II
A partir de celle époque de son mariage, elle cessa de composer de nouveaux vers. Elle s'en tinl à ses jeunesses. Toute l'œuvre poétique de Louise Labé se compose donc de trois élégies, de vingt-quatre sonnets, dont un en langue italienne, et d'un Débat de Folie et d'Amour.
Ce dernier ouvrage est une petite comédie en prose, à six personnages, divisée en cinq discours ou actes, qui aurait mérité d'être représentée. Cette allégorie pleine d'esprit, de délicatesse et de bonne morale paraît être de son invention. Évidemment elle a emprunté quelques détails à VÉloge ile la Folie [Encomium Moriœ), d'Érasme : ainsi elle s'inspire du philosophe de Rotterdam quand elle écrit le plaidoyer de Mercure pour la Folie ; mais le fond et le développement du sujet sont bien à elle, et ne se trouvent dans aucun des écrivains qui l'ont précédée. Un des plus glorieux poêles du siècle suivant lui a fait l'honneur de l'imiter : c'est à elle que la Fontaine doit l'idée d'une de ses plus jolies fables, l'Amour et la Folie ^
Dès que Louise Labé eut publié ses poésies, ce fut un concert d'hommages ; elle se vit célébrée en français, en italien, en latin, en grec. Depuis, ses productions ont eu tous les honneurs delà célébrité, éditions nombreuses et luxueuses, commentaires, glossaires, biographies et panégyriques. Elles le méritaient à plusieurs titres. Il n'y a pas, au seizième siècle, beaucoup de vers aussi originaux, aussi francs d'allure, aussi primesautiers que ceux de la Belle Cordière. Louise Labé a beaucoup lu , c'est une savante ; mais ses imitations des anciens sont discrètes et habiles, et elle est sans égale dans l'expression de la tendresse et de toutes les nuances de la passion.
Le sentiment, voilà ce qui fait la véritable valeur de cette poésie de femme. Du reste, il n'y faut pas chercher bien des qualités qu'on trouve dans les Marot, dans les Mellin, dans les Brodeau, surtout il n'y faut pas chercher une grande correction. Louise Labé pèche assez souvent contre l'exactitude grammaticale. Elle dira dans un sonnet :
« Quelque travail dont assez me donna, Quelque menace et prochaine ruine.
Quelque penser de mort, qui tout termine, De rien mon cœur ardent ne s'estonna. »
La pensée est énergique, mais le tour est incorrect. Tous ces quelque ainsi jetés sans verbe sont tout à fait irréguliers. Bien des fautes analogues, ou d'un autre genre, pourraient être relevées.
Souvent aussi la versification de Louise Labé est défectueuse. Par exemple, elle n'observe pas toujours la coupe, déjà bien établie alors, des vers de dix pieds, et elle termine quelquefois la quatrième syllabe par un e muet, comme dans ce vers d'un sonnet que nous citons :
« Ne me laisses pas si longtemps pasmée. » 1 Liv . XII, fab. xiv.
Mais ces chicanes s'appliquent mal à l'œuvre d'une femme qui n'a voulu que répandre son âme et se créer une occupation honnête, sans avoir du côté de l'esprit et de l'art aucune prétention ambitieuse.
Dans sa charmante et très-remarquable épître dédicatoire à Mademoiselle Clémentine de Bourges, Lyonnaise, Louise Labé a parfaitement exprimé avec quels sentiments honnêtes et élevés elle s'est décidée à revoir ses jeunesses et à les publier. S'adressant à cette estimable amie et à toutes les vet^tueuses dames capables d'élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseau, eUe disait :
« Quant à moy, tant en escrivant premièrement ces jeunesses que en les revoyant depuis, je n'y cherchois autre chose qu'un lionneste passe-temps et un moyen de fuir oisiveté, et n'avois point intention que personne que moy les dust jamais voir. Mais depuis que quelques-uns de mes amis ont trouvé moyen de les lire sans que j'en sçeusse rien et que (ainsi comme aisément nous croyons ceux qui nous louent) ils m'ont fait à croire que les devois mettre en lumière, je ne les ai osé esconduire, les menaçant cependant de leur faire boire la moitié de la honte qui en proviendroit. Et parce que les femmes ne se montrent volontiers en public seules, je vous ai choisie pour me tenir de guide, vous dédiant ce petit œuvre. »
Un tel langage, de telles idées, de tels sentiments, ne sont-ils pas la meilleure réfutation des accusations outrageuses des- Duverdier, des Calvin, des la Monnoye? Avec une âme dégradée sei^ait-il possible de parler, de juger, de sentir ainsi ? L'Héloïse de Lyon put être, dans sa jeunesse, une faible femme, une pauvre âme amoureuse, comme elle se nomme elle-même. Assurément ce ne fut pas une courtisane, une Léontium *.
Stonnet.
On voit mourir toute chose animée Lorsque du corps l'ame subtile part.
Je suis le corps, toy la meilleure part ; Où es-ta donc, ô ame bien aymée?
Ne me laisses pas si longtemps pasmée ; Pour me sauver, après viendrois trop tard. Las ! ne mets point ton corps en ce hazard; Rens-luy sa part et moitié estimée.
Mais fais, ami, que ne soit dangereuse Cette rencontre et revue amoureuse, L'accompagnant, non de severilé,
1 Voir sur Louise Labé, Sainte-Beuve, Nouveaux Limdis, IV, 289-317, et VIII, 494. Ses Œuvres ont été éditées par Scheuring, chez Louis Perrin, Lyon, 1802.
Non de rigueur ; mais de grâce amiable, Qui doucement me rende ta beauté, Jadis cruelle, à présent favorable.
Fragment de l'élégie III.
Quand vous lirez, ô dames lionnoises,
Ces miens escrits pleins d'amoureuses noises;
Quand mes regrets, ennuits, despits et larmes,
M'orrez chanter en pitoyables carmes ^,
Ne vueillez point condamner ma simplesse,
Et jeune erreur de ma folle jeunesse,
Si c'est erreur; mais qui, dessous les cieus,
Se peut vanter de n'estre vicieus ?
L'un n'est content de sa sorte de vie,
Et tousjours porte à ses voisins envie ;
L'un forcenant^ devoir la paix en terre,
Par tous moyens tasche y mettre la guerre,
L'autre croyant povreté estre vice,
A autre Dieu qu'or ne fait sacrifice;
L'autre sa foy parjure il emploira
A deeevoir quelcun qui le croira;
L'un, en mentant de sa langue lézarde ^,
Mile brocars sur l'un et l'autre darde ;
Je ne suis point sous ces planètes née,
Qui m'ussent pu tant faire infortunée.
Oncques ne fut mon œil marri de voir
Chez mon voisin, mieux que chez moy, pleuvoir.
Oncq ne mis noise ou discord entre amis,
A faire gain jamais ne me soumis ;
Mentir, tromper et abuser autruy.
Tant' m'a desplu quemesdire de luy ;
Mais si en moy rien y ha d'imparfait,
Qu'on blasme amour : c'est luy seul qui l'a fait.
Api'ès avoir parlé de Louise Labé, nous devons au moins mentionner sa contemporaine, sa compatriote et sa rivale en poésie, Pernettc du Guillet, dite Cousine. Elle a laissé un recueil de vers intitulé : Rymcs de gentille et vertueuse dame V émette du Guillet, qui fut publié après sa mort, arrivée en 1345*, par son mari dont elle avait été aussi tendrement
1 Vers, cannina. — 2 Étant forcené, furieux. — ^ Dg serpent. * Ce recueil fut publié à Lyon, chez J. de Tournes (1545 et 1552, in -8°) et réimprimé en 1830 et IS,'>'.
aimée qu'elle-même l'avait chéri. Tandis que la Sapho lyonnaise se vantait de suivre l'amour, Pernette se glorifiait de la sévère retenue de ses mœurs. Son éducation avait été plus soignée que celle de sa concitoyenne. Elle possédait plusieurs instruments de musique, parlait et écrivait l'italien et l'espagnol, savait assez bien le latin, et avait commencé l'étude du grec quand elle mourut.
D'autres femmes encore illustrèrent à cette époque la ville de Lyon par leurs talents : Catherine de Vauzelles, Louise Sarrasin, Clémence de Bourges. Ce fut, dans cette seconde ville de la France, comme un épanouissement subit et une floraison charmante.