‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 46 sur 67 · NICOLAS DENISOT · texte numérisé non relu

NICOLAS DENISOT

Denisot, issu d'une famille qui s'illustra pendant quatre siècles dans l'état ecclésiastique, dans le barreau, dans la médecine, dans la poésie, dans la peinture, a été célèbre parmi ses contemporains pour avoir réuni le talent de la peinture, du dessin et de la gravure à celui de la poésie, sans compter qu'il fut mathématicien et ingénieur habile, ce qui lui permit de rendre à la France, dans une circonstance délicate, des services plus précieux que ses vers : il contribua grandement à la prise de Calais.

Ses poésies — composées principalement de cantiques, de noëls, de prières, de quatrains — se distinguent par la couleur et par le pittoresque. Par exemple, c'est un vrai tableau que ce passage des Cantiques du premier advenement de Jesus-Christ (1553), qui, décrivant la naissance du Sauveur, peint le lieu de la scène avec une admirable et naïve vérité :

« Icy je ne basty pas D'une main industrieuse, A la ligne et au compas, Une maison somptueuse, etc. »

Après avoir dessiné un tableau, il le décrit en vers :

ft ... Musel çà la plume, Car ton feu desjà m'allume.

Retire toy, mon tableau, En toy j'ay faict l'ordonnance De la céleste naissance, etc. »

Et il fait en vers une peinture pleine de couleur locale et de détails vrais qui vaut une belle toile.

Tel est le mérite, telle est l'originalité de Denisot. D'ailleurs sa poésie est en général médiocre, et il est inférieur à la plupart des poètes qui l'ont tant comblé de louanges.

Cet artiste dilettante, insoucieux de la gloire, incapable d'un travail suivi, a laissé un certain nom, mais rien qui ressemble à une œuvre durable. Son meilleur titre littéraire est peut-être d'avoir eu une grande

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part aux Joyeux Devis de des Péri ers et à VHeptaméron de Marguerite de Navarre.

Cet esprit singulier excellait dans l'anagramme *. Le plus curieux qu'il ait fait est celui de son propre nom. Il s'est baptisé comte d'Alsinois. C'est de ce nom que sont signés tous ses ouvrages, et c'est ainsi qu'on l'appelait généralement.

» Pasquier, Rech., YII, vu, et Montaigne, Essais, I, xlvi.

ANTOINE HEROET

Antoine Heroët, dit la Maison-Neuve, Parisien, était parent du chancelier Olivier. Il parvint à l'évôché de Digne en Provence.

Sous l'inspiration des idées de Platon, de Dante et de Pétrarque, il écrivit avec charme et énergie, quoique d'un ton un peu didactique, laPavfaicteAmye. C'est la peinture d'un amour plutôt divin qu'humain et dégagé de toute sensualité. L'armje perd son ami qui n'est point beau, mais qui est doué de toutes les vertus. Elle le regrette sans désolation ; et, continuant de l'aimer aussi vivement que pendant sa vie, elle attend que la mort la réunisse à lui. Cependant elle raconte comment et pourquoi elle a aimé, et nous fait entrer dans le secret de tous les sentiments qui ont agité son cœur, de toutes les émotions diverses qui s'y sont succédé.

L'auteur indique ce sublime amour comme la suprême félicité, comme le remède à tous les maux, comme la source de toute beauté et de toute grâce :

« Ne cherchez point les unguens ny les eaux, Pour maintenir voz visages tant beaux.

Aymez, après asseurement pensez Que de beauté les autres avancez i, etc. 2, »

La Parfaicte Amye donna lieu à une joute littéraire. La Borderie, le mignon de Marot (1508-47), y répondit par une Amye de cour, moins platonique, et dépeignit le caractère d'une Célimène au temps de François l^". Ch. Fontaine répliqua par sa Contr'amye de cour. Enfin le Lyonnais Maurice Scève, dans sa Délie abject de plus haulte vertu (I066), continue cette poésie raffinée.

Heroët joignit à son poëme tout spiritualiste de la Parfaicte Amye la traduction de VAndrogyne de Platon. Elle est écrite avec exactitude et élégance, et même avec une sorte d'originalité. On a encore de ce poëte l'Art d'aymer d'Ovide ; l'Accroissement d'amour, ou de n'aimer point sans estre aymé, d'après Platon ; la Complaincte d'une dame nouvellement surprise d'amour. Cette dernière pièce, remarquable pour l'époque par sa délicatesse, peint l'état d'une jeune personne qui cherche à

1 Vous devancez, vous surpassez.

* La Parfaicte Àmije, IIL

découvrir la cause d'une agitation qu'elle éprouve pour la première fois.

Enfin, Heroët a écrit une Eplstre à François I<^'', où il remercie ce monarque, avec un ton de dignité qui lui fait le plus grand honneur, de la protection qu'il accorde aux lettres, et où il lui montre de quelle gloire, infiniment supérieure aux triomphes guerriers, il sera couronné dans l'avenir.

Antoine Heroët a joui d'une grande estime parmi ses contemporains et parmi les écrivains qui le suivirent. Clément Marot, dans l'épître écrite à Sagon sous le nom de son valet, le range avec Saint-Gelais, avec Rabelais, avec Brodeau, avec Scève, avec Chappuys.

11 ne fut pas moins honoré par l'école de Ronsard que par celle de Clément Marot. Quand le chef de la Pléiade attaque la poésie faible et languissante des successeurs de Marot, il excepte toujours Heroët, Scève et Saint-Gelais'. Guillaume du Bellay, encore plus favorable, appelle

« Carie, Heroët, Saint Gelais, Les trois favoris des Grâces 2. »

Ailleurs il place Heroët à côté de Marot ^. Jacques Peletier disait qu'il n'avait encore vu poésie en françois mieux dressée à son gré, ni où il y eût moins à redire, que la Parfaide Amye d'Antoine Heroët *. Pasquier faisait « grand compte d'Heroët en sa Parfaicte Amye : petite œuvre, disait-il, mais qui, en sa petitesse, surmonte les gros ouvrages de plusieurs ^ » Duverdier l'appelle heureux Illustrateur du haut sens de Platon ; c'est que tous ses écrits se ressentent de l'inspiration de ce philosophe pour lequel il eut toujours un goût de prédilection.

Par son caractère non moins que par son talent, l'évôque-poëte Antoine Heroët a parfaitement justifié la considération dont ses contemporains l'entourèrent.

1 Voir Ronsard, Odes, Epistre au lect. de la prem. édit.

! Muiagnarete.

3 lllustr. de la langue francoise, 1, IV, c. vni.

* Art poetiq., f° 14.

8 Rech. de la France, 1. VU, c. v.

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