‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 5 sur 67 · DU BELLAY · texte numérisé non relu

DU BELLAY

m na sa santé naturellement très-faible. A son retour il se trouva plus malade qu'il ne l'avait encore été, afl'eclé d'une surdité presque complète, et, comme il semble, fort ennuyé de la vie. Il mourut, suivant l'opinion la plus probable, à l'âge de trente-cinq ans, le i" janvier 1560, d'une attaque de paralysie [rcpenUml resolutione nervorum), au dire de Scévole de Sainte-Marthe. Comme il avait le titre de chanoine de Notre-Dame de Paris, il fut enterré dans celte église. Son oncle était sur le point de se démettre en sa faveur de l'archevêché de Bordeaux.

Il est impossible d'égaler les anciens en leur langue.

S'il s'en trouvoit de tels qui voulussent faire des braves et despriser* toutes choses escriptes en françois, je leur demanderoy voluntiers en ceste sorte : Que pensent doncques faire ces reblanchisseurs de murailles, qui jour et nuict se rompent la teste à imiter : que dy je imiter? mais"-^ transcripre un Virgile et un Ciceron? bastissans leurs poëmes des hémistiches de l'un, et jurans en leurs proses ^ aux mots et sentences de Faultre, songeans (comme a dict quelqu'un) des pères conscripts, des consuls, des tribuns, des comices, ettoute l'antique Rome, non aultrement qu'Homère, qui en sa Batrachomyomachie adapte aux rats et grenouilles les magnifiques tiltres * des Dieux et Déesses. Geulx là certes meriten t bien la punition de celuy qui, ravy au tribunal du grand juge, respondit qu'il estoit Giceronien. Pensent ils doncques, je ne dis egua- 1er, mais approcher seulement de ces aucteurs ^, en leurs langues , recueillant de cest orateur et de ce poëte ores ^ un nom, ores un verbe, ores un vers, et ores une sentence? Comme si en la façon qu'on rebastit un vieil édifice, ils s'attendoient rendre, par ces pierres ramassées, à la ruynée fabrique de ces langues sa première grandeur et excellence. Mais vous ne serez jà si bons maçons (vous qui estes si grands zélateurs des langues grecque et latine), que leur puissiez rendre celle forme que'^ leur donnèrent pre-

1 Mépriser, dédaigner.

2 Mais, dans cette phrase, signifie fjicn plus, conformément à son étymologie inagis. Les exemples analogues sont très-fréquents au seizième siècle ; ils le sont également au dix-septième.

5 Ouvrages en prose.

'► C'est-à-dire, alTublc les rats et les grenouilles de magnifiques titres.

* L'exacte correction demanderait : Je ne dis pas égaler ces auteurs, mais seulement en approcher.

* Tantôt.

■^ La forme, cette forme que.

mierement ces bons et exceilens architectes ; et si vous espérez (comme feit Esculape des membres d'Hippolj'te) que par ces fragmens recueillis, elles puissent estre ressusciLées, vous vous abusez : ne pensans point qu'à la cheute de si superbes édifices conjoincte à la ruyne fatale de ces deux puissantes monarchies, une partie devint pouldre, etl'aultre doibt estre en beaucoup de pièces, lesquelles vouloir réduire en un, seroit chose impossible : oultre que beaucoup d'aultres parties sont demeurées aux fondemens des vieilles murailles ou esgarées par le long cours des siècles et ne se peuvent trouver d'aulcun. Par quoy ^ venans à reedifîer ceste fabricque, vous serez bien loing de luy restituer sa première grandeur, quand où souloit estre la salle, vous ferez par adventure les chambres, les estables, ou la cuisine, confondans les portes et les fenestres, brief rechangeans toute la forme de l'édifice. Finalement j'estimerois l'art pouvoir exprimer la vive énergie de la nature, si vous pouviez rendre ceste fabricque renouvelée semblable à l'antique, estant manque^ l'idée, de laquelle fauldroit tirer l'exemple pour la reedifier. Et ce affin d'exposer plus clairement ce que j'ai dict, d'autant que les anciens usoient des langues, qu'ils avoient succées avec le laict de la "nourrice, et aussi bien parloient les indoctes, comme les doctes, sinon que ceulx cy apprenoient les disciplines ^ et l'art de bien dire, se rendans par ce moyen plus eloquens que les aultres. Voilà pourquoy leurs bienheureux siècles estoient si fertiles"* de bons poètes et orateurs. Voilà pourquoy les femmes mesmes aspiroient à ceste gloire d'éloquence et érudition, comme Sapho, Gorynne, Cornelie, et un millier d'aultres, dont les noms sont conjoincts avec la mémoire des Grecs et Romains. Ne pensez doncq, imitateurs, èroupeau servile, parvenir au poinct de leur excellence, veu qu'à grand peine et industrie avez vous apprins leurs mots, et voylà le meilleur de vostre sage passé. Vous desprisez nostre vulgaire*,

1 Et ainsi, de cette sorte.

2 Vieux mot, venant du latin mancus qui signifie au propre manchot, mutilé, estropié, privé d'un membre, et au figuré, défectueux, imparfait, incomplet. « Je n'ay rien moins que moy, et si en est la possession en partie manque et empruntée. » (Montaigne, £"'•>■., liv. V, ch. ix.)

^ Les belles-lettres, les sciences.

* Fertile de, pour fertile en, se trouve dans Malherbe :

« Oh tient que ce plaisir est fertile de peines. »

[Stanc. pour une mascarade.)

^ Vaûjectif vulgaire s'employait substantivement pour langue vulgaire. Pasquier, développant les mêmes idées que du Bellay, a dit comme lui :

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