‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 52 sur 67 · CHARLES IX · texte numérisé non relu

CHARLES IX

Comme François I", Charles IX protégea et cultiva les lettres.

Ce « prince curieux de toutes choses * », dont la passion la plus vive .fut la chasse, avait aussi beaucoup de goût pour la musique et pour la poésie. Il avait eu Amyot pour précepteur, et avait profité de ses leçons. Suivant Brantôme, « il fut mieux disant et escrivant en prose qu'en rhime, et surtout fort éloquent, et parloit bravement, hardiment, autant ou plus à la soldate qu'à la royauté. » En prose il a écrit \a. Chasse royale, publiée en 1623 par Yilleroi^. En vers, on a de lui plusieurs petites pièces, parmi lesquelles on distingue surtout ces vers à Ronsard :

Ton esprit est, Ronsard, plus gaillard que le mien ;

Mais mon corps est plus jeune et plus fort que le tien :

Par ainsi je conclus qu'en sçavoir tu me passe,

D'autant que mon printemps tes cheveux gris efface.

L'art de faire des vers, dus t- on s'en indigner.

Doit estre à plus haut prix que celuy de régner.

Tous deux également nous portons des couronnes :

Mais roy, je la reçus ; poète, lu la donnes.

Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur,

Eclate par soy-mesme, et moy par ma grandeur.

Si du costé des dieux je cherche l'avantage,

Ronsard est leur mignon, et je suis leur image.

Ta lyre, qui ravit par de si doux accords.

Te soumet les esprits dont je n'ay que le corps;

Elle t'en rend le maistre, et te fait introduire

Où le plus fier tyran n'a jamais eu d'empire ;

Elle amollit les cœurs, et soumet la beauté.

Je puis donner la mort, toy l'immortalité.

Charles IX n'avait pas quatorze ans quand il adressa ce charmant billet au célèbre poëte.

1 Brant., des Duels,

2 La Chasse àe Charles IX a été réimprimée en 1859 par M. H. Chevrcul, d'après un manuscrit unitiuo conservé à la bibliothèque de l'Institut.

Ce jeune roi excellait aux quatrains, « qu'il faisoit fort gentiment, prestement et in promptu, sans songer, » comme dit Brantôme, et « qu'il daignoit quelquesfois monstrer à ses plus privez, en sortant de son cabinet. » Dans un moment d'humeur, il fit sur-le-champ ce quatrain :

« François premier prédit ce point,

Que ceux de la maison de Guise

Mettroient ses enfans en pourpoint,

Et son pauvre peuple en chemise. »

Il se plaisait dans la société des poètes, en particulier de Ronsard, de Dorât, de Baïf. « Quand il faisoit mauvais temps, ou de pluye ou d'un extrême chaud, dit Brantôme, il envoyoit quérir messieurs les poëtes en son cabinet, et là passoit son temps avec eux. »

D'après le môme témoin, il voulait toujours que ses poëtes favoris « composassent quelque chose, et quand ils la luy apportoient, il se plaisoit fort à la lire ou à la faire lire, et les en recompensoit, non pas tout à coup, mais peu à peu, afin qu'ils fussent contraints tousjours de bien faire, disant que les poëtes ressembloienl les chevaux, qu'il faloit nourir et non pas ti'op saouler et engraisser, car après ils ne valent rien plus. »

Pourquoi faut-il que ces mains qui se plaisaient à manier la lyre se soient un jour trempées dans le sang, et que l'intérêt qu'excitait le jeune poëte royal, l'intelligent protecteur des lettres, ait dû céder à l'horreur inspirée par le meurtrier de ses sujets ?

Guillaume de Saluste, seigneur du Bartas en Armagnac, né à Montfort près d'Auch, eut l'honneur d'opposer une poésie severe, morale et toute religieuse à la poésie toute païenne de Ronsard et à la poésie molle, voluptueuse et épicurienne de Desportes. Un, il ne s'inspire que de la muse céleste, Uranie; et il invite ardemment les autres poëtes à marcher dans la voie nouvelle quil leur ouvre. Dans un saint zèle de réforme, il leur crie :

« Laissez-moy donc à part ces fables surannées,

Mes amys ; laissez-moy cest insolent archer

Qui les cœurs olieux peut seulement brescher,

Et plus ne soyent par vous les muses profanées. Etc. K »

Cette idée de retour à un genre plus digne du christianisme avait été conçue d'abord par Jeanne d'Albret qui, pour la réahscr, jeta les yeux sur du Bartas, alors fort jeune, et l'invita à rédiger l'histoire de Judith « en forme d'un poëme épique ». Le poëte gascon allongea ce sujet bibUque en six chants qui souliennent la lecture, mais qui manquent d'originalité et d'idéal.

Accusé d'avoir voulu, en mettant en vers l'histoire de la meurtrière d'Holopherne, insinuer qu'il était permis de se révolter contre les souverains qui tyrannisent leurs sujets, il se défendit énergiquement et victorieusement de ce soupçon calomnieux :

« Tant s'en faut, disait-il, que j'estime que cest exemple et ses semblables doivent estre tirés en conséquence: que mesme je me persuade que lacté d'Ahod, de Jahel et de Judith (qui sous couleur d'obéissance et prétexte d amitié jetterent leurs mains vengeresses sur Eglon, Zizarreet Holoferne) eust esté digne de cent potences, cent feux et cent roues, s'ils n'eussent esté peculierement2 choisys de Dieu pour deslier les chaisnes et rompre les ceps qui retenoyent le peuple Hebrieu en une servitude plus qu'Egyptienne : voire expressément appelez pour faire mourir ces tyrans d'une mort autant ignominieuse que leur vie avoit esté meschante et abominable 3. »

1 Uranie. — * Tout particulièrement, peculiariter. » Avortiss. de Judith.

Le succès de Judith fut douteux ; mais un ouvrage plus considérable et bien autrement étudié le porta tout d'un coup au sommet de la gloire.

En 1578, du Bartas publia la Semaine ou la Création du monde. Le chantre biblique y étale successivement les merveilles de la nature, décrit tous les êtres et tous les objets de l'univers, à mesure qu'ils sortent des mains du Créateur, et en faisant naître l'homme il raconte son histoire physique et morale, et pai'le de tous les arts dont il est l'inventeur.

Il dit dans son invocation :

« Toy, qui guides le cours du ciel porte-flambeaus, Qui, vray Neptune, tiens le moite fraiii des eaux, Qui fais trembler la terre, et de qui la parole Serre et lasche la bride aux postillons d'/Eole, Elevé à toy mon ame, épure mes espris. Et d'un docte artifice enrichi mes écris. 0 père, done moy que d'une vois faconde Je chante h nos neveus la nessance du monde. O grand Dieu, done moy que j'étale en mes vers Les plus rares beautés de ce grand univers ; Done moy qu'en son front ta puissance je lise, Et qu'enseignant autruy moy-mesme je m'instruise. »

Les circonstances firent en partie le succès de cette œuvre, dont la partie scientifique ne fait guère que reproduire l'Histoire naturelle de Pline et quelques autres ouvrages connus. Elle présente cependant une conception générale et des beautés de détail dignes d'un vrai poëte.

De temps en temps l'esprit est frappé par des traits d'une imagination originale. Çà et là il est captivé par des tirades éloquentes. N'estce pas, par exemple, une page vraiment belle que le commencement du septième chant, tant admiré par Gœthe ?

Les morceaux tout à fait supérieurs sont clair-semés, mais les vers bien frappés ne sont pas rares. En voici quelques-uns qui sont vraiment d'un sérieux et grand style :

« Or donq avant tout tans, matière, forme et lieu. Dieu tout en tout estoit, et tout estoit en Dieu ; Incompris, infini, immuable^ impassible, Tout esprit, tout lumière, immortel, invisible, Pur, sage, juste et bon, Dieu seul regnoit en paix ; Dieu de soy-mesme estoit et l'hoste et le palais *. »

* La Semaine^ I,

Les descriptions forment la partie la plus brillante de la Grande Semaine. C'est aussi ce que le poëtc a le plus travaillé. Il y apportait les soins les plus minutieux. C'était sa grande occupation.

On rapporte même que, pour mieux arriver à l'exactitude des descriptions, il se livrait quelquefois à des manœuvres comiques. Voici ce que raconte Naudé :

« L'on dit en France, que du Bartas, auparavant que de faire cette belle description du cheval où il a si bien rencontré, s'enfermoit quelquefois dans une chambre, et se mettant à quatre pattes souffloit, hennissoit, gambadoit, tiroit des ruades, alloit l'amble, le trot, le galop, à courbettes, et taschoit par toutes sortes de moyens à bien contrefaire le cheval i. »

Quoi qu'il en soit de la vérité ou de la fausseté de cette anecdote, il n'en demeure pas moins vrai que sa description du cheval est réellement belle, malgré certaines bizarreries de diction, comme cette hypotypose pour exprimer le galop du cheval :

« Le champ plat bat, abat, detrappe, grappe, atrappe Le vent qui va devant »

Nous signalerons encore le passage où le poëte compare Dieu contemplant avec complaisance son œuvre finie à un peintre qui, après avoir donné le dernier trait à un tableau,

« Oublye ses travaux, rit d'aise en son courage, Et tient tousjours les yeux collés sur son ouvrage. »

Il y a là plusieurs pages qui doivent compter parmi les premiers modèles chez nous de la poésie descriptive.

Du Bartas était protestant; mais, bien moins satirique et bien moins amer que d'Aubigné, il épargnait les personnes, et n'envenimait pas du poison sectaire les sujets qu'il traitait. Il sut si bien éviter de donner à la Semaine le caractère calviniste, qu'elle put paraître avec l'approbation des docteurs de la faculté de théologie : catholiques et protestants rivalisèrent d'empressement à la lire. Aussi en fut-il fait, dans l'espace de cinq ou six ans, plus de trente éditions en toutes sortes de formats, enrichies de savants commentaires. Elle fut traduite en latin, en italien, en anglais, en allemand, et môme, au commencement du dix-septième siècle, en danois et en suédois. En Angleterre, Taylor, Milton, Thomas Moore et même Byron s'inspirèrent de lui; en Italie, le Tasse lui emprunta le plan et le titre des Sept Journées de la création.

Comme complément de son premier travail il fit paraître, au com-

1 Coups d' Estât, ci.

mencement de l'année 1384, la Seconde Semaine, c'est-à-dire l'Éden et la Suite. Son plan, resté inachevé, était de tracer l'histoire politique et religieuse du monde depuis la création.

Tl dit à Dieu, dans son invocation :

« Donne-moy de chanter l'histoire de l'Eglise, Et l'histoire des rois. »

11 aurait donné pour couronnement et pour septième jour le Sabbat étemel. Ce qu'il a terminé, l'histoire abrégée des faits et des héros primitifs, en deux jours, — Adam, premier jour, Noê, second jour, — est une œuvre extrêmement faible. L'ordonnance en est bizarre et furieusement compliquée, la narration confuse, l'intérêt languissant et le style incomparablement plus emphatique, plus ampoulé, plus étrange que dans la Première Semaine. Le poëte a ci'u que la majesté de son sujet lui commandait cette élocution recherchée :

« La grandeur de mon subjet, dit-il, désire une diction magnifique, unephrase liaut-levée, un vers qui marche d'un pas grave et plein de majesté, non errené (éreinté), lasche, efféminé, et qui coule lascivement, ainsi qu'un vaudeville, ou une chansonnette amoureuse, »

Cette composition médiocre offrirait cependant à citer de beaux vers descriptifs, tels que les suivants, où il est fait allusion aux magnificences de la nature du Brésil, qui attirèrent vivement l'attention des poëtes et des naturalistes, après l'arrivée, deux fois répétée, sur notre sol, de sauvages brésiliens :

« Déjà l'ardent Cocuyes i, es Espagnes Nouvelles,

Porte deux feux au front et deux feux sous les ailes,

L'aiguille du brodeur aux rais de ces flambeaux

Souvent d'un lit royal chamarre les rideaux ;

Aux rais de ces brandons, durant la nuit plus noire,

L'ingénieux tourneur polit en rond l'yvoire;

A ces rais l'usurier recompte son trésor,

A ces rais l'escrivain conduit sa plume d'or. »

Du Bartas n'est guère connu que comme auteur de la Grande Semaine. Cependant il a composé beaucoup d'autres poésies. Dans une dédicace à Gabriel de Minut, seigneur du Castera, placée au

* Le lampyre, qui fut la merveille du seizième siècle, et que les Indiens des Antilles nommaient Cocuyo. Le P. du Tertre, dans son Histoire générale des Antilles, lui a consacré quelques lignes charmantes.

commencement d'Uranie, il raconte ainsi les indécisions de son esprit au début de sa carrière poétique :

« Je n'estoys point encor en l'apvril de mon âge Qu'un désir d'afi-anchir mon renom du trespas, Cliagrin, me faisoit perdre et repos et repas Par le brave project de maint sçavant ouvrage. Mais comme un pèlerin, qui sur le tard rencontre Un fourcheu carrefour, doubteux, s'arreste court : Et d'esprit, non des pies, deçà delà discourt Par les divers cliemins que la lune luy montre, Parmy tant de sentiers qui, fleuris, se vont rendre Sur le mont où Phœbus guerdonne les beaux vers, De l'honneur immortel des lauriers toujours vers Je demeurois confus, ne sçachant lequel prendre. »

Il ne demeura pas longtemps dans cette incertitude, et, pour monter sur la sacrée colline, choisit un sentier peu frayé : il y fut guidé par la Muse chrétienne. C'est le titre que porte son premier recueil publié à Bordeaux, en 1574.

Un autre poëme célèbre de lui s'appelle Uranie. Nous l'avons déjà cité, pour indiquer le but élevé que le poëte s'était proposé. En rendant hommage à de généreuses intentions, il faut cependant avouer que les stances d' Drame sont rimées sans art et sans élégance. Le poëte provincial ne s'astreint môme pas à la loi^ parfaitement établie depuis longtemps, de l'entrelacement des rimes masculines et des féminines.

Pour ses autres productions, nous renvoyons les curieux à la collection de ses œuvres pubUée en in-foUo en 16M. Ses derniers ouvrages, fort inférieurs aux premiers, ne peuvent intéresser que les philologues curieux qui veulent avoir tout lu.

Les principaux poëmes de du Bartas se recommandent à l'historien de la littérature par des beautés et des mérites véritables. Mais que de défauts qui choquent et agacent l'homme de goût !

Au témoignage de l'historien de Thou, dont il avait été intimement connu, du Bartas était, dans ses manières et dans sa vie, plein de simplicité et de candeur, et avait les goûts les plus purs et les plus débonnaires ^ Et cependant c'est un des écrivains les plus ampoulés, les plus guindés, les plus maniérés qu'on vit jamais. Qui ne connaît ses recherches pédantes des tournures grecques et latines, ses affectations de mots nouveaux, ses abus des épithètes composées à la grecque, qu'il ne sème pas avec la main, suivant ses propres expressions, mais avec le sac ou la corbeille ; — il avoue que bien souvent, dans sa

1 Hist., liv. XGIX, an. IbdO.

Première Semaine, on en lit sept ou huit à la file ^ ; ses entassements de mots étranges dont il redouble la première syllabe, pour en aiguiser le sens : ba-battre, pour battre ; ba-battement, pour battement; floflotter, pour flotter ; pé-pétiller, pour pétiller ; ba-branlant, pour branlant ? C'est ainsi qu'il prétendait enrichir notre langue qui, selon lui, ne faisait « que sortir presque de son enfance », et lui procurer l'abondance et les ressources du grec et de Tallemand ^.

On rencontre encore chez lui des mignardises ridicules, dans le genre de celles-ci :

« La gentille alouette avec son tirelire, Tirelire aliré et tirelirant tire Vers la voulte du ciel, puis son vol vers ce lieu Vire, et désire dire adieu Dieu, adieu Dieu. »

Tous ses ouvrages sont bariolés des fautes de goût les plus révoltantes et les plus ridicules ; enfin Duperron a pu lui reprocher d'affectionner de vilaines et sales métaphores. Racontant que Dieu existait seul avant la création, il le compare au « preux Scipion », et à l'idée du Créateur joint l'idée du loup-garou.

Un peu plus loin, Moïse est un grand Duc. A propos du désordre et du chaos des quatre éléments, VArcher du tonnerre, grand maréchal de camp, c'est-à-dire Dieu, ne leur avait pas encore donné quartier à chacun ; le monde serait resté à jamais confus, si la parole souveraine

« N'eust siringué dedans ces membres morts Je ne sais quel esprit qui meut tout ce grand corps. »

Lui, qui avait eu le bon esprit de déserter les muses profanes, il fait, comme les païens, contre lesquels il s'est élevé, un emploi bi^

1 Voici quelques-unes de ses phrases les plus curieuses en ce genre :

— Toi Jupiter bénin, done-biens, chasse-maus, A'oisines à bon droit ton père porte-faus.

{Prem. Sem., IV.)

— Done-ame, porte-jour, soutien des grans seigneurs, Aime-sucs, aime-vers. (Ibil.)

— Ainsi, ou peu s'en faut, Herme guide-navire, Mercure eschele-ciel, invent-art, aime-lyre,

Tratiqueur, monstre-voie, orateur, courtisan. (Ibid.)

— Princesse de la mer, flambeau guide-passant, Condui-sonuie, aime-paix, que diray-je, ô croissant? (Ibid.)

— Le cheval corne-pieds, soudain, ambitieus, Aime-metre, aime-Mars. {Ibid.)

— Son -ventre (de l'araignée) engendre-estain, cruche-fil, porte-laine. Fournit de quenouillée à sa tant docte peine. {Ibid., VU.)

2 M. Francis Meunier, dans son étude sur les Composés qui contiennent un verbe à un mode personnel en latin, en français., en italien et en espagnol, a donné la liste complète des mots forgés par du Bartas; elle occupe vingt-trois pages et compte plus de trois cents mots. Cf. Darmesteter, Traité sur la formation des mots, p. 189.

zarre el souvent ridicule et grotesque de la mythologie. Il confie à Flore et à Pomone le soin d'embellir le jardin d'Edcn. Il appelle les vents les postillons d'Eole.

Le style du Gascon du Bartas sent trop son naturel ramage, suivant ses propres expressions; probablement, s'il eût vécu davantage à Paris, il aurait modifié sa manière et épuré son goût.

Ronsard, à la première lecture de la Première Semaine, avait été tout de suite saisi d'une enthousiaste admiration, et s'était écrié : « Oh ! que n'ai-je fait ce poëme ! 11 est temps que Ronsard descende du Parnasse et cède la place à du Bartas, que le ciel a fait naître un si grand poëte. )) Mais il ne persista pas longtemps dans cette généreuse abnégation. Choqué de la gloire d'un jeune poëte devenu un rival inattendu, irrité qu'on répandît le bruit qu'il avait envoyé à du Bartas une plume d'or, en s'avouant vaincu et en déclarant que du Bartas avait fait plus en une semaine que Ronsard en toute sa vie, il lança pour réponse ce fier sonnet :

« Ils ont menti, Dorât, ceux qui le veulent dire, Que Ronsai-d, dont la muse a contenté les rois, Soit moins que le Bartas, et qu'il ait, par sa voix, Rendu ce témoignage ennemi de sa lyre.

Ils ont menti, Dorât, c'est une invention Qui part, à mon avis, de trop d'ambition; J'aurois menti moy-mesme en le faisant paroistre.

Francus en rougiroit , et les neuf belles Sœurs,

Qui trempèrent mes vers dans leurs graves douceurs,

Pour un de leurs enfans ne me voudroient connoistre. »

Et à la suite du sonnet, il ajouta ces vers qui renferment une excellente doctrine littéraire :

« Je n'aime point ces vers qui nagent sur la terre, Ni ces vers ampoulés dont le rude tonnerre S'envole outre les airs : les uns font mal au cœur Des liseurs degeustés, les autres leur font peur. Ni trop haut, ni trop bas, c'est le souverain style : Tel fut celui d'Horaere et celui de Virgile. »

Du Bartas rencontra encore un illustre contradicteur et critique, Duperron. Cet esprit délicat et cultivé le trouvait « un fort méchant poète en l'invention, la disposition et l'elocution. » Il ne comprenait pas qu'on pût le comparer à Ronsard.

Assurément il y a une grande différence à établir entre Ronsard et

du Bartas. Mais la justice no permet pas d'oublier que le chantre de la création eut une fécondité et une flexibilité de talent très-remarquables, qu'il apprit à notre Muse à prendre tous les tons, à traiter tous les sujets, et la rendit plus sérieuse et plus grave. Et puis, moins heureux que son triomphant rival, il ne put vaquer librement à la Muse. Quand éclatèrent les troubles de la Ligue, il fut subitement arraché à ses études, entraîné dans les camps, ou employé dans des ambassades difficiles et lointaines ^ ; enfin il mourut à la fleur de l'âge, des suites de blessures reçues à Ivry, en combattant sous les ordres du maréchal de Matignon, lui qui ne demandait qu'à vieillir en cultivant les lettres, dans son manoir champêtre, et qui avait dit avec tant d'émotion, à la fin du troisième jour de la Première Semaine:

« Puissé-je, ô Tout-Puissant 1 inconnu des grands rois,

Mes solitaires ans achever par les bois !

Mon estang soit ma mer, mon bosquet mon Ardene,

La Gimone mon i\il, le Sarrampin ma Seine,

Mes chantres et mes luths les mignards oiselets,

Mon cher Bartas mon Louvre, et ma cour mes valets!.... »

Comme son maître Ronsard, dont il balança la gloire, du Bartas éprouva un soudain et complet retour de fortune. Comme Ronsard encore, il conserva quelques partisans à l'étranger, et l'illustre Gœthe se chargea de le venger de l'injustice des Français, en opposant à leur oubli et à leurs dédains la constante admiration de l'Allemagne, dont plusieurs critiques distingués lui ont décerné le titre de roi des poëtes français. « Nous trouvons, disait l'auteur de Werther, ses sujets vastes, ses descriptions riches, ses pensées majestueuses. Nous sommes frappés de la grandeur et de la variété des images que ses vers font passer sous nos yeux ; nous rendons justice à la force et à la vivacité de ses peintures, à l'étendue de ses connaissances en physique, en histoire naturelle ^. »

Notre époque si disposée à reconnaître tous les genres de mérite littéraire, et quelquefois à les surfaire, a été moins favorable à du Bartas qu'à Ronsard.

Assurément le poëte de la création a été très- surfait de son vivant, et une cause contribua considérablement à lui gagner des suffrages et à lui faire un grand parti qui, se révoltant contre la principauté de Ronsard, proclama l'auteur de la Seynaine Prince des poëtes français ; cette cause, c'est que du Bartas appartenait à la secte réformée. Ses coreUgionnaires se firent un point d'honneur de le prôner et de le

1 Henri IV l'envoya en mission dans le Danemark, dans TAngleterre et vers le roi d'Ecosse Jacques VL

2 Gœthe, Bes hommes célèbres de France, p. 102, trad. de MM. de Vaux et de Saint-Genier. Aux articles de Gœthe, si parva licet componere magnis, ajoutons l'étude de Ch.Dunster, Comiderations on Millo7i's early reading and the prima staminaof his Paradise lost (Londres, ISOO), etle Fraser's Magazine (sept. 1843J, Neglected French Poets,

DU BARTAS. C2o

porter jusqu'aux nues. Ils «prirent comme h, lâche de lire, de traduire et de commenter ses ouvrages, et de les faire réimprimer à l'envi par toutes les villes de France et d'Allemagne où ils étaient les maîtres. De là vient, ajoute CoUetet, que nous n'avons peut-ôtre point de livres en notre langue plus connus ni plus fameux que les siens i. »

» Voir sur du Bartas les articles de MM, Haag dans la France protestarde, de Sainte-Beuve dans la Revue des deux Mondes, et l'oirson, Hist. de Henri IV t. IV, p. 375-382.

Il existait, il y a vingt ans, des lettres autographes de du Bartas, dans la collection Dupuy, à la Bibliothèque nationale. Elles ont disparu ; une qui se trouve dans le fonds des Missions étrangères a été publiée avec le testament du poëte par JMM. Bladé et Tamzey de Larroque (1864, in-S").

L'édition la plus complète est celle de 1611, avec commentaires de Simon Goulart.

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