‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 55 sur 67 · JEAN PASSERAT · texte numérisé non relu

JEAN PASSERAT

Passerai, émule heureux des Sannazar et des Vida dans ses poésies latines, est un de nos poètes les plus distingués par l'originalité, par la finesse et le naturel de la plaisanterie, enfin par la causticité mordante. 11 est longtemps resté célèbre presque comme un classique. Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, Goujet pouvait écrire qu'il jouissait encore de sa réputation.

Né à Troyes, il avait étudié la Uttérature sous les meilleurs maîtres. Il fut nommé professeur au Collège de France en 1572, après la mort de Ramus. Son enseignement eut beaucoup d'éclat. Ronsard et Antoine de Baïf se firent honneur de prendre de ses leçons, et Marc- Antoine Muret le vint visiter comme un des savants hommes de Paris. Sa réputation de science devint européenne ; Juste-Lipse, écrivant, à Cujas, professeur de Bourges, lui recommandait d'étudier Passerai, qu'il appelait l'unique colonne delà science près de s'éclipsera

Au milieu d'occupations si appliquantes, il ne put donner que de courts loisirs à la poésie, mais presque tout ce qu'il a écrit en vers témoigne de facultés poétiques peu communes.

Nous avons déjà dit qu'il a fait la plupart des vers de la Satire Menip^ée, si piquants de sel gaulois et de railleuse malice. La Journée de Senlis, sur la fuite honteuse du duc d'Aumale, général de l'armée de la Ligue, est justement célèbre comme une des meilleures chansons po- Utiques que nous ayons.

Son recueil publié après sa mort, en 1606, contient des poésies de toutes sortes, poëmes, élégies, sonnets, chansons, églogues, odes, épigrammes, épitaphes, etc.

Le caractère saillant du plus grand nombre des pièces est l'entrain, la gaieté, le trait, une bonhomie pleine de mahce. Ce qu'il a fait de plus achevé dans ce genre si français est une petite pièce d'un enjouement exquis, malgré quelques gaillardises : VHomme métamorphosé en oiseau. C'est la métamorphose en coucou d'un vieillard qui avait épousé une jeune femme

« Qu'il aima trop, si l'on peut trop aimer, »

* «Passeratio opcram da, qui una columna labenti nunc scholse. » (Just. Lip9. Epist. cent., dec. 1584)

et s'en était vu trompé et abandonné. Cette jolie fantaisie annonce la Fontaine. En voici le début :

« Mars est passé; voici le premier jour

Du mois sacré à la mère d'Amour ;

Dites, oiseaux de diverse peinture,

Sentez-vous point rajeunir la nature ?

Sus! mes mignons, recommencez vos chants;

Resjouissez les forests et les champs;

En recompense, ici gisant à l'ombre.

Je chanterai quelqu'un de vostre nombre. »

Passerat jette à pleines mains l'esprit et le sel dans les plus petites pièces. Ainsi, quoi de plus agréable et de plus original que ce

S>onnet sur la mort de Thulène, fou du roi .

Sire, Thulene est mort, j'ai vu sa sépulture, Mais il est presque en vous de le ressusciter, Faites de son estât un poète hériter : Le poète et le fou sont de mesme nature.

L'un fuit l'ambition, et l'autre n'en a cure,

Tous deux ne font jamais leur argent profiter;

Tous deux sont d'une humeur aisée à irriter,

L'un parle sans penser, et l'autre à l'aventure. •

L'un a la teste verte, et l'autre va couvert

D'un joli chapperon fait de jaune et de vert;

L'un s'amuse aux grelots, et l'autre à des sornettes.

Le plus grand différent qui se trouve entre nous. C'est qu'on dit que tousjours Fortune aime les fous, Et qu'elle est peu souvent favorable aux poètes.

Passerat était doué d'une gaieté inaltérable, il prenait tout en raillerie, même la cécité dont il fut frappé. Aveugle comme Homère, il se trouvait supérieur à lui, car il était aveugle, poëte et professeur ; il parodiait Léonidas : « Tant mieux, je combattrai à l'ombre. » Il riait même de la pauvreté dont il fut plusieurs fois harcelé, ses cours étant suspendus et sa pension mal payée, ou tout à fait supprimée pendant les troubles civils. Comme Marot, il sollicitait gaiement le roi « ou le trésorier « :

0 Mes vers, monsieur, sont peu de chose, Et, Dieu merci, je le sai bien ; Mais vous ferez beaucoup de chose Si les changez en vostre prose. »

Un jour cependant il se trouva moins en humeur de rire, et il ex-

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hala d'un ton assez amer, — encore tempéré cependant par quelques plaisanteries, — ses plaintes sur la misère dans laquelle on laissait languir un savant de son mérite :

a 0 temps, ô meurs changez, où sont les bénéfices,

Où sont les dignitez, les estais, les offices.

Que le grand roy François, l'Apollon des neuf Sœurs,

Sans en estre prié donnoit aux professeurs?

Le public a tiré quarante ans de service

De mes travaux passez au poudreux exercice.

Où la vertu se monstre et s'apprend le sçavoir.

LasI je suis envieilli sans recompense avoir.

Si tant j'eusse enseigné dans un pais estrange.

Je serois plein de biens et comblé de louange.

Le cheval qui jadis aux lices fut vainqueur,

Quand la force luy fault et n'a plus que le cueur,

S'esgaye emmy les prez, errant par la verdure,

Asseuré du repos et de sa nourriture.

Nostre vieillesse empire, et nul ne pense pas

Ny à nostre repos, ny h nostre repas.

En me couchant bien tard, en me levant matin,

J'appris, sot que j'estois, du grec et du latin

Dont rien no me revint, sinon un peu de gages, Avecque le nom vain de quelque pension Que l'on rogne de sorte, et retranche et recule, Qu'elle ne suffit pas à nourrir une mule i. »

Mais le bon Passerai était bien plus sensible aux maux de la patrie qu'aux siens propres. Quelle douleur pour lui de voir la. France déchirée par ses propres enfants, et dévastée par les étrangers que des Français ont eux-mêmes appelés ! Qu'il souffre et qu'il s'indigne, et qu'il déborde de railleries mordantes à voir ces « diables du Rhin », ces reitres « empistolés au visage noirci », ravager les champs de la belle France et piller ses trésors ! Certes il eut le droit de dire, à la fin de la prière qu'il fit en mourant :

« Adieu, amis, et ma douce patrie, Assés content je sors do ceste vie.

Puis qu'en partant ce confort je reçois Que j'ay vescu, et suis mort bon François. »

Et la postérité n'honorera pas moins en Passerat le bon Français que l'érudit et le poëte.

Son talent flexible se prêtait à tout. Henri III l'engagea à composer pour son instruction un poëme français sur la chasse. Le poëte se mit à l'œuvre, et, dans le Chien courant, en vers de dix syllabes, il examina, avec l'exactitude d'un du Fouilloux, quels sont les meilleurs chiens de chasse, leurs propriétés, l'usage qu'on en doit faire, comment on doit les élever, leurs maladies, et quels remèdes il faut employer

i Œuv., 1606, p. 319.

pour les guérir. C'est d'un technique parfait, embelli par les agréments de la poésie.

L'art de la vénerie a fourni à Passerai le sujet de plusieurs petits poëmes allégoriques ; mais dans ce genre le poëte bourguignon n'a plus tout son naturel et son facile agrément.

C'est ainsi que dans le Cerf d'amour, dédié à Madame, sœur unique du Roi, il établit un parallèle, parfois un peu recherché, entre le cerf que les chasseurs poursuivent, et l'amour acharné après lui.

D'ailleurs il arrive assez souvent que la recherche de l'esprit le fait tomber dans un mauvais goût détestable. Voyez la manière dont il nous expUque comment il peut vivre bien qu'il soit brûlé par les flammes de l'amour :

« Me voyant en ce poiût, vous demandés, Madame, Comment mon cueur peut vivre en une telle flamo. Sans que depuis quatre ans secours luy soit donné. Et ne sçavez-vous pas qu'Amour poison l'on nomme, Et qu'au milieu du feu la chaleur ne consomme, Tant ardente soit-elle, un cueur empoisonné i. »

A l'époque, ceci paraissait extrêmement fia et joli.

Pour le style proprement dit, il y a peu de reproches à lui faire. De Thou a pu l'appeler homo emunctse naris ^. Correct et élégant disciple de Marot, il en a la langue franche et saine, et il reproduit assez souvent les tours heureux, le naturel, la grâce, les traits déUcals du maître. U a peu de ces inversions forcées et de ces constructions rudes qui rendent si pénible la poésie de la plupart de ses contemporains. Gêné ralement il évite les néologismes grecs et latins. Il se garde également de ces composés si chers à l'école de Ronsard; cependant on en rencontre plusieurs dans ses poésies. Ce vers est de lui :

« Le deschire-tombeau et Vesyraligne-cendre ^. »

Quelques défaillances de goût, voilà presque uniquement ce qui met deladistance entre Passeratet les meilleurs classiques du dix-septième siècle : bien entendu que nous ne parlons pas de l'élévation du génie . Pour l'art de la versification, pour la richesse de la rime, pour l'harmonie, il les égale souvent. Par exemple, quoi de mieux versifié et de mieux rimé que ces Stances sur la différence de jalousie et d'amour :

a Je ne veux pas, comme faux blasonneur, Blasmer amour et trahir son honneur :

Je veux plustost, pour le loyal service Que je luy doy, le défendre d'un vice Dont on l'accuse, et veux prouver ce poinct, Que jalousie en amour n'entre point *. »

* Sonnet à la lune.

' De Thou, Hist., cxxvn, 17.

* Couplet sur le trespas de Ad, Turnebe.

* (Muv., p. 32.

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