il n'a nullement réalisé son idéal.
Les contemporains, séduits par la nouveauté des genres dans lesquels Pontus s'était exercé, célébrèrent son génie avec des transports d'enthousiasme. Il ne se laissa pas éblouir par cette gloire. De très-bonne heure, il cessa de cultiver la poésie, et sembla même l'avoir prise en indifférence et en mépris : il s'efforça de montrer le ridicule de ce qui avait fait l'occupation de sa jeunesse. Le reste de sa \ie, aussi laborieuse que longue, fut donné à l'étude des mathématiques, de la philosophie et de la théologie.
Il avait embrassé l'état ecclésiastique. Il fut protonotaire apostolique, puis archidiacre de l'église de Châlons-sur-Saône. En 1578, Henri III le nomma évêque-comte de cette ville. Depuis longtemps il avait abjuré la poésie. Des médisants ont dit qu'il n'avait pas renoncé de môme à l'usage de bien boire *. Cependant on ne peut l'accuser ni d'intempérance ni d'oisiveté. Profitant de la santé robuste dont il jouit jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans, il fit tourner au profit de la théologie la connaissance approfondie qu'il avait de plusieurs langues, et l'étude qu'il avait faite de la philosophie, des mathématiques et des diverses autres sciences.
Quand Pontus de Tyard s'éteignit, tous les poëtes de la Pléiade avaient disparu. Malherbe régnait déjà. Une nouvelle ère poétique avait commencé.
* Voir, parmi ses Discours phi'osophiques en prose, le Discours des Muses.
* Jugements des savants, t. V, p. 3C.