‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 45 sur 67 · JACQUES PELETIER · texte numérisé non relu

JACQUES PELETIER

— Ibl7-1582 —

Jacques Peletier naquit au Mans selon les uns, en Savoie selon les autres. Ce poëte qui, comme Maurice Scève, appartient au groupe intermédiaire entre Marot et Ronsard*, et fut un des législateurs de notre poésie, et l'un des précurseurs et directeurs de la Pléiade, ce poëte était algébriste fameux, médecin, philosophe — et principal du collège du Mans à Paris. S'il a fait de la poésie, c'est, prétend-il, uniquement pour se récréer des mathématiques; mais, quand il en eut une fois goûté, il ne put plus s'en détacher. Malgré toutes les vicissitudes par où il passa, malgré toutes ses courses errantes, et bien que ce fût un « esprit divers et changeant », comme l'appelle Sainte-Marthe, il ne cessa pas, jusqu'à la fin de sa vie, de rimer et de publier des recueils de vers. Il appelait la poésie un « exercice vrement d'une bien dousse folie, auquel n'ét bonnement possible de renoncer, quand on s'an et une focs délecté a bon essiant ^. » Ce savant passionné de beau style voudrait faire avancer cette langue française qui a été jusqu'à lui « languissante en barbarie, et sophistiquée en ballades, rondeaux, virelais ». A ces genres gothiques, il voudrait qu'on substituât l'ode et le sonnet qui, à ses yeux, sont presque les seuls « agréables, elegans, susceptibles de bon argument ». Ce fut lui qui conseilla à du Bellay de cultiver le sonnet, lui aussi qui favorisa la publication des premières odes de Ronsard. On lui attribue môme «l'honneur d'être, parmi nous, le premier auteur de l'ode françoise*. » Peletier publia des odes trois ans avant Ronsard, qui se vante d'en être le premier inventeur.

Cet homme, qui fut si longtemps courbé sur des chiffres, a un rare souci de « la vraie harmonie musicale», il recherche plus qu'aucun poëte de son moment la rime riche. « Il faut, dit-il, que je die cela de moè, que j'c etè celui qui plus è voulu rimer curieusement, e suis contant de dire, supersticieusemant, » et il ajoute : «Mes si ètcc, que jamés propriété de rime ne me fit abandonner propriété de moz ni de santances *. »

* Voir Sainte-Beuve, Nouv. Lundis, IV, art. sur Louise Labé, et L. Lalanne, Dict. Itùt. de la France.

' Art poétique, f" 4.

3 CoUetet, Hist. des poé't. franc.

* Art }.oeiiq., i" bb.

Notre mathématicien poëte réussissait surtout dans le genre pastoral. Il peignait avec charme et fraîcheur la nature, le printemps, les fleurs, les oiseaux, les insectes industrieux, comme la fourmi. Voici une petite pièce, pleine de légèreté et de grâce, à l'Alouette :

li'Alouctte.

Alors que la vermeilhe aurore Le bord de notre ciel colore, L'alouette, en ce même point.

De sa gantile voés honore La foeble lumière qui point.

Tant plus ce blanc matin eclére Plus d'ele la voés se fait clére, Et samble bien, qu'en s'eforcant, D'un bruit vif ele veulhe plére Au soleilh qui se vi^nt haussant.

Ele, guindée de zeffire, Sublime, an l'er vire et revirc Et declique un joli cri Qui rit, guérit et tire l'ire Des espriz, mieux que je n'ecri.

Soet que Junon son er essuyé, Ou bien qu'el se charge de pluye, An haut pourtant ele se tient Et de gringoter ne s'annuye, Fors quand le negeus y ver vient.

Même n'a point la gorge close Pour avoer sa nichée eclose E an ses chans si fort se plet Que vous diriez que d'autre chose Ses aloueteaus el ne pait.

An plein midi, parmi le vide Fet defailhir l'eulh qui la guide, Puis tantôt, comme un peloton, Subit an terre se dévide, E pour un tans plus ne l'oet-on.

' Il y a beaucoup de grâce aussi dans l'ode où il invite Ronsard,

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alors retenu par son service auprès du duc d'Orléans, fils de François I*"", avenir goûter les plaisi^-s des champs, afin d'oublier, comme lui, dans le silence et le repos, ce bruit de la ville qui allowdit et eriteste :

u Allons cueillir la guigne,

Allons voir les champs vers,

Les arbres tout couvers

Et la fleur en la vigne, etc. »

Il n'excellait pas de môme à peindre le sentiment. Il le traitait non en homme passionné, mais en savant et en raisonneur. Dans son Amour des amours, publié en i'6'ôlJ, avec le sous-litre de vers liriques, et composé de quatre-vingt-seize sonnets, pour ne pas imiter tant d'autres poètes qui, suivant lui, mettaient trop d'amour dans leurs vers amoureux, il entasse, pour ainsi dire, toutes ses connaissances et toutes celles de son siècle en astrologie, en astronomie, en cosmographie, en géométrie, en physique, en histoire naturelle, en médecine, en architecture, en droit civil, en métaphysique. Joignez à cela les afféteries pétrarquesques et les langueurs maniérées, et vous comprendrez la sécheresse, la fadeur et l'ennui de ce genre de poésie. Cependant Peletier avait été, vers l'ùge de quarante ans, épris d'une dame bien capable d'exciter sa verve et d'enflammer son génie, la merveille de Lyon, la Belle Cordière. Quelques-unes des pièces qu'il a composées en son honneur ont l'accent de la passion profonde.

Jacques Peletier qui, dans la société de Marguerite de France, sœur de Henri II et duchesse de Savoie, avait reçu le surnom de docte, fut un poète laborieux, compassé, poli, savant et ingénieux; mais la vraie inspiration poétique lui manqua. Il ne fut pas touché du souffle qui avait animé Clément Marot.

Où il ne fallait que du bon sens et de l'exactitude, Peletier retrouvait une certaine supériorité. Son prosaïque poème en trois chants sur la Savoie, publié en 1572, et dédié à Marguerite de France, renferme des vers descriptifs fort exacts sur l'avalanche, sa formation et sa marche. Sa fidèle traduction en vers de VArt poétique d'Horace (lo44) a du mérite, et son Art poétique en prose (1555) contient des chapitres qu'on lit encore avec intérêt et profit sur l'imitation, sur la traduction et sur l'innovation des mots. Sa traduction des deux premiers livres de l'Odyssée et du premier livre des Géologiques (1517); son poëme des Louanges, — louanges de l'Honneur, de la Parole, des trois Grâces, etc.. — publié peu de temps avant sa mort, en 1581 , témoignent d'un vaste savoir, mais on y sent partout l'affectation, le travail, la peine.

S'occupant des détails de la grammaire aussi bien que de la poétique, le principal du collège du Mans entreprit de réformer l'orthographe d'après la manière de prononcer, comme « l'unique moyen de

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fere passer notre langue aux nacions lointeines. » Ses principales innovations sont exposées dans un Dialogue de l'ortografe et prononciation francoese (1530) et dans l'avertissement aux lecteurs de son poëme des Louanges, où il fait dire à l'imprimeur :

« Le Sommère de ses lésons et qu'il apporte troes sortes d'e ; le premier et l'è pris des Latins, qui et é : le second un e cler, qui et è : le tiers un e sourd, que de tous tams on a apelé féminin, e an l'imprimerie, e barré : qui et e. Léquez tous troes se connoessent an ces moz, honnêteté, fermeté, défère *: qu'on écrit vulguerement honnesteté, fermeté, défaire. Puis an un grand nombre de nioz, il met a au lieu de la commune écriture, sciance, commencemant, tamps. Au contrere, an diccions change l'a an è, pour fere la diftongue èi, au lieu de la vulguere ai, an plusieurs ces moz, mein, humein, pleindre, au lieu de main, humain, plaindre. Il retranche les letres superflues, e qui ne vienent point an la prolacion ; comme de ces moz escripture, alloient, donnoient, foretz, habits, subtils, il fet, écriture, aloét, donnet, forez, habiz, subtiz. Par même reson il eface l'une des letres doubles, des moz auquez ne s'an connoet qu'une an parlant, comme an ces moz, aler, baler, dévaler : au lieu de aller, baller, devaller ; etc., etc. »

A cette époque, plusieurs esprits curieux, Meigret, à qui Peletier reconnaît devoir l'idée première de la réforme qu'il propose, Guillaume des Autelz, Ramus, les Estienne, Théodore de Bèze, s'ingénièrent de môme à inventer de nouveaux systèmes orthographiques ; mais la pratique leur donna tort, et l'usage resta triomphant.

1 Peletier marque les voyelles de certains caractères particuliers. Nous aurions voulu les reproduire, mais ils manquent dans la typographie moderne.

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