‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 35 sur 67 · REMY BELLEAU · texte numérisé non relu

REMY BELLEAU

Cet aimable poëte naquit à Nogent-le-Rotrou. Il suivit en Italie le marquis d'Elbeuf, général des galères, comme professeur et gouverneur de son fils, Charles de Lorraine, qui fut depuis duc d'Elbeuf et grand écuyer de France. A son retour, il se lia avec les membres de la Pléiade, dont il fut bientôt l'une des gloires.

A l'exemple de l'Italien Sannazar, l'auteur de VArcacUe, il écrivit des Bergeries qui ravirent d'admiration ses contemporains et lui attirèrent les éloges les plus enthousiastes. Philippe Desportes, son rival, ne voulait pas y reconnaître un mortel. Ce devait être Apollon, derechef contraint d'être pasteur, qui, pour charmer sa peine, avait fait ces vers, «tesmoins de son martyre^ ».

Le gentil Belleau, comme on l'appelait, est un poëte épris des beautés et des plaisirs simples des champs. Il se plaît à en reprodui e les images ; les scènes champêtres abondent dans ses poésies, sui^tout dans les Bergienes; c'est bien un « peintre de la nature», comme l'a nommé Ronsard. En soupirant les ardeurs des bergers, il ramène constamment les idées et les images les plus gracieuses et les plus fraîches. Écoutez-le parler d'un amant qui vient d'entendre chanter sa maîtresse :

« Cette chanson finie, je demeure tout esperdu, tant pour la douceur de la voix larronnesse de mon ame, que pour les paroles passionnées de l'amour. Et croy que cette nymfe avoit choisi ce sujet propre à ses passions, autrement il n'eust esté possible de si bien chanter et de si bonne grâce, sans estre espoinçonnée de quelque amoureuse affection. J'ay ouy au mois d'avril les accens redoublez et tirez de longue haleine, et les fredons entre-coupez du rossignol, j'ay ouy le tintin des cigales au mois le plus chaud de l'esté, j'ay ouy doucement glisser la rosée sur les herbes emperlées de son degoust 2, j'ay ouy entre deux montagnes caverneuses les vieilles querelles de la parlante Echo, j'ay ouy, couché dessus un'ruisselet tapissé de verdure et calfeutré de mousse, le murmure d'une eau roulante îi petits flots au travers de petites pierrettes et de gravois menu, j'ay ouy dedans le saint horreur des forests les plus obscures les chansons de Daphnis ; mais, pour dire la vérité, cette voix estoit toute autre chose 3, »

1 Bergeries de Philippe Desportes, IV, Sur la bergerie do Remy Belleau. * Ce qui dégoutte de, ce qui est versé goutte à goutte par. 9 Derf/., V journée, fo 80, v°.

Le tour de ces pensées nous rappelle quatre vers d'une autre églogue de Belleau, sur un berger qui avait pris un baiser à une jolie bergère :

« J'ay baisé des chevreaux qui ne fnisoient que naistro, Le petit veau de lait dont Colin me fit maistre L'autre jour dans ses prez, mais ce baiser vrayment Surpasse la douceur de tous ensemblement. »

Le gracieux et le tendre sont ainsi mêlés habituellement chez l'auteur des Bergeries.

L'aimable poëte des champs et de la nature s'est surpassé luimême dans la gracieuse pièce d'Avril i, versifiée sur un rhythme délicat et curieux, et où respire le souffle de l'auteur de la Cigale, de ce gentil Anacréon qu'il avait pris pour modèle, et dont il a traduit les poésies aussi bien qu'on le pouvait alors, et beaucoup mieux que ne l'ont fait plusieurs de ceux qui l'ont suivi.

Avril, riionneur et des bois

Et des mois; Avril, la douce espérance Des fruicts qui, sous le coton

Du bouton.

Nourrissent leur jeune enfance ;

Avril, l'honneur des prez verds,

Jaunes, pers.

Qui, d'une humeur bigarrée, Esmaillent de mille fleurs

De couleurs La parure diaprée;

Avril, l'honneur des soupirs

Des Zephirs, Qui, sous le vent de leur aisle, Dressent encore es forests

De doux rets.

Pour ravir Flore la belle ;

Avril, c'est ta douce main

Qui, du sein De la Nature, desserre

1 Elle se trouve au premier livre des Bergeries.

REMY BELLEàU. Siil

Une moisson de senteurs

Et de fleurs Embasmant l'air et la terre.

Avril, l'honneur verdissant,

Florissant, Sur les tresses blondelettes De ma dame, et de son sein

Toujours plein De mille et mille fleurettes;

Avril, la grâce et le ris

De Cypris, Le flair et la douce haleine ; Avril, le parfum des dieux,

Qui, des cieux, Sentent l'odeur de la plaine;

C'est toi, courtois et gentil,

Qui d'exil Retires ces passagères, Ces arondelles qui vont.

Et qui sont Du Printemps les messagères.

L'aubépine, et l'eglantin,

Et le thym, L'œillet, le lys, et les roses, En cette belle saison,

A foison, Monstrent leurs robbes ecloses.

Le gentil rossignolet,

Doucelet, Découpe, dessoubs l'ombrage, Mille fredons babillards,

Fretillards, Au doux chant de son ramage.

C'est h. ton heureux retour

Que l'Amour Souffle, à doucettes haleines.

Un feu croupi et couvert

Que l'hiver Receloit dedans nos veines.

Tu vois en ce temps nouveau

L'essaim beau De ces pillardes avettes ^ Voleter de fleur en fleur

Pour l'odeur Qu'ils mussent en leurs cuissettes.

Mai vantera ses fraischeurs,

Ses fruits meurs, Et sa féconde rosée, La manne, et le sucre doux,

Le miel roux Dont sa grâce est arrosée.

Mais moi je donne ma voix

A ce mois Qui prend le surnom de celle Qui de l'ecumeuse mer

Vit germer Sa naissance maternelle.

Les Bergeries ont des parties très-voluptueuses, sans être positivement grossières ; tel est le morceau qui commence par ces vers :

« Comme la vigne tendre Bourgeonnant vient estendre En menus entrelas Ses petits bras.

Et de façon gentille, Mollette s'entortille A l'entour des ormeaux, etc. -. »

Ailleurs c'est le sensualisme le plus raffiné et le plus libertin, comme dans ce passage :

« Quand je vais recueillant dessus tes lèvres douces etc. ^. »

Et dans les chansons à M. Nicolas, secrétaire du Roi :

» Petites abeilles. Avefte est un diminutif tout français formé, comme son synonyme apette, sur le latin apis, tandis que abeille vient directement du diminutif apicula, employé dans la basse latinité pour apis. — 2 Derg., 1" journée,

•;8, 1°,— s Ibid., 2« journée, f" 135, 1".

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