ANTOINE DE BAIE
Ce las d'amour contre Gilet je lasse, Contre Gilet lasse ce las d'amour.
Tourne, rouet, tourne d'un roide tour.
De la rosée un verdicr on voit naistre Au mois de may, dont le costé senestre Cache un osset * propre pour esmouvoir, Et le dextre ha son contraire pouvoir.
Le gauche osset d'amour les coeurs enflamme, Le dextre esteinct d'amour la mesme flamme. Toinette, fen en deux parts cegresset^.
Contre Gilet tire le gauche osset; Serre le sang; pour moy le dextre tire A fin qu'amour en son rang le martyre ^ Et de son mal je me mocque à mon tour. Tourne, rouet, tourne d'un roide tour.
Garde le sang ; car si Gilet retarde A m'aleger, des drogues je luy garde Dans un coffret que Rousse me donna, Par qui souvent maint parc elle estonna, Se despouillant de l'humaine figure Et d'une louve affublant la nature.
De ces poisons contre luy dès demain Tout le meilleur je tri'ray de ma main ; Avec ce sang, le foyë et la moelle D'un vierge enfant dessevely * par elle. Je lui broy'ray pour brevage d'amour.
Tourne, rouet, tourne d'un roide tour.
Pren ceste aguille, et poin ^ cesteimagette, Et dy : Je tien l'amoureuse sagette ^
1 Diminutif d'os.
2 Sorte de grenouille qu'on avait coutume d'employer dans les enchantements, témoin ces vers de Ronsard :
« Grenouilles, qui jasez quand l'an se renouvelle, Vous, gressets, qui servez aux charmes, comnie on dit. Criez en autre part voslre antique querelle ; Ce lieu sacré vous soit à jamais interdit. »
{Sonn. pow Hélène, H, 72, Stances sur la fontaine d'IlOl.)
3 Le martyrise à son tour. — * Comme désenseveli.
^ Pique, du verbe ^oi>K/re, à peu près inusité aujourd'hui. " Flèche, sagitta.
PnOSATEUnS et POËTES du XVl* t-lÈCLB. 36
Contre Gilet de qui je poin le cœur, Le meurdrissant d'amoureuse langueur.
Gilet ainsi d'une poincture pire Reçoive au cœur ce qu'on faict à la cire, Navré pour moy de la flesche d'amour.
Tourne, rouet, tourne d'un roide tour.
Porte dehors ceste pouldre serrée Là où s'estoil une moule veautrée Et jette la (mais ne te tourne pas) Par sus la teste en l'eau qui coule à bas. Ne bouge, non ; oy comme j'esternue (Ce vienne à bien), n'est-ce point la venue De mon amy? Le doi-je croire? ou bien Ainsin amans font grand chose de rien?
Mais qui seroit en ceste heure parvoye, Harpaut en vain du sueil de l'huis n'aboyé; Gilet revient bienheurer * mon amour.
Cesse, rouet, cesse ton roide tour.
Ces charmes faits, la sorcière Martine Arreste là son rouet, et Maupine De l'aultrepart, qui d'un sault s'eslança, " Nu chef, nus bras, ses charmes commença. De vert lorier effueillé dans la dextre Un long rameau sous l'aisselle senestre, Pour un autel trois fois trois gazons verds Elle portoit de vervenne couvers.
Lors, à son gré choisissant une place, S'arreste court, et de sa verge trace Dessus la terre un cerne ^ tout autour, L'arrondissant d'un égalé contour; Et les gazons dans ce rond elle arrange Joins trois à trois, mainte parole estrange, Non sans effect, à chef bas marmonnant Sur chaque rang qu'elle alloit ordonnant. Ce fait ainsi sa chambrière elle appelle, Luy commandant apporter avec elle Un vieil panier, auquel mis elle avoit
1 Rendre heureux.
' Cercle. Il est resté dans le verbe cerner.