ANTOINE DE BAÏF
Mainte poison *, qui aux charmes servoit ; Oultre un rechaud comblé de braise ardente Et le mortier. D'un trepié la meschante Faisoit son siège, et des drogues triant Ce qui luy plut, dit ces mots s'escriant :
MAUPINE.
0 ciel, ô terre, ô mer, je brusle toute. Toute d'amour en larmes je m'esgoute.
J'aime Nicot, Nicot ne m'aime point, Et pour l'aimer je languis en ce point. De ce Nicot la forte amour me domte.
Mais le félon de mon mal ne tient comte; Qui ja neuf jours, ingrat, passer a pu Sans qu'une fois seulement je l'ay vu.
Seroit-ce point aultre amour qui le lie Et qui fait qu'ore en la sorte il m'oublie? Je le sçauray ; telles drogues je sçay Dans ce panier, pour en faire l'essay : Ten le moy tost, que j'y prenne, Michelle, De frais pavot une fueille nouvelle.
Rien ne deffaut que les mots à cecy.
Charmes, charmez mon amoureux soucy.
Ha, lasse ^ moy ! je suis, je suis perdue ! Dessus mon poing ceste fueille estendue. Las ! sous ma main frapante n'a dit mot. (Quoy 1 tu t'en ris, ô meschante !) Nicof, A ce que voy, m'a donques délaissée?
Donq' il amis en aultre sa pensée?
Mais pense il en demeurer ainsi ?
Charmes, charmez mon amoureux soucy.
Non en vain, non, j'ay faict expérience
Du plus secret d'une telle science,
Non en vain, non, d'un tel art j'ay pris soin
1 Ce mot a été du genre féminin, comme le latin polio, jusqu'à Vaugelas et Balzac qui se prononcèrent pour le masculin. Malherbe et Ménage étaient d'avis contraire. Le peuple dit encore «??<? poison.
2 Malheureuse, au masculin las, du mot lassus, las, fatigué. De même en italien lasso, en espagnol taso.
:6i PROSATEURS ET POETES DU XVP SIÈCLE.
Pour n'en user à mon plus grand besoin : Ça, ce rechaut ; souffleras tu la braise Qui se meurt toute? Ah, qu'ainsi ne s'apaise De mon amour le brasier adoucy !
Charmes, charmez mon amoureux soucy.
De l'encens masle en ce brasier j'esgraine, Et du pavot la sommeilleuse graine.
Comme le tout en un rien enfermé Se voit ensemble en un rien consumé ; Ainsi Nicot (si l'amour d'aultre femme Le tient encor) puisse perdre sa flamme ; Ainsi le feu dans son cœur allumé D'oubly fumeux s'enfuye consumé ! Mais si dans luy un aultre feu n'a place, Comme l'encens s'escoule, se defface La cruaulté de Nicot endurcy.
Charmes, charmez mon amoureux soucy.
Tel soit Nicot, quel * pour la biche aimée Le cerf en rut, et la forest ramée, Et la rivière, et monts et plains courant Sans reposer, forcené se mourant, D'un feu caché se destruit, et n'a cure, S'amenuisant 2, ny d'eau ny de pasture ; Mais furieux, sans repos, sans repas.
Suit jour et nuict sa biche pas à pas ; Tel soit Nicot, et par telle folie Mis hors du sens, et le vivre il oublie Et le dormir, de mon amour transy.
Charmes, charmez mon amoureux soucy.
Pren ces deux cœurs d'un pair de tourterelles Qui s'entre-aimans l'une à l'autre fidelles, Voyans ce jour en un couple vivoyent Et d'arbre en arbre ensemble se suivoyent. Tant que l'un vit, l'autre vivant demeure Sans divorcer; mais aussi tost que l'heure A l'un avient, l'aultre ici ne veut pas
1 Latinisme. Tulis... qualis.
2 Maigrissant, dépérissant.
ANTOINE DE BAI F. S6o
De son consort ^ survivre le trespas.
Ainsi Nicol m'aimant d'amour naïve Ferme, loyal, moy vivant, icy vive, Et moy mourant, ne puisse vivre icy.
Charmes, charmez mon amoureux soucy.
Ne puisse y vivre, ains désire la mort. Ces cœurs, Michelle, enfile et lasse fort De ce cheveu, disant : « Deux cœurs je presse De deux amans d'une amoureuse lesse. »
Son cœur au mien accouplé soit ainsy.
Charmes, charmez mon amoureux soucy.
Un de ces cœurs de ce cheveu deffile En ce mortier et dy : « Le cœur je pile Et j'amohs, de Nicot endurcy. »
Charmes, charmez mon amoureux soucy.
Dans ce panier mainte herbe et mainte graine,
Que sous les rais d'une lune serene
De ma main propre en un temps bien serein
J'allay cueillant d'un serpillon d'erein.
Je garde encore, entr'autres la plus chère,
En un sachet la graine de fougère
Qu'en plein minuict nous cueillismes entan 2,
Denyse et moy, la veille de Saint Jean.
Je garde encore et du nid et de l'aisle
Avecque l'œuf d'une orfraye mortelle
Et du poulain la loupe prise au front,
Loupe d'amour, breuvage le plus pront.
Je sçay, je sçay comme on les mistionne ;
Et s'autre ^ soin de moy il ne se donne,
Contre Nicot je garde tout cecy.
Charmes, charmez mon amoureux soucy.
' Du latin co?isors, qui partage le môme sort, la même vie, qui est intimement uni avec. Ce mot ne s'emploie plus qu'au pluriel, pour désigner ceux qui ont un intérêt commun dans une afïaire, dans un procès, et par extension les gens d'une môme cabale. On disait aussi quelquefois au fém. consorte: témoin lirantôme {Dam. gai., I" dise).
2 Comme antan, itiot à mol l'année d'auparavant, ante anniim, pour dire naguère, il y a peu de temps.
3 Autrefois Vi de si s'élidait devant toutes sortes de mots.
Mais foie moy i, qui le temps et la peine Ensemble per ^ d'une entreprise vaine, Taschant mouvoir un fier cœur non de chair, Ainçois ^, je croy, d'imployable rocher ! Quand ma chanson qui les astres arreste, Retient les flots, accoise ■* latempeste, Sur ce félon de fer n'a le pouvoir Pour à pitié de mon mal l'esmouvoir, La nuict s'en va ; avecque la nuict brune Dans rOcean s'en va plonger la lune ; L'aube desjà dechassant l'obscurté, L'air esclaircy reblanchist de clarté.
Le jour revient, non pas Nicot encore.
Contre le feu, las ! qui mon cœur dévore Ny jus ny mots ne peuvent rien aussy.
Charmes, cessez, et cesse mon soucy.
Baïf a encore traité, d'une manière intéressante, ce sujet des enchantements magiques dans l'églogue xvi, intitulée la Sorcière :
a. Un soir sur la mynuit que la lune sereine, Rayant au ciel serein, monstroit sa face pleine, Sous un noyer feuillu, dans un champ à l'escart, Brelande se trouva, Brelande qu'en son art, De Tolete, Pacaut avoit endoctrinée, Pacaut le vieil Vaudois. Là elle avoit menée Sa fille Perrichon, fust ou pour l'enseigner A ses conjuremens, ou s'en accompagner.
Perrichon lui portoit pleine une grand corbeille De cent drogues, par qui elle faisoit merveille. Elle, nu le pié gauche, et nu le gauche bras, La teste enchevelée ^, enconimença tout bas, Maschant entre ses dents mainie parole estrange ; Puis contre le noyer à dos elle se range. Trois fois le tournoyant. A chaque fois trois fois Elle crache en ses bras, en jettant ceste voix, etc. »
Suit un récit plein d'énergie et de vérité d'un amour malheureux :
« 0 lune, escoute moy, je diray ma douleur. Ma voisine Michon, ma voisine et commère,
1 Folle que je suis! Voir page £'63, note 2.
2 Pour perds. On a déjà vu, par plusieurs exemples, que Baïf aime à supprimer les consonnes finales.
3 Mais plutôt.
* Apaise ; italien acquietare ; de à, et coi, tranquille ; du latin quietus, de quies, repos, s Échevelée.
ANTOINE DE BAii<\ 567
Sa fille fiançoit ; comme cuidant bien faire
Elle m'y convia ; mais, las! sans y penser
Gliés elle mes ennuits elle fit commencer.
J'y allay tout soiibdain. Lh tout le parentage ^
Dos doux parts se trouva ; là tout le voisinage.
L;^, quand j'y arrivay, les fillos et garçons
Se tenoycnt par les mains, et dauçoyent aux chansons.
Mais de malheur Roulin, Koulin menoit la dance,
Et disoit sa chanson quand dedans je m'avance.
Si tost que je le vy, je changeay de couleur, etc. »
Le refrain :
« Charmes, rendez Roulin, ou mon cœur rendez-moy, » revient à intervalles inégaux, mais toujours d'une manière touchante et mélancolique.
L'églogue XVII, intitulée Charles, présente un genre d'intérêt plus doux. Le poétique berger se met ainsi en scène lui-môme, pour parler de ses chants, et déplorer les guerres civiles qui empochent qu'on n'y prête la voix :
« Bien qu'entre les bergers j'ay bruit d'estre poète. Si ne le croy-je pas; car ma basse musette Ne sonne pas encor des chansons de tel art Comme le doux Bellay ou le grave Ronsard, Et je ne suis entre eux, avec mon chant sauvage, Qu'un serin qui au bois fait bruire son ramage Entre deux rossignols. Apollon toutefois Daigne telle qu'elle est »yder ma foible voix ; Mais nos belles chansons aux troubles de la guerre Ne s'entendent non plus que sous un long tonnerre, Quand l'orage et les vents tempestent par tout l'air, Lors on se plaist d'ouïr un ruisselet couler. »
Nous aimerions encore à citer, si l'espace nous le permettait, l'églogue première, au roi Charles IX, pour solliciter ses bienfaits, afin qu'il puisse, débarrassé de la pauvreté qui le presse ^ « s'adonner aux Muses à requoy ». Il y a du naturel et de l'intérêt dans l'allégorie de la maigre pauvreté, qui lui apparaît en songe, pour lui conseiller de
1 Parenté.
2 Antoine de Baïf, que son père avait laissé sans fortune, se plaint sans cesse de l'excès de la pauvreté. Il dit, au livre IV de ses Pocmes :
(I Pauvreté mes espaulcs presse.
Me foule et jamais ne me laisse. »
Voir encore le livre I" des Mimes, cnsciç/ncmens et proverbes^ Tolose, 1619, in-16, p. 2G, et VËpislre à M. de la Molle.
Plus tard, nommé par Charles IX secrétaire ordinaire de sa chambre et comblé des largesses royales, il se vit tout d'un coup riche ; mais il ne sut pas jouir avec économie et prévoyance do sa fortune, et, sur la fin do sa vie, il retomba dans la misère.
rompre ses tuyaux, et, au lieu de chanter inutilement, de « besogner à quelque œuvre de main dont il puisse gagner «. Plusieurs détails sont du meilleur ton de la pastorale. Il dit au prince à qui il présente ses chansons :
« Charle, bien que je vienne avecques ma musette, Vestu en vilageois, dans le poing la houlette, Affublé d'un chapeau, la surquenie * au dos, Des guêtres sur la jambe, et chaussé de sabos, Par bonté pour cela ne laissera de prendre En bonne part mon offre, etc. »
î.e disciple de Théocrite et de Bion a traité quelquefois avec grâce le genre anacréontique, surtout dans plusieurs petites poésies traduites des anciens, car cet infatigable translateur des petites et moyennes pièces des Latins et surtout des Grecs, « au milieu du fatras laborieux qu'il entassait, rencontrait parfois, comme dit Sainte-Beuve, de charmants hasards et dignes d'une muse plus choisie. »
Les Passe-temps renferment un grand nombre d'épîtres, de chansons, de stances, d'épigrammes, de quatrains, etc. Ils se terminent par ces vers au Liseur :
« Toy qui lis ces gais passetemps, Rien grave de moy tu n'attens :
Je le sçay bien, mais je te prie.
Si de ma gaye raillerie En quelque rnot te penses poind 2, Pense que je n'y pensay point. »
En effet, les méchancetés de Baïf ne sont pas bien mordantes, mais ses plaisanteries sont quelquefois assez graveleuses.
Les réflexions que lui suggérèrent la maladie et l'indigence où il tomba pendant les troubles de la Ligue lui firent composer et publier, en 1575, l'ouvrage moral intitulé les Mimes, en seize cent soixante sixains. C'est un ensemble de proverbes et de fables empruntés aux auteurs hébreux, grecs, latins, français, italiens et espagnols, sans liaison régulière, mais formant une excellente règle de conduite pour tous les états de la vie. Aux maximes de morale, de politique et de prudence, Baïf joint quelques tableaux des vices et des désordres de l'époque. Voici une peinture qui ne manque ni de couleur ni d'énergie :
1 Souquenille, vêtement de grosse toile. — 2 piqué, participe du \Qvhe poindre.
ANTOINE DE BAIF. 569
« 0 la lionte de nos furies !
0 l'horreur de tant de tueries De citoyens à citoyens 1 Quelle façon d'indigne outrage Ne court forcenanl de nostre âge Contre le droit de tous liens ?
L'iioste desloyal vend son hoste, Ce temps maudit des maris este Et rompt la sainte liaison.
Rien n'a valu le nom de père, Ni de flls, rien le nom de frère, Pour garantir de la traison.
Où ne s'est elle desbordée Nostre jeunesse outrecuidée?
OiJ a t'elle eu davant les yeux De Dieu vengeur la bonne crainte, Si bien qu'elle se soit retreinte i De profaner les dignes lieux ?
De quels temples la place pure Ont-ils sauvé de leur ordure, Qu'ils n'ayent meschamment souillé?
Et quelles personnes sacrées N'ont ils (les perdus) massacrées ?
Quel sepulchre n'ont-ils fouillé ?
Des morts, aux caveaux des églises A sac par sacrilège mises, Ils ont troublé le saint repos; Et les reliques tant prisées Arrachant des châsses brisées, Aux chiens en ont jette les os.
Des devotieux monastères Ils ont faict déserts solitaires.
Le troupeau dévot banissans ; Les vierges à Dieu dédiées Ont incestement ^ mariées, Des vœux le respect honnissans.
Faisans jeu de grands malices, Ont renversé les édifices En l'honneur divin consacrés, Dont les déplorables ruines De leurs impietez malines Sont les monumens exécrés 3. »
' Retenue, de retreindre pour resireindre. A ce mot, comme à tant d'autres, le seizième siècle ne prononçait pas Vs; c'est pourquoi elle était supprimée dans récriture par les auteurs qui, comme Baïf, voulaient écrire suivant la prononciation.
- Tncestueusement. — » Les Mimes, liv. I, f 18 '".
Ce Petit Livret, formé de « discours entrerompus et coupez de telle façon qu'en bien peu se trouve une suite de propos liez et continuez * », comme s'exprime l'auteur lui-même, est peut-être l'ouvrage le plus remarquable de Baïf. C'est certainement le plus utile.
Le docte Baïf était un esprit hardi, tourmenté du besoin d'introduire des innovations et des améliorations dans la grammaire, dans la langue et dans le style ; mais il ne comprenait pas que le français est une langue analytique et ne saurait être ramené aux formes synthétiques du latin. Il inventa un nouvel alphabet composé de dix voyelles, dixneuf consonnes, onze diphthongues et trois triphthongues. Il s'efforça, dit-on, d'imposer à notre langue les comparatifs et les superlatifs latins. Il aurait voulu qu'on dît savantieur pour plus savant, savantime pour très-savant, prudentieur pour plus prudent, prudentime pour très-prudent, et cette tentative bizarre lui aurait attiré ce piquant sonnet de du Bellay :
« Bi'avjwe esprit, sur tous excellentiwe, Qui, méprisant de vnnimes abois, As devancé d'une hauteme voix Des savantieurs la troupe bruyantrâe, De tes doux vers le style couhntime.
Tant estimé par les àoctieur^s fraiiçois 3ufitimei7ient ordonne que tu sois Par ton savoir à tous reverendtwe.
Qui mieux que toi, genlilh'we poëte (Heur que chacun gvandimement souhaite), Façonne un vers àoucintement naïf!
Ah I nul de toi haLrdieuseme-nt ^ en Frauce N'a pourchassé l'indoctwze ignorance, Docte, doctieur et doctime Baïf! »
Mais le vieux français avait déih greigneur, plus grand, hautisme, trèsélevé, grandisme, très-grand, saintisrne, très-saint. Au seizième siècle, l'influence italienne mit à la mode des superlatifs comme sérénissime. Peletier, dans son Art poétique (1555), réclame le droit de faire revivre les comparatifs en ior et les superlatifs en issimus. Enfin le sonnet de du Bellay, que rapporte Pasquier dans la correspondance (xxa, 2), était le résultat d'un badinage, peut-être d'une raillerie à l'adresse de Peletier ; Baïf répondit môme à du Bellay par une Gausserie contre le sonnet de M. du Bellay.
L'essai capital d'innovation d'Antoine de Baïf est d'avoir tenté, en
^ ÉpîtreàM""de Joieuse. — 2 Plus hardiment que toi. Cet emploi de de pour que est un pur italianisme et répond h, l'ablatif des Latins.
ANTOINE DE BAIF. 571
môme temps que Jodelle, Moysset', Pasquier, Rapin, Scévole de Sainte- Marthe, et avec beaucoup plus de suite que tous ces écrivains, d'introduire la prosodie antique dans la poésie française. Il fit une traduction d'Hésiode et de Phocylideen vers dactyliques héroïques hexamètres, une ode au roi de Pologne envers saphiques, une pièce en vers ïambiques, une autre en hendécasyllabes, etc. Tous ces vers baïfms, mesurés par longues et par brèves, ne sont guère harmonieux ni agréables pour une oreille française. Citons en ce genre les Etrenes de la poésie franzoeze en vers mezurès, 1574, livret rare et précieux, imprimé d'après le système orthographique de notre auteur^ « Baïf, dit d'Aubigné, en a fait grand quantité, lesquels à la saulse de la musique que leur donna Claudin le jeune, furent agréables ; mais prononcez sans cette ayde furent trouvés fades et fascheux. » Ces vers baïfins sont contraires en effet à la versification française, qui ne tient compte que de l'accent tonique etdunombre de syllabes. On ne trouve pas dans notre langue la quantité latine, mais l'action de cette quantité sur la transformation des voyelles.
A ces efforts pour imiter la facture du vers antique Baïf gagna au moins une chose, c'est qu'il assouplit singulièrement le tour de ses vers rimes, qui sont scandés avec une variété de coupe, avec une liberté de rejets qui le distinguent de ses contemporains.
D'ailleurs notre poëte, quoique souvent dur dans ses vers, avait un goût vif de l'harmonie et de la musique. A l'époque où il avait résolu de ne plus versifier qu'en vers mesurés, il se fit chef ou entrepreneur d'une académie de poésie et de musique françaises, la première académie, selon les expressions de Joachim du Bellay, qui ait été instituée pour la langue uniquement. L'objet principal de celle de Baïf était de mesurer les sons élémentaires de la langue. Charles IX accepta, en 1570, le titre de protecteur et premier auditeur de cette Académie, afin qu'elle fût « suivie et honorée des plus grands ». Dans l'espoir qu'elle deviendrait une pépinière de bons poètes et de bons musiciens, il lui accorda des lettres patentes, et exempta la compagnie de la juridiction de l'Université qui lui suscitait des embarras. Elle fut installée, en 1571, dans la maison du poëte, rue des Fossés Saint-Victor. Henri III lui accorda une protection encore plus déclarée. La condition imposée était que « les musiciens seroient tenus tous les dimanches chanter et reciter leurs lettres et musiques mesurées, deux heures d'horloge durant en faveur des auditeurs escrits au livre de l'Académie. »
Suivant le récit de Sauvai, un jour que Henri III était venu à l'académie de Baïf, Jacques Mauduit, greffier des requêtes, bon poëte et encore meilleur musicien, « et môme si grand qu'il s'est acquis le nom
1 OuMousset; il avait traduit, dit d'Aubigné, en hexamètres, r///rt':/6' et l'Odyssée, et commençait ainsi :
0 Chante, dëëssë, le cœur fiineûx et l'îrc d'Achille Pernicieuse qui fût »
*Ed. Réaume et la Caussade, chez Lemerre, I, 453.
de père de la musique, » s'avisa de faire chanter à la fin delà séance des vers qu'il avait mis en chant et en partie. Ce que Henri III trouva si agréable et si à propos qu'il lui commanda de continuer et voulut qu'à l'avenir l'assemblée se terminât toujours de même. Depuis il ne se fit plus de ballets ni de mascarades que sous la direction de Ba'if et de Mauduit. Aussi, ajoute l'auteur des Antiquités de Paris, leurs récits et leurs chœurs étaient ce qui s'y passait toujours de plus divertissant, tant ils savaient bien accorder la mesure de leurs vers et de leur musique avec les pas et les mouvements des danseurs *.
Cette intéressante académie fut anéantie par les troubles civils et par la mort de Baïf. Les principaux de ses membres avaient été, avec Antoine de Baïf, Amadis Jamyn, Guy de Pibrac, Ronsard, Desportes, Duperron.
En résumé, Antoine de Ba'if ne mérite pas d'être dédaigné comme on l'a souvent prétendu, et les citations que nous avons à des. sein multipliées pourront montrer que les critiques ont généralement été trop sévères à son égard. Assurément ce fut avant tout un laboiùeux et passionné helléniste, et son érudition grecque, il se plaisait à l'afficher : sous chaque fenêtre de sa chambre, il avait fait tracer de belles inscriptions grecques en gros caractères, tirées d'Anacréon, de Pindare, d'Homère, et de plusieurs autres poètes anciens. Il avait néanmoins des parties de poète, de la fécondité, de la verve, de la variété, et quelquefois de l'agrément.
Sa langue n'est pas très-franche, ni toujours élégante ; elle est mêlée de beaucoup de phrases incultes, de termes rustiques, de mots empruntés aux patois picard, parisien, tourangeau, poitevin, normand et champenois, qu'il avait appris pendant qu'il étudiait sous la discipline du docte Tuson, et dont, suivant ses propres expressions, il émailla et fortifia son ramage angevin. Il le bigarre également d'archa'isnies :
« Je remê vieus mots eu usage 2, »
dit-il lui-même. V\n tel style choquera souvent, et avec raison, les délicats et les puristes, mais les philologues pardonneront beaucoup à Ba'if pour les richesses de locutions et de tours qu'il leur offre ^.
1 Anliq. de Paii>; II, 493.
2 Les Mimes, 1. II, f" 91 ^".
3 M. Becq de Fouquières a donné en 1874 un choix des poésies de Baïf, précédé d'une intéressante introduction (1 vol. in-l2, Cliarpentier) .
Né \cis 1530, mort après 1587.
Ce poëte était originaire de Chaource (Aube) en Champagne i. Il vint à Paris où il se lia de bonne heure avec Ronsard qui, charmé de quelques-uns de ses vers, « le nourrit page et le fit instruire, » dit Claude Binet. Il eut des maîtres illustres, Daurat, Turnèbe et d'autres érudits fameux. Un passage d'une de ses élégies (V, i) a fait conjecturer qu'il avait parcouru, dans sa jeunesse, une partie de la Grèce cl de l'Asie Mineure, mais il visita certainement le Dauphiné, la Provence et le Poitou.
Le recueil de ses Œuvres poétiques, pubUé en 1575, est divisé en cinq livres. Le premier contient le poëme de la Libéralité, adressé à Charles IX, et des pièces dédiées aux seigneurs de sa cour; les quatre suivants, des sonnets, des églogues, des élégies et d'autres pièces amoureuses, — pour plusieurs nous pourrions dire erotiques.
A la recommandation de Ronsard, il obtint la place de secrétaire de la chambre de Charles IX. Après la mort de son bienfaiteur, il quitta la cour, et se retira dans sa ville natale, où il devait mourir à un âge peu avancé. Il laissait une réputation assez grande pour qu'on le regardât généralement comme l'émule de Ronsard, son ami ^
En effet, nombre de poésies de Jamyn sentent la licence et la corruption raffinée de son époque. C'est ainsi que la petite pièce intitulée la Nuict n'est pas autre chose que ce qu'on appelait au dix-huitième siècle une Jouissance, Elle est très-voluptueuse et très-hbre, mais a d'ailleurs du mouvement, de la vie et du naturel.
On retrouve avec plaisir ces quahtés, fréquentes chez Jamyn, dans d'autres pièces plus réservées, par exemple, dans celle qui est intitulée D'une dame ;
« Bran, vous me cajoliez, laissez -moi, je vous prie, etc. »
Jamyn est un des poètes de l'école savante de la Pléiade qui ont le style le plus naturel, le plus coulant, le plus naïf et le plus élégant. Il avait étudié avec soin et amour les langues latine et grecque ; mais
1 D'Aubigné, dans une page peu connue (Ed. Réaume et la Caussade, clicz Lemerre, I, 457), énumère nombre de poètes ignorés, entre autres Benjamin Jamyn, pure d'Amadis.On trouvait de lui des lettres à, la bibliotbèque du Louvre incendiée en mai 1871 ; la Bibliothèque nationale en conserve heureusement quelques autres.
574 PROSATEURS ET POÈTES DU X\l« SIÈCLE.
il n'avait pas pour cela perdu l'instinct du français. Aussi est-il moins hérissé que Ronsard de termes tirés du grec ; et si l'on rencontre chez lui de ces composés que le chef de la Pléiade mit à la mode, comme dans ce passage :
« 0 donte-tout Eloquence, Tu amollis la fureur Des peuples guidez d'erreur, Par ta céleste puissance ', »
il est loin d'en faire le même abus que la plupart des poètes de la même école.
11 avait le sentiment de l'harmonie comme celui de l'élégance, et Ton pourrait s'en convaincre rien qu'à hre VOde à M. Garnier :
« Garnier, qui d'une voix hardie Vas animant la tragédie, etc., »
et rode des Estoiles, où il célèbre Charles IX :
« Descen du ciel, haute Uranie,
Qui tires ton beau nom des cieux, etc. ^. »
Enfin quelques pièces ont un accent presque moderne, par le sentiment, par les détails, et même par le style.
« Mon Uieu, que ton visage en l'esprit me revient, Ton geste, ton parler! qu'un amant se souvient Des faveurs que luy fait une douce maistresse! Il me semble qu'encor ta main d'yvoire presse La mienne, comme au soir que d'un visage humain Tu mis après le bal ta main dessus ma main, La coulant doucement, de si gentille sorte Qu'encor le souvenir tout d'aise me transporte 3. »
Ce sont toutes ces qualités élégantes et aimables qui valurent à Amadis une place à part parmi ses rivaux. On voudrait pouvoir également louer en lui des mérites plus sérieux. L'Estoile l'appelle « poëte transcendant «. Transcendant, si l'on veut, comparé à ses contemporains, pour la facilité, le naturel et la grâce; mais non pas pour l'élévation des idées, ni surtout pour celle du caractère. L'Estoile lui-même nous en est un bon témoin.
Le secrétaire et lecteur de Charles IX prostitua son talent, par ordre du roi Henri III, dit-on, à célébrer la mémoire des mignons Quélus, Maugiron et Saint-Mesgrin. Dans vingt-quatre sonnets il les comble des éloges les plus hyperboliques, « ressemblant à ceux que dit le sage, qui lient la pierre en la fonde, donnant gloire à des fols : et toutefois furent
1 Œuv. poét., Ode sur l'Éloquence, au roy Charles IX, éd. 1679, f" 51 ^°.
^Ibid.,{"Vo"'.
3 Ibid., f 73 '".
mieux recueillis'(selon la folie du moude) que ne sont ceux que l'on fait en l'hoinieur des plus sages ^ »
Le morceau qui nous paraît pouvoir donner la meilleure idée du style de Jamyn, c'est la description d'une chasse royale qu'on lit dans son poënie de la Chasse, dédié au roi Charles IX ^.
Une Chasse royale.
Au devant du chasteau l'attend son équipage,
Ses piqueurs, ses veneurs, ses limiers, ses valets,
Et ses pages montez pour se mettre aux relais ;
Une belle noblesse est aussi toute preste,
Joyeuse à vaincre au cours une sauvage beste.
Sa carrosse l'attend à quatre blancs chevaux
Plus vistes que les vents : ceux qui font les travaux
Du chemin du soleil n'ont la course si pronte;
Ils font de leur blancheur à ceux de Phœbus honte.
Ou s'il monte à cheval, son cheval vigoureux
En la bouche maschant le frein d'or escumeux.
Frappe du pié la terre et sur l'echine large
Hennist de recevoir telle divine charge.
Ses archers de la garde environnent son corps.
Ainsin accompagné le Roy marche dehors Avec tout l'attirail d'une aboyante chasse. Cent chiens promis à courir et flairer une trace Sont autour de ses flancs, dont les oreilles sont Pendantes, et la queue est droite encontremont. Après que dans le bois de gaignage ' ou de taille Cette chasse est venue ordonnée en bataille. Il s'avance à la queste en tenant son limier Rigaut, qui de haut nez est tousjours le premier, Et qui rembuche * mieux un cerf de hautes erres ^
1 Mém. de l'Estoi/e, éd. Champ., I" p., p. 107.
-En 1561, Jacques du Fouilloux, gentilhomme poitevin, dédia aussi au roi chasseur un traité sur la Vénerie, souvent réimprimé; il y raconte, en vers pittoresques et faciles, son adolescence dans la Gastine.
3 Terre labourable, terre labourée et ensemencée. On écrivait aussi gagnag/e, gaagnage, etc.
* De l'allemand busch, anglais bush, buisson. Faire rentrer dans le bois. Au neutre et au réfléchi, se remettre dans le bois. Sabstantivement, le moment où le cerf rentre dans le bois :
« Bien demesler d'un cerf les ruses et la feinte, Le \ieil temps, le bon temps, l'cssuy, le rembiischer. » (Ronsard, les Vers d'Eurym. et Callirhée.) ^ On dit d'un cerf qu'il va hautes erres, quand il suit ses anciennes voies.
D'un sentiment subtil panché contre les terres. Puis quand ce grand veneur par la pince a connu Quelles voyes ou route ont le cerf détenu, Ou bien par le frayoir *, par Végail ^ et portées =* 11 reprend les devants et jette ses brisées. Tous les autres veneurs et les valets aussi S'exercent par le bois d'un semblable souci, Non comme luy pourtant : car de nulle science (^Grande ou petite soit) ne le fuit l'excellence. Il sçait mieux que nul autre en ce dur passetemps Les ruses d'un vieil cerf, ou s'il va de bon temps, Il sçait prendre le droit, et comme capitaine Apprend à ses suyvans le chemin à la peine.
Comme le labyrinth par Dédale basti Viroit en cent destours aveuglement parti, Qui trompoyent d'une voye en replis tortueuse Le pié des enfermez en ceste erreur douteuse : Tel est le destourner d'un cerf malicieux, Qui r'entre et sort sur soy cent fois en mesmes lieux.
Tout le matin se passe à rabattre une beste, Puis au disner se fait le rapport de la queste Faitte en divers buissons : là se vante à propos Jacques plus que les chiens et les chevaux dispos, Qui de ses pies venteux jamais loing n'abandonne La meule en tout pais : tant l honneur Tesperonne D'estre veu de son maistre, et d'emporter le prix Dessus ses compagnons à courir bien appris. De complaire à son prince est louable l'envie ! Quand la soif est esteinte et la faim assouvie, Quand le rapport est faict en l'assemblée, alors Le Roy monte à cheval et s'en retourne es forts...
Quand toute la brigade au buisson est allée, De verd la plus grand'part et de rouge voilée, L'enceinte retentist de trompes et d'abbois. Car chacun porte au col sa trompe par les bois Oii cent couples de crin pendillent cordelées.
1 Lieu où les cerfs vont frayer en se frottant la tête contre les arbres.
^ Comme aigiiail, rosée du matin, vieux français aigne, egue, eau.
^ « Portée, en termes de chasse, se dit des branches du jeune bois que le cerf a pliées ou rompues avec sa tête, quand il se rembusche dans son fort, par où on juge de sa qualité, ou giaadeur de sa perche. » (Furetière, Dict.)
On suit le cerf lancé par monts et par valées,
Par estangs, par buissons espineux et tranchans :
Le cerf, eh traversant l'ouverture des champs,
Fait voler la poussière aux voyes de sa fuite.
La meute dresse après d'une ardante poursuite.
Des chiens bien ameutez l'abboy fait un grand bruit,
Mais entre les veneurs personne ne le suit
D'un tel cours que le Roy volant par la campagne,
Et Fontaines, qui joinct, son cher maistre accompagne.
La pierre qui jaillit d'une fonde * en sifflant,
Les lévriers généreux qu'on va desaccouplant
Après un lièvre viste, en leur course attendue
Ne partent si légers : ils se perdent de veuë
Tousjours dessous le vent la meute costoyant.
Pour lever les défauts s'il alloit tournoyant.
Le Roy ferme à cheval d'une course legiere
Ceux- cy ceux-là devance, et laisse loin derrière,
Et premier comme en tout, aux abbois voit mourir
Le grand cerf mal mené haletant de courir :
De la beste victime à Diane sacrée
Aux chiens joyeux de sang on donne la curée.
C'est plaisir de les voir si tost qu'ils ont ouy
Sonner et forhuer ^ ; d'un eslan resjouy
Ils sortent du chenil : on en voit trois centaines,
Gris, blancs, noirs, accourir; dans le pain rougissant
Pesle-mesle affamez ils se vont repaissant.
Chacun des veneurs tient une souple houssine,
Et frappe sur le chien qui, gourmand, se mutine :
Puis quand les retirer de la curée il faut
Le maistre du forhus ^ crie ty-ha hillaud * I »
En 1584, Jamyn ajouta à son recueil, souvent si profane, un second
1 Fronde, funda.
2 « Forhuer, v. a., terme de vénerie, appeler les chiens à la chasse, pour leur donner quelque signal : forhuer du (for, du cornet, du huchet, de la bouche. » (FunETiÈRE, Dicl.)
3 « Forhus, s. m., cri ou son du cor qu'on fait pour appeler les chiens : le premier, le second forhus ou appel de chiens. On a fait le forluis en tel endroit.
« On appelle aussi le forhus, le lieu oîi se fait ce cri et appel des chiens.
« Forhus se dit aussi d'une partie de la proye ou intestin du cerf portez au bout d'un baston par un valet qui s'escarte de la curée pour obliger les chiens il le suivre et à obéir. » (FunEriiiRE.)
'> Taiaut.
Prosateurs et poètes du xvi" sii:cLE. 37
volume de poésies, consacré, en général, à des sujets chrétiens et terminé par des pièces morales en prose et par sept discours académiques ^.
Ce volume est devenu extrêmement rare, mais il n'a en lui-môme qu'une très-mince valeur.
Outre les compositions originales dont nous avons parlé, ce poëte gracieux et délicat entreprit une œuvre qui demandait un plus mâle et plus souple génie que le sien. Il voulut, pour achever la traduction d'Hugues Salel, mettre en vers français les treize derniers livres de VIliade d'Homère. Colletet appelle cette continuation « le plus fameux ouvrage d'Amadis Jamyn ». La critique contemporaine ne saurait sanctionner ces éloges d'une admiration complaisante. La version de Jamyn vaut un peu mieux que celle de Salel; elle a plus de plénitude, plus d'élévation, et quelquefois plus de force et d'éclat; mais le principal mérite de Jamyn fut d'avoir observé rigoureusement le mélange des rimes masculines et féminines. Salel avait adopté le vers de dix syllabes, Jamyn préféra l'alexandrin, comme plus propre, suivant le sentiment de Ronsard, à une traduction ^. Jamyn a traduit aussi les trois premiers livres de l'Odyssée.
Bien d'autres, depuis, ont essayé, en vers comme en prose, de faire passer dans notre langue les incomparables beautés de VIliade ; mais le divin Mélésigène attend toujours son traducteur.
1 Œuv. poét., éd. 1579, f° C4-6G.
2 La traduction complète de Salomon Ceston (lCOi-1615) est bien supérieure. Voyez la prière de Priam à Achille, et comparez-la à la traduction tentée par Voltaire. (Egger, Mém. de lût. ancienne, VII.)