‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 50 sur 67 · LES DAMES DES ROCHES (MADELEINE NEVEU ET CATHERINE DE FRADONNET · texte numérisé non relu

LES DAMES DES ROCHES (MADELEINE NEVEU ET CATHERINE DE FRADONNET

Le seizième siècle oflre tout un groupe aimable de femmes qui cultivèrent la poésie avec distinction. Nous ne pouvons pas les étudier toutes ici ; mais après avoir donné une place à la passion en la personne de Louise Labé, nous croyons devoir honorer des inspirations plus pures en la personne de deux femmes, la mère et la fille, qui ne connurent chacune qu'un seul amour, l'une l'amour maternel, l'autre la piété filiale.

Les dames des Roches, que les contemporains appellent souvent Madeleine Neveu et Catherine de Fradonnet, avaient fait de leur maison une espèce d'Académie de vertu et de science, qui fut à Tavance, en province, une sorte d'hôtel de Rambouillet. Admirées de tous pour leurs vertus et pour leurs talents, on consultait leur goût, on leur dédiait des ouvrages, elles communiquaient ceux qu'elles faisaient, les plus honnêtes gens voulaient avoir l'honneur de les connaître et d'en être connus. Obtenir leur estime était une preuve d'un mérite décidé ^

Semblables de figure, de maintien, de taille, ayant les mêmes goûts, les mêmes mœurs, le même caractère et jusqu'au même accent de voix, enfin confondant leurs études et leurs travaux '^, on les aurait prises l'une pour l'autre, n'eût été la différence d'âge, et ceux qui les voyaient ne savaient laquelle des deux ils devaient admirer davantage.

Nourries toutes deux de fortes études classiques, possédant la connaissance approfondie du grec et du latin, elles étaient passionnées de l'antiquité païenne, la lisaient avec ardeur, et s'efforçaient de la reproduire dans leurs compositions. Catherine des Roches n'aspirait à rien moins qu'à imiter Pindare, et les contemporains admirèrent beaucoup un Hymne de l'eau qu'elle avait composé en émulation d'une des plus belles odes du lyrique thébain ^.

Son goût pour les grands anciens n'avait pas préservé complètement Catherine des engouements du temps. Le genre italien, qui dominait alors, l'avait séduite aussi : on le voit par les vers d'amour qu'elle s'ingénia de faire, elle, la chaste fille qui n'aima jamais que sa mère et l'étude.

En traitant ces sujets factices, elle est nécessairement médiocre

1 Voir Dreux du Radier, Biblioth. histor. et crit. ('u Poitou, t. 11^ p. 429-430.

2 Entre autres travaux communs, elles ont traduit ensemble, en vers français, le poëme de V Enlèvement de Proserpine, par Claudien.

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et fade; mais qu'elle parle de ce qu'elle connaît et de ce qu'elle sent véritablement, tout à coup elle se révèle poëte. Quelque part elle imite ainsi, avec originalité, le portrait de la femme forte de Salomon :

« Heureux qui trouvera la femme vertueuse,

Surpassant de valeur la perle précieuse...

Fuyant le doux languir du paresseux sommeil,

Matin elle se levé, avant que le soleil

Monstre ses beaux rayons, et puis fait un ouvrage

Ou de laine ou de lin, pour servir son mesnage,

Tirant de son labeur un utile plaisir.

Les servantes aussi, qu'elle a bien su choisir,

Chassant l'oisiveté, sont toutes amusées

A charpir i, à peigner, à tourner leurs fusées 2. »

Mais voici un morceau qui lui appartient plus en propre, et où elle se montre avec ses meilleures qualités. C'est un sonnet adressé à sa Quenouille :

Quenouille, mon soucy, je vous promets et jure De vous aimer tousjours, et jamais ne changer Vostre honneur domestic pour un bien estranger, Qui erre inconstamment et fort peu de temps dure;

Vous ayant au costé, je suis beaucoup plus sure Que si encre et papier se venoient arranger Tout à l'entour de moy ; car, pour me revenger. Vous pouvez bien plustost repousser une injure.

Mais, quenouille m'amie, il ne faut pas pourtant Que, pour vous estimer et pour vous aimer tant, Je délaisse du tout cette honneste coustume

D'escrire quelquefois ; en escrivant ainsy, J'escris de vos valeurs, quenouille mon soucy, Ayant dedans la main le fuseau et la plume.

Théocrite a traité ce même sujets La pièce française peut se lire après la pièce grecque.

Ceux mômes qui n'ont jamais rien vu des poésies des dames des Roches connaissent bien leur nom, grâce à la célébrité qu'une petite aventure leur a donnée. Pendant les grands jours de Poitiers de io79, Etienne Pasquier, rendant visite à Mi"= des Roches, aper-

1 Faire de la charpie,

* Fuseaux. — * IdylL, xxiv.

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çut une puce sur le fichu de cette belle jeune personne. Son imagination se monta là-dessus. 11 chanta cette bienheureuse puce \ et, à son exemple, quantité de poètes et de bons esprits s'ingénièrent à faire, sur ce sujet, toutes sortes de vers plaisants et badins, parfois assez légers et frisant la gravelure. Ce fut un vrai tournoi littéraire, où la gloire de la fille et de la mère fut portée jusqu'aux nues.

Déplus en plus en évidence, elles continuèrent à cultiver les lettres, à recevoir et à favoriser les littérateurs, à écrire en vers et en prose, et surtout à vivre l'une pour l'autre, à confondre si intimement leurs deux existences qu'elles n'en faisaient qu'une. Heureuses femmes ! dans leur amour passionnément dévoué, elles n'avaient jamais voulu se quitter ; la mort même ne les sépara pas. Elles furent emportées, le môme jour, par la peste qui ravagea, en 1587, leur ville natale.

Catherine des Roches était née vers IblO, et Madeleine Neveu en

Les œuvres de la mère et de la fille furent, comme il était juste, réunies ensemble. Les œuvres de la mère se composent de deux parties. Le premier recueil commence par une remarquable épître à sa fille, où, après avoir parlé de ses peines et de ses chagrins, elle se féUcite de ce que cette jeune personne partage si complètement ses goûts et ses inclinations, et lui apporte de si précieuses consolations :

« Tu as, enfant, apporté un cœur fort

Pour résister au violent effort

Qui m'accabloit ; et m'offris, dès enfance.

Amour, conseil, support, obéissance.

Le Tout-Puissant, à qui j'eus mon recours,

A fait de toy naistre mon seul secours. »

Cette épître est suivie de neuf odes, de trente-six sonnets et de trois épitaphes, parmi lesquelles se trouve celle de son mari. Le second recueil, adressé à sa fille, contient deux odes, quelques sonnets, plusieurs quatrains, des stances au Roi, et des stances aux poètes chante-puce.

Les productions de Madeleine des Roches consistent en six dialogues philosophiques, mêlés de vers français, et une Chanson des Amazones, précédée d'un petit nombre de vers au sujet d'une Mascarade d'Amazones, et suivie du sonnet à sa Quenouille que nous avons cité, d'une Epistre au roy Henry III, de VHymne de Fean, de l'imitation de quelques passages des livres de Salomon, de YAgnodice ou l'Ignorance bannie de

1 Ce grave et savant magistrat fit dans sa jeunesse quelques essais très-faibles de poésie, des sonnets, des odes, des élégies, une pastorale, le Vicllard amoureux, pièce qui a quelques beautés, mais d'un genre fort libre. Ses vers sur la puce de M^'* des Roches sont pcut-ûtre ce qu'il a rimé de meilleur.

chez les femmes, d'un parallèle entre le sommeil et la mort, d'une tragicomédie de Tobie, en un acte, et de quelques autres pièces peu importantes qui terminent les Premières Œuvres. Leâ Secondes Œuvres contiennent une traduction des Vers dorés et des Enigmes de Pythagore, une bergerie, quelques chansons morales, des sonnets, des quatrains, l'épitaphe du fameux Turnèbe, et deux dialogues qui ont pour objet de prouver que les femmes peuvent retirer de grands avantages de l'étude.

La fille, on le voit, a beaucoup plus écrit que la mère. Elle a aussi plus de clarté et plus de correction dans le style. Pasquier a dit « qu'elle reluisoità bien escrire entre les dames, comme la lune entre les estoiles ^ » La vérité est qu'on peut glaner dans ses œuvres quantité de jolis détails, surtout, — ce qui est plus rare, — beaucoup de vers partis du cœur.

* Recherches de la France, VII, vi.

GILLES CORROZEl

Auteur, imprimeur et libraire, Corrozet est une des personnifications de l'esprit bourgeois dans la littérature, au seizième siècle.

Son éducation avait été fort négligée. Parvenu à lage mûr, il sentit le besoin de s'instruire, et, sans le secours d'aucun maître, il par'iànt à apprendre les langues latine, italienne et espagnole, et se meubla l'esprit d'assez riches connaissances. Bientôt il ambitionna la gloire littéraire, et se mit à écrire en prose et en vers.

Un de ses ouvrages en vers les plus curieux est intitulé : Hecatongraphie, c'est-à-dire les descriptions de cent figures et histoires, contenant plusieurs apophthegmes, proverbes, sentences et dits tant des anciens que des modernes. Depuis Clément Marot, auteur de deux blasons célèbres, les « blasonneurs de membres » avaient pullulé, Mellin de Saint-Gelais, Hervet, Maurice Scève, Eustorg de Beaulieu, Victor Brodeau, Michel d'Amboise, Jacques Peletier, Claude Chappuys, Gilles d'Aurigny, Bonaventure des Périers, Lancelot de Caries, Hugues Salel, Estienne Forcadel, etc. La plupart de ces blasonneurs s'étaient plu surtout à faire des blasons féminins, quelques-uns orduriers et impudents. Le hbraire-poëte Gilles Corrozet s'attaqua hardiment à ces écrivains fastidieux ou éhontés S et il leur opposa ses Blasons domestiques, désignés sous le nom général A'Hecato7igraphie. L'auteur y mit beaucoup du sien, mais il ne se fit pas scrupule d'aller puiser à toutes les sources qui lui étaient ouvertes. Il dit dans sa dédicace Aux bons esprits et amateurs des lettres :

« Je ne doibs pas aulcun blasme encourir, Si j'ay voulu encliercher et quérir Ce qui fust dict des gents de bon sçavoir, Le desguisant, pour mieulx le faire veoir A l'œil de tous, comme on faict par raisen De vieulx mesrien 2 une neufve maison. »

Le livre est enrichi, à l'exemple des Emblèmes d'Alciat, d'images fort curieuses dont l'auteur explique ainsi l'objet:

« Et pour autant que l'esprit s'esjouyst, Quand avecq' luy de son bien l'œil jouyst,

1 Voir les Blasons domest. contre les blasonneurs des membres , PoCsies françaises desxv» et xvi« siècles, t. VI, Bibl. elzév. s Comme mairien^ planche, bois en général.

Chascune hystoire est d'image illustrée, A fin que soit plus clerement monstrée L'invention, et la rendre autenticque, Qu'on peut nommer letre liieroglipliique : Comme jadis faisoient les anciens, Et entre tous les vieux Aegyptiens, Qui denotoient vice ou vertu honneste, Par un oyseau, un poysson, une beste.

Ainsi ay faict, à fin que l'œil choysisse Vertu tant belle, et délaisse le vice.

Aussi pourront ymagers et tailleurs, Painctres, brodeurs, orfèvres, esmailleurs, Prendre en ce livre aulcune fantasie, Comme ilz feroient d'une tapisserie. »

Voici une idée de la manière dont procède l'auteur. Dans un de ses emblèmes il représente un grand vaisseau qui vogue sur la mer à voiles déployées et une petite remore au-dessous avec ce mot, douce parole rompt ire, et ces quatre vers :

« Ainsy que ce petit poisson Peut arrester un grand navire, La langue en pareille façon Dompt toute fureur et grande ire. »

Et voulant l'expliquer plus au long, il dit :

« Dedans les flots et vagues de la mer

Nage un poisson de petite stature

Que mariniers ne dussent point aimer,

Pour ce qu'il est d'une telle nature

Que s'il survient une nef d'avanture,

Et s'il s'y joint, elle s'arrestera.

Comme en gravier, en terre ferme et dure :

Tant qu'il y soit elle ne bougera. »

L'exemple donné par Corrozet ne fut pas perdu. Les poêles se mirent à faire comme lui des blasons honnêtes. Ils appliquèrent même ce genre à toutes sortes de matières, à la morale, à la politique, à la géographie, à la médecine, aux sciences naturelles et physiques.

Dans ses poésies, Corrozet se proposait généralement une pensée morale, un but d'utilité pratique. C'est ce qui lui fit composer et dédier au dauphin Henri, depuis Henri II, les Fables du très-ancien Esope phrigien, premièrement escriptes en grec, et depuis mises en rithme fiançoise, 1542. La Fontaine paraît avoir connu cette fidèle version et y avoir puisé plus d'un trait.

Corrozet tourne assez joliment une fable ; mais il avait un talent de conter peu commun, à en juger par une seule pièce de lui, qui suffirait à faire vivre son nom, le Conte du Rossignol, ce qu'il a fait de mieux incomparablement. En voici quelques vers, qui montreront que, dans ce genre de poésie comme dans les autres, Corrozet veut avant tout enseigner la vertu :

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