‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 6 sur 67 · DU BELLAY · texte numérisé non relu

DU BELLAY

par adventnre, non pour aultrc raison, sinon que dcz enfance, et sans eslude, nous l'apprenons, les aultres avec grand peine et industrie. Que s'il estoit, comme la Grecque et Latine, pery et mis en reliquaire de livres, je ne double point qu'il ne feust (ou peu s'en fauldroit) aussi difiicile à apprendre comme elles sont. J'ay bien voulu dire ce mot, pource que^ la curiosité humaine admire trop 2 plus les choses rares et difficiles à trouver, bien qu'elles ne soyent si commodes pour l'usage de la vie, comme les odeurs et les gemmes ^, que les communes et nécessaires, comme le pain et le vin. Je ne veoy pour tant qu'on doibvc estimer une langue plus excellente que l'aultre, seulement pour estre plus difficile, si on ne vouloit dire * que Lycophron feust plus excellent qu'Homère, pour estre plus obscur, et Lucrèce que Virgile, pour ces te mesme raison.

{Illustr. de la, lang. franc., liv. I, ch. xi.)

Exhortation aux Français d'écrire en leur langue, avec les louanges de la France.

Doncques,s'il est ainsy que de nostre temps les astres, comme d'un commun accord, ont par une heureuse inlluence conspiré en l'honneur et accroissement de nostre langue, qui sera celuy des sçavans qui n'y vouldra mettre la main, y respandantde tous costés les fleurs et fruicts de ces riches cornes d'abondance grecque et latine? ou à tout le moins qui ne louera et approuvera l'industrie des aultres ? Mais qui sera celuy qui la vouldra blasmer? Nul, s'il n'est vrayement ennemy du nom françois. Ce prudent et vertueux Themistocles athénien monstra bien que la mesme loy naturelle, qui commande à chascun deffendre le lieu de sa naissance, nous oblige aussi de garder la dignité de nostre

« Vous estes donc d'opinion que c'est perte de temps et de papier de rédiger nos conceptions en nostre vulgaire, pour en faire part au public. » [Lettres, a M. de Tournebu, liv. I, lett. ii, éd. Amsterdam, 1723.) « Je seray tousjours pour le parti de ceux qui favoriseront leur vulgaire. » (Ihid.) « Ils apprennent nostre vulgaire, si par nos escrits il se rend digne d'estre apprins. Si nous veoyons les marchands pour leur commun trafic d'une marchandise périssable, apprendre, qui l'allemand, qui l'espagnol, qui l'anglois, doublerons nous, eu ce louable commerce d'esprits, d'apprendre les aultres vulgaires, si d'eux nous pouvons espuiser chose qui face à nostre édification ? » (/6u/.) De même Plauto disait de sa langue : ^ Plautus vortit barbare, » Plaute traduit en barbare. ' Parce ([uo.

2 Beaucoup.

3 Pierres précieuses.

* A moins qu'on ne veuille dire.

122 PROSATEURS ET TOÉTES DU XVP SIÈCLE.

langue, quand il condemna à mort un herault du roy de Perse, seulement pour avoir employé la langue attique aux commandémens du barbare. La gloire du peuple romain n'est moindre (comme a dict quelqu'un) en l'amplification * de son langage que de ses limites. Car la plus haulte excellence de leur republicque, veoire du temps d'Auguste, n'estoit assez forte pour deffendre contre l'injure du temps, par le moyen de son Capitole, de ses Thermes et magnifiques palais, sans le bénéfice de leur langue, pour laquelle seulement nous les louons, nous les admirons, nous les adorons. Sommes nous doncques moindres que les Grecs ou Romains, qui faisons ^ si peu de cas de la nostre? Je n'ay entreprins de faire comparaison de nous à ceulx là, pour ne faire tort à la vertu françoise, la conférant à la vanité grégeoise ^ : et moins à ceulx cy, pour la trop ennuyeuse longueur que ce seroit de repeter l'origine des deux nations, leurs faicts, leurs loix, mœurs et manières de vivre; les consuls, dictateurs et empereurs de l'une, les rois, ducs et princes de l'aultre. Je confesse que la forlune leur ayt quelquesfois esté plus favorable qu'à nous : mais aussi diray je bien (sans renouveler les vieilles playes de Rome, et de quelle excellence*, en quel mespris de tout le inonde, par ses forces mesmes elle a esté précipitée), que la France, soit en repos, ou en guerre, est de long intervalle ^ à préférer à l'Italie, serve maintenant et mercenaire de ceulx ausquels elle souloit commander. Je ne parleray icy de la temperie^ de l'air, fertilité de la terre, abondance de tous genres de fruicts nécessaires pour l'ayse et entretien de la vie humaine, et aultres innumerables commodilez que le ciel, plus prodigalement que libéralement, a eslargy^ à la France. Je ne conteray tant de grosses rivières, tant de belles forests, tant de villes, non moins opulentes que fortes, et pourvues de toutes munitions de guerre. Finalement je ne parleray de tant de mestiers, arts et sciences, qui fleurissent entre nous, comme la musicque, peincture, statuaire, architecture, et aultres ; non gueres moins que jadis entre les Grecs et les Romains. Et si pour trouver l'or et l'argent, le fer n'y viole point les

1 L'extension.

* Nous qui faisons.

^ Grecque. L'ancienne forme s'est conservée dans le feu grégeois, c'est-àdire feu grec.

* La clarté demanderait : Et sans rappeler de quelle excellenee...

* Latinisme, pour de beaucoup.

* Température.

'' Accordées.

DU BELÎ.AY. '-•i

sacrées entrailles de nostre anticque mère; si les gemmes, les odeurs, et aultres corruptions de la première générosité des hommes, n'y sont point cerchées du merobant avare : aussi le tigre enragé," la cruelle semence des lyons, les herbes empoisonneressesi'et tant d'aultres pestes de la vie humaine, en sont bien esloingnées. Je suis content que ces félicitez nous soyent communes avecques aultres nations, principalement l'Italie : mais quant à la pieté, religion, intégrité de mœurs, magnanimité de courage, et toutes ces vertus rares et anticques (qui est la vraye et sohdc louange 2), la France a tousjours obtenu, sans controverse, le premier lieu. Pourquoy donq' sommes nous si grands admirateurs d'aultruy? pourquoy sommes nous tant iniques à nous mesmes '> pourquoy mendions nous » les langues estrangieres comme si nous avions honte d'user de la nostre? Gaton l'aisné (je dy celuy Gaton dont la grave sentence a esté tant de fois approuvée du sénat et peuple romain) dist à Posthumie Albin, s'excusant de ce queluy, homme romain, avoitescriptune histoire en grec • « Il est vray qu'il t'eust fallu pardonner, si, par le décret des Amphictyoniens, tu eusses esté contrainct d'escrire en grec ; » se mocquant de l'ambitieuse curiosité de celuy qui aimoit mieulx escrire en une langue estrangiere, qu'en la sienne. Horace dict, que Romule en songe l'admonesta, lorsqu'il faisoit des vers grecs, de ne porter du bois en la forest. Ce que font ordinairement ceulx qui escrivent en grec et en latin. Et quand la gloire seule, non l'amour de la vertu, nous debvroit induire aux actes vertueux, si ne veoy je pour tant qu'elle soit moindre à celuy qui est excellent en son vulgaire qu'à- celuy qui n'escrit qu'en grec ou en latin. Vray est que le nom de cesluy cy (pour autant que ces deux langues sont plus fameuses) s'estend en plus de lieux : mais bien souvent, comme la fumée, qui sort grosse au commencement, peu à peu s'esvanouit parmy le grand espace de l'air, il se perd, ou, pour estre opprimé de l'infinie multitude des aultres plus renommez, il demeure quasi en silence et obscurité. Mais la gloire de cestuy là, d'autant qu'elle se contient en ses limites, et n'est divisée en tant de lieux que l'aultre, est de plus longue durée, comme ayant son siège et demeure certaine. Quand Ciceron et Virgile se meirent à escrire en latin, l'éloquence et la poésie estoient encore en enfance entre les Romains, et au plus hault de

' Ce féminin est nialhcureusement perdu.

î Gloire.

3 Pourquoi recourons-nous comme des mendiants ;i.

leur excellence entre les Grecs. Si doncq' ceulx que j'ay nommez, desdaignans leur langue, eussent escript en grec, est il croyable qu'ils eussent egualé Homère et Demosthenes ? Pour le moins n'eussent ils esté entre les Grecs ce qu'ils sont entre les Latins. Pétrarque seinblablement, et Boccace, combien qu'ils ayent beaucoup escript en latin, si est ce que cela n'eust esté suffisant pour leur donner ce grand honneur qu'ils ont acquis s'ils n'eussent escript en leur langue. Ce que bien cognoissans maints bons esprits de nostre temps, combien qu'ils eussent ja acquis un bruit non vulgaire entre les Latins, se sont neantmoins convertis h leur langue maternelle, mesmes Italiens, qui ont beaucoup plus grande raison d'adorer la langue latine, que nous n'avons. Je me contenteray dénommer ce docte cardinal Pierre Bembe S duquel je doubte si oncques homme imita plus curieusement Ciceron, si ce n'est par adventure un Christophe Longueil-. Toutefois pource qu'il a escript en italien, tant en vers comme en prose, il a illustré et sa langue et son nom trop plus qu'ils n'estoient auparavant. Quelqu'un (peut-estre) desjà persuadé par les raisons que j'ai alléguées, se convertiroit voluntiers à son vulgaire, s'il avoit quelques exemples domestiques. Et je dy, que d'autant s'y doibtil plustost mettre, pour occuper le premier ce à quoy les aultres ont failly. Les larges campagnes grecques et latines sont desjà si pleines, que bien peu reste d'espace vuide. Ja^ beaucoup d'une course légère ont atteinctle but tant désiré. Longtemps y a que le pris est gaigné. Mais, ô bon Dieu I combien de mer nous reste encor' avant que nous soyons parvenus au port ! combien le terme de nostre course est encore loing!

Toutesfois je te veulx bien advertir que tous les sçavans hommes de France n'ont point mesprisé leur vulgaire. Celuy qui fait

' Pierre Benabo (1470-1547), d'une famille patricienne de Venise, se distingua dès sa jeunesse par son esprit, et jouit de la faveur des princes de Ferrare et d'Urbin, ainsi que de celle du pape Léon X et de ses successeurs. Paul III le nomma cardinal (1539). 11 fut aussi bibliothécaire de la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise. Il a écrit un grand nombre d'ouvrages en italien et en lathi, en prose et en vers. Les plus célèbres sont, YHistolre de Venise, de 1480 à 1513, en douze livres d'une latinité très-pure, et seize livres de Lettres, écrites pour Léon X. La manie qu'avait le secrétaire pontifical de ne parler qu'en phrases de Cicéron, lui fit mettre dans la bouche du père des chrétiens des expressions qui n'auraient convenu que dans celle d'un prêtre de Rome idolâtre.

2 Christophe de Longueil, né à Malines, en 1490, mort en 1522, est un des plus habiles latinistes de l'école des écrivains appelés Ckéroniens.

3 Déjà.

nu BELLAY. I2;i

rcnaistre Aristophanesi, et fcinct si bien le nez^ de Lucian, en porte tesmoignage. A ma volunté■^ que beaucoup, en divers genres d'escrire, voulussent faire le semblable, non point s'amuser à desrober l'escorce de celuy dont je parle, pour en couvrir le bois tout vermoulu de je ne sçay quelles lourderies* si mal plaisantes, qu'il ne fauldroit aultre recepte pour faire passer l'envie de rire à Democrite. Je ne craindray point d'alléguer encores pour tous les aultres ces deux lumières françoises, Guillaume Budé et Lazare de Baïf, dont le premier a escript non moins amplement que doctement Vlnstitution du Prince, œuvre certes assez recommandé par le seul nom de l'ouvrier. L' aultre n'a pas seulement imàmciV Electre de Sophocle, quasi vers pour vers, chose laborieuse, comme entendent ceulx qui ont essayé le semblable ; mais d'advantage a donné à nostre langue le nom d'epigrammes et d'elegies, avecq' ce beau mot composé aigredoux (à fin qu'on n'attribue l'honneur de ces choses à quelqu'aultre). Et de ce que je dy m'a asseuré un gentilhomme mien amy, homme certes non moins digne de foy que de singulière érudition et jugement non vulgaire. Il me semble (lecteur amy des Muses françoises) qu'après ceulx que j'ay nommez, tu ne doibs avoir honte d'escripre en ta langue, mais encores doibs tu, si tu es amy de la France, veoire de toy mesme, t'y donner du tout avecques ceste généreuse opinion, qu'il vault mieux estre un Achilles entre les siens, qu'un Diomedes, veoire bien souvent un Thersites, entre les aultres.

{Illustrât, delà lang. franc., liv. II, ch. xii.)

1 Probablement Ronsard, auteur d'une traduction en vers du Plutus.

2 Reproduit la finesse, la délicatesse. C'est le latin nasum fingere.

Cl Non cuique datur habere nasum. »

• (Martial, lib. I, xxv.)

3 Plût îiDieu qu'il dépendît de ma volonté que. « A la mienne volonté que nous n'eussions les yeux csblouîs. » (Pasq., Lettr., v, 10.)

'♦ Choses lourdes et grossières.

MONTLUC (Blaise de Lasseran-Massencome, seigneur de)

Biaise de Montluc, ou Monluc, comme il signait lui-même, naquit à Condom, ou à Sainte-Gemme, département du Gers, canton de Mauvezin, entre 1500 et to04. Sa famille était une branche cadette de celle de Montesquiou-Fezensac, qui descendait des ducs de Gascogne, rois de Navarre. Les détails manquent tout à fait sur la première jeunesse et sur l'éducation de Montluc ; on sait seulement qu'il fut élevé dans la mais m d'Antoine, duc de Lorraine, fils de René II, vainqueur de Charles le Téméraire à Nancy, et qu'en sortant des pages il entra comme archer dans la compagnie de ce prince, dont Bayard était lieutenant. Après avoir fait avec distinction, quoique en sous-ordre, toutes les campagnes où François P"" lutta glorieusement contre les forces de l'Empire et de l'Espagne, Montluc parut enfin à la tête des armées, à l'âge de quarante-sept ans, peu de temps après l'avènement de Henri II, qui lui donna un gouvernement en Italie. L'objet de cette notice ne nous permet pas d'entrer dans le détail des campagnes de Montluc. A peine pouvons-nous citer quelques occasions où il se distingua avec plus d'éclat, comme la bataille de Pavie, l'expédition de Naples sous Lautrec, le secours apporté à Marseille assiégée par Charles-Quint, la bataille de Cérisoles, la délivrance de San Damian, la défense de Sienne, la prise de Cortemiglia et de Ceva. Nousindiquerons particulièrementla fameuse défense de Sienne, où la voix de Montluc électrisa jusqu'aux femmes, qui contribuèrent héroïquement à maintenir la ville, aussi longtemps que la famine permit de continuer la résistance. On verra le détail de leur belle conduite dans nos extraits de Branlôme.

Montluc ne respirait que les occasions de batailler : les jours de paix lui étaient des années*. Il fut accompagné d'un bonheur tout particulier dans tant de diverses expéditions auxquelles il prit part à des titres différents. «Dieu, dit-il, m'a tousjours tant aydé, et favorisé, que je n'ay jamais esté deffaict et n'ay jamais combattu, si je commandois, que la victoire ne m'en soyt demeurée ^. » — « Cent ans a, dit-il encore, homme n'a esté plus heureux, ni mieulx fortuné à la guerre que j'ay esté ^. »

11 mérita son bonheur par sa prudence, par sa persévérance, et par son courage, qui ne tomba ni ne s'affaiblit jamais devant les obstacles,

> Comment., liv. P'-. — 2 ibid., liv. If. — 3 /6,:/., Hv. IV.

de quelque nature qu'ils fussent. Pour arracher la victoire, il savait, au besoin, faire tous les métiers : servir de pioiinio-, de canonnier, de soldat *. Il savait faire plus ; il était capable de prendre l'empire le plus absolu sur les passions qui auraient pu faire obstacle à sa gloire militaire. Qu'on écoute comment il expliqua à Henri II la manière dont il parvint à exercer un ascendant si dominant, non-seulement sur ses propres soldats, mais sur des étrangers, comme à Sienne. « Cette explication, dit Sainte-Beuve, si elle se trouvait dans une histoire ancienne, serait célèbre, et nous la saurions dès l'enfance. »

« Alors, je luy respondis (au roi) que c'estoit une chose que j'avois trouvée facile; et comme je le veis affectionné à la vouloir entendre, cognoissant qu'il prenoit plaisir d'en ouyr conter, je luy dy que je m'en estois allé un samedi au marché, et qu'en présence de tout le monde j'avois achepté un sac et une petite chorde pour lier la bouche d'iceluy, ensemble un fagot, ayant prins et chargé tout cela sur le col à la veued'un chascun; et comme je feus à ma chambre, je demanday du feu pour allumer le fagot, et aprez je prins le sac, et là j'y meis dedens toute mon ambition, toute mon avarice, mes haynes particulières, ma paillardise, ma gourmandise, ma paresse, ma partialité, mon envye et mes particularitez, et toutes mes humeurs de Gascogne, brief tout ce que je peus penser qui me pourroit nuire, à considérer tout ce qu'il me failloit fere pour son service; puis aprez je liay fort la bouche du sac avecques la chorde, à fin que rien n'en sortist, et meis tout cela dans le feu ; et alors je me trouvay net de toutes choses qui me pouvoyentempescher en tout ce qu'il falloit que je feisse pour le service de Sa Majesté. »

Après cette citation, Sainte-Beuve ajoute :

« Tel fut l'apologue dont usa Montlùc devant le roi pour résumer toute sa conduite morale à Sienne : cet apologue ne vaut-il pas celui de Ménénius-? »

Henri II récompensa Montluc et lui accorda le collier de l'ordre ; Charles IX, à la suite de la grande victoire de Ver, en 1562, lui donna la place de lieutenant du roi en Guyenne. Montluc y rendit de grands services ; mais il ternit sa gloire par des excès trop connus.

Montluc a lui-même avoué naïvement son penchant impétueux à la violence. « Mon naturel, dit-il, tendoit plus à remuer les mains qu'à pacifier les afl'aires, aymant mieulx frapper et jouer des couteaulx que faire des harangues^. » Tout moyen lui paraissait bon contre un ennemi. Entendez ses principes. «Tous les princes chrestiens, qui soustenoient le party de l'Empereur, faisoient grand cas de ce que le roy nostre maistre avoit employé le Turc à son secours. Mais contre son ennemy on peut

1 Comment., liv. VII.

' Causeries du lundi, tome complém., p. 78, 79.

' Comment., liv. V.

de tout bois faire flesches. Quant à moy, si je pouvois appeller tous les esprits des enfers pour rompre la teste à mon ennemy, qui me veult rompre la mienne, je le ferois de bon cœur, Dieu me le pardonne ^ » Jamais on n'eut moins d'horreur de répandre le sang sur le champ de bataille. Il épargnait peu ses propres soldats dès qu'il voyait quelque utilité à les engager au danger ; « Il fault, pensait-il, que quelqu'un se sacritie pour le public, aultrement le monde seroit trop peuplé ^. »

Avec son impitoyable méthode de guerre, Montluc, tant qu'il combattit les étrangers, garda cependant de la magnanimité et de la générosité ; mais il se montra, dans les guerres civiles, sous un aspect tout autre. Il se couvrit de gloire dans plus d'une journée, comme à la bataille de Ver, mais il souilla ses exploits par une trop grande effusion de sang et par des exécutions, peu dignes d'un capitaine, auxquelles il mit plus d'une fois personnellement la main. Le lieutenant général de la Guyenne se faisait précéder d'un appareil effrayant. « Je recouvray secrettement, nous raconte-t-il, deux bourreaulx, lesquels on appella depuis mes lacquais, parce qu'ils esloient souvent aprez moi *. » Ces terribles laquais ne restèrent pas oisifs. Un des extraits que nous offrons suffirait à faire connaître comment marchait leur horrible besogne. Leur maître leur en fournissait de reste partout où il s'avançait. Les fureurs du protestant des Adrets étaient malheureusement répétées par des mains catholiques. L'inexorable chef de guerre est tout fier de pouvoir dire avec vérité, qu'il n'y a lieutenant de roy en France qui ayt plus faict passer d'huguenots par lecoulteau, ou par lachorde, que luy *. Il embrassa systématiquement un système de cruautés et de représailles sanglantes. « Ayant entendu, dit-il, toutes ces meschantes conspirations, je m'en retournay à ma maison au Sampoy ; et là je me résolus de mettre en arrière toute peur et toute crainte, délibéré de leur vendre bien ma peau : car je sçavois bien, que si je tombois entre leurs mains et à leur discrétion, la plus grande pièce de mon corps n'eust pas esté plus grande qu'un des doigts de ma main. Et me deliberay d'user de toutes les cruaultez que je pourrois, et mesmement sur ceulx là qui parloient contre la majesté royale. Car je veoyois bien que la doulceur ne gaigneroit pas ces meschans cœurs ^. » Écoutez encore : « M. de Burie estant arrivé à la Réole avec les canons, nous allasmes assiéger Monsegur, et logeasmes une nuit à Sauveterre, oùj'enprins quinze ou seize : lesquels je feis tous pendre, sans dépendre [dépenser] ni papier ni encre, et sans les vouloir escouter, car ces gens parlent d'or. » Et un peu plus loin : « Il ne se parloit point de rançon, sinon pour les bourreaulx. Le capitaine qui commandoit là, s'appelle capitaine Herand, qui avoit esté de ma compaignie à MontcaiHier, un brave soldat, s'il y en avoit en Guienne, et feut prisonnier. Beaucoup de gens le vou-

1 Comment., liv. I".

« Ihid., liv. IV.

3 Ibid., liv. V. - 4 Ihid., liv. VII. — ^ Ihid., liv. V.

loientsaulver pour sa vaillance ; mais je dis que s'il eschappoit,il nous foroil leste à chasque village, et que jecognoissois bien sa valeur. Voylà pourquoy je le feis pendre. »

Parées exécutions Monlluc avait inspiré aux protestants une indicible terreur. « Ces gens, dit il, ont lousjours eu peur de mon nom en Guienne, comme ils ont en France celuy de Guise *. » On l'appelait le Boucher royaliste.

Montluc montra cependant quelquefois de la pitié. Ainsi, se trouvant en Guyenne, au moment de la Saint-Barlhélemy, il épargna les protestants, et favorisa leur retraite dans le Béarn. Pour l'excuser de violences trop nombreuses, sans prétendre certes le justifier entièrement, il faut bien établir que ce n'était pas un fanatique, mais un homme qu'un dévouement très-sincère et très-généreux à ses rois, à sa patrie et à sa religion poussa à des excès. Montluc était persuadé que le protestantisme avait fait à la France des maux extrêmes et presque irréparables. « Il n'y a pas au monde, dit-il, un si bon peuple, ny noblesse qui ayme plus son roy, si ceste religion nel'eust corrompu ; car, certes, elle a tout gasté. Je ne sçay pas qui le racontera *. » « Tant qu'il y aura deux religions, disait-il encore, la France sera en divisions et en troubles '. »

Avec tous SCS défauts, Montluc était très-sincèrement religieux. Jamais, au milieu des batailles, la pensée de Dieu ne l'abandonna; c'est de Dieu qu'il attendait la victoire, c'est à Dieu qu'il en rapportait la gloire : « Encores, dit-il, que j'aye eu beaucoup d'heur et de bonne fortune aux combats quej'ay entreprins, quelquesfois (comme il sembloil) sans grande raison, si ne veulx je pas que l'on pense que j'en attribue la bonne issue, et que j'en donne la louange à un aultre qu'à Dieu. Car quand on verra les combats ausquelsje me suis trouvé, on jugera que c'est de ses œuvres. Aussi Tay je lousjours invoqué en toutes mes actions, avec grande confiance de sa grâce. En quoy il m'a tellement assisté que je n'ay jamais esté desfaict ny surprins en quelque faict de guerre où j'aye commandé, ains lousjours rapporté vicloire et honneur*. »

Il exprime les mêmes sentiments d'une manière touchante à la fin de ses Commentaires. « Ne trouvez pas estrange, dit-il, si j'ay esté si heureux, comme j'ay escript, car je ne me suis jamais propousé que ma charge. Et ay recogneu que tout venoit de Dieu, auquel je remettois tout, quoyque les huguenots m'ayent estimé un atheiste. Ils sont mes ennemis, et ne les fault pas croire. Encores que j'aye eu des imperfections et des vices, et ne sois pas sainct non plus que les aultres (ils en ont leur part, quoyqu'ils facent les mortifiés), si est ce que j'ay tousjours mis mon espérance en Dieu, recognoissant qu'il falloit que de luy

' Comment., liv. V.

^Ibid.y liv. VI "/éù/., liv. VII.

M6îrf., liv. I".

Prosateurs ET POÈTES nu xvi' siÈci.i'. 9

veinst mon bon heur ou mon mal heur, lui attribuant toutes les bonnes fortunes qu'il me donnoit à la guerre. Je ne me suis jamais trouvé en faction {action, affaire) quelconque, que je ne l'aye appelé à mon ayde, et n'ay passé jour de ma vie sans l'avoir prié, et demandé pardon. Et plusieurs foys je puis dire avec la vérité que je me suis trouvé, en voyant les ennemis, en telle peur que je senlois le cœur et les membres s'afFoiblir et trembler (ne faisons pas des braves, l'appréhension delamort vientdevant Les yeulx), mais comme j'avois faicl mon oroison à Dieu, je sentois mes forces revenir. Elle estoit ainsi, l'ayant, dès mon entrée aux armes, apprinseen ces mesmes mots : «Mon Dieu, qui m'as « créé, je te supplye, garde moy l'entendement, affin qu'aujourd'huy je « ne le perde ; car tu le m'as donné et ne le tiens que de toy. Que si tu « as aujourd'huy déterminé ma mort, fay que je meure en réputation « d'un homme de bien, laquelle je recherche avec tant de périls. Je « ne te demande point la vie : car je veulx tout ce qu'il te plaisl.Ta vo- « lonlé soit faicte. Je remets le tout à ta divine bonté. » Puis ayant dict mes petites prières latines, je promets et atteste devant Dieu et les hommes, que je senlois tout à coup venir une chaleur au cœur et aux membres, de sorte que je ne l'avois pas achevée, que je ne me sentisse tout aullre que quand je l'avois commencée. Je ne sentois plus de peur: de façon que l'entendement me revenoit. Et avec une promptitude et jugement, je cognoissois tout ce qu'il me falloit faire, sans l'avoir jamais perdu en combat que je me sois trouvé •. »

On ne peut pas oublier, comme preuve des sentiments sincèrement et hautement religieux de Montluc, le vœu émouvant et poétique qui termine son livre, et que lui inspirait la prévision de nouvelles guerres et de nouveaux malheurs dont la France était menacée. « Il me ressouvenoit tousjours, dit-il, d'ung prieuré assis dans les monlaignes, que j'avois veu aultrefois, partie en Espagne, partie en France, nommé Sarracolin : j'avois fantasie de me retirer là en repos; j'eusse veu la France et l'Espagne en mesme temps; et si Dieu me preste vie encores, je sçay que je feray. »

Poursuivre les novateurs jusqu'à extermination ou jusqu'à conver sion entière, paraissait à Montluc un devoir de religion, comme une nécessité de bonne politique. Dans ces pensées, il était révolté des édits de pacification que l'on accordait aux protestants. Il les jugeait désastreux pour le pays. « Je m'esmerveille, dit-il avec un accent de douleur, que Monsieur mesme, ny homme qui ayt commandé armée pour le Roy, ayt rien faict qui vaille, à cause de l'ordonnance et edict que Sa Majesté avoit faict, qu'homme n'eust rien à demander aux huguenots, pourveu qu'ils ne portassent les armes, et qu'ils demourassent en leurs maisons paisiblement. De là est venue la ruyne du Roy, de ses armées, et de tous ses affaires, et du peuple aussy *. » « 0 pauvre Roy, s'écrie-

* Comment., liv. VIT.

» Ibid.^ liv. VI.

t-il,s'adrcssant à Charles IX, que vous avez esté bien pipé en vos edicts et y estes tous les jours. Je ne veulx pas nier, qu'en aulcun cndroict vous n'ayez esté mal servy de vos soldats et cappitaines : mais qui regardera de bien prcz, on trouvera que les edicts et ordonnances que l'on vous a faict signer sont plus cause de voslre malheur et du noslre, que non pas la faulte du combat des soldats, ny de vos gouverneurs. Croyez, Sire, croyez qu'avec cette doulceur vous ne viendrez jamais à bout de ces gens-là. Le plus homme de bien d'eulx vous vouldroil avoir baisé mort. Et puis vous nous deffendez de leur faire mal ! Il vault donc mieux estre de leur party, que du vostre : car demourans en leurs maisons, quelque vent qui coure, ils seront en seureté. Tel, Sire, est prez de vous, qui vous faict faire ces edicts, lequel est gaigné par eulx. Langueur les faict trembler. Lorsque sans forme de procez je les faisois brancher sur les chemins, il n'yavoit personne qui ne Iremblasl *. »

Il aurait voulu au moins qu'avant de mettre fm aux guerres intérieures, l'on entreprît quelque guerre étrangère qui fût une occupation à toute cette noblesse accoutumée aux armes. « Si on pouvoit tousjours vivre en paix, cela seroit bon, et que chascun feist son labourage comme faisoient les Romains en paix. Mais cela ne peult se faire. Ainsi, Sire, je dy et soutiens que c'est un maulvais conseil de penser faire la paix, si par mesme moyen vous ne songez à commencer une guerre estrange *. » « 11 fault, dit-il encore, penser ou de battre les aultres, ou s'entrebattre soy mesme. »

L'une de ses grandes douleurs était qu'on ne lui donnait pas des forces suffisantes pour pousser la guerre comme il l'aurait voulu. « Une aultre raison me contrainct à conter ces particularités, dit-il, en justifiant les détails dans lesquels il entre, c'est affin que si le Roy prend la peine de veoir mon livre (je croy qu'il en lit de pires), que Sa Majesté veoye combien ceulx là ont parlé contre la vérité, qui ont dict, qu'à présent je n'avois soulcy, si ce n'est de vivre en repos chez moy. Oh I qu'ils me cognoisscntmall Si j'eusse eu les moyens que je desirois et qu'on me pouvoit donner, et qu'on m'eust laissé faire, sans apporter les empeschemens que les edicts ont faicts, j'eusse bien gardé les huguenots de régner en Guienne. Et croy que j'en eusse oslé la semence '. »

Bien que l'on suivît une ligne de politique autre que celle qu'il aurait souhaitée, bien qu'il ne fût pas secondé comme il l'aurait fallu, Montluc atteignit, à force de peine et de constance, un grand résultat, la défaite complète des huguenots et l'entière pacification de la Guyenne; il put enfin licencier cette armée qu'il avait tant de fois conduite à la victoire. « Aussi m'en revins, dit-il, renvoyant tout le monde à leur maison, n'y ayant rien en toute la Guienne qui bougeast ny qui osast dire qu'il avoit jamais esté de cette reUgion : car tout le monde alloit à la messe et aux processions, assistant au service divin:

1 ComjneJit. ,liv. VI.

« Ibid.

* Ibid., liv. VU.

et les ministres, trompettes de tout ce boute-feu, avoient vuidé.Carils sçavoient bien qu'en quelques coins qu'ils feussent, je les attraperois, el leur ferois bonne guerre *. »

Il entretint la paix pendant cinq ans; mais il nous apprend que ce ne fut pas sans de bien grandes difficultés. « Voylà comme j'entretins la paix l'espace de cinq ans en ce pais de Guienne entre les uns el les aultres. Et croy que si tout le monde eust voulu faire ainsi sans separtialiser d'un cosié ni d'aultre, et rendre la justice à qui le meritoit, nous n'eussions jamais veu tant de troubles en ce royaulme. Ce n'estoit pas petite besongne ; car j'avois affaire avec des cerveaulx aussi fous et gaillards, qu'il y en ayt en tout le royaulme de France, ny par advenlure en Europe. Quigouvernera bien le Gascon, il peult s'asseurer qu'ilaura faict un chef-d'œuvre: car, comme il est naturellement soldat, aussi est il glorieux et mutin. Toutesfois, tantost faisant ledoulx, puis le cholere, je les manioy si bien, que tout plioit soubs moy, sans que nul ausast lever la leste. Brief, le Roy y estoit recogneu et la justice obeïe *. «

La cour, partagée et oscillante entre les factions, n'eut pas pour les services du dévoué capitaine la reconnaissance qu'il en attendait. Il fut accusé de prolonger la guerre à plaisir et pour son avantage personnel ; on lui reprocha des gains énormes et une coupable avarice, accusation dont Brantôme s'est en quelque chose fait. l'écho. Après avoir raconté les bons offices que M. de Guise rendit à Montluc, qu'il aimoit jort, bien qu'il le teinst ti'op bizarre et incom-pastihle, et qu'il pensât qu'il ne le falloit gueres hanter quile voulait aimer, cet auteur ajoute qu'à la vérité it servit tresbien le Roy datis les guerres civiles, mais aussi qu'il y gagna tresbien la pièce d'argent, de sorte que lui qui, auparavant, n'avoit pas grandes finances, se trouva à la fin de la guerre avoir dans ses coffres cent mille escus.

Montluc ne cesse de protester, et il l'en faut croire, qu'il n'a jamais cherché son profit dans la guerre, et qu'il ne s'est pas enrichi. « Peutestre, dit-il, qu'il y en aura qui diront qu'aux charges que j'ay eiies du Roy,j'ay faict de grands proufîcts,et que j'en peulx parler à mon ayse : j'atteste devant Dieu, et l'appelle en tesmoing, qu'en ma vie n'ay eu trente escus plus que ma paye : et quelque estât et honnorables charges que j'aye eus, soit en Italie, ou en France, j'ay esté tousjours contrainct d'emprompter de l'argent pour m'en revenir ^. »

Montluc s'aperçut avec douleur que ses maîtres prêtaient l'oreille aux calomnies de ses ennemis. Il était surtout blessé de ce qu'on n'écoutait pas ses avertissements sur les menées des protestants et sur les mesures à prendre selon lui. « Je manday encores à la Royne tout ce que j'entendois, mais Sa Majesté n'y voulut oncques ajouter foy. Et ce feut par trois ou quatre hommes l'ung après l'aullre. A la fln elle se fascha tant de mes advertissemens, qu'elle dist à Araigne, syndic de Condom-

1 Comment., liv. V.

^Ibid., liv. I".

3/6/VA, liv. V.

mois, que je ne lui donnasse plus d'advis: car elle sçavoit bien tout le contraire de ce que je luy mandois, et qu'il sembloil que j'eusse peur. Et me feul mandé par d'aultres, que l'on se mocquoit de moy au Conseil, et qu'on m'appelloit Corneguerre '. »

Ses mécontentements n'empêchèrent pas Monlluc de continuer à servir le roi avec le plus actif dévouement, jusqu'à ce qu'il fût arrêté dans sa carrière par une catastrophe.

« Il feut, dit Brantôme, en l'aage de soixante-onze ans.blecé d'une arquebuse au nez, ainsi que luy mesme alloit à l'assaull à Rabaslain, faisant du jeune en cela comme lorsqu'il n'avoit que vingt ans. Quel cœur généreux qui ne se rendit jamais! Je les ayouy dire que s'il n'eust eu celte bleceure, qui estoit grande, il eust pensé esire invincible jusques à cent ans ; mais elle l'avoit bien miné et fort gasté sa santé *. >>

Montluc se vit remplacé dans sa charge de lieutenant du roi en Guyenne par le marquis de Villars, et sans seulement avoir 6té prévenu, dans le temps môme où il envoyait sa démission par suite de son horrible blessure. A cette humiliation, le dépit et l'indignation du brave soldat furent extrêmes; on en peut juger par ce qu'il dit que tout autre aurait fait h sa place. « Combien y en a il qui eussent non seulement quitté tout, mais peut-estre faiclpis? Car celuy qui faict son debvoir,etse veoid indignement traicté, sent cclajusquesau cœur. J'ay ouy dire que le roy François, ou Louis, je ne sçay lequel c'est, demandant un jour à un gentil-homme, qui estoit Gascon, comme je suis, quelle chose est ce qui le pourroit distraire de son service ? Rien, Sire, respondit l'aultre, si ce n'est un despit. Aussi dit-on que pour despit on se feroit Turc. Tout cela pourtant ne me sçauroit faire ni Espaignol ni huguenot. J'ay trop aimé mon honneur, je me veulx ensepvelir avecques cette belle robe blanche, sans mettre une vilaine tache au nom de Montluc '. »

C'est à la blessure et à la disgrâce de Montluc que nous devons ses Mémoires. Il raconte ainsi dans quelles circonstances, dans quelles pensées, il les composa. « M'estant retiré chez moy en l'aage de soixante et quinze ans, pour trouver quelque repos, aprez tant et tant de peines par moy souffertes pendant le temps de cinquante et cinq ans que j'ay porté les armes pour le service des rois mes maislres, ayant passé par tous les degrez, et par tous les ordres de soldat, enseigne, lieutenant, cappitaine en chef, mcstre de camp, gouverneur dos places, lieutenant de roy es provinces de Toscane et de la Guienne, et mareschal de France : me veoyant estropiât presque de tous mes membres, d'arquebuzades, coups de pique et d'espée, et à demy inutile, sans force et sans espérance de recouvrer guarison de celte grande arquebuzade que j'ay au visage; aprez avoir remis la charge du gouvernement de Guienne entre les mains de Sa Majesté, j'ay voulu employer le temps

• Comment., liv. VI.

* Grands capitaines français.

' Comment., liv. II.

qui me resfe à descrire les combats ausquels je me suis trouvé pendant cinquante et deux ans que j'ay commandé, m'asseurant que les cappitaines qui liront ma vie y verront des choses desquelles ils se pourront ayder se trouvans en semblables occasions, et desquelles ils pourront aussi faire proufict et acquérir honneur et réputation*. »

Les Mémoires de Monlluc sont composés de sept livres. Les quatre premiers s'étendent depuis 1319, époque de son entrée au service, jusqu'à la paix de Cateau-Cambrésis, en l'àol ; les trois autres embrassent le règne de Charles IX. Il passe complètement le règne de François II, sous lequel il avait éprouvé des déboires à la cour.

On a reproché à Montluc de s'être toujours placé en avant de la scène, et de s'ôlre attribué tout l'honneur de chaque fait d'armes, tout en prétendant avoir voulu seulement instruire les jeunes guerriers par son expérience. Ce reproche lui a élé adressé dès l'apparition de ses Commentaires, et Brantôme en fait mention et y répond ainsi : « D'autant que j'ay veu plusieurs grands cappitaines le blasmer de quoy il se loue si fort qu'on dii oit que c'est luy qui a tout faict aux guerres où il s'est trouvé, et les aultres rien, jusques à dire qu'il n'est pas possible qu'il en ait tant faict ; je dy qu'il se peult faire qu'il se soyt bien acquitté de tout, ou en partie, de ce qu'il dict, car il estoit un Gascon brave, vaillant et bouillant; et qui est de cette humeur, il ne peult estre aultrement qu'il ne face tous-jours bien, s'il ne meurt à my-chemin. »

-Montluc sent bien qu'on pourra trouver qu'il ne se ménage guère les éloges ; il se hâte de nous prévenir qu'il ne parle que par pur amour de la vérité, et non par vanité. « Encores, dit-il, que cecy soyt à mon honneur et à ma louange, puis qu'il est véritable, je l'ay voulu mettre par escript sans pour tant estre ny glorieux ny vantard *. »

Montluc, en enireprenant ses Commentaires, n'a certes pas élé exempt de vues d'amour-propre ; mais aussi c'est très-sérieusement qu'il se propose l'instruction des hommes de son métier. « Ce n'est pas un livre pour les gens de sçavoir, ils ont assez d'hisloriens, ains bien pour un soldat, cappitaine, et peut-eslre qu'un lieutenant de roy y pourra trouver de quoy apprendre. Pour le moins puis je dire que j'ay escript la vérité, ayant aussi bonne mémoire, à présent, que j'eus jamais, me ressouvenant et des lieux et des noms, combien que je n'eusse jamais rien escript. Je ne pensois pas en cet aage me mesler d'un tel mestier : si c'est bien ou mal, je m'en remets à ceulx qui me feront cet honneur de lire ce livre, qui est proprement le discours de ma vie'. »

A chaque instant il adresse la parole aux capitaines, et il s'autorise de son âge et de ses services pour être écouté d'eux. « Or, cappitaines, vous ne debvez desdaigner d'apprendre quelque chose de moy, qui suis le plus vieulx cappitaine de France, et qui me suis trouvé en autant de combats, ou plus, que cappitaine de l'Europe *. »

1 Comment., liv. I".

» làid. — 3 Ibid. — * Ibid , liv. II.

Montluc se propose très-souvent et directement pour exemple, et 11 indique avec un accent persuasif de bonne foi les qualités qu'il a possédées, et qu'il oiïre à l'imitation de ceux qui sont appelés à la môme carrière que lui. « J'ay eu tousjours trois choses en moy, c'est de bien nombrcr les gens. Jamais je n'ay trouvé sergent-major ny auUre qui

m'ayt surpassé en cela EL la seconde, de cognoislre la façon de

faire des ennemis, s'ils ont peur, soit à leur desmarche, à leur train, ou à la façon de tirer, car de là vous tirez un grand advantage. Dez lors que j'appercevois mon ennemy tant soyt peu en bransle, je le lenois pour perdu. Et la troisiesme, la hastiveté de les combattre sur leur peur forte ou foible*.»

C'est son activité et sa diligence qu'il recommande surtout et le plus fréquemment d'imiter. « Cappitaines, encores que cène soyt pas icyde grandes conquestes et battailles, si pouvez vous apprendre aussi bien qu'en aultres endroicts de mon livre, de quoy prouficte une grande diligence. Je suis tousjours sur cette leçon. On ne sçauroit trop vous la repeter, et comme il faict bon bazarder, quand il est nécessaire^. »

Montluc ne se borne pas à donner des conseils aux soldats et aux capitaines, il en donne aux princes et aux rois eux-mômes. Entre autres très-sages recommandations qu'il adresse au roi de France, nous en indiquerons une sur laquelle il revient sans cesse, celle de ne donner qu'au mérite les grandes charges militaires. « Un jour, dit-il, que vous ferez quelque grande assemblée, dites devant tous les seigneurs et dames de vostre court, que vous avez faict un grand serment, de ne donner jamais charge ny gouvernement, que par l'advis des vieulx chevaliers et cappitaines. »

Il expose ensuitelesconséquencesheureuses qu'aurait cette réforme :

« Establissant doncques ce beau examen, bientost toute l'Europe le sçaura, et tant d'importuns demandeurs se trouveront bien estonnez d'une telle loy, et ne songeront qu'à l'honneur, et à apprendre au lieu de courtiser Monsieur ou Madame : et vous serez depestré de ces fascheuses, que vous pourrez renvoyer faire leur reseuil *. »

Montluc, qui avait toute sa vie hay les escriplures, dicta ses Commentaires dans sa vieillesse sans avoir jamais pris aucune note ; effort prodigieux de mémoire qui étonnait justement Pasquier.

Les Mémoires de Montluc furent publiés pour la première fois à Bordeaux, en 1372, quinze ans environ après la mort de leur auteur. Ils parurent sous ce titre :

Commentaires

De Messire Blaise de Montluc,

Marcschal de France,

Ou sontdescripts les combats, rencontres, escarmouches, battailles, sièges, assaults, escalades, priuscs ou surprinses de \illes ou places fortes, deffenses des assaillies et assiégés, a\ccqucà

1 Comment., liv. IV. — » Ibid., liv. VIT. 3 Diminutif de rets, de reliolum.

plusieurs aultres faicls de guerre signalez et remarquable», cxquels ce grand et renommé guerrier s'est trouvé durant cinquante ou soixante ans, qu'il a porté les armes : ensemble diverses instruclions, qui ne doibvent pas estre ignorées de ceulx qui veulent parvenir par les armes à quelque honneur, et sagement conduire touts eiploicts de guerre.

Les Commentaires avaient déjà de la réputation avant d'ôtre imprimés ; on recherchait avec avidité les copies qui s'en étaient rapidement mullipliées. Le conseiller de Henri IV, Bongars, les avait lu» manuscrits. Il dit dans une de ses lettres, que cet ouvrage a une certaine éloquence militaire, et qu'il peint avec une exactitude admirable tout ce qui se passe à la guerre.

Les Commentaires de Monlluc, dont Henri IV faisait une de ses plus habituelles lectures et qu'il appelait la Bible des soldats, sont estimés comme un des plus précieux monuments pour l'histoire du seizième siècle, parce qu'on y trouve une quantité de fails qui ne se rencontrent que là, et que la véracité du narrateur, qui appelle ordinairement en témoignage les capitaines avec lesquels il a vécu, est incontestable, et que, comme il le témoigne, il n'a rien escript par ouyr dire. Aussi le grand historien du seizième siècle, Jacques-Auguste de Thou, prend-il habituellement Monlluc pour guide.

Montluc, en écrivant, était complètement dégagé de préoccupations littéraires. Il est loin de se poser en historien. « Mais je retourne à moy, dit-il quelque part ; car, comme j'aytousjours protesté,jene veulx fa;re l'historien : j'y serais bien empesché et nesçauroispar quelbout m'y prendre '. » 11 avoue très-naïvement son ignorance. Après avoir raconté divers traits de la vie de Camille : « Les historiens rendront meilleur compte de cette histoire que moy, dit-il, qui peut-estre me mescompte, pource qu'il y a plus de trente ans que je n'ay leu livre, ni moins en ose dire de présent, à cause de ma veue et de ma bleceure *. »» Un peu plus haut il nous fait connaître qu'il n'a aucune teinture du latin : a Hs l'envoyèrent (Camille) en exil, en une ville du nom de laquelle il ne me soubvient, pource qu'il y a longtemps que je n'ay leu Tile-Live, non pas en latin, car je ne sçay pas plus de' ma palenostre, Diais en françois. »

Ce manque de culture n'empêche pas que les récits de Montluc ne soient remplis d'intérêt, quelquefois de charme et môme d'éloquence. « Il le faisoit beau ouyr parler et discourir des armes et de la guerre, >♦ dit Brantôme. L'auteur des Hommes illustres et grands capitaines dit encore: «J'estois fort souvent avec luy, et m'aimoii fort, et prenoit grand plaisir quand je le mettois en propos et en Irain, et luy laisois quelques demandes de guerre ou aultres choses ; car je ne suis jamais esté si jeune que je n'aye tousjoursesté fort curieuxd'apprendre; etluy me voyant en cette volunlé, il me respondoit de bon cœur et en beaulx termes, car il avoit une fort belle éloquence militaire. »

1 Comment., liv. 1",

2 Ibid., liy. VI.

2 Italianisme, pour que.

Il ne faut pas chercher dans les Commentaires une correction bien exacte. Monlluc fait très-fréquemment des fautes énormes contre la pureté du langage. 11 semblerait souvent qu'il n'a pas les premières teintures de la grammaire la plus vulgaire. Mais le capitaine gascon rachète bien ces fautes par les qualités si originales toujours, si fortes quelquefois, de son slyleà part. « Ce sont icy, comme dit son premier éditeur (Klorimond de Rémond),dans la dédicace à la noblesse de Gascogne, ce sont icy les conceptions d'un fort, sain et pur es'.omach, qui ressentent leur origine et leur terroir, conceptions hardyes et vigoreuses, retenant encore l'baleine, la vigueur et la fierté de l'aucteur. » N'oublions pas de signaler des traces d'une sensibilité profonde, comme dans un passage sur un de ses vaillants fils mort à l'île de Madère, passage qui faisait pleurer madame de Sévigné.

Ces mérites se remarquent dans toutes les parties du livre de Montluc. Sainte-Beuve a signalé comme particulièrement beau le troisième livre, où est contenue lamémorable défense de Sienne, qui fut pour Montluc, selon le jugement de l'illustre critique, ce que fut à Masséna sa défense de Gènes ' : « On cite d'ordinaire, dit Sainte-Beuve, dans les poëmes épiques en renom, tel ou tel chant célèbre ; il faudrait citer de môme, dans l'ordre des grandes choses historiques, le troisième livre des Commentaires de Montluc. C'est un tout qui se détache et qui fait un parfait ensemble ; la façon de dire et de raconter y est égale à l'action. La France n'est pas assez fière de ses vieilles richesses, qui seraient dès longtemps classiques si on les avait rencontrées chez Thucydide ou tout autre ancien *. »

Tel fut Biaise de Monlluc, sur lequel nous avons eu plaisir à nous étendre, parce qu'il est encore trop peu connu sous le rapport littéraire, et qu'il mérite de l'être davantage. C'est pour le faire mieux connaître que nous l'avons, le plus possible, laissé parler lui-même.

En terminant cette notice, nous pouvons dire avec l'auteur des Commentaires : « Tant que le monde durera, je croy qu'on trouvera nouvelle de ces braves et vaillans cappitaines, de Laulrec, Bayard, de FoiXjde Brissac,de Strossi,de Guise, et de tant d'aultres,qui ont vescu depuis l'advenement du roy François I" à la couronne, parmy lesquels peut-eslre le nom de Montluc pourra cstreencrcdit*. » Il ne pensait pas qu'on dût ajouter à son éloge qu'il mérite une place parmi les grands écrivains. Assurément aucun des auteurs de mémoires de ce temps, ni Tavannes parmi les catholiques, ni Lanoue parmi les protestants, ni Mergey parmi les indifférents, n'offre autant d'intérêt et d'originalité que Biaise de Montluc.

Monlluc, pour dernier acte de sa vie militaire, assisia au siège de la Rochelle, en 1573, reçut le bâton de maréchal de France des mains

* Causeries du lundi, tome complém., p. 61.

2 Ibid., p. 7G.

' Commmt., liv. IV.

i38 PROSATEURS ET POÈTES DU XVI« SIÈCLE.

d'Henri III, en 1574, el mourut dans sa terre d'EslilIac en Agénois, l'an 1577.

Défense de Sienne par Montluc et son discours au sénat de Sienne.

Le maréchal Strozzi établit son camp aux environs de la ville. — Conseil de guerre. — Montluc opine pour une bataille et donne son plan. — Inactivité de Strozzi. — Marignan déplace son camp et va s'établir près de Marciano. —

— Voisinage des deux armé es. —Désavantage de Strozzi. — Montluc lui conseille de se retirer pendant la nuit. — Strozzi adopte, puis repousse cet avis.

— Montluc, informé de ce brusque changem ent, prévoit une défaite et rassemble le sénat de Sienne pour lui en faire part.

Or c'estoit en aoust. Soubdain je mande à la Seigneurie que je luypriois de se vouloir trouver tous au palais, pource que j'avois à leur communiquer quelque choze d'importance, ce qu'ilzfeirent. Or ma maladie me croissoit de plus en plus, car elle se tourna en fiebvre continue avec disenterie ; neantmoingz je me rendy au palais environ les neuf heures : et alors commensay à leur dire en italien, lequel lors je parlois mieulx qu'à pr-esent je ne sçaurois escripre; voylà pourquoy je l'ay couché en françois, affin aussi que les gentils hommes gascons qui n'entendent gueres ce langage et qui lisent, comme je m'asseure, mon livre, n'ayent la peine de se le faire interpréter, me ressoubvenant à peu près ce que je leur dy. Et croy certes que je n'y manque pas dixmotz, car tout mon discours faict estoict, autant que la nature m'en avoict peu apprendre, sans nulle art.

« Messieurs, je vous ay priez de vous assembler, pour vous remonstrer quatre chozes qui sont de grande importance, et c'est à cause que monsieur le mareschal m'a mandé, ceste nuict, par monsieur de Lecusson, la resolution qu'il avoict prinse de se retirer à ce matin de plein jour, à la veue de son ennemy, jusques à Lusignan. Or vous sçavés les prières que nous luy avons faicteSj de vouloir prendre garde à ceste retraicte, et mesmement les remonstrances que je luy ay envoyé fere par ledict seigneur de Lecusson, qui estoit cause qu'il avoict une fois résolu de fere comme le roy François feit devant Landrecy. Toutesfois ung malheur s'est mis entre deux, par ung homme qu'il a prez de luy, nommé Thomas d'Elbech, qui l'a destourné entièrement de son oppinion, pource qu'il luy faict accroire que ceste retraicte de nuict luy sera honteuse. Je me doubte que le conseil dudicl Thomas luy portera autant de domage qu'il feit à

monsieur de Chataignerayi en son combat, car il faiheust^ qu'il feust creu contre l'oppinion de sept ou huict que nous estions, qui avions délibéré de menner le combat d'aultre manière qu'il ne feit, veuque monsieur de Chastaigneray combaloit contre sa consience. Or je prie Dieu qu'il en donne meilleure ysseue à monsieur le mareschal qu'il ne feit à monsieur de Chastaigneray ;

Dieu vueille que le maalvais conseil de ce Thomas ne luy soit honteux et dommageable, et à vous aussi. î:n attendant, messieurs, quel succez aura ce combat, j'ay à vous remonstrer quatre chozes : la première, et qui plus vous touche, c'est qu'il voussouvieigne que vous estes souverains en vostre Republicque, que vos prédécesseurs vous ont laissé cest honnorable tiltre de père en filz ; que ceste guerre ne vous aprenne aultre choze que la perte de vostre souveranité ; que, si les ennemis demeurent victorieux, il ne vous fault espérer rien plus, sinon que, comme vous estes souverains, vous attendes de revenir esclaves 2 et subjectz ; qu'il vous vault beaucoup mieux morir les armes en la main, pour soustenir cest honnorable tiltre, que vivre et le perdre ygnominieusement. La seconde, c'est que vous consideriés l'amitié que le Roy, mon maistre, vous a desparty \ lequel ne prétend aultre gaing de vous, sinon que vostre amitié soit réciproque à la sienne; et que, comme liberallement il vous a prins en sa protection, que vous ayés ceste ferme fiance en luy qu'il ne vous abandonnera pas. Car, si pour ung petit revers de fortune vous vouliés changer d'oppinion, regardés au peu d'estime que l'on auroict de vous aultres ; il n'y auroict prince sur la terre qui vous voulsist ayder ny secourir, si vous vous montriés legiers et muables, et, pour toutes ces considérations, je vous prie vouloir estre constanz, et vous monstrer magnanimes et vertueux en l'adversitté, lorsque vous aurés les nouvelles de la perte de labattaille, laquelle je crains beaucoup, veu l'advis que monsieur de Strossi a prins. Toutesfois, Dieu vueille destourner tout malheur.

1 François de Vivonne de la Châteigneraye, seigneur d'Ardeloy, favori de Henri JI, se battit en duel le 10 juillet 15-47, contre Guy de Chabot, sieur de Jarnac. Le choix des armes lui appartenait, mais par une générosité intempestive il le laissaîison adversaire. (Brantôme, édit. du Pa7Uh. litt., t. I. p 7lJ.) 11 paraît qu'il agit sur le conseil de d'Elbène. Montluc compare sa conduite à celle de Strozzi; des deux côtés on trouve un point d'honneur mal entendu.

' Orthograi)he bizarre pour : il fallut.

3 Var. des précéd. édit. : ...vous demeurerez esclaves.

» Var. des édit. précéd. : «...le Roy, mon prince, vous porte, lequel ne prétend.,.i>

140 PROSATEURS ET POÈTES DU X\l» SIÈCLE.

« Tiercement, que vous consideriés l'estimation en laquelle voz prédécesseurs sont mortz, et par laquelle ilz vous ont laissé par héritage, qu'est qu'ilz se sont dictz tout à jamais les plus vaillans et beliqueux de toute l'Ytalie, et vous ont laissé, par honnorable, mémoire des baltailles qu'ilz ont guaignées nation contre nation. Vous vous tennez aussi estre sortis des antiens beliqueux Romains, et que vous estes leurs vrays enfans légitimes, portans leurs armes antiennes, qui sont la louve avec Remus et Romulus, fondateurs de leur superbe cité, la capitale du monde. Or doncques, messieurs, je vous prie de vouloir soubvenir qui vous estes et qui ont esté les vostres; et si vous perdes ce beau liltre, quelle honte et infamie ferés-vous à voz pères, et quel argument donnerés-vous à voz enfans de mauldire l'heure qu'ilz seront sortiz de telz pères , qui de liberté les auront mis en servitude. Et la quarte sera pour vous remonstrer que, comme j'ay parfaicte fiance en vous aultres que vous vous monstrerés vertueux et magnanimes et que vous prendrés ù bonne part toutes les remonstrances que je vous ay faictes, qu'aussi vous vous résolviez promptement à donner ordre à tout ce qui sera nécessaire pour la conservation de vostre ville; car de la battaille je vous la baille pour perdue, non qu'il vieigne de la faulte de monsieur le mareschal, ny des hommes qu'il a avecques luy, mais pour la perte qui a esté desjà faicte aux escarmouches * ; et n'est possible que nostre camp ne soyt demeuré en craincte et celluy de l'ennemy en courage : c'est l'ordinaire à celluy qui est victorieux d'avoir le cœur enflé et au battu de trembler de peur. Les petites pertes aux escarmouches qui sont avant-courriers de la battaille, ne présagent jamais que perte et dommage; et d'aultre part il fault que ceux qui se retirent monstrent le dos à l'ennemy ; et encores que l'on tourne quelquesfois vizage, tousjours fault-il s'ascheminner, et n'est possible que l'on ne rencontre quelque baye ou foussé., là où il fault que l'on passe souvent en desordre. Car, en matière de retraicte, on veult eslre des premiers, parce qu'ordinairement la peur et la craincte sont aux deux coustés, qui accompaignent ceulx qui se veulent retirer. Et, pour peu que l'on soit hasté, tout est perdu, si l'ennemy a seulement la moylié du courage que doibvent avoir les hommes.

« Or souvieigne-vous, messieurs, de la battaille que Hannibal

1 Var. des éd. précéd : «. . .de la faulte de monsieur de Strozii, mais pour la

perte que nous avons desja faicte aux escarmouches. >•

MOiNTLUC. 141

gaigna contre les Romains à Cannes, prez de Home, et que les Romains qui estoient demeurés dansla ville ne pensarent jamais qu'il feust possible que les leurs feussent vaincus, et ne pourveurent ny donnarent aulcung ordre à leurs afferes, tellement que, quand les nouvelles leur vindrent de la perte, ilz entrarent en une si grande peur, que les portes de Rome demeurarent trois jours et trois nuictz ouvertes, sans qu'homme y auzast aller les fermer ; et, si Hannibal eust suivy sa victoire, sans aulcune difficulté il feust entré dedens. Tite-Live a descript ceste histoire. Or doncqaes, messieurs, donnés ordre tout ast'heure à vos portes, et eslisez des hommes pour en prendre la charge, et faictes que l'eslection soict des plus gens de bien et des plus lidelles qui soyent parmy vous. Faictes crier par la ville dès ast'heure que tous ceulx qui ont bledz ny farines aux molins se hastent de fere modre * et d'appourter tout dens la ville ! Faictes que tous ceulx qui ont grain ou aultres vivres dens les bourgs, les ayent retirés incontinent dens la ville à peine que l'on les bruslera, ou qu'on les donra à sac, si dens demain, à l'entrée de nuict, tout n'est retiré, affin que nous puissions avoir vivres pour attendre le secours que le Roy nous donna : car il n'est pas si petit prince que, comme il a eu la puissance de vous envoyer secours, qu'il n'en aye bien encore pour vous envoyer d'advantage. Faictes commandement à vos trois confalonniez^ de tenir toutes leurs compaignies prestes à Iheure qu'ilz seront mandez. Et, pource que ma fiebvre me travaille, je suis contrainct me retirer au logis, attendant les nouvelles de ce que Dieu nous donra. Et vous prie, pourvoyés tout incontinent à ce que je vous ay remonstré, vous offrant, pour le service du Roy, nostre maistre, et le vostre particulièrement, non seulement ce peu d'expérience que Dieu a mis en moy, mais ma propre vie. »

Et ainsi me despartis d'eulx; lesquels incontinent résolurent de prendre patience en leur fortune ^, et de manger jusques à leurs enfans avant que de se désister, pour quelque malheur qui leur sceust advenir, de la protection et amitié du Roy. Je cogneuzdèslors,àleur care* et à leur langage, que ces gens estoient bien résolus de garder leur liberté et l'amitié qu'ilz m'avoient

1 Moudre.

2 Var. des édit. précéd. : >».... gonfalonniers ».

' Var. des édit. précéd. ; n..,ei la fortune que Dieu leur envoyeroit. » * Figure, visage. C'est le même mot que cAè/-e, espagnol ca/'fl, du latin cara, face'

promise et jurée; et à la vérité leur resolution me resjouyt fort. Hz feirent fere tout incontinent la criée; tout le monde coreust aux champs retirer ce qu'ilz yavoinct. Et sur les cinq heures, comptant à la mode de France, du soir, arriva le cappitaine Combas ^, mestre de camp de Tenfanterie françoise, qui me veint advertir que la battaille estoict perdue, et que monsieur le mareschal estoit blecé à mort, lequel on avoict mis sur des perches pour l'en emporter à Montalsen^, et que la nuict mesme tout ce qui estoict eschappé du camp seroict aux portes de Sienne. Je vous laisse penser en quel estât je me trouvay estant malade d'une fiebvre continue et d'une discenterie, veoir le chef mort ou autant valoict, n'ayant que quatorze ou quinze jours que j'estois arrivé parmy ceste republicque, n'y cognoissant personne du monde, et ne sçachant qui estoict bon François ou non : il fault tant de temps pour cognoistre les hommes. Monsieur le mareschal ne m'avoict laissé que cinq compaignies d'Ytaliens, desquelles je ne cognoissois ung seul cappitaine ; il les avoict laissées dans la citadelle et dens le fort de Camolie, qui estoinct les clefs de la ville. Or j'envoyay le cappitaine Combas pour en dire les nouvelles à la Seigneurie au palais, lesquelz ne s'en esbahirent aulcunement, ains dirent au cappitaine Combas qu'il y avoict deux ou trois jours que je leur disois que ceste retraicte estoit dangereuse, et que encores à ce matin, aux remonstrances que je leur avois faictes, ilz tennoient la battaille pour perdue, mais que pour cela ilz ne changeroient poinct la bonne volonté et affection qu'ilz pourtoinct au Roy, ny de l'espérance qu'ilz avoinct d'estre secorus de luy.

Ne trouvés estrange, cappitaines mes compaignons, si, présageant laperte d'une battaille, je l'asseurois ainsi aux Siennois : ce n'estoict pas pour leur desrober le cœur, ains pour les asseurer, afm que la nouvelle venant tout à coup, ne meist une espouvante generalle par toute la ville. Cela les faict resouldre, cela les faict adviser à se prouveoir. Et me semble que, prenant les chozes au pis, vous ferés mieulx que non pas vous asseurer par trop. Chascung, sur ce que leur avois dict, s'estoit résolu ; on tresnoit tout dens la ville.

Le matin au poinct du jour, arriva l'enfanterie, car la cavalerie en avoict amenné monsieur le mareschal, aussi n'y avoict-

• Probablement Louis Pelet, baron de Combas, né vers 1630, mort en 1616. (Maiîqiis D'AiBAiis, Pièces fugitives, t. I, Voyages d'Aramon, p. 123.) 2 Montalcino, ville du grand-duché de Toscane, au sud-est de Sienne.

il rien à manger pour les chevaulx. Le colonel Rincroq et le seigneur Cornely Bcntevolle vindrent à mon logis. Et arrestames que le Rincroq feroict six enseignes de dix qu'il en avoict, le seigneur Cornely six des Ytaliens, et le cappitaine Combas, six de François, et tout le reste s'en yroict droict à Montalsin. Les trouppes n'entrarent jamais dans la ville que l'esleclion ne leust faicte ; et avec le reste nousfeisraes aussi partir les cinq enseignes ytaliennes pour s'en aller audict Monlalsin, auquel lieu j'escripvis à monsieur le mareschal, sur l'asseurance que m'avoict donné le sieur Cornely, qu'il y avoict encores espérance en sa vie, pour l'asseurer de l'ordre que j'y avois donné, lequel il trouva fort bon. Le marquis n'exécuta poinct sa victoire ; car, s'il l'eust faict, tout le camp estoict mis en pièces, et tout le monde n'eust sceu sauver monsieur le mareschal que le duc de Fleurenca ne l'eust faict mourir cruellement. C'est la faulte ordinaire des victorieux.

Vous, seigneurs généraux des armées, qui viendrésaprez nous, faites-vous sages aux despens de tant d'aultres, et ne vous laissés ainsi transporter à la joye pour une battaillc gaignée. Suyvez vostre poincte, ne donnés tant loysir à vostre ennemy de se r'avoir. Le marquis n'arriva jusques au lendemain à Luzignan, car il craignoict que monsieur le mareschal ne reliast encores son camp, veu qu'il n'avoict poinct perdu de sa cavalerie, ne saichant poinct que ledict sieur mareschal feust blecé. Le marquis ne veint de trois jours devant Sienne.

L'HOSPITAL (Michel de)

« L'Hôpital, dit M. Villemaîn ', par son génie et par le temps où il a vécu, est en quelque sorte le chef et le modèle de celte génération de grands magistrats que l'on vit se perpétuer, pendant plus d'un siècle, comme une sauvegarde publique, au milieu des factions, des coups d'État et de la guerre civile. » C'est à ce litre, — bien qu'à notre avis des restrictions doivent être apportées aux éloges généralement accordés au ministre de Charles IX, — que nous donnons place dans ces études à Michel de l'Hospifal.

Michel de l'Hospital, ou l'Hôpital, naquit en toOo, à Aigueperse, en Auvergne, du médecin Jean l'Hospital, quelques-uns disent d'un juif d'Avignon. Son père fut malheureusement impliqué dans la révolte de Charles de Bourbon. François I*"" avait pardonné à -un grand nombre des complices de l'infldélilé du connétable de Bourbon ; mais il fut inexorable à l'égard de ses principaux confidents. Jean de l'Hospital, étant de ce nombre, fut obligé d'aller terminer ses jours auprès du duc de Lorraine. Le jeune Michel, qui étudiait en droit à Toulouse, fut d'abord arrêté et jeté en prison par l'ordre des commissaires qui instruisaient le procès du connétable. Un ordre du roi le fit remettre en liberté, et il eut la permission de rejoindre son père alors en Italie. 11 continua ses études de droit à Padoue, alla ensuite à Rome, où il obtint une place d'auditeur de rote, puis vint en France en 1534, et suivit quelque temps le barreau de Paris. Il épousa la fiUs de Jean Morin, lieutenant criminel, et il reçut en dot une charge de conseiller au Parlement.

Le chancelier Olivier, dont Montaigne a vanté la suffisance et la vertu non commune, se prit d'estime et d'amitié pour l'Hospital, qu'il avait connu et apprécié au Parlement. Ses bonnes dispositions ne purent rien produire pendant tout le règne de François P'; mais, sitôt l'avénement de Henri II, le chancelier Olivier le fit envoyer en qualité d'ambassadeur au concile de Trente, que le pape venait de transférer à Bologne. La réunion des Pères ne put se faire dans cette ville, et, après seize mois de séjour infructueux, l'Hospital dut revenir en France. Il eut le chagrin de voir les intrigues de la duchesse de Valentinois, la trop célèbre Diane de Poitiers, réussir à faire ôter les sceaux à son prolecteur.

* Vie du chancelier de l'Hôpital.

Peu après rilospital devint chancelier de la duchesse de Berry, fille de François P"", nièce de la célèbre reine de Navarre. Cette princesse le choisit pour former l'école de Bourges, chef-lieu de son apanage, dont elle voulait faire une des écoles les plus illustres qui eussent encore été en France.

L'Hospital fut successivement maître des requêtes, conseiller d'État, président de la chambre des comptes, et devint enfin chancelier de France. Revêtu de cette haute magistrature, il se proposa principalement d'introduire dans les lois la tolérance civile. Un de ses premiers actes fut d'empêcher, par l'édit de Romoranlin (1560), l'établissement en France de l'Inquisition. En toute occasion, il prêchait cette tolérance, son dogme favori. « Ostons, disait-il, ces mots diabolicques, noms de partis et de séditions, luthériens, huguenots, papistes : ne changeons le nom de chrestiens ! » Il ne se contenta pas du conseil. Par un édit du 19 avril 1561, il défendit, sous peine de la hart, de s'entre-injurier « par ces mots de papistes, huguenots ou autres semblables, d'abattre croix et images, forcer temples, attacher placards, piller et saccager maisons, sous prétexte des assemblées illicites qui s'y tiendroient. » Plus tard il disait aux magistrats du parlement de Rouen, dans la séance où l'on proclama la majorité de Charles IX : « Vous estes juges du pré ou du champ, non de la vie, non des mœurs, non de la religion. Vous pensez bien faire d'adjuger la cause à celuy que vous estimez plus homme de bien ou meilleur chrestien, comme s'il estoit question entre les parties lequel est meilleur poëte, orateur, peintre, artisan, et non de la chose qui est amenée en jugement. Si vous ne vous sentez pas assez forts et justes pour commander vos passions et aimer vos ennemis selon que Dieu le commande, abstenez-vous de l'office de juge. »

Plusieurs ordonnances ont immortalisé le nom du chancelier de l'Hospital : d'abord la fameuse ordonnance d'Orléans, publiée le jour même delà clôture des États généraux (31 janvier 1561), qui promulguait, au nom du roi, la plupart des réformes réclamées par les représentants de la nation. Le ministre de Charles IX, en abolissant la vénalité des charges, faisait alors triompher des principes qu'il avait naguère proclamés en vers latins :

« Egi'egius quondam ; nunc turpis et infimus ordo... »

«Ordre jadis illustre, aujourd'hui avili et déshonoré, » etc. La grande ordonnance de Moulins, en quatre-vingt-six chapitres (février ioU6), est également célèbre. Elle réunissait, développait et complétait les réformes judiciaires partielles opérées depuis l'ordonnance d'Orléans; et elle est demeurée une des bases de la législation française jusqu'à la Révolution.

Il y avait trop de désir de domination et de renversement chez les protestants, de trop grands intérêts étaient en jeu, les passions des deux côtés étaient trop excitées, pour que le système de l'Hospital pût aboutira bien. Il vit qu'il était inutile, qu'il déplaisait, et que la dis-

PnOSATEUnS ET POETES DU XVl' SIÈCLE. 10

1 i6 PROSATEUUS ET POÈTLS DU XVI« SIÈCLE.

grâce allait l'atleindre. La reine Catherine de Médicis, revenue des conférences de Bayonne avec l'impitoyable duc d'Albe, dans des dispositions prononcées de violence, l'ayant fait exclure du conseil de guerre, il résolut de s'éloigner, et remit les sceaux à Urùlart, secrétaire de Catherine. Ce fut le C février ItiCS que l'Hospital obtint ses lettres de décharge ; elles furent enregistrées au Parlement le 1 1 mai suivant. Ces lettres portaient réserve des titres, honneurs et émoluments du chancelier, sa vie durant. « Son pacifique courage, remarque M. Droz dans une notice sur l'Hospilal, le fit éloigner du conseil, et bientôt toutes les voix impartiales répétèrent ces mots du manifeste de Condé : <f Comment vouldroient-ils le bien ? ils ont exclu l'Hospital de leur conseil ! » 11 se retira dans sa maison de Vignay, près d'Etampes. Il y mena une vie digne d'un grand magistrat : les amusements de la campagne, qu'il regrettait d'avoir connus trop tard *, la conversation avec ses enfants et ses amis succédaient aux occupations sérieuses. Ce fut dans cette retraite qu'il composa le But de la guerre et de la paix, mémoire adressé à Charles IX et à Catherine de Médicis, sur la nécessité de mettre un terme à la guerre civile. Ce mémoire, un des plus remarquables écrits de l'Hospital, fut rendu public, et produisit la plus vive sensation, même dans les cours étrangères. Il finissait ainsi : t Sire, je supplye Dieu de vous donner sa grâce, et de vous conduire de sa main au gouvernement de ce beau et grand royauhne, avec toute douceur et clémence envers vos subjects, à l'imitation de Luy, qui est bon et patient à porter nosoffences, et prompt à nous remettre et pardonner nos faultes. »

Un autre ouvrage important de l'Hospital, c'est le Traité de la Réformation de la justice, auquel il n'eut pas le temps de mettre la dernière main, et dont il ne put pas même arrêter la distribution des parties. Tel qu'il est, c'estun précieux monument. Le titre général semble n'indiquer qu'un simple traité de réforme judiciaire, et l'œuvre offre un véritable traité de haute économie politique, où l'auteur appuie ses démonstrations à la fois de l'autorité de l'histoire des peuples et des princes les plus fameux, et de l'opinion des plus célèbres docteurs de l'Église, des philosophes, des savants, des poêles les plus distingués.

Les remontrances et harangues de l'Hospital abondent en rapprochements ingénieux qui témoignent des connaissances variées et étendues de leur auteur. Il était en effet profondément lettré, et avait fai' de sa main des extraits considérables de presque tous les auteurs grecs et latins. 11 se montre quelquefois trop érudit, et il lui arrive de tomher un peu, à force de citations grecques et latines, dans le pédantisme de l'époque. Cependant il trancha sur ses contemporains, qui sont illisibles par ce ridicule. M. Dupin dit très-bien à ce propos : « Ce que nos pères appelaient des Harangues, ne serait plus de saison aujourd'hui : le temps n'est plus où l'on admirait leur docte manière de trai-

» Epùt.,\ih. VII.

1er les lieux communs sur la jusiicc el les lois, ou sur les devoirs où les qualités du magistrat. Le sljle élégant des Mtrcurialcs du dernier siècle semblerait affecté ; seul peul-être entre nos plus anciens orateurs, l'Hospilal, avec sa rudesse du moyen âge, son ton grave et son langage censorial, pourrait prétendre à tixer encore l'attention publique et à maîtriser les esprits '. » Plusieurs des mercuriales qu'il adressa auv parlements de Paris, de Rouen, de Bordeaux, ont souvent été vantées pour le mélange qu'elles offrent de fermeté et de familiarité, de clarté logique toute moderne et d'érudition classique. On cite encore, comme particulièrement remarquable par une éloquence grave, simple et digne, le discours qu'il prononça devant les trois ordres à l'ouverture de l'assemblée des États généraux, le 13 décembre 1560.

Dans toutes ses harangues, on remarque beaucoup moiiis l'orateur que riiomme d'État ; on est moins frappé de la forme que du sens et de la dignité du fond. On les lit encore avec intérêt aujourd'hui, parce que toutes se rattachent à de grands souvenirs.

Le style de l'Uospital, dans tout ce qu'il a écrit en français, est en général clair et ferme, mais irop souvent incorrect, traînant, plein de mauvais goût. Il est fort au-dessous de celui de plusieurs prosateurs du seizième siècle.

« Les harangues du chancelier de l'Hospital, dit Varillas, sont pleines de gravité ; mais on voit dans ses autres écrits une gaieté qui ne paraissait ni sur son visage ni dans ses mœurs ^. » L'historien de Charles IX veut ici parler des poésies de notre auteur. L'Hospital avait beaucoup de goût et une grande facilité pour la versification latine; aussi la mettait-il à toutes sortes d'usages. Il employait le langage de ia poésie jusque dans sa correspondance familière, ou quand il voulait discuter quelque question, soit de morale, soit de politique.

Pour ces compositions, jeux de ses loisirs, ses admirateurs, comme Sainte-Marthe, l'ont mis au niveau, et quelques-uns même, comme Hallam, au-dessus d'Horace. Scaliger décidait plus compélemment et plus justement, qu'il était médiocre poëte, et que ses œuvres ne se ressentaient guère du style d'Horace. L'auteur lui-même ne s'en exagérait pas le mérite. Dans une épître latine à Salmon Macrin, son ami et poëte distingué de ce temps, il dit : « Les distractions, la paresse, m'empeschent de soigner mes vers. Mon style est trivial, rampant ; ce n'est plus que de la prose faicte pour exciter la risée mesme des escholiers '. »> Il fait les mêmes aveux dans une autre épître adressée à Jean Morel, où il cherche à se disculper de faire des vers *. Sacrifiant ainsi ses poésies sous le rapport littéraire, il veut qu'on en reconnaisse

1 Réquisitoires et plaidoyers, p. 14. — Discours de rentrée, audience du 7 novembre 1831.

- Avertissement de l'histoire de Charles IX. ^ Epist., lib. III, p. lG:3et seqq. édit. 1732. * Ibid., p. 177 et seqq.

1 48 PROSATEURS Eï POÈTES DU XVI« SIÈCLE.

l'ulililé. Il dit qu'au moins elles renferment des maximes salutaires pour tous les âges et pour toutes les conditions.

Plusieurs de ses écrits envers offrent incontestablement àla fois utilité et agrément. Dans le nombre on dislingue l'Epître sur la calomnie, qu'il appelle la grande bête de la cour ; celle à ses amis, sur la conduite que doit observer le sage dans les guerres civiles ; celle à Jean Morel, où, devançant Jean-Jacques, il recommande aux mères de ne point abjurer leur premier duvoir et d'allaiter leurs enfants ; l'Épître à François II, sur l'art de régner, que ce prince apprit par cœur ; les Épîtres sur la prise de Guines et de Calais, qui se rapprochent de la dignité de l'ode; enfin l'Épître à Anne d'Esté, qui avait sauvé sa fille unique du massacre de la Saint-Barlbélemy, pièce touchante de sensibilité.

« Ces poésies, dit l'historien de Thou, servent admirablement bien à vous faire connaître ce grand homme, qui non-seulement ressemblait à Aristote pour le visage, comme on peut le voir en comparant leurs têtes, qu'on ^oit dans tous les cabinets, mais qui renfermait encore dans son cœur les mœurs, les sentiments et le jugement de Selon, de Lycurgue, de Charondas, de Platon, et des plus sages législateurs de tous les siècles *. «

L'Hospital n'avait conservé de ces productions ni originaux ni copies. Après sa mort, Pibrac, avec le secours d'Aug. de Thou et de Scévole de Sainte-Marthe, recueillit un volume de ses poésies « esparses çà et là par la négligence de leur autheur, » et Michel Hurault de l'Hospital, son petit-fils, le donna au public et le dédia à Henri III, en 158o, sous ce litre : Epistolarum seu Sermonum libri sex.

Plusieurs des ouvrages latins de THospital furent traduits en français par les hommes les plus célèbres de son temps.

Les Œuvres de l'Hospital ont été publiées pour la première fois par M. Dufey (Paris, 1824-S, S vol. in-S"). Elles comprennent les Harangues et Remontrances, les six livres A'Épîtres suivies d'Épitaphes, le Mémoire adressé à Charles IX, le Traité de la réformalion de la justice et le Testament, collationné sur les manuscrits que possède la Bibliothèque nationale. Ce riche dépôt possède un certain nombre de pièces qui n'ont pas été publiées.

L'Hospital avait écrit une ample histoire de son chancellariat, lucu- Icntissimam hisloriam, à ce que nous apprend J. J. Boissard. C'est probablement ce travail que Varillas avait en vue, quand il a dit: « L'Hospital passa dans sa maison de campagne les dernières années de sa vie, et il y avait commencé k écrire l'histoire de son temps en latin, d'un style plus approchant de Salluste que de Tite-Live. Il y a de l'apparence que la crainte d'être enlevé à tout moment l'empêcha de continuer, et c'est un dommage irréparable. On eût appris une infinité de secrets qu'il pouvait seul révéler, et il eût au moins expliqué ce

1 Hist. deJ. A. de Thou, trad. de Cart., éd. de Londres, t. VI, p. 704 et ^ujv.

L'IIOSPITAI.. 149

qu'il n'a dit qu'en termes obscurs vers le milieu tic son Testament., où il fait l'abrégé de sa vie '. »

L'Hospital parle, dans son Testaïufiit, d'un travail fort important sur les lois romaines, qu'il avait classé par ordre et annoté, et qu'il légua à l'un de ses petits-fils, en lui recommandant de l'achever.

Il s'était choisi cette devise stoïcienne :

« Si fractus illabatiu- orbis, Impavidum ferlent ruiiise 2. >■

C'était bien fier pour un homme de son caractère. Suivant un historien de nos jours, « le chancelier de l'Hospilal n'est qu'un homme que le malheur et l'exil avaient fort aplati, et qui traîne tristement sa barbe blanche derrière Catherine de Médicis '. » Cependant il garda jusqu'à la fin un grand prestige. Toujours il eut un parti qui le considéra, avec Brantôme, comme le plus grand chancelier, le plus savant, le plus digne et le plus universel qui fut jamais en France. Quand il mourut, dit cet auteur, ses ennemis ne purent lui ôter « ce lus {cette louange, cette gfoire), qu'il ne feust le plus grand personnage de sa robe qui feut ny sera jamais, comme je leur ay ouy dire, le calomniant tousjours pourtant d'estre huguenot. » Était-ce bien une calomnie? Du moins, au dire de personnes qui ont connu personnellement l'Hospilal, telles que Th. de Bèze, Hubert Langue! , Brantôme lui-même, c'était avec raison qu'on suspectait sa catholicité, et qu'on disait ironiquement : Dieu nous garde de la messe du chancelier *. Un fait aujourd'hui certain, c'est que l'Hospilal, tant vanté pour son aversion des troubles civils, y contribua pour sa part sous François II. Agrippa d'Aubigné, au commencement de son Histoire universelle, parlant de l'Hospilal, (( homme de grand estime, » qui succéda au chancelier Olivier dans sa charge, ajoute que ce fut quoyqu'il eust esté des conjurez d'Amboise, et fait suivre de preuves cette grave inculpation. D'Aubigné, pourn'ôtre jamais tenté de nuire à l'Hospilal, depuis déserteur du parti, au moins publiquement, brûla un jour, mais après aroir eu la précaution de les montrer à plusieurs personnes notables, les actes originaux de l'entreprise d'Amboise qui avaient été déposés entre les mains de son père, et où la signature du magistrat se voyait tout au long à côté de celles de Dandelot et des autres principaux réformés.

Selon les divers points de vue où l'on s'est placé pour juger ce célc-

1 Avertissement de l'Histoire de Charles IX.

2 HoR., Od., III, ni.

3 Michelet, Réforme.

'* De quatre clioscs Dieu nous gard :

Des patenostrcs du vieillard (Montmorency), De la grand'main du cardinal (de Guise), Du curedent de l'amiral iColigny), De la messe de l'Hospital.

{Etilrape/, fol. lOT, recto.)

iaO PROSATEURS ET POÈTES DU XVP SIÈCLE.

bre magisiral, on l'a très-diversement apprécié. Les uns ont vu en lui l'âme d'un Romain dans les beaux jours de la république ; d'autres, un caractère lâche et hypocrite. La vérité, selon nous, sur l'Hospilal, c'est que ce fut un homme honnête, bon, ennemi des excès, mais auquel il manqua le degré de force et de courage qui fait que, dans de graves circonstances comme celles où il se trouva, on prend résolument son parti, et on le soutient jusqu'au bout et à fous risques.

Tout le monde connaît les dangers que courut l'Hospital à l'époque delaSaint-Barthélemy. Leparli des Guises l'avait désigné pour victime. Une bande de meurtriers se présenta devant son château. Ses fermiers furent pris et garrottés. Les gens de l'Hospital voulaient fermer les portes et se préparer à la défense. « Non, dit-il, et si la petite porte n'est bastante pour les faire entrer, qu'on ouvre la grande. « Lee hommes du chancelier n'eurent pas la môme confiance que leur maître et tinrent bon jusqu'à l'arrivée d'une troupe de cavaliers envoyés parle roi et par la reine pour proléger, et probablement aussi pour surveiller leur ancien ministre. Le chef de cette troupe lui ayant annoncé qu'on lui pardonnoit l'opposition qu'il avait si longtemps formée aux mesures projetées contre les protestants, l'Hospilal lui répondit froidement : J'ignorois que j'eusse jamais mérité ny la mortny le pardon.

Celui qui avait été huit ans chancelier de France passa ses dernières innées dans la pauvreté. Il se vit réduit à réclamer des aliments pour lui et une dot pour sa fille unique. Le chagrin des malheurs de la Fi-ance, que sa politique n'avait pu prévenir, abrégea ses jours. Il exgira le 15 mars 1573, âgé de soixante-huit ans. 11 fut enterré de nuit et sans aucune pompe funéraire.

MM. Haag, dans la France protestante, croient que l'Hospital mourut, non pas dans sa terre de Vignay, près d'Étampes, comme le disent tous ses biographes et panégyristes, mais dans la terre de son gendre, à B^lesbat, où il s'était réfugié après la Saint-Barthélémy, et d'où, sentant sa mort prochaine, il écrivit, le 22 janvier 1573, à Catherine de Médicis, pour la prier de reporter sur sa femme et ses enfants « le bien qu'elle vouldroit luy faire ».

Brantôme nous a laissé de l'Hospital un portrait qui mérite d'être lu tout entier ; on en verra la partie la plus importante dans nos extraits de cet écrivain.

Ij'Dospital expose sa conduite pendant le» trouble» de la

France.

Advint que le roy Charles succéda au royaume par la mort du roy François, son frère aisné. Le party de ceux qui pouvoient le plus du temps du roy François fut affoibli, et la puissance de la Royne mère du tout augmentée : et neantmoins, pour tout cela l'envie ne cessa point, car le roy de Navarre, induict par faulse

opinion, tiroit à soy toute puissance de commander, s'usurpanl ^ le nom de tuteur du jeune Roy, selon les loix des Gaulois. Au contraire, la Royne mère se dcffendoit par mesmes loix et coustumes, adjoustant à ce les exemples ausquels on avoit donné lieu et auctorité en semblables matières.

Ce débat estant rapporté aux Estats du Royaulme, et iceulx induicts ou par équité (car qui ^ est plus équitable que de donner la charge et tutelle du lils à la mère ?) estans donc iceulx induicis ou par équité, ou nostre continuelle poursuitte, donnèrent à la Royne mère la charge et tutelle du Roy et de ses biens, lui associant pour ayde et conseil le roy de Navarre.

Il nous sembloit par ce moyen avoir réuni les cœurs des princes, et aulcunement restably en tout le Royaulme un vray repos et tranquillité. Mais la faction et ligue qui avoit manié les affaires du temps du roy François, ne pouvoit endurer que d'aultres maniassent les affaires. Partant, ils suscitoient le roy de Navarre et les aultres seigneurs de la Cour (lesquels se plaignoient que leur puissance et auctorité estoient diminuées par l'auctorité d'une seule mère) à prendre les armes sous prétexte de religion.

Or ce n'est pas icy le lieu ny nostre intention de dire comment ces choses ont esté tramées et conduictes et quelles issues elles ont eues. Je puis seulement asseurer que, jaçoit ^ que les armes avoient esté prinses par quatre ou cinq fois, j'ay tousjours conseillé et persuadé la paix, estimant qu'il n'y avoit rien si dangereux en un pays qu'une guerre civile, ny plus proufictable qu'une paix, à quelque condition que ce feust.

De là, tous se prindrent jusques à se mocquer de moy, qui ne demandoient que nouveaux changemens d'aifaires, et qui disoient hault et clair que ceste guerre se pouvoit mettre à fin sans difficulté.

Pour cela ils incitèrent contre moy toute la noblesse, les princes, magistrats et juges, tenans conseil de la guerre et de la paix en particulier, non en public ; ce qui ne se pouvoit faire sans en demander l'advis et conseil du chancelier, ou aultrement le debvoient eulx exécuter d'eulx mesmes, sans en demander conseil à aultruy, ou bien en attendre l'advis des Parlemens^ qui sont soubvent juges des affaires qui se présentent.

t Comme s'arrogennt.

2 Qu'est-ce qui est? Quidest?

3 liienque, pour jù soil. C'aat un des termes du vieux langage dont la Bruyèra regrettait la perte.

Jo2 PROSATEURS ET POETES DU XVI^ SIÈCLE.

Ainsy, nous avons presque perdeu le Roy et le Royaulme, toutes choses estans changées à la ruine de la patrie. Et non contens de faire combattre les forces du pays les unes contre les aultres, feirent approcher jusques au cœur du Royaulme des estrangîers de diverses parties de l'Espaigne, Italie et Allemaigne.

Helas ! nous avons veu ce que je ne puis presque dire sans larmes et sans gemissemens , que les soldats estrangiers se jouoient de nous, de nos corps et de nos biens, quand ceulx qui les debvoient empescher les premiers en estoient eux-mesmes les aucteurs et conducteurs, et qui trouvoient bons tous les maulx et meschancetez qui se commettoient en France.

Quant à moy, veoyant que mon labeur n'estoit agréable au Roy et à la Royne, et que le Roy estoit tellement pressé * qu'il n'avoit plus de puissance, voire qu'il n'ausoit dire ce qu'il pensoit, j'advisay qu'il me seroit trop plus 2 expédient de céder voluntairement 5, la nécessité et aux nouveaulx gouverneurs, que de desbattre avec eulx, avec lesquels je ne pouvois plus demeurer.

Je feis place aux armes ^... et me retiray aus champs avecque ma femme, famille et petits enfans, priant le Roy et la Royne, à mon partement *, de ceste seule chose, que, puis qu'ils avoient arresté de rompre la paix et de poursuyvre par guerre ceulx avec lesquels peu auparavant ils avoient traicté la paix, et qu'ils me reculoient^ de la cour pource qu'ils avoient entendu quej'estois contraire et mal sentant ^ de'^ leur entreprinse, je les priay, dy je, s'ils n'acquiesceoient à mon conseil, à tout le moins, aprcz qu'ils auroient saoulé et rassasié leur cœur et leur soif du sang de leurs subjects, qu'ils embrassassent la première occasion de paix qui s'offriroit, devant que la chose feust reduicte à une extresme ruyne.

Ayant faict ceste remonstrance en vain, je m'en allay avec une grandissime tristesse, de quoy ^ le jeune Roy m'avoit esté ravy, et ses frères, en tel aage et temps auquel ils avoient plus affaire

' Circonvenu par l'impérieuse influence de Catherine de Médicis,

* Beaucoup plus.

3 Entre autres le connétable de Montmorency, qui voulait l'écarter des conseils, disant : « Les gens de robe longue ne sçavent pas conduire les armes. »

'' Départ. Se disait encore au commencement du dix-septième siècle. On le trouve souvent dans Voiture, dans Richelieu, etc.

5 M'éloignaient.

* J'avais une opinion défavorable.

■^ Phrase incorrecte, co7i'raire voulant la préposition à et sentant appelant (le.

* De ce que.

L'HOSPITAI,. llrZ

de nostre gouvernement et ayde ; ausquels i .si je u'ay peu ayder si long-temps que j'eusse bien voulu, j'en appelle Dieu h tesmoing, et tous les anges et les hommes, que ce n'a pas esté ma faulte, et que je n'ay jamais eu rien de si cher que le bien et le salut du Roy et de ma patrie, et en ce 2 me sentant grandement offensé que ceulx qui m'avoient chassé prenoient une couverture ^ de religion, et eulx mesraes estoient sans pieté et sans religion ; mais je vous puis asseurer qu'il n'y avoitrien qui les esmeustd'advantage que ce qu'ils pensoient que, tant que je serois en charge, il ne leur seroit permis de rompre les edicts du Roy, ny de piller ses finances et celles de ses subjects.

Au reste, il y a presque cinq ans que je meinc icy la vie de Laërtes, sans me soubvenir des miens et sans qu'ils se soubviennent de moy ; et je ne veulx point refreschir la mémoire des choses que j'ay souffertes en ce département de la Cour, tant en public qu'en particulier; mais aussi ne fault il pas que je taise qu'il ne m'est rien advenu de mal de la part du Roy ni de la Royne ; que s'il m'en est advenu quelque chose, c'a esté contre leur gré. {Testament de l'Hospital, dans Brantôme, Hommes illustres et grands Capitaines français. L'Hospital.)

Extrait du mémoire adressé à Charles IX et à Catherine de Médicis, sur la nécessité de mettre un terme à la guerre civile *.

Rien n'est plus honnorable ny plus magnificque à un roy que de donner la loy à ses subjects sans diminution de ses droicts ; rien n'est plus louable à un sage prince cognoissant que les fureurs et dissensions sont les maladies des grands Estats, d'y appliquer, par sa prudence, le remède convenable, et si dextrement manier les esprits qu'il guérisse leurs playes, et saulve de ruyne, maintenant ses subjects et sa seigneurie.

Nos Roys, prédécesseurs de Sa Majesté, ont conservé et agrandy cest estât autant ou plus par prudence que par armes; la vraye et naturelle prudence est de céder quelquesfois au temps, et tousjours à la nécessité.

1 Liaisons latines.

2 En cela, in eo.

' Se couvraient du prétexte de...

* L'Hospital composa ce mémoire, soit après sa retraite à Vignay, et après avoir remis le-; sceaux à Brûlait, secrétaire de Catherine de Médicis, qui fut chargé de cette mission par cette princesse et Charles IX, son fils; soit en 1570, à l'époque où Morvilliers, successeur immédiat de l'Hospital, remit les sceaux à, Birague.

En ceste façon ont souvent esté pacifiées les dissensions civiles des Romains, et est advenu bien souvent que le Sénat, quittant ^ quelque chose libéralement au populaire, non seulement le rendoitsatisfaict, mais aussy vaincu par ce bien-faicL non espéré, dont s'esmouvoit ^ une merveilleuse concorde et obeyssance tres-prompte du bas peuple.

Au contraire, quand ce mesme sénat, laissant ceste voye, et mesprisant l'artifice et prudence de ses majeurs ^, se roydit sans rien céder de si saincte gravité, à l'endroict de Csesar et depuis Anthoine, il donna un exemple et enseignement perpétuel ù tous les princes et peuples, et monstra, en ce superbe théâtre eminent par toute la terre, que ceulx qui se meslent de manier un Estât doibvent, en se despoiiillant de tout regard * particulier, mettant à part toutes haines et malveillances, tourner toutes leurs estudes, soin et dihgence au salut du peuple et à la conservation de l'Estat, sans s'opiniastrer comme ils feirent, dont s'ensuivit leur ruyne et la perte de l'empire et de la majesté du peuple romain.

Ceulx donc qui, sous prétexte de ne rien céder et de tenir leur sourcil renfrogné, taschent de s'agrandir et venger leur maulvais courage aux despens de l'honneur du Roy, duquel ils se couvrent, voulans esteindre avecque le sang du peuple le feu qu'ilz ont eulx mesmes allumé et entretiennent tousjours à la ruyne et désolation de cest Estât, ne peuvent estre tenus pour aultres que pour pestes etproditeurs-^ de laRepublicque, de leur patrie et de Sa Majesté.

Ce sont toutesfois les pilotes de ce grand navire qu'on a choisi, lesquelz combattent contre l'orage et contre le Ciel, au lieu que le bon pilote ne s'obstine jamais contre la tempeste, mais baisse les voiles et se tient coy, puis relevant ses antennes, vogue seurement sur les ondes nagueres enflées et eslevées pour le submerger

Le sage enfant ne s'endurcit jamais contre le courroux de

' Abandonnant.

2 R(^snltait.

3 Ancêtres majores. On a dit dans le même sens : « La simplicité de nos majeurs, qui se sont contentés d'exprimer leurs conceptions avec paroles nues, sans art et ornement. » (Du Bell., Illustr. de la lang . fr., liv. I, eh. ix.) — « On le doit attribuer à l'ignorance de nos majeurs qui... » (1d., ibid., ch. m.)

* Considération.

* Mot tout latin, de proditor, traître.

son père, mais s'humilie etl'appaise; et tanlostaprez, lebonpere le couronne de sa bénédiction el heritaige.

Ainsy Dieu, nostre père, ayant visité ' d'une main nostre Roy, de l'aultre le relèvera plus que jamais, et le couronnera de nouvelles grâces et biens non espérez.

Et si quelque boule feu envenimé veult encore escrimer sur ce mot de capitulation et de paix, je maintiens que c'est victoire de demeurer seigneur et de donner la loy à ceulx contre lesquelz on a combatteu. Etsi^ cestt; victoire non sanglante sera plus utile et glorieuse à Sa Majesté pour le proufict qui en viendra h son peuple, que mille aultres victoires, czquelles le Roy n'auroit ny gré, ny honneur, ains seulement quelques cappitaines et seigneurs, et aultres gens de guerre, qui s'amplifieront à sa diminution, luy soustrayans soubs mains la dévotion de ses affectionnez et fidèles subjecls et l'honneur de la tuition de l'Estat.

Il y a plus, car cela regardera Sa Majesté d'entrer en ces granules et infinies obligations, qui est un demy servage ; mais au rebours luy obligera ^ ses subjects de l'une et de l'aultre part, qui s'encourageront à luy faire service àl'envy des ungs et des aultres, et mesme les gens de guerre, qui est un poinct de conséquence eu esgard au temps où nous sommes.

Les grandes victoires et les haults faicts d'armes n'ont point donné à Quintus Fabius le nom de très grand ; mais la reconciliation ingénieuse practiquée de certains estats de la ville : ainsy à bon droict sera le tiltre de très grand donné à nostre Roy, s'il pacifie son peuple.

Tiltre véritablement très superbe , et excellent , et auquel Charles I, dict le Grand, avec toute sa gloire belliqueuse, n'a sceu atteindre.

Aussy est une chose divine de parfaire d'ung traict de plume ce que tant de milliers d'hommes ne la perte de leur sang ne peuvent mettre à chef*.

Qui est ce qui envoyera h la France son repos, et au Roy ce triomphe tant auguste surpassant en magnificence toutes les victoires de ses prédécesseurs roys? Sa gloire sera trop plus excellente, ainsi que disoit Csesar de Giceron, d'avoir planté plus loing les bornes de son nom et de sa vertu que sa domination, le couronnant de cesle rare louange d'avoir esteinct un grand bran-

^ Sous-entendu, par le mallieur; c'est un euphémisme.

^ Et si, c'est-à-dire, et ainsi.

3 Lui attachera.

* Mettre à exécution.

lo6 PROSATEURS ET POÈTES DU XVTe SIÈCLE.

don de sédition dont coustumierement les aultres Estats, quelque grands qu'ils soyent, sont embrasez et anéantis.

Finissant donc ceste triste et cruelle guerre, reluyra une très joyeuse et très aimable paix, qu'à bon droict j'appelleray une précieuse et sacrée conqueste, laquelle rendra Sa Majesté redoubtable à toute l'Europe, qui a sceu la grandeur des deux puissances que le Roy remettra soubs sa main .

Et comme le peuple romain disoit sa ville heureuse, invincible et éternelle par la concorde des Estats*, ainsy dirons-nous dung accord que, par ceste paix, le Roy et la France seront heureux, invincibles, et honnorez d'une éternelle louange.

Voire mais, direz vous, les chefs et les membres de la conjuralion demeurent debout, et par ce moyen vous nourrissez le serpent en vostre sein, et fortifiez vostre ennemy ; dedans les entrailles se respand le torrent qui n'a point de source, et incontinent dessèche, en destournant de son canal le cours des eaux. Ces chefs, que tant on redoubte, n'ont point, ou bien peu de sources ; les ruisseaux qui les enflent sont assez vastes, par ce que ce n'est pas leur droict et naturel cours, ains, par un accident estrange, ont incliné et pris ce party, à sçavoir po-ur se garantir de la violence et oppression qu'on leur brassoif-.

Geste craincte et defliance esteinctes, il m'a semblé qu'ilz n'ayment trop mieulx (ou il nous les fault tenir pour insensez, mais ilz nous ont bien appris le contraire), despendre de leur Roy, estre en sa bonne grâce, et le servir que nul aultre, tant pour l'obligation et debvoir naturel, que pour y veoir plus de moj'^ens pour se maintenir et advancer.

Et si, depuis l'an soixante-deux, on les eust dextrement maniez, la France seroit heureuse; mais ceulx qui les ont rebutez, picquez et harcelez par mille et mille injustices, malignitez et calomnies, en cuydant les affoiblir et esteindre, les ont fortifiez et faict entrer en telle et si extresme deffiance, par pourparlers secrets et trahisons et ligues, que, choisissans les voyes de desespoir, en ont dressé de leur costé de telles et si grandes, qu'il est malaysé, voire du tout impossible aujourd'huy, d'en venir à bout; car les conseillers de nostre Roy, au lieu d'esteindre doulcement le brazier, l'ont si asprement soufflé, que la flamme est preste aies consumer, et desjà en a dévoré les principaulx.

Ce sont donc les premiers boute feux et vrays aucteurs de ce^ misérables troubles, pour ne pas dire pis : je parle des courtisans,

1 Latinisme. — 2 Le chancelier paraît un peu trop favorable aux protestants et à leurs chefs.

L'HOSPITAL. lo7

el de tous les aulli-es grands qui les ont ainsy rudement traictez et effarouchez, menans le peuple à leur plaisir, et le hallans ^ comme un chien aprez ces pauvres gens, qu'ilz ont attenté, à la fin, à ce qu'ils n'avoient jamais pensé, et encore qu'ilz ne le deussent faire.

Toutesfois, devant que condamner leurs entreprinses, mettons, je vous prie, la main en nos consciences ; y a il donc esprit si bening et si reposé qui n'en feust, h. la fin, effarouché?

De quoy sert le nom de paix publicque si chascung en son particulier esprouve l'effect et aigreur de la guerre, comme disoit Virginius, Romain? Certainement il a semblé à ces pauvres gens que ce qu'ilz debvoient craindre, à sçavoir la mort ou le bannissement, estoit moins dur et plus tolerable que ce qu'ilz souffroient et ont esprouve. Doncques, nous debvrions pasmer de confusion que la guerre leur a esté moins pernicieuse que la paix, nostre inimitié que nostre amitié, nos armes que nos langues, et les coups à eulx portez, soubs couleur de justice el auctorité publicque.

Je sçay bien que cecy sera trouvé aspre, et que je pourrois parler plus doulcement; mais la nécessité m'arrache malgré raoy les paroles du cœur, et me faict préférer la rude vérité contre les maximes de la Cour à la doulce flatterie.

Car c'est piper tout le monde et trahir son prince, celer et desguiser la vérité, quand il est question du salut du peuple et de la manutention 2 de lestatde son roy.

» Haller, haler, signifiait proprement oxciter un animal après une proie. * Action de maintenir, de manuf, main, et tenere, tenir.

AMYOT (Jacques)

Amyot, né le .10 octobre 1513, à Melun, élail le fils d'un boucher, d'un corroyeur ou d'un mercier, on ne sait trop. Suivant une tradition assez constante, il vint faire ou achever ses études à Paris, où sa mère, nommée Marguerite d'Amour ou des Amours, lui envoyait chaque semaine un gros pain par les bateliers de Melun. Pour gagner un peu d'argent, il se fit, dit -on, le domestique de ses camarades du collège de Navarre. Il paraît que ses gains furent bien médiocres ; car il était réduit, faute de lumière, à travailler le soir à la lueur de quelques charbons embruscs. Au milieu de toutes ces difficultés, il se distingua cependant par-dessus la plupart de ceux dont tout favorisait l'étude et les progrès.

Reçu maître es arts à l'âge de dix-neuf ans, il continua ses études sous les professeurs royaux Jacques Tusan et Pierre Danès (suspect alors de protestantisme), et sous Oronce Fine, qui enseignait les mathématiques. A l'âge de vingt-trois ans il alla à Bourges, où Bouchelel, secrétaire d'État, le reçut dans sa maison et lui confia l'instruction de-ses enfants. Ils firent de grands progrès sous ce précepteur, et leur père, par reconnaissance, le recommanda à la princesse Marguerite, duchesse de Berry, fille de François I", laquelle lui conféra la charge de lecteur public en grec et en latin dans l'université de Bourges. Amyot donnait deux leçons par jour, l'une de littérature latine, l'autre de littérature grecque. Il consacrait ses heures de loisir à des traductions de tragédies grecques, qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous. 11 remplit avec distinction, pendant six ans, celte fonction. Après la mort de Valable, il obtint, en 1547, l'abbaye de Bellozane. Ce ne fut pas, comme on a coutume de le dire, la traduction du roman d'Héliodore, Théagéne et Chariclée, nouvellement imprimée, mais bien la version de Plutarque, que François I""" prétendit suriout récompenser, comme le dit positivement son biographe latin, et comme il le fait connaître lui-même dans la préface de lu traduction de Diodore de Sicile, où il parle à Henri II de l'œuvre des Vies de Plutarque, que j'avois commencée, lui dit-il, dez le temps du feu Roy, vostre père, d'heureuse mémoire, qui en a veu plusieurs de ma traduction.

Lorsqu'il eut été pourvu du bénéfice de Bellozane, Amyot suivit à Venise Morvilliers de Bourges, que le roi Henri II y envoyait en ambassade. Étant dans celte ville, il reçut ordre de Henri II (sept. 1531),

de porter au concile de Trente une lettre de ce prince, où il se plaignait de ce que la guerre qu'on lui faisait en Italie l'empêchail d'envoyer les évoques français à Trente. « L'abb6 de Bellozane, c'est ainsi qu'Amyot s'appelait alors, prononça devant tout le concile, dit Saint- Rcal, celte protestation si judicieuse et si hardie qui nous reste, et qui sera dans la postérité un monument éternel de la sagesse et de la générosité de la France, dans ciUte occasion également importante et délicate *. » Le discours dont parle Saint-Réal est une harangue cicéronienne de 1 invention d'Aug. de Thou, comme tant d'autres dont il a orné son Histoire, à l'imitation des anciens. La vérité est qu'Amyot ne fit pas preuve dans cette mission d'une grande énergie, ni d'un grand courage, les Pères du concile se montrant peu disposés à recevoir les protestations du roi. « Je fîlois le p/«s doulx quejej)ouvois, écritil à son ambassadeur, me sentant si mal, et assez pour me faire mettre en prison si j'eusse un peu trop avant parlé. »

Lorsque Morvilliers fut rappelé en France, Amyot voulut rester en Italie, seconde ou plutôt véritable patrie pour lui, à cause de toutes les richesses qu'elle offrait à son ardeur de science. Il se rendit à Rome, où il demeura deux ans dans la maison de l'évêque de Mirepoix. Avec le secours des manuscrits du Vatican, il revisa les textes qu'il avait traduits, en combla les lacunes, adopta de nouvelles leçons. Il prépara ou revit, dans ce voyage d'Italie, presque tous ses ouvrages.

Pendant son séjour à Rome, Amyot gagna l'estime du cardinal de Tournon, qui, prié par Henri II de lui indiquer un habile précepteur pour ses deux fils, les ducs d'Orléans et d'Angoulême, plus tard Charles IX et Henri III, lui nomma Amyot, qui fut agréé par ce prince.

Selon Bèze, ce fut la protection du secrétaire d'Élat Saci-Bouchetel et de Morvilliers qui valut à Amyot la place de précepteur des enfants de France. D'après Saint-Réul, il en aurait été redevable à l'HospitaL Selon cet historien, trop souvent aussi peu soucieux de l'exactitude et aussi romanesque que son maître Varillas, le chancelier de l'Hospital, dans un voyage qu'il fit en Berry avec la cour, aurait découvert le mérite d'Amyot à la lecture d'une épigramme grecque que le savant, prié de faire quelque galanterie en vers pour le roi, avait composée pour être présentée par les enfants d'un seigneur, chez lequel il s'était réfugié, comme suspect d'hérésie, pour éviter les persécutions rigoureuses dirigées contre les huguenots à la suite de l'affaire des placards. Sur les éloges du chancelier, Henri II aurait alors choisi Amyot pour précepteur de ses enfants ^. L'invraisemblance et le fabuleux de ce récit ont été amplement démontrés, et l'avaient été déjà par Bayle.

Brantôme témoigne des soins qu'apporta l'abbé de Bellozane à sa fonction de précepteur : « Il nourrit très-bien ce brave roy, dit-il, et

1 Saint-Réal, Usnr/. de l'histoire, dise. III. " lu., iliiih

i 60 PROSATEURS ET POETES DU XVP SIÈCLE.

surtout calholicquement. Il avoit pris cesle coustume qu'à toutes les fesles, après qu'il luy avoit faict baiser l'évangile, qui s'esloit dict à la messe, comme d'ancienneté cela se faict aux rois, il prenoit le livre et le mettoit prez de luy, et luy lisoit cest évangile dict, et le luy expliquoit et interpretoit. «

Il reste un témoignage précieux de la méthode que suivit Amyot dans cette éducation, et des leçons qu'il transmit à ses élèves : c'est un opuscule de quelques pages, intitulé : Projet de Véloqumce royale composé pour Benri 111. Ce sommaire recueil, comme l'appelle l'auteur lui-même, écrit dans toute la maturité de son talent, et lorsqu'il était devenu, comme on disait, le grand illustrateur de la langue française, offre une excellente rhétorique des princes.

Durant tout le temps de son préceptorat, Amyot poursuivit ses utiles travaux de traduction.

En 1559 il donna une édition, soigneusement revue et beaucoup amendée pour le style, de VHistoh^e éthiopique de Théagène et de Charidée, qu'il avait fait paraître, pour son début littéraire, en 1545, sans y inscrire son nom, réserve qu'il eut de môme pour la seconde édition. 11 y ajouta une préface où il relève de son mieux les mérites de « ceste fabuleuse histoire des amours de Cbariclée et de Theagenes, en laquelle, ouUre l'ingénieuse fiction, il y a en quelques lieux debeaulx discours tirez de la philosophie naturelle et morale, force dicts notables à proupos sententieux, plusieurs belles harangues où l'artifice d'éloquence est très bien employé, et partout les passions humaines peinctes au vif, avec si grande honnesteté que l'on n'en sçauruit tirer occasion ou exemple de malfaire ; pour ce que de toutes affections illicites etmaulvaises, il a faict l'issue malheureuse; et au contraire, des bonnes et honnestes, la fin désirable et heureuse. Mais sur tout la disposition en est singulière; car il commence au milieu de son histoire, comme font les poètes heroïcques. Ce qui cause de prime face un grand esbahissement aux lecteurs, et leur engendre un passionné désir d'entendre le commencement; et toutesfois il les tire si bien par l'ingénieuse liaison de son costé, que l'on n'est point résolu de ce que l'on treuve tout au commencement du premier livre, jusques à ce que l'on ayt leu la fin du cinquiesme. Et quand on en est là venu, encore a on plus grande en\iede veoirlafin,que l'on n'avoit auparavant d'en veoirle commencement : de sorte que tousjours l'entendement demeure suspendu, jusques à ce que l'on vienne à la conclusion, laquelle laisse le lecteur satisfaict, de la sorte que le sont ceulx qui à la fia viennent à jouyr d'un bien ardemment désiré et longoement attendu. »

La critique moderne a sanctionné les éloges donnés par Amyot à son auteur. « Certaines parties du roman grec, dit M. Ampère, ont à un haut degré la couleur locale. Telle est la peinture de l'existence des pirates qui habitent les petites îles cachées parmi les roseaux du Nil, et la prise de Syène au moyen d'une inondation ariificielle. Dans ces passages et dans plusieurs autres, on trouve, chez le romancier grec,

des (ablcanx (îc la vie guerrièrp, de la vie maritime, de la vie de brigand, qui font penser de loin, non plus seulement au roman à grands coups d'épée du dix-seplième siècle, mais aux romans hisloriquesde Walter Scott, et encore plus aux romans descriptifs de Cooper ^ »

Ces mérites peuvent et doivent être relevés; mais il faut ajouter que ces récits d'amour qu'Amyol, au litre de son livre, appelle loyales et pudiques, sont asjcz peu chastes. On voit bien qu'Héliodore, l'auteur grec, n'était pas encore évêqtie d'Ém(''se quand il composa ce roman.

La môme année 1539 Amyot publia ses romans de Daphnis et Chloé, traduits de Longus. Ici le traducteur surpa sa de beaucoup l'auteur original. « Pans le style de Longus, dit Sainte-Beuve, ce ne sont, à bien des endroits, que phrases à compartiments, avec des membres symétriques accouplés artistement et ayant volontiers des sortes de rimes et d'assonances : tout cela sent le jeu et la recherche du rhéteur. Amyot, au contraire, entre dans le récit bonnement, avec plus de rondeur; il lie les phrases, il y mêle de petits mots explicatifs qui en rompent le rhythme par trop rogu'ier et affecté. Celle intention fréquente d'antithèses, soit dans les idées, soit dans les mots, a disparu. Il y met du liant ; sa phrase court comme une phrase naturelle et d'un auteur original, qui n'a pas songé à lulter et à jouter ^. » Paul-Louis Courier, qui a revu et complété, d'après un manuscrit trouvé par lui, la traduction d'Amyot, a également reconnu ces mélites de noire auteur; mais il tempère ses éloges par une critique ; il trouve qu' Amyot « tombe à fous coups dans des fautes que le moindre degré d'attention lui eût épargnées ».

Avec les réserves que fait très-sagement Sainte-Beuve, et considérée uniquement au point de vue de l'art, la pastorale do Longus a une véritable valeur, et Courier a pu dire « qu'on aura peine à croire qu'un tel ouvrage ait pu paraître au milieu de la barbarie du siècle de Théodose, ou même plus tard, comme quelques savants l'ont conjecturé '. » Mais, au point de vue bien plus sérieux de la morale, c'est une œuvre scandaleuse et détestable, et pour qu'un homme engagé dans les ordres oit pu penser à la traduire et n'ait pas craint de révolter la pudeur publique, il a fallu tout l'engouement presque fanatique qu'on avait alors pour tout ce qui venait de l'antiquité : c'est ainsi que Pierre Pithou, ce grave auteur de !ant d'ouvrages sur le droit civil et canonique, donnait la première édition de la Veillée de Vénis et commentait Pétrone.

Amyot mit enfin le comble à sa gloire par la publication compK'e des Vies des hommes illustres grecs et romains, comparées l'une avec Vautre, far Plutarque de Chéro)îée.

Au rapport de Brantôme, quelques ennemis d'Amyot essayèrent de faire croire qu'il n'ét il pas l'auteur de la version de Plutarque qui

' Anciens auteurs français. Revue des Deux-Mondes, 1811.

- Causeries, 25 août is5(.

■' Préface des Pastorales de Lonyus.

Prosateurs et poètes du xvi» siècle. 11

paraissait sous son nom. u C'estoit un grand et sçavant personnaige ea grec et latin, tesmoing les belles et éloquentes traductions qu'il a faictes de Plutarque, qu'aulcuns pourtant ses en\ieux ont voulu dire qu'il ne les avoit pas faictes ; va As un certain grand personnaige, et fort sçavant en grec, se trouva par bon cas pour luy prisonnier dedans la Conciergerie du Palais de Paris et en nécessité ; il le sceut là, le retira et le print à son service, et tous deux en cachette feirent ces livres, et puis luy les mit en lumière en son nom : mais c'est une pure menterie, disoit-on, que les envieux luy ont prestée, car c'est ung seul qui les a faicts; et qui l'a cogneu, sondé son sçavoir et discouru avec luy, dira èien qu'il n'a rien emprunté d'ailleurs que du sien ^ » La gloire d'avoir traduit Plutarque demeura bien acquise au docte Amyot ; cependant on voulut encore rabaisser son mérite. Un des premiers académiciens, un véritable érudit, Méziriac -, préfendit que sa version avait été faite sur le latin, et non sur le grec, et qu'elle est pleine d'un nombre incalculable de faux sens et d'inexactitudes. Sans aller aussi loin que Méziriac, il faut avouer que les traductions d'Amyot offrent bien des fautes, des inadvertances, des infidélités de divers genres. De Thou, avec justice, en loue beaucoup plus l'élégance que la fidélité iDiodoro ac prœcipuè Plutarcho licet majore iderumque elegantiâ quam fide gallicé redditis. Amyot va jusqu'à se permettre d'intercaler dans ^s texte des explications de sa façon,

Non-seulement l'évêque d'Auxerre n'a pas toujours été fidèle au sens de son auteur, mais on lui a juslementreprocbé une infidélité générale. On l'a accusé d'avoir, par le succès de sa traduction, faussé l'opinion sur le compte de Plutarque, d'en avoir dénaturé le caractère en prêtant au disciple raffiné de l'école d'Alexandrie une physionomie de simplicité, ou du moins de naïveté et de bonhomie, qui n'est pas dans l'original. « La hardiesse de Plutarque, dit Villemain, disparaît quelquefois dans l'heureuse et naïve diffusion d'Amyot. » Montaigne a pu avec vérité parler du style de Plutarque comme d'un auteur espineux et ferré. M Tous les doctes sçavent, dit Méziriac, que le style de Plutarque est fort serré et ne tient rien de l'asiatique. » Amyot lui-môme parle de la façon d'écrire plus aiguè,plus docte et pressée que claire, folic ou aysée, qui est propre à Plutarque, et il demande qu'à cause de cela on l'excuse de ce que le langage de sa traduction ne paraîtra point peut-être aussi coulant que celui de ses traductions précédentes ; mais un traducteur, dit-il, doit être fidèle au ton, à la forme de style de son auteur. Amyot annonce qu'il a voulu représenter et adumbrer la forme du style de Plutarque. Il y a peu réussi ; mais n'en soyons pas moins reconnaissants de ce qu'il a fait. Considérons ses traductions comme dos œuvres originales, et, ainsi envisagées, nous ne les saurions assez louer pour leur admirable style. On pourra bien çà et là y relever des

* Capitaines français, Ch&Tles IX.

' Discours de la Traduction, à l'Académie française.

imperfections, noter des périodes eotortillées, mal articulées, des phrases obscures ou incorrectes, trouver, avec Charles IX, grossière la version des vers grecs. On y pourra reprendre encore quelques défauts particuliers, comme la profusion des termes synonymes dont se plaignait l'auteur des Remarques sur la langue française, quand il disait : « C'est le défaut qu'on reproche au grand Amyot, d'ôtre trop copieux en synonymes ; mais nous devons à ce défaut l'abondance de tant de beaux mots et de belles phrases, qui font les richesses de notre langue. On peut dire que c'est un trésor qu'il a laissé, mais qu'il faut ménager et dispenser avec jugement, sans gâter le style en le chargeant de synonymes, » Quand on aura reconnu la justesse de ces critiques de détail sur l'œuvre du grand traducteur de Plutarque, l'ensemble n'en sera pas moins merveilleux de pur esprit français, de sens vraiment gaulois, lors même qu'il enrichit et embellit son style d'italianismes, lors môme qu'il emprunte et dérobe aux Grecs des mots, des formes, des tournures. Dans ces heureux larcins, rien delà préméditation laborieuse de l'école de Ronsard; c'est une imitation libre, aisée, et qui se fond tout naturellement avec les expressions et les tours propres à la langue de l'imitateur.

Le charme de l'incomparable traduction des Vies du philosophe de CItéronée agit puissamment dès son apparition. Les femmes mômes raffolèrent de ce livre. Les dames de la cour se passionnèrent pour ces héros anciens. On voyait, dit Brantôme, les princesses de la maison de France, qui, entourées de leurs gouvernaiites et filles d'honneur, s'cdifioient grandement aux beaux dicts des Grecs et des Romains remémorés par le doulx Plularchus.

Les esprits les plus élevés et les plus originaux du seizième si^'cle regardèrent le grand traducteur comme leur maître.

Amyot disait, en \ Sofl, dans l'épître dédicatoire de ses Vies, à Henri II : « L'on vous donnera la louange d'avoir glorieusement fondé et commencé de faire renaistre et florir en ce noble Royaume les bonnes lettres, dont nostre langue va de plus en plus recevant tel ornement et enrichissement, que ny l'italienne, ny l'espagnole, ny aullre qui soit aujourd'huy en usage par l'Europe, ne se pourra vanter de la surmonter en nombre, ny en bonté des outils de sapience, qui sont les livres. » Le traducteur de Plutarque mérite une grande part de la gloire de ce perfectionnement de la langue française. M. Joubert l'a très-bien dit : « Toute l'ancienne prose française fut modifiée par le style d'Amyot et le caractère de l'ouvrage qu'il avait traduit. » Montaigne a parfaitement exprimé la grandeur des services qui furent rendus à la langue par cet écrivain supérieur. « Je donne avec raison, ce me semble, ditil, la palme à Jacques Amyot sur tous nos escripvains françois, non seulement pour la naïfvelé et pureté du langage, en quoyii surpasse tous aullres, ny pour la constance d'un si long travail,ny pour la profondeur de son sçavoir, ayant peu développer si heureusement un aucleur si espineux et ferré (car on m'en dira ce qu'on vouldra, je n'entens rien au grec.

l«i PROSATEURS ET POETES DU XVP SIÈCLE.

mais je veois un sens si bien joinct et entretenu partout en sa traduction que, ou il a certainement entendu l'imagination vraye de l'auteur, ou ayant, par longue conversation, planlé vifvement dans son ame une générale idée de celle de Plutarchiis, il ne luy a au moins rien preste qui le desmente, ou qui le desdise), mais surtout je luysçaybongré d'avoir sceu trier et choisir un livre si digne et si à proupos pour en faire présent à son pays. Nousaullres ignorans estions perdus, si ce livre fte nenouseust retirez du bourbier; sa mercy, nous ausons àcestehcure et parler et escrire : les dames en régentent les maistres d'escholc; c'est nostre bréviaire. Si ce bonhomme vit, je luy resigne Xenophon pour en faire autant. C'est une occupation plus aysée, et d'autant plus propre à sa vieillesse. Et puis je ne sçay comment il me semble, quoyqu'il se desmesle bien brusquement et nellemenl d'un maulvaispas, que tontes- 'bis son style est plus chez soy quand il n'est pas pressé et qu il roule à son ayse *. »

Le dix-septième siècle se forma sur Amyot et le plaça au premier rang des modèles pour la belle prose. Le traducteur de Plularque ouvrail la liste des écrivains que l'Académie nouvellement fondée jugeait dignes de faire autorité pour le vocabulaiic de la langue. Vaugelas cite constamment dans ses Remarques « ces deux grands maîtres de notre langue, Amyot et Coefl'eteau ». Ailleurs il s'étend avec, des développements enthousiastes surles louanges de l'illuslre traducteur : « Quelle gloire, s'écrie-t-il, n'a point encore Amyot depuis tant d'années, quoiqu'il y ait eu un si grand changement dans le langage! Quelle obligation ne lui a point notre langue, n'y ayant jamais eu personne qui en ait mieux su le génie et le caractère que lui, ni qui ait usé de mots ni de phrases si naturellement françaises, sans aucun mélange des façons de parler des provinces, qui corrompent tous les jours la parole du vrai langage français! Tous ses magasins et tous ses trésors sont dans les œuvres de ce grand homme; et encore aujourd'hui, nous n'avons guère de façons de parler nobles et magnifiques qu'il ne nous ait laissées; et bien que nous ayons retranché la moitié de ses phrases et de ses mois nous ne laissons pas de trouver dans l'autre moitié presque toutes les richesses dont nous nous vantons et dont nous faisons parade. Aussi semble-t-il disputer le prix de l'éloquence historique avec son auteur, et faire douter à ceux qui savent parfaitement la langue grecque et française, s'il a accru ou diminué l'honneur de Plutarque en le traduisant ^. »

Huet le loue «d'avoir apporté dans sa traduction tant d'esprit et tant de bonnes dispositions, tant de subtilité et tant de politesse, qu'on peut dire qu'il a été le premier qui ait montré jusqu'où peuvent aller les forces et l'élendue de notre langue ^ » Pélisson n'était pas moins ad-

I Essais, liv. II, cti. iv.

* Remarques sur la hingue française. Préface.

s Baili.et, t. III, Jugeme7its des sava?Us sur la traduction de Plutarque par Amyot.

AMYOT. I6îi

miraleur du stylo, d'Amyot. Boilcau raillait Tallemant, qui se mêlait de traduire Plutarquc, en l'appelant le sec traducteur du français d'Amyot. Racine lisait Amyot à Louis XIV, et le lui faisait goûter. Fénelon, dans sa Lettre à l'Académie, citait Amyot comme exemple de ce qu'il y a de plus regrettable dans le vieux langage. Selon Bayle, on trouve dans Amyot les plus beaux tours de notre langue et la plus heureuse économie de nos périodes '.

Au dix- huitième siècle, le mérite d'Amyot est encore senti par quelques esprits délicats, qui ont conservé quelque chose des traditions de lage précédent. Tel est l'abbé d'Olivel. Il appelle « Amyot et Vaugelas les deux hommes qui sont le plus entrés dans le génie de notre langue*. » Après avoir dit qu'un bon traité des gallicismes serait un ouvrage important pour notre langue, il ajoute : « On en trouverait presque tous les malériaux dans Amyot ^. » Bernardin de Saint-Pierre, parlant de Plutarque, dit : « Sa traduction gauloise, faite par le bon Amyot, ira plus loin dans la posiériié que la plupart des ouvrages originaux, écrits même sous le siècle de Louis XIV ''. »

Les critiques de notre temps qui font autorité sont unanimes à mettre au premier rang des écrivains originaux le traducteur de génie qui sut communiquer la naïveté de sa langue à trois auteurs raffinés, Héliodore, Longus, Plutarque. Seul, M. Ampère, qui a finement relevé plusieurs défauts de la langue du traducteur de Plutarque, ne lui accorde quhme place honorable dans le second rang des prosateurs du seizième siècle. Malgré ce jugement trop sévère, le savant auteur de la Formation de la langue française reconnaît cependant « qu' Amyot se recommande encore à notre mémoire à la fois comme l'un des pères de notre langue et comme représentant la première intervention considérable des lettres antiques dans les lettres françaises^. »

Pendant les malheurs des guerres civiles, Amyot continua sa grande entreprise par la traduction des Œuvres morales et meslévs de Plutarque. Il ne l'eut achevée qu'au bout de douze années du travail le plus opiniâtre, et il l'offrit, en lo72, à Charles IX, par une épître dédicatoire qui fait à son caractère le plus grand honneur, et où il s'efforçait, par les conseils les mieux ménagés, de ranimer dans le cœur du roi que l'on égarait les inclinations douces, les sentiments d'honneur et de générosité.

Il ne réussit pas dans cette seconde partie de son œuvre aussi bien que dans la première. «Amyot échoue dans les Morales, dit Chateaubriand : le gaulois, qui s'était si bien prêté aux récits du biographe, n'a pu rendre les idées complexes et les expressions métaphysiques du philosophe*. »

1 Dict. hist. eécrit., art. Bavi.e, note L.

2 Remarques sur Racine, LXXI. — * Ibid., XCVIl.

* XII" Étude de la Nature.

' Anciens auteurs fran{:ais. Revue des Deux-Mondes, 18il.

* Etud. hist., Ile étude, 2» part.

166 PROSATIiURS ET POÈTES DU XVP SIÈCLE.

Il est une autre traduction d'Amyot bien moins connue, la traduction de sept livres de Diodore de Sicile. L'auteur a nui au traducteur: « Une diction égale, correcte, précise, voilà, dit M.Auguste de Blignières ^ tout ce que comportait le plus souvent la traduction de Diodore ; et ces qualités modes!es mais difficiles du style tempéré, qui semblent réservées, au moins dans leur perfection, aux langues déjà mûres et bien réglées, Amyot a su les donner souvent à son langage; sa version a de l'agrément et de la netteté. Elle plaît par l'aisance et la lucidité du tour, par la pureté de la diction. Celte imitation accuse rarement quelque gêne ; cette simplicité n'a rien de rude ni de vulgaire. »

Amyot avait, comme personne ne l'eut jamais, la vocation du traducteur. Abandonné à lui seul, il n'était plus le môme. Son biographe Rouillard trouvait avec raison ce qu'il avait vu de ses ouvrages originaux « exirémement pesant et traînassier ». Cependant on rencontre dans les préfaces d'Amyot de grandes et belles idées noblement exprimées, en particulier sur l'excellence de la science historique, dans la préface des Vies, cet ample discours à la louange de rhtstoire qu'Amyot promettait dès 1334, en publiant le Diodore.

Amyot fut magnifiquement récompensé de ses travaux. Il fut nommé par son élève Charles IX, le 6 décembre 1 360, grand aumônier de France, conseiller d'État et conservateur de LUniversité, un peu plus tard pourvu des abbayes de Roches et de Saint-Corneille, et, quelques années après, nommé doyen de la cathédrale d'Orléans. Enfin, en mars 1571, le fils de l'humble prolétaire, l'ancien domestique des écoliers du collège du Cardinal Lemoine, fut promu à l'évêché d'Auxerre. Henri III l'honora du titre de commandeur né de l'ordre du Saint-Esprit, et prêta serment, comme che, aller, entre les mains de ce prélat, le 'SO décembre 1378.

N'ayant étudié que les auteurs profanes, Amyot n'était, de son propre aveu, ni théologien ni prédicateur. Nomméévêque, il se mit à étudier l'Écrilure, les Pères, la Somme de saint Thomas qu'il apprit presque tout entière par cœur, et eut de fréquentes conférences avec des docteurs célèbres parleur science. Il employa tout son zèle à faire profiter de ses nouvelles connaissances le troupeau confié à ses soins. Il fit retentir fréquemment les chaires de ses sermons remarquables à la fois par l'élégance et la solidité. Trait bien caractéristique du célèbre traducteur : il composait en latin les sermons qu'il devait prononcer en français.

Il honora son ministère épiscopal par la charité comme par le zèle pour la prédication. Brantôme et d'autres écrivains après lui ont prétendu taxer Amyot d'une avarice sordide. Après avoir parlé d'une belle harangue que Charles IX fit, en 1371, à huis ouverts, à messieurs du Parlement, le chroniqueur ajoute : « N'ayant point encore de barbe au

* Essai sur AtJiyot, p. 152.

menton, il tint ces propos devant ces vieux et sages personnages. Tous s'esmerveillerent d'un si brave et grave langage, qui senloit plus son généreux courage que les leçons de M. Amyot, son précepteur, qui l'avoit pourtant bien instruict, et qu'il aimoit fort et luy avoit donné de bons et beaulxbenefices, et faict evesque,et appelloit tousjours son naaistre,et sejouantquelquesfoisavecque luy, illuyreproclioit son avarice et qu'il ne se nourrissoil que de langue de bœuf : aussi esloit-il fils d'ung boucher de Melun, et falloit bien qu'il mangeasl de la viande qu'il avoit vcu appresler à son père \ » Ces paroles dédaigneuses du fier seigneur de Bourdeilles prouvent bien peu, et ces accusations d'avarice ne peuvent guère se concilier avec les faits positifs qui nous montrent Amyot enrichissant non-seulement ses parents, mais sa cathédrale, son diocèse, et se faisant chérir à Auxerre par de pieuses fondations et des largesses considérables '.

Depuis qu'il avait franchi les misères de son enfance, Amyot avait eu une vie comblée do toutes les prospérités. Il fut, dans sa vieillesse, pendant quelque temp?, rudement affligé. Henri III avait fait assassiner, aux états de Blois, le duc et le cardinal de Guise. Son grand aumônier fut accusé d'avoir été son complice; un supérieur des cordeliers d'Auxerre, Claude Trahy, publia et prêcha partout que l'évéque Amyot avait tout su et tout approuvé; les mécontents et les ligueurs de la ville se soulevèrent, menacèrent la vie de leur vieux pasteur et mirent sa fortune au pillage. Il fui obligé de s'enfuir au milieu des coups d'arquebusade et de pistolet. Cette persécution était aussi injuste que furieuse. Le meurtre de MM. de Guise avait été préparé et consommé à Blois, où était Amyot, sans qu'il eût connu le complot, ni môme aussitôt l'auteur du crime; et quand il en eut connaissance, il déclara à Jean Droguin, chapelain ordinaire de Henri III, que le pape seul avait le pouvoir d'absoudre le roi du sang qu'il venait de verser. Ni protestations ni prières ne pouvaient désarmer le déchaînement soulevé contre lui. Amyot, naguère si fortuné, pouvait écrire au duc de Nivernais (9 août 1589), qu'il était « le plus affligé, destruict et ruyné pauvre prebstre qui feust en la France». Les membres de son clergé s'étaient faits ses plus grands ennemis. Pour mettre tin à tant d'épreuves, malgré son innocence^ il dut, au bout d'un an, solliciter du cardinal Caïelan, légat du pape, une absolution en forme, qui lui fut donnée. Rentré dans sa ville épiscopale, il oublia toutes les injures et tous les mauvais traitements dont il avait été accablé, et se dévoua plus que jamais au bien de ses ouailles.

Après la mort de Henri Ili, Amyot, ne voyant dans le Béarnais que le prétendant hérétique au trône de la France catholique, se rangea du parti qui portait pour roi le cardinal de Bourbon, mais il resta étranger aux excès de la Ligue.

' Capitaities français, Charles IX.

2 Voir l'abbé Lebeuf, Mémoires sur l'Histoire civile et ecclésiasfiqw d'Auxerre.

Cependant le docte prélat était parvenu à une extrême vieillesse, en gardant une santé presque inaltérable. La maladie dont il devait être emporté l'atteignit dans sa soixante-dix-neuvième année. Enfin, « se voyant assailli d'une fiebvre lente, qui l'alloit minant peu-à-peu durant la longueur de presque tout un hiver, il fît bouclier de la mesme patience qui l'avoit tousjours accompagné, et commença à se préparer à cet affreux passage de la mort avec toutes les resolutions qu'une bonne ame telle que la sienne s'y peult donner *. » Il fit, le 7 février 1593, une mort digne d'un homme qui a été, en somme, une des plus belles gloires des lettres françaises, de la religion et du clergé catholiques.

Une scèue de désolation.

Le jour ne faisoit gueres que commencer à poindre, et le soleil à rayera sur les cimes des montaignes, quand il se trouva une trouppe d'hommes armés, et embastonnés à la façon des brigands, au-dessus du mont qui s'esleve le long de l'une des bouches du Nil, que l'on appelle Heracleotique, lesquels s'arresterent illecques^ ungpeu, pour courir ^ de l'œil la mer qui bat le pied de la montaigne ; et aprez avoir jette leur veue sur l'eau, veoyans qu'il ne se presentoit rien à leurs yeulx, dont ils peussent faire butin, qui ne cinglast en haulte mer, ils descendirent au prochain rivage, pour veoir aussi s'il y avoit rien à voler; et là, trouvèrent ce qui s'ensuyt. Premièrement, il y avoit une nef à l'anchre, vuide de gens, mais pleine nonobstant, et bien chargée d'aultres choses, comme l'on pouvoit aysément juger à la veoir seulement de loin, pour autant ^ que lapoisanteur de sa charge l'enfonçoit dans l'eau jusques à la troisièsmeceincte^. Audemourant le rivage estoit tout couvert de gens freschement navrés, dont les uns estoient desja tout roydes morts, les aultres ne l'estoient qu'à demy; et y avoit quelques parties de leurs corps qui battoyent et remuoyent encore. Ce qui donnoit à cognoistre qu'il n'y avoit gueres que le combat estoit finy. Et n'y veirent pas tant seulement les marques et enseignes d'un combat, mais aussi les

1 Vie française d'Amyot, insérée en tête de la traduction des Vies, édition de 1619.

2 Répandre ses rayons.

3 Là, du latin illic, même sens.

* Parcourir.

s Attendu que.

« Ne s'emploie plus qu'au pluriel. On appelle ceintes, en terme de marine, les bordages qui relient la charpente d'un vaisseau.

pitoyables reliques du malheureux festin, qui s'estoit terminé en une telle desconfiture : c'est à sçavoir, des tables encore toutes couvertes de viandes, et d'aultres renversées par terre entre les bras de ceulx qui gisoient estendus sur la place, lesquelles leur avoient servy de pavois durant le combat, à cause que ce conflict s'estoit faict à la chaulde, avec tout ce qu'ils peurent trouver sur le champ. Il y en avoit d'aultres qui couvroient entièrement aucuns de ces hommes morts, lesquels (comme il est vraysemblable) s'estoient cachez dessoubs ; force coupes jettées par terre, dont les unes tomboient encore des mains de ceulx qui les avoient prinses, aulcuns pour y boire, aultres pour les ruer à la teste de leurs ennemis au lieu de pierres ; car la soubdainelé de l'esmeute leur enseigna d'user de vaisseaux à boire au lieu de pierres et d'armes offensives. Vous en eussiez veu l'un porté par terre et fendu d'un coup de coignée, l'aultre assommé d'un caillou pris et ramassé au lieu mesme sur la grève, un aultre froissé d'un levier, un aultre bruslé d'un lison, et un aultre rtieurtry de quelque aultre sorte; mais la plus grande partie avoit esté deffaiclei à coups de traicts, et avoit la fortune en peu de lieu produict infinies sortes de divers inconveniens 2, en contaminant le vin de sang, faisant sourdre un mortel combat en un festin, meslant le meurtre parmy la bonne chère, et conjoignant l'effusion du sang humain avec la coustume usitée ez banquets de boyre les uns aux aultres en nom d'amitié : lequel spectacle elle pre^enta aux yeulx de ces brigands d'^Egypte qui estoient sur la montaigne, et voyoient bien devant eulx tout ce que nous avons recité ^.

Et comme ils estoient desjà esbranlez et envoyé pour aller au pillage, ils apperceurent assez prez de la nef et de ces gens morts estendus, un aultre spectacle qui les estonna plus encores que le demeurant : c'estoit une jeune pucelle* assise dessus un rocher, de beauté si rare et si esmerveillable qu'à la veoir seulement on l'eust prise pour une déesse. Vray est qu'elle estoit triste et

1 Tuée.

* Accident. « Ainsi que la dame passoit par-devant la maison du sire Henri, voici qu'il lui feut jette (selon que le mystère avoit esté dressé) un plein seau d'eau qui luy couvroit toute la personne. Et feut jette si à poinct que tous ceulx qui le veirent, cuiderent bien que ce feust par 'mconveiiient. » (Des Pér., J^ouvelles, xviii, éd. La Mon.)

3 Dont nous avons fait le récit, que nous avons raconté.

* Jeune fille, puella. Cette expression, aujourd'hui familière et libre, excepté dans cette dénomination, la Pucelle d'Orlécms, était autrefois sérieuse «t noble.

dolente, à cause du piteux estât auquel elle se voyoit pour lors reduicte; mais toutesfois encores monstroit-elle à son maintien la noble et vertueuse grandeur de son courage. Elle avoit le chef couronné d'un chapeau de laurier, et des espaules luy pendoit par derrière un carquois qu'elle portoit enescharpe; son bras gauche estoit appuyé sur son arc tout debout, et laissoit pendre négligemment contre le bas le reste de sa main, et reposant le coude de son aultre bras, avoit la joue dedans la paulme de sa main, dont elle soustenoit sa teste, tenant les yeulx fichez en terre à regarder devant elle un jeune damoiseau estendu tout de son long, lequel estoit tout meurtry et détaillé ^ de coups, et qui sembloit se revenir un peu (ny plus ny moins que d'un profond sommeil), des confins de la mort, dont il avoit approché bien prez, combien qu'en si piteulx estât encores florissoit-il en virile beauté : car la grande blancheur de son teint reluisoit davantage pour le lustre que luy donnoit le sang qui luy estoit coulé sur le visage. Quant à ses yeulx, la douleur que son corps enduroit les lui abbatoit ; mais le regard de la pucelle les rouvroit et attiroit à soy et n'y avoit aultre chose qui les forceast de regarder, sinon l'affection et le plaisir de la veoir.

{L Histoire Ethio]ncque\de Theagenes., thessalien, et Chariclea, elhiopie}i7ie, par Heliodorus, édit. 1559.)

Le Piège.

11 y avoit assez prez de là une louve, laquelle ayant nagueres louveté, ravissoit des aultres troupeaux de la proye h foison 2, dont elle nourrissoit ses louveteaux; par quoy les paysans du prochain village faisoient la nuict des fossez et pièges de quatre brasses de largeur et autant de profondeur, et respandoient au loing la plus grande partie de la terre qu'ils en avoient'tirée, puis les couvroient avec des verges longues et gresles, et semoient par dessus le demourant de la terre, à seule fin que la place parust toute plaine et unie comme devant ; en manière que s'il n'eust passé par dessus qu'un liebvre seulement, en courant, il eust rompu les verges, qui estoient, par manière de dire, plus foibles que brins de paille, et lors eust on bien veu que

' Tailladé, déchiqueté.

*En extrême abondance, de fusionem,ût.\x, effusion. La foison est ce qui se répand en abondance.

ce n'estoit point terre ferme, mais une feincte seulement. Ayans faict plusieurs telles fosses en la montaigne et en la plaine, ils ne peurentneantmoins prendre la louve; car elle s'apperceut bien de leur ruse, mais tuèrent plusieurs chèvres et plusieurs brebis, et presque Daphnis luy mesme par tel inconvénient.

Deux boucs de son troupeau s'eschaufferent tellement à combattre l'ung contre l'aultre, et se heurtèrent si rudement que la corne de l'ung feut rompue; de quoy sentant grande douleur celuy qui es toit escorné, se meit en bramant à fuir, et le victorieux à le poursuyvre, sans luy donner loysir de reprendre haleine. Daphnis feut fort marry de veoir l'un de ses boucs ainsi mutilé de sa corne; et bien courroucé contre la fierté de Taultre qm estoit encore si aspre à le poursuyvre aprez l'avoir battu, si prend il un baston en son poing et sa houlette à l'aultre, et s'en court aprez ce poursuyvant. Ainsi, le bouc fuyant les coups, et Daphnis le poursuyvant en courroux, ne regardèrent pas bien ny l'ung ny l'aultre devant eulx; car ils tombèrent tous deux dans l'ung de ces pièges, le bouc le premier et Daphnis aprez, ce qui luy saulva la vie, pource que le bouc soustint sa cheute. Mais se veoyant tombé en cette fosse il ne peut faire aultre chose que se prendre à plourer, en attendant si quelqu'un viendroit pour l'en retirer. Ghloé ayant veu de loing son inconvénient^, y accourut soubdainement, et veoyant qu'il estoit en vie, s'en allavistementappeller un bouvier de là auprez, pour luy ayder à le mettre hors de ceste fosse. Le bouvier cercha partout une chorde qui feust assez longue pour luy tendre; mais il n'en put finer^. Pourquoy Ghloé deslia le cordon dont les tresses de ses cheveux estoient liées, pour en tendre ung des bouts à Daphnis. Ainsi feirent-ils tant eulx deux ensemble en tirant de dessus le bord de la fosse , et luy en s'aydant de son costé le mieulx qu'il pouvoit, que finalement ils le meirenthors du piège. [Les Amours pastorales de Daphnis et Chloe, liv. I, édit. 1559.)

t Encore la même signification d'accident.

2 Finer de est une vieille locution autrefois très-usitée pour signifier venir à bout, exécuter, trouver, a Quelque chose qu'il allègue ny reraonstre, il ne peut finer d'aultre response que ceste précédente. » {Ce7it Nouv. du l\oy Louis XI. Nouv. II.) « Et dit à la vieille que, s'il peut fi7ier de bon vin, que la lamproie ne sera pas fraudée du droict qu'elle a, puis qu'on la mange. » (/6. Nouv. XXWIU.)

< Et vous laissa monsieur dormir son saoul, Qui, au réveil, n'eust sceu finer d'un soûl.

(Cl. Mar. ÉpUr.auRoi, 1531.)

Description d'un verger.

Vray est que ce verger de soy mesme estoit une bien belle et plaisante chose, et qui approchoit des grands princes et des roys, contenoit bien demy-quart de lieuë en longueur, et estoit en beau site eslevé, ayant de largeur cinq cents pas, si qu'il paroissoit à l'œil comme un carré allongé. Il y avoit toutes sortes d'arbres fruictiers, des pommiers, des myrtes, des poiriers, des grenadiers, des figuiers, des orangers et des oliviers, d'un aultre costé de la vigne haulte qui montoit sur les pommiers et sur les poiriers, dont les raisins commenceoient desjà à se tourner * comme si la vigne eust estrivé^ avec les arbres à qui porteroit de plus beau fruict. D'un aultre costé estoient les arbres non portans Iruicts, comme lauriers, plantains, cvprès, pins ; sur lesquels, au lieu de vigne, y avoit du lierre, dont les grappes grosses et desjfi noircissantes contrefesoient le raisin. Les arbres fruictiers estoient tous au dedans, vers le centre du jardin, comme pour estre mieulx gardés, et les stériles estoientaux orées ^ tout alentour comme une closturefaicte tout expressément, et tout cela ceinct et environné d'une bonne et forte baye. Tout y estoit fort bien compassé; les tiges des arbres estoient assez distantes les unes des aultres, mais les branches s'entrelaçoient tellement que ce qui estoit de nature sembloit estre faict par exprez artifice. Il y avoit des carreaulx^ de fleurs, dont nature en avoit produict aulcunes et l'art de l'homme les aultres : les roses, les oeillets et les lys y estoient venus moyennant l'œuvre de l'homme ; les violettes, le muguet et le moron ^, de la seule nature. En esté, il y avoit de l'ombre ; au printemps, des fleurs ; en l'automne, toutes

' A tourner.

^ Disputé, lutté. Le vieux verbe français estriver s'est conservé dans l'anglais to strive.

3 Ce joli mot s'employait autrefois très-fréquemment pour bord dans des acceptions variées. A la fin du dix-huitième siècle et de nos jours il a été remis en honneur. « Cependant, hVorée des bois, on voit déjà fleurir les primevères, les violettes et les marguerites. » (Bern. de S.-P., Y"" Etude de la Nat.) « Puis sur les fauves montagnes de l'Abruzze, nous irons surprendre l'aube à Vorée des forêts de mélèzes. » (Latouche, U7i Mirage.) « Nous débarquâmes à Yorée d'une plaine de forme circulaire. » (Chateaib., Voyafj. en Amer.) «J'ai trouvé d'abord un vivier d'eau stagnante, à Vorée duquel s'écoulait rapidement un ruisseau. » (jM.,Méin. crOidre-Tomfje, 10' v.)

* Des carrés. De quadratellum, diminutif fictif de quadrum.

* Le mouron.

délices, et en tout temps, du fruict selon la saison. Il descouvroit toute la campagne, et en pouvoit on veoir les troupeaux des bestes paissans emmy ^ les champs . On en 2 veoyoit à plein la mer 3, et allans et venans sur icelle, au long de la coste, ce qui estoit un des plus délicieux plaisirs du verger. Et droictement, au milieu de la longueur et de la largeur y avoit un temple avec un autel dédié à Bacchus. L'autel estoit vcstu de lierre, et le temple couvert de branches de vigne...

Le verger estant tel d'assiette et de nature, Lamon encores l'approprioit de plus en plus, esbranchant ce qui estoit sec et mort aux arbres, et relevant les vignes qui tomboient en terre. Tous les jours, il mettoit sur la teste de Bacchus un chapelet * de fleurs nouvelles; il conduisoit l'eau de la fontaine dedans les carreaulx où estoient les fleurs ; car il y avoit dans ce verger une fontaine, que Daphnis avoit trouvée, dont on arrosoit les fleurs, et l'appeloit on la Fontaine de Daphnis. {Daphnis et Chloé, Uv. IV.)

Mort de Pompée.

Ayant doncques esté résolu au Conseil, que le meilleur estoit de s'enfuir en Egypte, il se partit de Cypre en une galère Seleuciene^avecques sa femme; etlesaultres de sa compaignie s'embarquèrent semblablement, les uns sur des galères aussi, et les aultres dedans de grosses naues ^ de marchands, où ils traversèrent la mer sans dangier ; et ayans nouvelles que le Roy estoit en la ville de Pelusium avecques son armée, où il faisoit la guerre à sa sœur, il teint celle route, et envoya devant faire sçavoir au Roy qu'il estoit arrivé, et le prier de le vouloir recepvoir. Ce Roy Ptolomaeus estoit encore fort jeune, mais celuy qui menoit tous ses aff'aires, nommé Pothinus, assembla un conseil des principaulx hommes et plus advisez de la court, lesquels avoyent auctorité selon qu'il luy plaisoit leur en despartir, et assemblez qu'ils feussent, leur commanda de la part du lloy de luy dire chascun son advis, touchant ceste réception de Pompeius, assçavoir si le Royledebvoit recepvoir, ou non. Si estoit ce desja une grand pitié de veoir un

' In mediis campis\ » De là, îndè.

^ De loin, ils se confondent avec la mer.

<> On appelait clmpcM (diminutif de chapeau] la couronne do roses qui ceijçnait la statue de la sainte Vierge.

« DeSéleucus.

" Navires ronds, onerarise.

Pothinus valet de chambre du Roy d'Egypte, et un Theodotion maistred'eschole, natif de Chio, qu'on avoit loué pour enseigner la rhétorique à ce jeune Roy, et un Achillas ^Egyptien, consulter entre eulx, ce qu'on debvoit faire du grand Pompeius ; car ceulx là estoyent les principaulx conseillers et entremetteurs des affaires du Roy, entre les aultres valets de chambre, et ceulx qui l'avoyenl nourry.SiattendoitPompeius,ayantposéranchreenla rade assez loing de la coste, la resolution de ce conseil; auquel les opinions des uns et des aultres furent différentes, en ce que les uns vouloienl qu'on le renvoyast, les autres qu'on l'appellasl et que l'on le receust. Mais le rhetoricien Theodotion, voulant monstrer son éloquence, alla discourir que ny l'un ny l'aultre n'estoit seur : pour ce, dit-il, que s'ils le recepvoyent, ils auroyent Caesar pour ennemy, et Pompeius pour maistre, et que s'ils l'esconduisoyent^ Pompeius leur tourneroit à crime, ce qu'ils l'auroyent chassé 2, et Ciesar, ce qu'ils ne l'auroyent retenu ^ : à raison de quoy le meilleur estoit le mander pour le faire mourir, pour ce qu'en ce faisant ils acquerroyent la bonne grâce de l'un et ne craindroyentplus la maie grâce* de l'aultre; encore dict on qu'il adjousta à son dire cetraict de risée : Un homme mort ne mord point. Ayans doncq arresté cela entre eulx, ils donnèrent la commission de l'exécuter à Achillas, lequel prenant avec soy un Septimius, qui aultrefois avoit eu charge de gens sous Pompeius, et Salvius, un aultre centenier aussi, avec trois ou quatre aultres satellites, se feit mener à la galère où estoit Pompeius, dedans laquelle s'estoyent aussi rendus tous les principaulx personnages de sa suitte, pour veoir que ce seroit ; mais quand ils veirent ceste manière de recueil ^, qui n'estoit royale, ny magnifique, ny en chose quelconque respondant à l'espérance que leur avoit donnée Theophanes, attendu qu'ils ne veoyoient que bien peu de gens qui venoyentàeulx dedans une barque de pescheurs, ils commencèrent à avoir suspect le peu de conte qu'on faisoit d'eulx, et conseillèrent à Pompeius de tourner arrière et s'eslargir® en haulte mer, pendant qu'ils estoyent encore hors la volée du traicl . Ce pendant la barque s'approcha, et Septimius se leva le premier en pieds qui salua Pompeius en langage romain du nom d'Im-

» Le renvoyaient.

2 De l'avoir chassé.

3 De ne l'avoir point retenu.

» Malam gratiam, le mécontentement.

' Accueil.

• Prendre le large.

AMYOr. 175

perator, qui est à dire, souverain capitaine, et Achillas le salua aussi en langage grec, et luy dit qu'il passast en sa barque, pour ce que le long du rivage il y avoit force vase et des bancs de sable, tellement qu'il n'y avoit pas assez eau pour sa galère. Mais en mesme temps on veoyoit de loin plusieurs galères de celles du Roy, qu'on armoit en diligence et toute la coste couverte de gens de guerre, tellement que quand Pompeius et ceulx de sacompaignie eussentvoulu changer d'advis, ils n'eussent plus sceuse saulver,et si y avoit d'avantage, qu'en monstrantde se desfier, ils donnoyent au meurtrier quelque couleur d'exécuter sa meschancelé. Parquoy prenant congé de sa femme Cornelia, laquelle desjà avant le coup faisoit les lamentations de la fin, il commanda à deux centeniers qu'ils entrassent en la barque de l'égyptien devant luy, et à un de ses serfs affranchis qui s'appelloit Philippus, avec un aultre esclave qui se nommoit Scynes. Et comme jà Achillas lui tendoit la main de dedans sa barque, il se retourna devers sa femme et son fils, et leur dit ce vers de Sophocles :

« Qui en maison de prince entre, devient Serf, quoiqu'il soit libre quand il y vient. »

Ce feurent les dernières paroles qu'il dit aux siens, quand il passa de sa galère en la barque, et pource qu'il y avoit loing de la galère jusqu'à la terre ferme, veoyant que par le chemin personne ne luy entamoit propos d'amiable entretien, il regarda Septimius au visage, et luy dit : « Il me semble que je te recognois, compaignon, pour avoir aultrefois esté à la guerre avec moy. » L'aultre luy feit signe de la teste seulement qu'il estoit vray, sans luy faire aultre response ne caresse quelconque : parquoy n'y ayant plus personne qui dist mot, il print en sa main un petit livret, dedans lequel il avoit escript une harangue en langage grec, qu'il vouloit faire à Ptolomeeus, et se meit à la lire. Quand ils vindrent à approcher de la terre, Cornelia avec ses domestiques et familiers amis, se leva sur ses pieds, regardant en grande destresse quelle seroit l'issue. Si luy sembla qu'elle devoit bien espérer quand elle apperceut plusieurs des gens du Roy, qui se présentèrent à la descente comme pour le recueillir* et l'honnorer; mais sur cepoinct^, ainsi comme il prenoit la main de son affranchi Philippus pour se lever plus à son

* Accueillir, recevoir.

* A ce moment.

ayse, Seplimius vint le premier par derrière qui luy passa son espée à travers le corps, après lequel Salvius et Achillas desguainerent aussi leurs espées,etadonc Pompeius lira sa robbe à deux mains au devant de sa face, sans dire ne faire aulcune chose indigne de luy, et endura vertueusement * les coups qu'ils luy donnèrent, en souspiranl un peu seulement, estant aagé de cinquante neuf ans, et ayant achevé sa vie le jour ensuyvant celuy de sa nativité. Ceulx qui estoyent dedans les vaisseaux à la rade, quand ils apperceurent ce meurtre, jetterent une si grande clameur, qu'on l'entendit jusques à la coste, et levans en diligence les anchres, se meirent à la voile pour s'enfuyr, à quoy leur servit le vent qui se leva incontinent frais aussi-tost qu'ils eurent gaigné la haulte mer, de manière que les égyptiens qui s'apareilloyent pour voguer aprez eulx. quand ils veirent cela, s'en déportèrent 2, et ayans coupé la tesle en jetterent le tronc du corps hors de la barque, exposé à qui eut envie de veoirun si misérable spectacle. Philippus son affranchi demoura tousjours auprez, jusques à ce que les ^Egyptiens feurent assouvis de le regarder, et puis l'ayant lavé de l'eau delà mer, et enveloppé d'une sienne pauvre chemise, pource qu'il n'avoit aultre chose, il cercha ^ au long de la grève, où il trouva quelque demourant d'un vieil bateau de pescheur, dontles pièces estoyent bien vieilles, mais suffisantes pourbrusier un pauvre corps nud, et encore non tout entier. Ainsi comme il les amassoit ^ et assembloit, il survint un Romain, homme' d'aage, qui en ses jeunes ans avoit esté k la guerre sous Pompeius ; si luy demanda : « Qui es tu, mon ami, qui fais cet appresl pour les funérailles du grand Pompeius? »

Philippus lui respondit qu'il estoit un sien affranchi. < Ha, dit le Romain, tu n'auras pas tout seul cet honneur, et te prie, vueillemoi recepvoir pour compaignon en une si saincte et si dévote rencontre, aiin que je n"aye point occasion de me plaindre en tout et par tout de m'estre habitué ^ en païs estranger, ayant, en recompense de plusieurs maulx que j'y ai endurez, rencontré au moins ceste bonne adventure de pouvoir toucher avec mes mains et ayder à ensepvelir le plus grand capitaine des Romains. » Voylà comment Pompeius feut enscpulturé®. Le lendemain Lucius Len-

' Avec un grand courage. — ^ Discontinuèrent co mouvement. 3 Chercha, regarda tout à l'entour, de circare, faire le tour de, parcourir, de circiis, cercle.

' Réunissait, s Avoir fixé ma demeure.

' Mis dans la sépulture.

tulus ne sachant rien de ce qui estoit passé, ains venant de Cypre, alloit cinglant au long du rivage, et apperceut un feu de funérailles, et Philippus anprez, lequel il ne recogneut pas du premier coup; si luy demanda: « Qui est celuy qui ayant icy achevé le cours de sa destinée, repose en ce lieu? » Mais souhdain jettant un grand souspir, il adjousta : « Helas, à l'adventure * est-ce toi, grand Pompeius? » Puis descendit en terre, là où tantost aprez il feut pris et tué.

Telle fut la fin du grand Pompeius. Il ne passa gueres de temps après que Csesar n'arrivast en ^Egypte ainsi troublée et estonnée, là où lui feut la teste de Pompeius présentée, mais il tourna la face arrière pour ne la point veoir, et ayant en horreur celuy qui à luy se presentoit comme un meurtrier excommunié, se prit à plorer : bien prit-il l'anneau duquel il cachetoit ses lettres, qui luy feut aussi présenté, et où il y avoit engravé en la pierre un lyon tenant une espée : mais il fit mourir Achillas et Pothinus; et leur Roy mesmesPtolomseus, ayant esté deffaict en une battaille au long de la rivière du Nil, disparut, de manière qu'on ne sceut oncques puis qu'il estoit devenu. Quant aurhetoricien Theodotion,ileschappa la punition de Gœsar:car il s'enfuit de bonne heure, et s'en alla errant çà et là par le pays d'Egypte, estant misérable ethay de tout le monde. Mais depuis Marcus Brutus, aprez avoir occis Csesar, se trouvant le plus fort en Asie, le rencontra par cas d'adventure, et aprez luy avoir faict endurer tous les tormens dont il se peust adviser, le feit finalement mourir. Les cendres du corps de Pompeius furent depuis rapportées à sa femme Cornelia, laquelle les posa en une sienne terre qu'il avoit prez la ville d'Alba.

1 Par hasard.

PnOSATEl'US KT POÈTES DU XVI" SIÈCLE. I 2

ESTIEINNE (Henri)

Henri Estienne, surnommé le Second par rapport à son grand-père gui perlait le même nom, est surtout célèbre comme imprimeur et comme helléniste ; mais il mérite aussi d'être cité comme écrivain français.

Il naquit à Paris, en 1328. Son père, le fameux Robert Eslienne, l'auteur du Trésor de la langue latine et l'éditeur de tant d'ouvrages d'une incomparable perfection de typographie, put de bonne heure prévoir en lui un digne héritier de ses travaux. Sitôt que sa raison commença d'éclore, il lui donna d'habiles maîtres.

Tout jeune, et après avoir entendu ses camarades déclamer devant leur professeur la Médée d'Euripide, Henri Estienne manifesta pour la poésie un goût qui devait le tromper plus tard sur son aptitude à cet art. « Cette mélodie des mots grecs, dit-il, dont je ne saisissais rien que le son, caressait mes oreilles d'une si grande volupté, que dès ce moment je ne songeai plus jour et nuit qu'Èi devenir acteur dans ces pièces dont je n'avais été que spectateur. Or il fallait, pour réaliser ce vœu, connaître la langue grecque, et je me consumais de désirs après cette connaissance comme jamais amant ne soupira après sa maîtresse ^ » Tout le monde dans la maison parlant latin, le jeune Henri avait fini, à l'exemple de sa mère, par en savoir assez pour comprendre une bonne partie de ce qui se disait à l'entour de lui. Il croyait pouvoir passer tout de suite à l'étude du grec, et il témoigna ce désir avec tant d'opiniâtreté que son père fut obligé d'y céder. Il apprit donc le grec avec le secours du français, et deux ans après il put représenter tous les rôles dans la Médée : il savait celte pièce en entier comme son Oraison dominicale.

Vers l'âge de quinze ans, il eut pour préi epteur Pierre Danès, renommé comme le plus habile helléniste de son temps. Disciple de Guillaume Budé et de Jean Lascaris, il transmit à son jeune élève l'instruction qu'il avait reçue de ces savants hommes. Danès ne voulut jamais faire que deux éducations particulières, celle de Henri II, tils de François I", et celle de Henri Estienne, que perfectionnèrent aussi les leçons de Jacques Tusan et d'Adrien Turnèbe. Environ deux ans après, Estienne apprit ce qu'on savait alors de ma-

1 Traduit de la préface que H. Estienne a placée en tête de son édition des poètes grecs, Vodœ grœci principes. Genevse,;i568, in-fol.

ESTIEiNNE. 179

thématiques. Dans son avidité de polymathie, il voulut connaître jusqu'à l'astrologie judiciaire, et s'en fit donner des leçons par un professeur qui était censé, aux yeux de son père, ne lui apprendre que la géométrie et Tarithmélique.

Il était à peine dans sa dix-septième année, lorsque son père lui confia le soin de coUalionner le texte grec de son édition de Denys d'Halicarnasse. A l'âge de dix-neuf ans, il entreprit d'explorer les principules bibliothèques de l'iiurope. Il commença par l'Italie, dont il visita les villes les plus importantes. Il passa un assez long temps à Venise dans la société d'un vieux gentilhomme grec, le docte Michel Sophian, avec lequel, comme lui-môme nous l'apprend, il ne cessa pas de parler grec. Il revint d'Italie au bout de deux ans à peu près, chargé de dépouilles scientifiques. Son ardeur d'apprendre le fit bientôt repartir pour l'Angleterre. Il continua ensuite ses voyages par ia Flandre et le Brabant, où il apprit en passant la langue espagnole.

Estienne avait cependant commencé les colossales publications qui ont fait sa renommée. Il imprima la plus grande partie de ses éditions à Paris, un assez bon nombre à Genève, quelques-unes, croit-on, en Allemagne. Ces travaux effrayent par leur nombre comme par leur immensité. Henri Estienne imprima, relut en épreuves, et enrichit de commentaires et de versions latines presque tous les écrivains de la Grèce. Des érudits comme Huet ont exalté le mérite de ses traductions, et des typographes comme Firmin Didot ont estimé ses impressions au point de l'appeler « le premier imprimeur de tous les pays et de tous les âges ^ ».

La plus considérable de ces œuvres est le Trésor de la langue grecque, rédigé et imprimé par Henri Estienne, et publié en 1572, en 5 vol. infol. En achevant si admirablement ce que Budé avait ébauché dans ses Commentaires, Estienne se fit une réputation universelle. Il passait justement pour le plus profond helléniste de son siècle depuis la mort de Budé, et il n'y avait, dit-on, que Turnèbe et peut-être Camérarius et Florent Chrestien qui pussent lui tenir tète dans toute l'Europe.

Nous n'avons pas à insister ici sur ces travaux d'érudition grecqu(î et latine qui firent la principale occupation de la vie et la plus grande gloire d Henri Estienne. De temps en temps, dit Sainte-Marthe, il écrivit aussi en français quelques petits ouvrages assaisonnés de beaucoup de sel : « Nonnulla interdum et gallicè scriplitabat muUo sale respersa opuscula *. >; L'auteur des Éloges désigne ainsi le Traité de la conformité du langmje françuis avec le grec, la. Precellence du langage français, les Deux dialogues du nouveau langage français et italianisé, el l'Apologie pour Hérodote. Disons sur chacun de ces écrits ce qui est nécessaire pour les faire suffisamment connaître.

1 FiRMiN Didot, Œuv., t. IL Observaliom littéraires et typographiques sur Rohert et Henri Estienne.

^ Galloriun doctrind illustriuni, qui nosirâ p.drumqiie mernoriâ florucrunt, eluyiu, auclore Sca;vola Samiiarxhano, lib. II.

Le Traité de la conformité du langage françois avec le grec est le premier en date des traités de philologie d'Henri Estienne. Il l'écrivit en 1366 ou lo67, pendant la composition de son Thésaurus, et dans un accès d'une de ces maladies auxquelles il était sujet, et dont les médecins^ dit-il, n'ont fait aucune mention : c'était « ungdesgoustementde ses actions accoustumées, qui l'a contrainct de chercher appétit en des nouvelles». Il voulut de plus, en s'occupant de cet ouvrage français, se distraire de la douleur de la perte récente de sa femme.

Henri Estienne avait avancé dans une épître latine^ placée en tête de ses Dialogues grecs, que la langue française avait beaucoup plus d'affinité avec la langue grecque que la langue latine ; et conséqucmment que pour apprendre le grec il était avantageux d'être né Français. Cette assertion, flatteuse pour les Français, offensa les étrangers qui en témoignèrent leur mécontentement. Henri Estienne leur répondit en publiant son Traicté de la conformité du langage françois avec le grec. Il divisa cet ouvrage en trois livres. Dans le premier, l'auteur suit l'ordre des huit parties d'oraison, et fait voir que chez nous l'emploi de chacune de ces parties du discours est en plusieurs points semblable à celui qu'en faisaient les Grecs. Dans la seconde, il rapporte plusieurs exemples de phrases grecques tellement analogues à nos façons de parler, qu'on ne peut en méconnaître la conformité. Il donne dans le troisième une liste de mots français, dont les uns sont totalement grecs, et les autres tirent leur origine du grec. Il tombe à ce sujet dans des erreurs trop bien réfutées aujourd'hui pour qu'il soit nécessaire de s'y arrêter.

Estienne, dans ce traité, poursuit de railleries piquantesles Espagnols et les Italiens, qui entreprennent de disputer aux Français sur quelque point la supériorité et l'excellence. « Nostré langue, dit-il, est tant riche, qu'encore qu'elle perde beaucoup de ses mots, elle ne s'en apperceoit poinct, et ne laisse de demeurer bien garnie, d'autant qu'elle en a si grand nombre qu'elle n'en peult sçavoir le compte, et qu'il luy en reste non seulement assez, mais plus qu'il ne luy en fault *. » Si l'on veut suppléer à ce qui manque à notre langue, il demande que l'on reprenne à nos anciens des mots tombés en désuétude, plutôt que de recourir aux étrangers par des emprunts inutiles : « Ce nonobstant, posons le cas qu'elle se trouvast en avoir faulte en quelque endroict: avant que d'en venir là (je di d'emprunter des langues modernes), pourquoy n'irionsnous plustost fueilleter nos romans, desrouiller force beaulx mots tant simples que composés, qui ont pris la rouille pour avoir esté si longtemps hors d'usage ? Non pas pour se servir de tous sans discrétion, mais de ceulx pour le moins qui seroient les plus conformes au langaige d'aujourd'huy.Maisil nous en prend comme aux maulvais mesnagers, qui, pour avoir plustost faict, empruntent de leurs voisins ce qu'ils trouveroient chez eulx, s'ils vouloient prendre la peine de le chercher.

» Liy. I.

Et encore faisons-nous souvent bien pis, quand nous laissons, sans sçavoir pourquoy, les mots qui sont de nostre crcu, et que nous avons en main, pour nous servir de ceulx que nous avons ramassés d'ailleurs i.»

Les mômes idées sont développées dans le traité De laprcceltence du langage françois. « Nous n'avons pas besoing des estrangers ; nous sommes assez ricbes de nosire fonds; 7ious n'avons faulte que de hardiesse. Or,penso7is-7iovs que les Italims imissent dire de mcsme de leur langage ? Dire le pourront ils ; mais le prouver, 7xon. »

Henri Estienne indique les patois comme une des précieuses richesses de la langue française, et comme un de ses traits de ressemblance avec le grec :

« Tout ainsy, dit-il, qu'un homme fort riche n'a pas seulement une belle maison et bien meublée en la ville, ains en a aussi es champs, en divers endroicts, desquelles il faictcas, encores que le bastiment en soyt moindre et moins exquis, et qu'elles ne soyent si bien meublées, pour s'y aller esbatfre, quand bon luy semble de changer d'air : ainsy nosire langaige a son principal siège au Heu principal de son pays; mais en quelques endroicts d'iceluy il en a d'aultres qu'on peut appeller ses dialectes.

« Et comme cecy luy est commun avec la langue grecque, aussi en rcceoit-il une mesme commodité ; car ainsi que les poètes grecs s'aydent au besoing de mots pecuhers à certains pays de la Grèce, ainsy les poètes françois peuvent faire leur proufîct de plusieurs vocables, qui toutes fois ne sont en usaige qu'en certains endroicts de la France. Et ceulx mesmes qui escripvent en prose peuvent quelquesfois prendre ceste liberté. »

Dans l'énumération de nos divers avantages, il fait remarquer d'une manière très-intéressante que « nous avons grande prérogative ez termes de vénerie et de faulconnerie ».

Les capitaines de Charles VIII, de Louis XII et de François I*'' avaient rapporté de leurs expéditions au delà des monls une foule de locutions et de mots italiens. Par genre, et comme témoignage des guerres auxquelles ils avaient pris part, ils avaient sans cesse à la bouche ces termes, dont un grand nombre prirent rapidement faveur. Cet engouement s'accrut naturellement sous le règne de la Florentine Catherine de Médicis. L'italianisme envahit la langue et la corrompit profondément. Henri Estienne entreprit de réprimer cet abus en le ridicuhsant par un livre très-curieux, intitulé :

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