‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 56 sur 67 · JEAN PASSERAI · texte numérisé non relu

JEAN PASSERAI

Quoi de plus harmonieux, de plus musical que ces vers, traduits d'Horace :

« Amour, n'ayant point d'arc ni de torches bruslantes,

Menoit dancer sa mère et les Grâces riantes.

Auprès d'eus trepignoient, à bonds et saults gaillards,

Les hostcs des forests, les Satyres paillards,

Les Faunes et les Pans. Les nymphes non peureuses

Dansoient soubs la nuict brune aus cha^isons amoureuses ». »

Nous indiquerons encore, comme exemple d'une versification coulante et pleine d'harmonie, le commencement de l'églogue intitulée Catin :

« Plus tendre n'est le laict nouvellement caillé; Plus beau n'est un jardin de cent fleurs esmalllé ; Plus blancs ne sont les liz, plus vermeille la rose 2 -, »

son épitaphe :

« S'il faut que maintenant en la fosse je tombe, Qui ay tousjours aimé la pais et le repos, Afin que rien ne poise à ma cendre et mes os, Amis, de mauvais vers ne chargez point ma tombe ; »

/(( Sauvegarde, pour la maison de Bagnolet, qui a un intérêt d'actualité ; la pièce contre ces diables du Rhin, hérétiques, voleurs de chapes et de reliques. On croit déjà entendre Musset et sa Réponse au Rhin allemand :

« Bref, tous souhaits vous puissent advenir, Fors seulement en France revenir.

Qui n'a besoin, ô estourneaus estranges, De vostre main i\ faire ses vendanges, »

Enfin nous signalerons, pour le mérite de la versification comme pour la vivacité du tour, une chanson voluptueuse, le premier Jour de mai, la chanson : J'ay perdu ma tourterelle, et la Mort du moineau où il n'emprunte à Catulle que son titre.

Nous sommes obligé de borner nos indications comme nos citations, mais nous affirmons qu'un choix des meilleurs morceaux de Passerat pris dans la Satire Menijipce et dans le recueil de ses poésies ferait un petit volume qui charmerait les délicats.

1 Hijmne de la pais, faicte en l'an 15G2, à Alphonse Delbene, abbé de Baultecombe, IGOO, G<:uv., p. 114.

« (Eiiv., p. 139.

Dans la dédicace d'un de ses ouvrages au Roi, Nicolas Rapin s'appelle a un homme qui manie plus souvent les armes que les livres ' ». Il fut loin cependant de négliger les livres. Dans les rares loisirs que lui laissait sa charge de sénéchal à Fontenay, et plus tard celle de lieutenant de robe courte à Pajis, il cultiva, comme un littérateur, les muses latines et françaises. Santeuil le comptait avec raison parmi nos meilleurs poëtes latins ; mais Pasquier, Nicéron, Brossette ont eu tort de soutenir que les poésies françaises de Rapin étaient inférieures à ses poésies latines.

La première partie contient des traductions d'Horace et d'Ovide, et de quelques autres poëtes ; la seconde renferme les Œuvres de l'inven tion du sieur Rapin.

Ses traductions, quelquefois assez fidèles, sont loin d'être toujours littérales; parfois ce sont des imitations fort libres, où, aux pensées de l'auteur, il mêle ses propres pensées, et des détails tout particuliers à son temps. C'est ainsi que dans une imitation de la dix-neuvième épître du premier livre d'Horace, on rencontre ce passage tout

parisien :

« Je hay la vanité De ceux qui font courir par l'Université Leurs escrits avortez, dont ce siècle foysonne ; Mais j'en dy mou advis et n'espargne personne. De là vient tout le mal, je ne suis point flateur, Et crain plus que la mort qu'un fat contreporteur 2 Aille crier mon nom au bout du Pont-au-change 3, »

Parmi ses meilleurs morceaux de traduction, il faut indiquer sa version du premier livre du. Remède d'amour d'Ovide, ce poëme qui, d'un bout à l'autre, prêche la séduction, mais renferme des observations très-fines et des remarques profondes qui s'appliquent à tout. Le traducteur a rendu avec talent beaucoup de détails agréables, et il n'a point appuyé sur les endroits délicats. La traduction du second livre a le même mérite de poésie ; mais le sujet en est plus libre et l'auteur français a traduit sans périphrases ni adoucissements.

Cette version rimée offre encore un autre intérêt que celui du texte

1 La traduction des sept Psaumes pénitentiaux .

2 Colporteur. Contreporteur se trouve aussi dans Pasquier et dans la Satire Menippée. — s CEuv., p. 110.

môme d'Ovide. On y trouve des développements et des détails auxquels le poëte latin n'avait pas songé ; tel est ce passage :

« La jalousie aussi tient le mal en longueur.

Qui veut quicter l'amour, il faut quicter la peur.

Qui crainct que sa maistresse à un autre ait affaire,

Ny le Grand, ny Duret, ne luy sçauroient rien faire.

La mère de deux fils aime bien mieux celuy

Pour qui elle est en peine, et faict des vœux pour luy.

]1 y a aux Chartreux, dedans une chappelle.

Un petit sainct caché, qu'Oublieur on appelle ;

Car quiconque se veut à ces cloistres lier,

Doibt parens et amis et le monde oublier.

Là le frère imparfaict, et le jeune novice

S'en vont par chacun jour redire leur service.

Un jour j'y fuz longtemps les vespres attendant,

Et un léger sommeil me saisit cependant.

Lors il me fut advis que ce sainct vénérable

Me chanta ce propos, ou langage semblable :

«Tour oublier l'amour il faut prendre un souci ;

Dieu en donne aux uns moins, aux auti-es plus aussi.

Celuy qui tient argent à usure ou à banque,

Doit craindre la faillite, ou que son debteur manque.

Qui a un père rude, il ne peut faire mieux

Que le représenter tousjours devant ses yeux.

Qui a sa femme pauvre et charge de mesnage,

Qu'il pense qu'elle soit cause de son dommage.

Qui a vignes aux champs, tousjours craigne un malheur

De gelée, de gresle, ou de trop de chaleur.

Qui a navire en mer, qu'il ait tousjours en teste

Les vents mal asseurez et l'effroy de tempeste.

L'un a son fils en guerre, ou sa fille à pourvoir,

Qui est celuy qui n'a cent maux pour se douloir ?

Tu devois, ô Landry ! pour hayr Fredegonde,

Songer tes frères morts au camp de Pierre Ronde. »

Ce sainct mainte autre chose à dire s'aprestoit,

Quand mon dormir se romp, si vray dormir c'estoit, etc. '. »

Certes, nous sommes loin de Rome et de l'époque d'Auguste.

Les poëtes latins avaient la prédilection de Rapin ; cependant il s'est aussi appliqué à rendre en français quelques poésies italiennes. 11 a fait une traduction du vingt-huitième chant du poëme de l'Ariostc, traduction publiée en 1612, mais qui n'a point été insérée dans le recueil de ses œuvres complètes. Elle pourrait encore se hre avec intérêt.

Enfin, pour avoir tout dit sur les traductions de Rapin, nous ajouterons qu'il mit en vers les sept Psaumes pénitcntiaux, et traduisit mot à mot du latin la plus grande partie d'un discours célèbre du chancelier de l'Hôpital à ses amis ^

1 Œuv., p. 109 et 170. — » Ibid., p. 137-151.

Les poésies originales contiennent quelques pièces amoureuses d'une fadeur écœurante, comme tant de poésies du même genre. Rapin réussissait mieux à chanter le libertinage et la débauche que l'amour- Il y a de l'originalité gauloise, mais aussi que d'obscénité dans la pièce en cinquante-sept stances intitulée la Douche aux belles biberonnes des eaux de Pougens en l'année 1398 ! C'est à peine si l'on trouverait rien de plus polisson dans toute cette littérature si licencieuse du seizième siècle. L'Amour philosophe est aussi d'un ton fort libre, mais beaucoup moins grossier.

Tout cela ne mérite guère d'arrêter un lecteur délicat ; heureusement on rencontre à côté de ces poésies plus ou moins malsaines quelques pièces d'une meilleure inspiration et d'un genre moins commun.

Dans un sonnet célèbre, Rapin a exprimé avec beaucoup de naturel et de grâce le regret de ne pouvoir passer ses jours à la campagne, aux pieds de celle qu'il aime, loin des intrigues de la cour et des discordes civiles :

« Me faut-il donc quitter ces solitaires roches, Ces cousteaux verdoyans, ce goulet et ce boys, Et ce friche et ces prés et la playsante voix D'Echo qui me respond de ces vallées proches.

Pour retourner ouyr un triste son de cloches, Un bruit perpétuel d'hommes et de charroys, Pour ne plus voir de l'air qu'entre deux hauts paroys, Et un meslange espais de mules et de coches !

Oh ! que je vive ici sans honneur et sans nom, Plustost qu'aller gaigner un immortel renom. Et quitter pour si peu la liberté rustique !

Il me plaist de mourir en un exil si doux,

Loin du bruit du palais et tousjonrs près de vous,

Qui me serez et prince et peuple et republique. »

Cette pièce est assurément l'une des mieux pensées et des mieux senties que Rapin ait écrites, mais quand on lit un vers comme :

D'Echo qui me respond de ces \n\lij-es proches,

il faut bien avouer que la réforme de Malherbe était nécessaire.

Il ne fut pas donné à Rapin de jouir de la douce et tranquille retraite dont il a chanté l'obscur bonheur.

Malgré les grandes charges qu'il avait exercées et les puissants amis qu'il s'était faits, il souffrit la misère dans sa vieillesse. Après avoir usé dans les champs sa modique fortune, il se voyait, avec sept enfants, dénué de ressources et poursuivi par d'impitoyables créanciers. Il a tracé, pour le duc de Sully, un tableau de sa détresse qui laisse voir que la misère n'avait pas abattu sa noble fierté :

« Je suis de sept enfans chargé,

A cent créanciers engagé.

Et mes forces sont consommées

Des frais que j'ai faits aux armées, etc.

J'espère que le temps viendra Durant ce roy-ci, qu'on tiendra D'un liomme de bien plus de compte Qu'on ne tient d'un duc ou d'un comte. »

Nicolas Rapin était véritablement un généreux citoyen, et il a plus d'une fois des accents de patriotisme dignes d'un Français et d'un poëte. Un sonnet au Roi se termine ainsi :

« Espagnols, apprenez que jamais estranger

N'attaqua le François qu'avec perte et danger ;

Le François ne se vainc que par le François mesme. »

Comme la noblesse de son âme se montre bien aussi dans ce sonnet : A Achille de Ilarlay.

Courage, grand Achille, oppose à la fortune Ce bouclier de Vulcain, ce mur de fin acier, Ce rempart d'innocence en ce cœur justicier, Comme un roc qui résiste au courroux de Neptune. Ta vertu soit toujours toute telle et toute une, Insensible aux appasts d'un puissant fmancier. Impénétrable et sourde aux charmes d'un sorcier, Qui de crainte et d'espoir ta constance importune. Détourne tes pensers des faveurs de la court. Maintiens ton grave front, quoique le temps qui court Desireroit des mœurs qui fussent moins austères. Aux grands maux comme sont les nostres d'à présent. Le médecin perd tout ce qui rend complaisant ; Les breuvages amers sont les plus salutaires.

Ce sont ces mêmes sentiments de patriotisme et ce même enthousiasme politique qui lui firent prendre une grande part à la rédaction du Catholicon. On croit qu'il fit la harangue du docteur Rose, celle de l'archevêque de Lyon et celle du sieur d'Engoulevent. Il passe aussi pour avoir composé, de moitié avec Passerai, les épigrammes latines et françaises.

L'intrépide adversaire des ligueurs était naturellement un ennemi déclaré des Jésuites. Ses vers violents à Louis DoUe ' contre les religieux ont été souvent rappelés. Cependant il mourut entre les mains de quatre pères do la compagnie de Jésus, et l'ardent Garasse triomphe beaucoup de cette conversion. Elle ne serait pas tout h fait volontaire,

1 Ils ont été insérés dans le VI* volume des Mémoires de la Ligue.

s'il fallait en croire le témoignage de l'Estoile, suivant lequel Rapin tança fort son fils le religieux d'avoir appelé les Jésuites à sa mort.

Outre ses poésies rimées, Rapin a laissé tout un recueil de vers mesurés à la manière des Grecs et des Latins. C'est un des auteurs du seizième siècle qui ont attaché le plus d'importance à l'introduction dans notre littérature de l'antique prosodie. Dans son recueil de vers mesurés, où l'on a fait entrer plusieurs pièces adressées à l'auteur, nous trouvons une ode en vers asclépiades, une en vers anapestiques, une en vers sénaires et dimètres, plusieurs en vers alcaïques et en vers saphiques, plusieurs odes anacréontiques, etc.

Ces diverses pièces sont précédées de curieuses stances en faveur des vers mesurés, d'un certain Carlier, qui dit à Henri IV :

« Les vers, bien que hardis, que le François anime Sur le cistre mignard sont de trop peu d'estime, Entre les grands guerriers hazardeux au danger, Il faut qu'enrichissant la Françoise couronne Du thresor précieux que la valeur te donne, Tu l'enrichisse aussi du beau lut étranger. Il faut, prince guerrier, que tu loges les Muses Que les libres François de leurs chants ont excluses. Si tu veux d'un beau los surmonter tes ayeux. Une Muze sans art, sans piez et sans mezures, Ne peut porter bien loin tes prouesses futures, Mais les nostres pourront te guinder dans les cieux. Leurs vers bien cadancez accomplis de leurs nombres Peuvent faire revivre et retirer des ombres Ton nom, qui tout d'un coup remplira l'univers, Peuvent encourager tes valeureux gend'armes, Qui courront à la gloire au milieu des alarmes Comme fit Alexandre animé d'un beau vers. »

« Accorder nostre langue au luth Oracien, » reproduire le rhythme de Pindare et de Callimaque, quelle plus haute entreprise ? Aussi nos poëtes innovateurs, dans leur naïf orgueil, s'imaginent-ils déjà égaler, sinon surpasser les Grecs et les Romains :

« Nous chantons et balons et travaillons demain, Non moins bien que le Grec, ny que le vieil Romain, Et rien nous ne cédons, mesmes cedans le prix, • Soit aux arts de la guerre, arts que tu as appris Dès ton âge premier, soit de sçavoir ramer Sous un soleil nouveau dans une estrange mer, Il restoit de donner, pour le commencement. Au langage commun quelque bel ornement.

Quand un docte Baïf, tout le premier, voulut Nos chansons mesurer sur le pénible luth ; Mais l'heur luy défaillit, plus que le bon sçavoir: Faudroit-il que la France eust ce malheur de voir

Sous ton règne, où le ciel tout bonheur eust donné, Un si brave dessein du tout abandonné '. »

Entendez encore notre réformateur en ses élans de triomphe et de confiance naïve. Dans une ode anacréontique à un poëte oublié nommé Gillot, il s'écrie :

Gillot mon autre Apollon, Honeur de l'ordre pourpré Qui ose en ce temps-cy Paroislre par ta vertu, Que doy-je faire à ces gens.

Qui sans cognoistre combien Peut pour la France servir L'invention de mes vers, A tors m'accusent absent, Que j'entreprens par orgueil Fouler la gloire des vieux, Pour prendre des nouveautez Qui n'ont ne loy ne compas.

0 quant à part je les tiens Pour rendre compte à loisir, De mon dessein commencé, Besoin leur est d'accorder, Que nous ne sommes en rien Moins excellens ni moins duits Auxquantitez de nos mots Que les Romains et les Grecs, Pouvant comme eux le François En long et bref prononcer.

Mais encor ay-je bien pris Plus grande barre contre eux.

Quand près de moy du Courrai/ D'accords anime mes vers, Ils sont ravis, et n'ont plus Recours à joindre les mains Pour admirer la beauté, Et l'armonie des voix, Qui vont d'un ordre nombreux Fraper le ciel de leur son 2.

L'ardeur était grande, l'enthousiasme généreux, l'entreprise, sinon possible, du moins belle et louable, mais les forces des novateurs n'étaient pas proportionnées au but qu'ils voulaient atteindre.

• Vers mesurez, liv. I, oJo i, p. 2. — - Ihid., p. 28.

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