GILLES CORROZET
« Puis qu'ainsi est que j'ay l'intention
De mettre en vers ceste narration
De deux amans, dont la vie amoureuse
Eut une fin lionneste et vertueuse,
A toy, amour tres-pudique et sincère,
Que tout cœur chaste ayme, adore et révère,
Veux adresser mon invocation,
Pour mener l'œuvre à sa perfection.
Car icy n'est autre chose depaiiite
Qu'un vray subjet d'une amytié tres-sainte,
Object visible à chacun d'ainsi vivre,
Et les guidons d'honnesteté ensuyvre,
Mettant à l'œil des dames l'exemplaire
De délaisser Venus, pour te complaire. »
Et un peu plus loin :
a Ainsi l'amour lascif et sensuel En un instant devint spirituel, Ferme trop plus qu'onques n'avoit esté, Tant que raison vainquit la volupté. »
Les contes de la Fontaine finissent ordinairement d'une manière opposée.
Le style de Corrozet, dans son conte comme dans ses autres écrits, n'a pas une grande élévation, mais il est net, clair et correct.
Glissant sur divers autres ouvrages dont nous ne pouvons pas parler, nous indiquerons, pour terminer, une compilation de Corrozet, intitulée : le Parnasse des poètes François modernes, contenant leurs plus riches et plus graves sentences, discours, descriptions et doctes enseignemens. Voici la liste des poètes dont Corrozet a recueilli ses sentences. Elle signalera un certain nombre d'auteurs, considérés alors, dont nous ne pourrons pas nous occuper dans ce volume :
Pierre de Ronsard, Vandomois, Joachim du Bellay, Angevin, Ponthus de Tyard, Jean Anthoine de Baïf, Estienne Jodclle, Philippe des Portes, Remy Belleau, Guillaume des Autelz, Bernard Girard, Bourdelois, Jacques Grevin, Amadis Jamyn, Bonaventure des Périers, Loys des Masures, Tournisien, Nicolas Denisot, dit le comte d'Alsinois, Jacques Peletier du Mans, Jacques Passerat, Troien, Jean de la Peruse, Poitevin, Marguerite, royne de Navarre, Merlin ou Mellin de S. Gelais, Clément Ma rot, de Cahors en Quercy, le seigneur de Borderie, l'Esleu Macaut, Anthoine Herouet, dit la Maison-Neuve, Hubert Philippe de Villiers, Renaud, Provençal, Gabriel Bouvin, Jacques Pineton, Jacques Amiot, Jacques Tahureau, du Mans, Laurens de la Gravière, Jeande hi Taille, Estienne du Tronchet, Pierre d'Origine, Jean Vezou, Girard Corlieu, d'Angoulesme, Pierre de Brach, Bourdelois, Pierre duVal,GuillaumeBelliard.
Le Parnasse français, très-joli petit volume, peut encore être consulté utilement, comme recueil poétique et comme recueil moral. Prosateuus et poètes du xvi'' siiicLE. 39
Né yers 1520, mort Ters 1569.
Habert, d'Issoudun en Berri, est, comme Corrozet, un poëte bourgeois, mais avec moins de rectitude d'esprit et avec des prétentions bien plus ambitieuses. C'est un des auteurs les plus féconds du seizième siècle, et l'un de ceux qui furent les plus vantés et les plus choyés. Henri II lui donna le titre de Poëte du Roi. Il balança et éclipsa presque la gloire de Ronsard et des autres illustres de la Pléiade, et, somme toute, c'est un des rimeurs les plus ennuyeux et les plus maussades qui brouillèrent jamais le papier.
11 était encore étudiant à Toulouse, quand il publia (15il) son premier recueil de poésies, en vers de dix syllabes, avec cette devise : Fy de Soûlas, et cette qualification : le Banny de Lyesse, par laquelle il se désigne dans presque tous ses ouvrages.
Ce premier recueil, la Jeunesse du Banny de Lyesse, est composé d'épîtres morales et galantes, de compliments, d'espèces de placets adressés aux personnes dont l'auteur sollicitait la protection, de rondeaux et d'épitaphes insipides, de Visions fantastiques, bizarrement imitées du sixième livre de VÉnéide, d'une traduction très-paraphrasée de la fable de Pyrarne et Thisbé et de celle de Narcisse, etc.
Le jeune poëte donna, peu de temps après, ses VisioJis fantastiques, avec le Jugement des trois déesses Junon, Pallas et Venus, chef-d'œuvre d'allégories recherchées. La Nouvelle Pallas, c'est Jésus-Christ développant sa morale ; la Nouvelle Junon est madame la Dauphine, Catherine de Médicis ; la Nouvelle Venus est un modèle de chasteté et son amour est tout spirituel. C'est très-édifiant, mais encore plus fastidieux.
Le Voyage de l'homme riche, faict et composé en forme et matière de dialogue, 1343, commence une série de poëmes allégoriques, qui forment une partie considérable de l'œuvre d'Habert. Ce Voyage présente « l'enseignement de Prudence faict à l'homme riche. Cupidité parlant en ballade, pour divertir l'homme riche de son voyage, Cupido extollant son pouvoir (en ballade) pour divertir l'homme riche de son pouvoir, Cupidité exfoliant sa puissance pour séduire l'homme riche, les persuasions de Cupido pour retarder l'homme riche de son voyage. » Le but de cette allégorie morale est de prouver que contentement passe richesse.
Ces quelques vers feront juger du style de l'auteur. C'est Cupido qui parle :
« A Jupiter je fais cryer lielas
Quand de taureau il prend forme propice
Toy ApoUo, non moindre martyre lias
En présentant à Dapliné ton service.
Qui ne vouldroit employer son office
A délaisser le manger et le boire
Pour m'obeyr, puis que toute mémoire
Au peuple humain mon pouvoir recommande?
Bref, cucurs sont pris comme rats en ratoire
Par le pouvoir de l'arc que je desbende, etc. '. »
Dans le Temple de Chasteté, imprimé en 1549, le poêle feint qu'un jeune homme est surpris liséint le Temple de Cupido, composé par Marot.
Un inconnu l'interrompt dans sa lecture pour lui parler avec les plus magnifiques éloges d'un temple infiniment plus beau et plus digne d'être habité ; c'est le Temple de Chasteté. Le jeune homme se met à la recherche de ce temple, et, quand il l'a découvert, il ne veut plus le quitter.
Le Temple de Chasteté est suivi de Deplorations et d'Epitaphes qui offrent quelque intérêt pour les faits qu'elles contiennent, et de plusieurs épigrammes parmi lesquelles il y en a d'assez bonnes, comme celle-ci :
D'un lourd rimeur nouveau mesdisant.
Un rimeur né en despit de Minerve,
Un songe creux, un rimasseur nouveau,
Entre les bons poètes se reserve
Place, escorchant le latin comme un veau.
Pauvre latin, défends donc bien ta peau
Contre celluy qui te faict telle esmorche 2.
En toy y a quelque chose de beau,
Mais maint lourdault trop lourdement t'escorclie.
Habert ne laissait guère reposer sa plume. En 1551, il pubUa un recueil d'Einstres heroïdes, présenté aux Dames de la court de Venus tenant sa cour planiere. Il contient quatorze Epistres cupidiniques où débordent la licence et l'obscénité. Plusieurs de ces héroîdes présentent des détails utiles pour l'histoire littéraire du temps.
Voici le début de ce poème qui pourrait être signalé comme assez intéressant, s'il était plus chaste :
1 Voyage de l'homme riche, f" 10 r°.
2 Faire une esmorche veut dire donner une atteinte, porter un coup, faire une blessure. Cl. Marot l'a employé avec un sens analogue, dans son Enfer i
t Mais je veux bien cognoistre ces paillards, Qui avec toy firent si chaude esmorche. »
Plus ordinairement ce mot veut dire amorce.
et Ung jour de may la belle Cytherée
Dedans son val Ida s'est retirée,
Délibérant de tenir court planière,
A haulte voix de trompes argentines,
Feit resonner, lors, ces places divines
Pour l'entreprise aux nymphes assigner,
Et pour le lieu certain déterminer.
Ouy ce cry, Lais vint de Corinthe,
Tliais aussi, et Alix bi-ave coincte
Avec Robine, et la blanche Anthoinete,
Que poursuivoit Martine la brunete,
Puis Galathée au gris habillement,
Pour à Venus donner contentement,
Consequemment la brunete Loyse,
En bel atour d'une vermeille frize,
Qui de sa voix doulce et organisée
Des escoutans fut longuement prisée.
Apres Loyse au nombre estoit NicoUe.
Tenant ung port plain de jeunesse folle
Pour esmouvoir ung cueur plus dur que marbre.
Comme le vent la seiche fueille en l'arbre.
Apres siiivoit Marguerite aux beaulx yeulx,
Et Anrrion au maintien gracieulx
Qui d'ung accord disoient une chanson,
Dont Apollon vouldroit danser au son.
A ce jour là par Venus destiné
Survint aussi Pegasis Œnoné,
Lorsque Paris, ce beau royal berger.
Fut endormy en son divin verger.
Vestue estoit d'un violet satin
Tissu d'ouvrage élégant et haultain,
Dessus lequel estoit ceste escripture :
J'aime Paris sur toute créature.
Voilà comment les dames s'advançoient,
Au lieu duquel les esbas commençoient,
Car Amphion y chantoit la musique,
Pour contenter la turbe venerique,
Semblablemeut Orpheus commençoit
Lng bransle gay, dont chascune dansoit. »
Voilà déjà une bien longue énumération. A quoi bon indiquer tant d'autres productions que personne ne serait tenté de lire ? Nous nous contenterons de dire qu'Habert est encore auteur d'un recueil de fables dont quelques-unes ont été depuis traitées par la Fontaine. En voici une que l'on peut donner comme l'un des morceaux les plus agréables de ce fade et médiocre auteur.
]>u Coq et du Renard.
Le renard par bois errant, Va querant,
Pour sa tendre porteiire*, Et si loin en la fin va,
Qu'il trouva . Le coq par mésaventure.
Le coq, de grand peur qu'il a,
S'envola Sur une ente ^ haute et belle, Disant que maistre renard
N'a pas l'art De monter dessus icelle.
Le renard qui l'entendit,
Luy a dit, Pour mieux couvrir sa fallace ^ :
0 Dieu te garde, ami très-cher !
Te chercher Suis venu en cette place.
Pour te raconter un cas
Dont tu n'as Encore la connoissance; C'est que tous les animaux,
Laids et beaux, Ont fait entre eux alliance.
Toute guerre cessera ;
Ne sera Plus entr'eux fraude maligne; Sûrement pourra aller
Et parler Avecque moi la geline *.
De bestes un million
Le lion Mené jà par la campagne; La brebis avec le loup
A ce coup Sans nul danger s'accompagne.
Tu pourras voir icy-bas
Grands esbas Démener chascune beste :
Descendre donc il te faut
1 Portée. — ' Terme générique pour désigner toute sorte d'arbre, s Tromperie, ruse. — * Poule, yallina.
De là haut, Pour solemniser la feste. »
Or fut le coq bien subtil :
« J'ai, dit-il, Grande joi' d'une paix telle, Et je te remerci' bien
Du grand bien D'une si bonne nouvelle. »
Gela dit, vient commencer
A hausser Son col et sa creste rouge, Et son regard il épard
Mainte part, Sans que de son lieu ne bouge.
Puis dit : « J'entends par les bois
Les abbois De trois chiens qui cherchent proie, Ho ! compère, je les voi
Près de toi ; Va avec eux par la voie.
— Oh ! non ; car ceux-ci n'ont pas
Sçu le cas Tout ainsi comme il se passe, Dit le renard : je m'en vas
Tout là bas, De peur que n'aye la chasse. »
Ainsi fut, par un plus fin.
Mise à fm Du subtil renard la ruse.
Qui ne veut estre déçu
A son sçu.
D'un tel engin faut qu'il use.
Si Habert avait toujours écrit avec cette simplicité et ce naturel, il aurait gardé plus de lecteurs. Mais il aurait fallu du travail, et le Banny de Lyesse ne songeait qu'à produire livre sur livre, pour en tii^er de quoi fournir à ses besoins.
Cet avide désir de gagner faillit lui jouer un mauvais tour. Pendant un séjour qu'il fit à Issoudun, lieu de sa naissance, il se lia avec le greffier de cette ville, nommé Jean le Brun, pour travailler avec lui aux jeux de la Bazoche. Les pièces que les deux associés firent représenter parurent trop satiriques. Les acteurs furent emprisonnés, et Habert, se voyant inquiété, se hâta de laisser là ces divertissements dangereux.