OLIVIER DE MAGNY
Nous signalerons encore le sonnet à J. Tahureau sur son Admirée ; mais il est, dans les Soupirs, un sonnet qui mérite entre tous d'ôtre cité. A son apparition, il passa, dit Colletet, « pour un ouvrage si charmant et si beau, qu'il n'y eut presque point alors de curieux qui n'en chargeât ses tablettes ou sa mémoire. » C'est un dialogue entre l'auteur et le vieux Caron, Le voici :
Mag. Hola, Charon, Gharon, nautonnier infernal! CuAR. Qui est cet importun qui si pressé m'appelle? M. C'est le cœur esploré d'un amoureux fidelle,
Lequel pour bien aimer n'eut jamais que du mal.
C. Que cherches-tu de moy? — M. Le passage fatal. G. Quel est ton homicide? — M. 0 demande cruelle!
Amour m'a fait mourir. — G. Jamais dans ma nacelle
Nul sujet à l'Amour je ne conduis à val.
M. Et de grâce, Charon, conduy moy dans ta barque. C. Cherche un autre nocher, car ny moy ny la Parque N'entreprenons jamais sur ce maistre des Dieux.
M. J'iray donc malgré toy, car je porte dans l'ame Tant de traits amoureux, tant de larmes aux yeux, Que je seray le fleuve, et la barque et la rame \
Le finale est bien recherché ; mais enfin Colletet atteste que toute la cour du roi Henri II fit tant d'estime de ce sonnet, que tous les mu» siciens de son temps, jusqu'à Orlande, travaillèrent à l'envi à le mettre en musique, et le chantèrent mille et mille fois, avec un grand applaudissement, en la présence des rois et des princes ^.
Le dernier recueil du « nourrisson du Quercinois ^ », donné en 15o9, offre plus de variété et d'intérêt que toutes ses précédentes poésies. Les Odes, dédiées à des personnages élevés par le génie ou par le rang, roulent sur les sujets les plus divers, et revêtent toutes les formes. Dégagées de l'artifice savant qu'affectaient les lyriques de la Pléiade, simples, gracieuses, elles respirent souvent un certain parfum d'antiquité, et les vers harmonieux et bien frappés y sont assez l'réquents. Il suffira de citer ce passage, où le poëte s'adresse à M. d'Avanson, qui lui avait ouvert la carrière diplomatique :
« Là doncques, Avanson, fay remplir tes oreilles Des nombres resonnans de ces douces merveilles, Et toy mesme h longs traitz repaiz en tes espritz, Car ce ne sont des feuz du brandon de Cypris, Car ce ne sont des vœuz qu'une ame énamourée
1 Sonnet lxiv.
' Colletet, du Sonnet.
« Les Gayelez, à Remy Belleau.
Append dévotement h sa dame adorée:
Mais bien mille beaus vers qui grossissent le cueur,
Et roidissent le bras d'un brave belliqueur,
Tel que toy, Avanson, en qui le ciel assemble
La vaillance, l'honneur et le sçavoir ensemble :
Car, ou soit que ton Roy te conduise aux combatz,
Ou soit que des procez tu tranches les debatz,
En l'un et l'autre temps tu peux l'honneur acquerra
D'estre saige au conseil et vaillant à la guerre i. »
On pourrait aussi détacher quelques beaux passages du long hymne sur la naissance de Marguerite de France, fille de Henri II, et citer plusieurs odes animées d'un vrai souffle poétique, en particulier parmi celles qui ont pour objet des événements contemporains, comme l'ode sur la prise de Calais. Mais le vol du poëte ne plane pas longtemps sur les hauteurs. Bientôt il retombe dans la trivialité, dans la bassesse, dans le mauvais goût. En outre, beaucoup de ces odes, surtout celles du dernier livre, respirent une morale tout épicurienne.
Aimer et jouir était toute la vie de celui que du Bellay a appelé un second Properce, un autre TibuUe, et qu'il a célébré
« Pour avoir, le premier de tous, Chanté l'amour en style doux ^. »
Lui-même a dit, en parlant de l'amour :
« Je suis en tout à luy, et n'ay rien en moy mesme, Mais quoy ? c'est mon destin, et plustost que je n'ayrae, La mer sera sans eaux, et sans astres les cieux ^. »
La plupart des poètes de cette époque ont été trop libres dans leurs vers; Magny n'est pas à cet égard beaucoup plus coupable qu'eux; mais on reprochera toujours à sa mémoire une certaine ode qui déshonore son caractère, c"est l'ode que, dans le dépit et la colère d'un amant rebuté, il adressa au mari de la Belle Cordière, contre cette pauvre femme qu'il avait aimée, dont peut-être il avait été aimé, mais qui avait voulu rester vertueuse. Louise Labé dut souffrir cruellement de ce lâche coup ; Magny continua de %i%Te gaiement et voluptueusement.
Poëte bien traité des dames, gentilhomme et homme de cour considéré, écrivain célébré par toutes les voix les plus autorisées, Magny eut une destinée brillante. Le plaisir et la gloire lui sourirent à la fois. Ce n'était pas à lui qu'il appartenait d'entonner le Chant du désespéré".
1 Dédicace à Monseigneur d'Aco.7iso7i, conseiller du Roy en son privé conseil.
2 Odes, l" 30r°.
3 Sousp., sonnet cxxxix.
* Voir sur G. de Magny, l'édition des Gayetez publiée par M. Courbet et un article d'E. Turquety sur ses amours avec Louise Labé dans le Bulletin du Bibliophile (déc. 1869).
— 1S23 ou 1526-1566 —
Louise Charly, ou Charlin, ou Charlier, dite Labé, est célèbre sous le nom de la Belle Cordière, de la profession de son père, marchand cordier en gros, à Lyon.
Elle reçut une éducation très-littéraire et très-élégante. Elle excellait à chanter, à baller, à sonner; elle écrivait aussi facilement en italien et en espagnol qu'en français, et possédait la langue latine mieux que personne de son sexe ; enfin elle avait un rare talent pour la broderie, et, suivant les expressions de Paradin, « se distinguoit dans l'art de peindre avec l'aiguille.» Mais cette éducation avait été en môme temps forte et virile, ou pour mieux dire masculine. Entraînée par l'ardeur guerrière du temps, elle porta les armes, et, âgée de moins de seize ans, assista, en habit de guerrier, au siège de Perpignan, en 1542, sous le nom du capitaine Loys. Elle s'est elle-même peinte sous ce chevaleresque équipage :
« Qui m'eust vu lors en armes fiere aller, Porter la lance et bois faire voler, Le devoir faire en l'estour furieux, Piquer, volter le cheval glorieux, Pour Bradamante ou la haute Marphise, Sœur do Hoger, il m'eust, possible, prise. »
Au retour de cette courte et infructueuse campagne, une profonde passion pour un objet qui nous est inconnu la mordit au cœur. L'amour la rendit poëte. Elle exhala en vers brûlants les sentiments qui dévoraient son âme et exaltaient sa tête: jamais femme ne fut plus ardemment éprise. Comme sa passion revit encore dans ses vers, et qu'on voit bien qu'elle la ressentait, suivant ses expressions, « en ses os, en son sang, en son âme ! » Quelle crainte de n'être pas payée de retour ! quel abandon absolu à son unique ami ! quels transports quand elle le possède ! quelles tendres alarmes quand il est absent ! peut-être vat-il être infidèle, et se laisser séduire par quelque femme qui ne la vaudra pas. Pour le rappeler et le fixer, elle lui parle non-seulement de sa beauté, de sa grâce, de sa vertu, mais encore de sa faconde et de sa renommée répandue en tant de pays :
« Si toutefois, pour estre énamouré.
Eu autre lieu tu as tant demeuré.
Si sçay je bien que t'amie nouvelle
A peine aura le renom d'estre telle,
Soit en beauté, vertu, graco et faconde,
Comme plusieurs gens sçavans par le monde
M'ont fait à tort, ce croy je, estre estimée.
Mais qui pourra garder la renommée ?
Non-seulement eu France suis flatée,
Et beaucoup plus que ne veus exaltée,
La terre aussi que Calpe et Pyrenée
Avec la mer tiennent environnée,
Du large Rhin les roulantes areines,
Le beau pais auquel or' te promeines
Ont entendu (tu me l'as fait à croire)
Que gens d'esprit me donnent quelque gloire.
Gouste le bien que tant d'hommes désirent,
Demeure au but où tant d'autres aspirent,
Et croy qu'ailleurs n'en auras une telle i. »
Cette passion dura treize ans, avec diverses vicissitudes. Quel en fut le dénoûment ? On l'ignore. Tout à coup elle épousa un Lyonnais, sire Aymon Perrin, qui avait acquis une grande fortune dans le commerce de la corderie, alors beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui. On a conjecturé que ce mari même avait bien pu être l'amant favorisé à qui elle avait adressé des élégies et des sonnets si passionnés. Ce qui pourrait confirmer cette supposition, c'est qu'elle publia ses vers du vivant môme de son mari, et qu'il paraît avoir vécu toujours avec elle dans la meilleure intelligence. En mourant il la nomma sa légataire universelle.
D'ailleurs, malgré certains couplets grossièrement satiriques lancés contre elle par la malignité, la publication de ses poésies ne nuisit nullement à sa considération auprès des personnes les plus vertueuses et les plus délicates, et les femmes les plus honorées de Lyon continuèrent de rechercher sa société.
Elle disait aux personnes de son sexe :
a Ne reprenez, dames, si j'ay aimé
Et gardez-vous d'estre plus malheureuses. »
Elle obtint au delà de l'indulgence qu'elle réclamait.
Dès le temps de sa jeunesse brillante et passionnée, Louise Labé s'était vue entourée des plus flatteurs hommages. Les Scève, les Marot, les Magny l'avaient chantée, et avaient averti le monde de ses rares mérites. Quand elle fut mariée, sa beauté, son esprit, sa conversation, sa belle voix, son talent de musicienne, attirèrent auprès d'elle la société la plus choisie, et sa maison devint le rendez-vous de tous les lettrés qui résidaient ou passaient à Lyon.