‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 37 sur 67 · JEAN-ANTOINE DE BAÏF · texte numérisé non relu

JEAN-ANTOINE DE BAÏF

V.; Fils naturel de l'ambassadeur de France à Venise, Lazare de Baïf, ce savant magistrat disciple de Budé et de Musurus *, Jean-Antoine étudia sous des maîtres illustres, Charles Estienne, Bonamy, Vergèce, Tuson, et finalement J. Daurat. Racontant lui-même son éducation, il dit, dans une épître à Charles IX, placée en tôte de ses (Eiivres :

M ... Mon père, qui alors Alloit, ambassadeur pour vostre ayeul, dehors Du royaume, en Almagne, et menoit au voyage Charle Etiene, et Ronsard, qui sortoit hors de page : Etiene, médecin, qui bien parlant estoit ; Ronsard, de qui la fleur un beau fruit promettoit ; Mon père entre les mains du bon Tusan me lesse. Qui chez luy nourrissoit une gaye jeunesse De beaux enfans bien nez, de soir et de matin, Leurs oreilles bâtant du grec et du latin... Là quatre ans je passay, façonnant mon ramage De grec et de latin et de divers langage... De là (grand heur à moy !) mon pore me retire. Me baille entre les mains de Dorât pour me duire 2, Dorât, qui, studieux, du mont Parnasse avoit Reconnu les détours, et les chemins sçavoit, Par où guida mes pas, »

De bonne heure enrichi de trésors de connaissances et d'idées par les plus laborieuses études, il céda, très-jeune encore, à l'impérieux besoin de les répandre. Libre de son temps par la fortune que lui laissa la mort de son père arrivée en 1 347 et saisi d'un généreux désir de gloire, il aspira à se faire une place à part entre ses contemporains.

« Sortant de la vulgaire trace, Dans un nouveau sentier moy le premier je passe (dit-il), Ouvrant à vos François un passage inconnu, Que nul, paravant moy, dans France n'a tenu. Nul poëte ne s'est vu tant osé entreprendre D'y entrer seulement. Par où m'y doy-jc prendre?

1 Sa correspondance, que Camusat au dix-septième siècle et M. Hauréau au dix-neuvième nous ont fait connaître en partie, offre un grand intérêt et se conserve aux Mss. de la Bibliothèque Nationale.

2 M'élever, faire mon éducation, de ducere.

Je n'y voy rien frayé, je n'y voy rien ouvert,

Je voy tout de lialiers et de buissons couvert ;

Laysseray-je d'aller ? La force et le courage

Ne me faudront jamais. J'ouvriray le passage, etc. »

Et cependant il n'a guère fait que des imitations, qui ne sont pas toujours heureuses. L'un des premiers, sinon le premier, il fit usage de la poésie rimée à la manière des Grecs et des Latins : il a laissé inédite une traduction des Psaumes en vers français mesurés et en vers rimes. Il aspira, sans la réserve nécessaire, à tout renouveler, à tout réformer, dans l'alphabet, dans les lettres, dans l'écriture, dans l'orthographe, dans la versification, dans le rhythme, dans la mesure ; mais sa part de vraie originalité littéraire est faible. L'inspiration chez lui n'égala pas l'érudition. Aussi les contemporains estimaient-ils beaucoup plus ses connaissances que sa poésie. Suivant Pasquier, il savait beaucoup, mais était « mal né à la poésie, ce qui lui fit changer de trois divers tons en ses poèmes * ». Duperron l'appelait «un fort bon homme, mais un fort mauvais poète ». Colletet dit « qu il n'étoit poêle françois que par étude ^ » ; et ailleurs, que c'était un « fort savant homme, mais un fort dur poëte françois ^ ».

Cependant, quand on a lu toutes ses poésies, on ne^peut s'empêcher de reconnaître qu'il est, àplusieurségardSjdigne du souvenirde la postérité.

Les œuvres de Baïf, le poëte le plus fécond de son temps, se composent de neuf livres dePoéwes, septlivres d'Amours, (lo73)cinqlivresde Jeux, cinq livres de Passe-temps, dix-neuf Églogues, neuf Devis des dieux, traduits librement de Lucien, des Mimes, enseignemens et proverbes, (1376). 11 a traduit l'A/îiïyone de Sophocle, VEunvque de Térence (Ioô.d), et imité le Militaire fanfaron de Plante dans sa comédie dxxBrave (1567). Il a tant écrit qu'on a perdu partie de ses œuvres: la traduction de VHeautontimorumenos de Térence, de la Médée d'Euripide, des Trachiniennes de Sophocle, du Plutus d'Aristophane. Les contemporains eux-mêmes n'ont peut-être jamais pu lire en entier un si volumineux recueil. Aussi le poëte s'accusait-il de folie d'avoir ainsi entassé production sur production, au risque de ne rien laisser d'achevé. Il dit dans ses Mimes :

a Quand je pense aux divers ouvrages Où j'ay badiné tout mon âge, Tantost epigrammatisant, Tantost sonnant la tragédie, Puis me gossant en comédie, Puis des amours petrarquisant, Ou cliantant des roys les louanges, Ou du grand Dieu le Roy des anges Après le roy prophète hebrieu,

1 Lettre', XXII, 2. — s Du Somet. — ^ De la Poésie morale.

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Ores en mctre, ores en ryme, Pour m'iionorer de quelque estime.

Mes vers semant en plus d'un lieu, Je ri de ma longue folie i. »

Nous ne nous arrêterons que sur ce qu'il a fait de plus important.

Le livre des Mctcorcs (1576), l'un des plus considérables parmi les Poèmes, est une espèce de traité de physique et d'astronomie où il s'est inspiré des Géorgiques de Virgile; Baïf en explique ainsi l'objet dans une épître à Catherine de Médicis :

« Je chante la saison, le lieu, la cause et l'estre De tout ce que l'on voit en mille formes nestre De diverses vapeurs, sur terre et dans les cieux, Gréé différemment (grand merveille à nos yeux!) Les grand's pointes de feu, les poutres flamboyantes, Les lances et les dards, et les fosses béantes Dans le ciel crevassé : les longs dragons fumans, Jusqu'aux ardens folets sur les eaux s'alumans; Les astres chevelus, présages exécrables De meurdres et de peste, aux mortels misérables ; Et d'où vient que voyons cette blanche clarté Traverser tous les deux d'un grand chemin laitté. Puis je diray l'humeur, dont la terre arrosée Produit tant de beaux fruits , la plage et la rosée Douce mère des fleurs du printemps amoureux, De la manne du ciel le sucre savoureux ; La nege et le frimas; et comme les nuages Paraissent enflammez de meslés peintura ges : L'arc-en-ciel piolé ^ ; les aires dont le tour Enceint, or le soleil, or la lune, alentour.

Après, je chanteray comme l'air et la terre Prennent un nouveau jour sous l'éclair du tonnerre ; Pourquoy se redoublant il devance le bruit; Comment le foudre aigu dans les nues se cuit ; L'origine des vents, leurs demeures certaines, Les tourbillons rouans 3, les borasques * soudaines ; D'où sont les branlements de terre suscitez, Qui souvent ont perdu citoyens et citez ; Pourquoy la mer profonde a ses vagues salées D'où coulent les ruisseaux par les basses valées, Les sources, les bouillons, les estangs et les lacs, Les fleuves qui jamais de courir ne sont las. Et pourray dire après les vènes des perrieres ^, Et des métaux fouillés les maudites minières,

1 Les Mimes, liv. I, f 26, i", A M. de Villeroy, édit. 1619. — 2 Bigarré de diverses couleurs. Ce mot, probablement dérivé de pie ^ a encore été employé par Régnier. — ' Roulants, de rotare. — * Bourrasques. — "^ Carrières. Il était encore de quelque usage dans la première partie du dix-huitième siècle, sous la forme pierrière.

Ce que la soif d'avoir ne pouvant s'etanclicr Nous a fait aux boyaux de la terre chercher. »

Une grande pièce du second livre des Poèmes célèbre les exploits du roi Charles IX à la chasse. Le poëte courtisan ne fait pas difficulté de le comparer à Hercule et même de lui adjuger la préférence sur ce héros. Il lui devait de la reconnaissance et le payait en flatteries; les huguenots l'avaient dépouillé de ses biens, mais les largesses de Charles IX et la charge de secrétaire du roi relevèrent sa fortune.

Los sept livres d'Amours sont en sonnets remplis uniquement de plaintes et de soupirs fades et affectés, ce qui faisait dire à Ronsard :

« Baïf, il semble, à voir tes rymes langoureuses,

Que tu sois seul amant en France langoureux,

Et que tes compagnons ne sont point amoureux,

Mais desguisent leurs vers sous plaintes amoureuses i. »

Si nous voulions citer quelques sonnets de Baïf, nous les choisirions plutôt parmi ceux où il n'imite plus Pétrarque etoubhe saLaure vraie ou fictive. Plusieurs obtinrent une grande vogue. Celui qu'il « composa sur le sujet du fameux Roman de la Rose, et qu'. en contient en quatorze vers tout le véritable argument, passa de son temps, dit Colle tet, pour une pièce si rare, et même si utile, que tous les curieux firent gloire de l'apprendre par cœur ^. » Un autre est différemment célèbre et lui a été beaucoup reproché, c'est celui où il applaudissait au massacre de la Saint-Barthélemi et insultait au cadavre de Coligny. La facture en est d'ailleurs énergique et magistrale.

La partie des poésies de Baïf qui prête le plus aux extraits intéressants, ce sont les Eglogues, au nombre de dix-neuf. Nous citerons en entier, comme une curieuse élude de style et de mœurs, la grande églogue qui a pour titre les Sorcières.

lies îSorcieres

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