SCÉVOLE DE SAINTE-MARTHE
Calliopé la tant bien résonante, A à sa voix une voix consonante ; C'est son Mat^ot, le poète savant ; Lequel premier met sa plume en avant : Plume de mots et sentences fertille, Plume à trouver et à coucher subtille.
Clio après a son docte Colin, Colin sonnant grec, françoys et latin, Et pénétrant, de l'erudite sonde, La creuse mer de science profonde.
Puis Erato un Saint Gelays maintient Qui sa partie avec les aultres tient, Chantant des sons de sa sonante lyre, Plaisans à tous, et utiles à lire.
Auprès duquel un Sceve s'est assis, Petit de corps, d'un grand esprit rassis, Quil'escoutant, malgré qu'il en ayt, lie Aux graves sons de sa doulce Thalie.
Avecques eux y a Melpomené, La Maison Neufve, esprit gentil, mené, Qui tellement de sa harpe resonne, Que n'est aulcun lequel ne s'en estonne.
Terpsicoré a près de soy Brodeau, Lequel tousjours invente chant nouveau, Et de son chant il fait si grand merveille Qu'il n'y a cueur que soubdain ne reveille.
Là Euterpé ne s'est mise en oubly,
Ains le troupeau a très-bien ennobly
Par un Bouchet qui tant de beaulx dicts couche,
Tous procedans de sa dorée bouche.
Et là auprès Heroet le subtil, Avecques luy Fontaine le gentil.
Deux en leurs sons une personne unie, Chantans auprès de l'haulte Polymnie.
Là Uranie a son Salel conduict.
Qui tous les jours ses factures produict, Par juste droict accommodé ù elle...
Salel escrit de telle dignité,
Pr.OSATEtliS ET l'OiÎTES 1)U XVI* SIÈCLE, 41
Et ses escrits si saigement compassé, Qu'il n'est aulcun qui en ce l'oultrepasse.
Ni dans ce morceau, ni nulle part, le style poétique de Sainte-Marthe n'est très-élevé, mais il est constamment naturel, sans affectation et sans mauvais goût.
Ses poésies latines méritent de plus grands éloges, et sa Psedotrophie, art de nourrir les enfants à la mamelle, est regardée comme un des morceaux modernes de la latinité la plus exquise et la plus appro. chante du style des classiques.
D'ailleurs Scévole de Sainte-Marthe ne pouvait donner à la poésie, latine ou française, que de courts loisirs. Orateur éloquent, jurisconsulte instruit, magistrat et administrateur aussi actif qu'intègre, député courageux aux États de Blois et à l'assemblée des notables tenue à Rouen en 1597,' sa vie fut toujours remplie par les plus grandes et les plus sérieuses affaires.
Ce poëte, longtemps méconnu, et aujourd'hui justement apprécié comme un précurseur de Segrais, de Racan, de Boileau, naquit en Normandie, dans la terre de la Fresné-au-Sauvage. Il aima toujours à vivre dans ces sites champêtres, et y puisa le goût l)ucoIique qui devait le rendre célèbre.
Amené très-jeune à Paris par sa mère, restée veuve quand il avait à peine neuf ans, il étudia avec ardeur, dans les savants collèges de cette époque passionnée d'érudition, les littératures grecque et latine, puis les langues italienne et espagnole. De loi9 à 1554 il suivit les leçons de Buquet, de Turnèbe ou Tournebu, de Marc-Antoine Muret.
La lecture des ouvrages de Ronsard, de Baïf , de Joachim du Bellay lui inspira un goût passionné pour les lettres et la poésie. A l'âge de dix-huit ans, il en alla étudier les règles à Angers, à l'école du jurisconsulte et soldat poëte Jacques Tahureau. Deux de ses amis, dont l'un était le futur poëte dramatique Ch. Toustain, l'avaient accompagné sur les bords delà Maine. Il se rendit ensuite sur les bords du Clain à Poitiers, où il se lia d'amitié avec le poëte latin et français Scévole de Sainte-Marthe. Ce fut là qu'il rêva ses premiers succès littéraires. Déjà, dans le silence, il avait beaucoup écrit. Impatient de gloire,
« Ayant encor sans coton le visage,
Il mit au joui' les vers de son apprentissage, »
Découragé du peu de succès qu'obtint sa première publication, Vauquelin abandonna l'étude de la poésie pour celle de la jurisprudence, et se rendit à Bourges pour y profiter des leçons du célèbre professeur de droit romain, François Duaren, devint bientôt avocat du Roi au bailliage de Caen, et se maria, à l'âge de vingt-quatre ans, avec une jeune personne noble pour laquelle depuis longtemps il brûlait d'un amour qui devait lui inspirer des vers très-naturels et très-touchants. Dès lors la muse va un peu sommeiller, et Vauquelin se donnera presque tout entier aux graves occupations du jurisconsulte, et plus tard du magistrat et du soldat. Cependant, en aucun temps la poésie ne sera complètement oubliée, et quand il se décidera à faire paraître les fruits de ses loisirs, il pourra se présenter devant le public avec une œuvre capable de lui assurer une belle place parmi les poêles de son temps.
Le premier recueil de poésies publié par notre jeune auteur, à Poitiers, en t559, à l'âge de dix-neuf ans, était intitulé : Les deux premiers livres des Foresteries de Jean Yauquelin de la Fresnaye. Il les avait composées au gazouil des fontaines, alors qu'il parcourait, en Normandie, les foi^êts d'Andaine et de Getel, et il les avait ainsi nommées, parce qu'il y parlait — sans ordre et sans but marqué — des bois, delà campagne, des faunes, des bergers. Plus tard le poëte rougit presque de cette première production de sa verve précoce. Il s'accusa d'avoir cueilli des fruits hors de saison, et d'avoir, aveuglé de son amour paternel, fait voir la lumière à ses vers encore sans yeux et sans pieds. Son mépris pour les fruits non encore mûrs de sa verte jeunesse augmenta à mesure qu'il avança en âge, et il n'en inséra rien dans l'édition de ses œuvres publiée en 1605.
Cette première production d'une si jeune muse ne méritait ni tant de dédain de la part du public, ni tant de sévérité de la part de l'auteur même. Malgré ses défauts elle révélait une verve féconde, une imagination charmante et une sensibilité pleine de naturel.
Les Foresteries avaient été écrites sous l'inspiration des chefs de la Pléiade. La seconde œuvre de Vauquelin, les Idillies, tranche sur tout ce qu'on connaissait jusqu'alors en France de poésie pastorale, et marque une grande révolution dans la littérature et dans la langue. Ses bergers et ses bergères sont moins rustiques que ceux de Ronsard, de Joachim du Bellay et de Rcmy Belleau. Ils ne se nomment pas Guillot, Perrot ouMarion,mais Galatée, Philanon et Philis, et leur langage n'est pas trop indigne des personnages de Théocrite et de Virgile. Dans les petits poèmes rustiques du chantre normand on retrouve quelque chose de l'aménité, de la noblesse, de l'aimable simplicité des Grecs.
Lui-même rend ainsi raison du nom d'Idillies qu'il a donné à ses poésies pastorales, et nous en fait en môme temps connaître la nature :
« Comme les Romains (et toutes autres nations d'après eux) ont retenu les noms grecs de tous les arts, qu'aussi à leur imitation j'ay retenu celuy d'Idillie, n'ayant voulu user du mot d'œglogue qui signifie autant, n'estoit que le subject en semble désirer des propos et des discours plus longs (que Virgille appelle deductmi cavmen) qui ressemblent au filet du lin, ou de la laine, que la bergère en chantant file et tire à la quenouille ou au rouet. Le nom de Bucolique est plus gênerai et s'y rapporte mesme: mais pour ce qu'il prend sa dénomination des bœufs, celuy d'Idillie m'a semblé se rapporter mieux à mes desseins, d'autant qu'il ne signifie et ne représente que diverses petites images et gravures en la semblance de celle qu'on grave au lapis, aux gemmes et calcédoines pour servir quelquefois de cachet. Les miennes en la sorte, pleines d'amour enfantine^ ne sont qu'imagetes et petites tabletes de fantaisies d'amour. »
Le premier livre des IdllUcs renferme l'hisloire allégorique de sa jeunesse el de ses amours avec Anne de lîourgueville qui devint sa femme, après qu'il eut subi une longue el douloureuse épreuve. C'est l'un des premiers exemples, dans notre littérature moderne, de poésie intime. Quelques pièces qui rappellent également les sentiments les plus vifs qu'il ait éprouvés dans le printemps de sa vie, respirent une aimable candeur et une sincérité de passion qui charme. Telle est surtout l'idylle dans laquelle il déplore le mariage d'une jeune fille qu'il aimait :
« Amour, la pastourelle aimée
Que pucelle j'ay tant aimée
Sera demain, comme je croj%
Epouse en triomphe menée
Sous le joug du bel hymenée
A Damet plus heureux que moy, etc. »
Le passage suivant pourra servir encore à donner une idée du genre des Idillies de Vauquelin :
« Tyrsis, qui les troupeaux de Philanon conduit,
Disoit, des qu'au matin le beau soleil reluit:
J'aperçoy que Philis, amoureuse nymphete,
(Non autrement que fait une soigneuse avete)
S'en va de fleur en fleur cueillir à l'environ
Mile diverses fleurs, pour emplir son giron,
Des plus belles après avec ses mains pucelles
Elle arrondit, et fait mile couronnes belles
Et mile beaux bouquets proprement compassez,
Et quand dans son beau sein elle s'en voit assez,
Et quand en tous endroits sa teste en est fleurie
Elle seule s'en va de prerie en prerie,
De dosage ^ en dosage (où de son pied léger
Le trac 2 ne pourroit voir le plus subtil berger),
Gagner, hors des hameaux, une secrète sente.
Moy qui devine bien la fin de son attente.
Je la suy de tout loin ; mais tout si finement
Que je luy voy donner des fleurs abondamment
A son cher Philanon, qui joyeux sous un hestre
En l'ombre l'attendoit voyant ses troupeaux paistre.
Je les voy se chérir, je les voy vis à vis
S'entretenir longtemps do leurs menus devis ;
Je les voy se baiser, je les voy fondre d'aise.
Lors que leur cœur de cire amolit en leur braise.
Les voyant séparez, après un long adieu,
Alors je vay m'asseoir en leur place, en leur lieu,
^ Clos, enclos.
2 Trace.
A l'ombrage du lisstre, et la resouvenance
De leurs plaisirs m'aporte une grande alegeance i. »
Ce sont bien là des vers de première jeunesse. La facture est négligée, le sentiment est sensuel, mais il y a des détails d'une grâce exquise.
Nous signalerons encore l'idillie lxix du livre I", surtout pour certaines parties écrites d'un style harmonieux qui n'est pas ordinaire chez Vauquehn :
« Jamais le beau soleil n'ouvrit un plus beau jour.
Les elemens estoient pleins de ris et d'amour,
Tous les vents se taisoient aux monts, aux vaux, aux plaines,
Aux estangs endormis, aux courantes fontaines,
Quand Philanon, jettant sur Philis son regard.
Puis regardant le ciel aussi d'une autre part,
Disoit : J'atteste Pan, les Faunes et Driades
Et toy, luisant Phœbus, qui nous vois et regardes, etc. »
Malherbe n'a guère rimé plus mélodieusement.
Vauquelin avait aspiré, jeune bergerot, à être le successeur de Ronsard dans la poésie pastorale. Il croyait être le seul qui eût essayé « de racoutrer l'anche » du célèbre Vendômois. Plus tard il apprit que Baïf avait, comme lui, promené les Muses par les bois,
« Et que dès ce temps-là Le gentil flageolet de Tahureau parla, Que Saintemarthe avoit aux voix de sa musette Fait pleurer les rochers de la mort de Brunette, Que Betoulaut ^ encor, arrivant sur le Clain, Les pasteurs attristez rejouit plus à plain. »
Du moins ose-t-il se dire le premier qui ait mêlé aux vers l'outil de la prose *, et l'on ne peut lui refuser l'honneur d'avoir été l'un des premiers qui ait fait entendre en France la flûte de la muse pastorale.
Il fut aussi l'un de nos premiers auteurs satiriques.
Ses satires, adressées la plupart aux plus illustres de ses contemporains, à Scévole de Sainte-Marthe, à Bertaut, à Desportes, à Malherbe, sont toujours morales, jamais littéraires. 11 a des traits énergiques contre les vices et les ridicules, mais peu de malice et de fiel. Son indignation est toujours tempérée, aussi le plus grand nombre de ses satires ressemblent-elles assez à des épîtres. La simplicité qu'il affecte le
1 Idillies, Li.
2 Roland Bétholaud, auteur de quelques sonnets et épigrammes, et de deux églogues adressées à Scévole de Sainte-Marthe.
3 Idillies, II, à B. de S. -Franc.
rend souvent prosaïque et familier, mais il reste toujours inl<''ressant, parce que l'homme se montre toujours sincère, bon et vertueux.
Dans un discours au Roi, il essaye de donner une idée du genre de ses satires et de la manière dont il les a composées :
« Je compose, j'escri, je cotte maint passage,
Pour en mettre le fruit tout soudain en usage,
Et sans m'assujettir à, nul autlieur certain,
Je pren tantost du Grec et tantost du Romain
Ce qui me semble bon, essayant de confire
Avec leur sucre dous, soit Epistre ou Satire :
Et quelquefois je pren des vulgaires * voisins,
Pour mettre en mon jardin, des fleurs de leurs jardins.
Je vay, je vien, je cours, quelque part que l'orage Me vueille transporter, j'aborde le rivage. Tantost légèrement dispos je vay nageant Dans les ruisseaux des mœurs, et tantost me plongeant Dans la mer des raisons, grave, prendre j'essaye Celle qui me semble estre entre elles la plus vraye ; Et souvent me rendant populaire, pourtant De la vertu je suis un aspre combatant, Et tousjours mon abeille en son miel satyrique, Reserve un eguillon, dont le vice elle pique. Tantost je me dérobe et me laisse emporter, Pour des autheurs plaisans quelquefois regouster. Et tasclie d'asservir les choses à ma vie, Sans toutefois la rendre aux choses asservie. »
L'extrait suivant de la satire envers de dix pieds intitulée le Dissipateur^ suffira pour faire connaître la manière d'écrire de cet émule d'Horace :
Le sieur d'Auly qui fut fait chevalier Avant que d'estre à grand' peine escuyer S'enfle, se brave ^ et ses parens dédaigne Et des seigneurs seulement s'accompaigne. Le souvenir de son nom luy deplaist ; Car son orgueil luy fait croire qu'il est Ce qu'il n'est pas, et la marque avancée Qu'il n'eust jamais en quatre sauts passée A mise au loin. Il veut voluptueux Passer les grands en habits somptueux, Il ne dit rien qu'en mots de seigneurie, Et son estable il appelle escurie.
Il veut avoir un friand cuisinier, Maistre d'hostel, dépensier, aumosnier,
1 Langues vulgaires. ;
' Fait le fier, l'important.
Et quand on veut luy faire un grand service Il faut nommer sa depance l'olice.
Quelque fois mesme il parle gasconnas, Et ses laquais il appelle Ragas i, Veut du bouffon quelque dance nouvelle, Un fol plaisant joueur de bagatelle.
Il veut avoir des chiens et des oiseaux, Et veut bastir sur des desseins nouveaux. Tous ses chevaux ne sont que du manège Et tous les jours ses rentes il abrège, Car sur le dos il porte son moulin Teint d'ecarlate aux eaux de Gobelin 2. Tantostil vent la grande métairie, Et puis demain l'herbage ou la prairie. Gomme un limas 3 en la belle saison Portant sur luy son fardeau, sa maison.
Puis qu'un tel mal en ce royaume il cause
Et magnifique on le tient toutefois,
Estant chéri des princes et des rois.
Le gentilhomme et le povre en leur perte
Ne vont à luy qu'à teste découverte...
De mises * plus il a que de recettes
Et ses habits lardez de vieilles dettes.
Ce qu'en long temps son père et ses ayeux
Avoient acquis d'un labeur soucieux
A pleines mains à l'abandon il jette.
Non peu à peu : la vie estant subjette
A tant de maux, trop jeune il n'aperçoit
Qu'on vit souvent bien plus qu'on ne pensoit.
Darsin d'ailleurs tant de charges a prises.
Et tous les jours mené tant d'entreprises
Qu'un grand mulet, qu'un sommier le plus foi t
Suivant la cour en seroit desja mort.
Or 3 tu le vois à la chancelerie,
1 Eli provençal, ragas signifie proprement chasse-mulet, valet de meunier.
* Jean Gobelin, originaire de Reims (de Hollande suivant d'autres), vint en 1450, sur les bords de la petite rivière de Bièvre, fonder l'établissement qui a pris son nom, et dont Golbert fit la manufacture de tapis, dite des Gobelins. Jean Gobelin mourut en 1476.
3 Limaçon.
* Dépenses,
* Pour ore ou ores, maintenant, tantôt.
Or près d'un grand, en quelque galerie,
Aux intendans des finances aller,
En un clin d'oeil delà les ponts voiler,
Et puis au Louvre, où tousjours il trafique
Et nuit et jour le cerveau s'alambique
Comme il pourra rechercher les moyens,
En surpassant tous les Italiens,
Ou d'augmenter le party des gabelles,
Ou de trouver d'autres modes nouvelles
Pour refraischir do gains nouveaux et frais
Ceux-là qui sont du soleil le plus près.
Il s'ejouit de conter, de se plaindre
De ceux qu'on voit en ces choses se feindre,
Et dit à tous que la nécessité
Force les lois de notre honnesteté.
Au cabinet d'un prince il en devise.
Et des moyens d'autruyfait marchandise,
N'avisant pas que pour peu d'argent promt
L'ordre ancien de la France il corromt.
Il est hay du peuple abonne cause.
{Sat., III, àMorel.)
Vauquelin delà Fresnaye avait tous les sentiments d'un Français dévoué à son pap. Aussi les événements du temps, en particulier les troubles civils et religieux, lui inspirent-ils souvent de belles pensées rendues en beaux vers :
« Qu'il me fasclie d'ouïr, soit que le jour se levé,
Ou soit que le Soleil ses beaux coursiers abreve i
Au soir en l'Océan, un continu rebat
De tambours qui sans cesse aux oreilles me bat !
Combien de fois je dis en mon ame pensive :
Las 1 faut-il que tousjours en la France on estrive ^
Pour la religion qui n'est que charité,
Kt que par le combat on cherche vérité " I »
Celte haine patriotique de l'anarchie et des guerres fratricides, cet amour de la paix et de la concorde entre tous les membres d'un même royaume, cette soif de justice, ce désir du bien-être de tous les citoyens lui firent écrire en fb69, au plus fort des discordes civiles, son Traité pour la Monarchie du royaume contre la Division, dédié à la reine mère. 11 voit la France sans couronne rorjule,
1 Abreuve. — ^ Qn se querelle, on se batte. 3 Sat., \j à M. de la Borderie.
eSO PROSATEURS ET POÈTES DU XVI» SIÈCLE.
« Sa robe par lambeaux, comme à l'accoustumée N'estant plus de lis d'or sur l'azur parsemée... La misérable France, elle pleure et gémit, De son malheureux sort la face luy blêmit, Elle appelle à secours, mais en vain, tous les princes Et seigneurs qu'elle voit gouverner les provinces. Mais ils sont envers elle, encore à ses despens^ Plus cruels que lyons, que tigres ni serpens, etc. »
« 0 saincte paix, revien, revien, etc. »
Le grand citoyen que l'intérêt du pays préoccupait si vivement avait toujours résisté aux instances qui l'appelaient à la cour; malgré son éloignement, on ne l'oubliait pas, et en 1574 ou 1575 il reçut de Henri III la mission officielle de composer un Art 'poétique dans notre langue. •Encouragé par Desportes, favori du duc de Joyeuse, il entreprit d'écrire ce difficile ouvrage.
Bien des auteurs, avant Vauquelin, avaient écrit sur Fart poétique, l'Infortuné, auteur anonyme du Jardin de plaisance et fleur de rhétorique, Fabri ou le Fcvre, auteur de la Vraie et pleine Rhétorique, Joachim du Bellay, dans le second livre de sa Défense et illustration de la langue française, Ch. Fontaine, Sibilet, Peletier du Mans, dans des traités spéciaux, enfin Ronsard, dans son Abrégé, très-superficiel, de Vart poétique. Vauquelin ajouta beaucoup à l'œuvre de ses devanciers, tant pour ce qu'il dit de lui-même que pour ce qu'il emprunta à nos sçavans majeurs, qui ont desjà tracé un sentier qui de nous ne doit estre laissé, à Aristote, à Horace le harpeur de Calabre, à Vida et à son contemporain Antonio Minturno.
Vauquelin, voulant faire remarquer la perfection et le défaut des anciennes et des modernes poésies, remonte jusqu'à l'origine de la poésie, et la suit dans ses différents états, chez les Grecs, chez les Latins et parmi nous. Il parle avec exactitude de presque tous les genres usités chez chacun de ces peuples, en montre le vrai caractère et nomme ceux qui y ont excellé. Mais il s'attache particulièrement à marquer l'origine et le progrès de la poésie française, et à faire connaître ceux qui, avant lui ou de son temps, s'étaient acquis de la réputation, soit par leurs traductions des poètes grecs et latins, soit par les poésies qu'ils avaient faites en notre langue.
Vauquelin est un respectueux disciple des anciens ; il recommande fortement de les étudier et de les imiter ; mais il ne veut pas qu'on les suive servilement. L'idée fondamentale de sa poétique, c'est que la poésie française devrait s'affranchir de la mythologie païenne, pour aborder hautement et généreusement les grands sujets chrétiens et bibliques non moins poétiques que les thèmes usés de la Grèce.
Cet ouvrage fut composé et écrit à de longs intervalles. Commencé
vers 15?:;, il fui terminé en ib89, année de l'assassinat de Henri IH, et ne fut publié qu'en IGOi).
VArt foetique de Vauquelin manque d'ordre et de liaison, et pèche par de nombreuses redites. Il se lit cependant avec facilité et plaisir, parce que l'auteur sait corriger par des ornements agréables la sécheresse du genre didactique, et. surtout parce qu'il présente des détails d'histoire littéraire pleins d'intérêt. Cet Art poétique, oublié presque dès sa naissance, est une des œuvres les plus estimables et les plus utiles qui aient été produites avant Boileau, qui en a tiré parti, et qui n'aurait point dû la passer sous un silence si dédaigneux et si ingrat. Enfin, YArt poétique de Vauquelin et les Satires sont des productions importantes, à cause de l'influence qu'elles ont eue sur Malherbe et par là sur tout le dix-septième siècle.
Outre les poëmes dont nous avons parlé, le recueil des œuvres du sieur de la Fresnaye contient encore un livre à'Epigrammes, un livre d'Epitaphes, un livre de Sonnets. Nous en pourrions détacher de jolies petites pièces, si l'espace nous le permettait. Nous citerions même ou indiquerions un bon nombre d'épigrammes, quoiqu'il y en ait dans la quantité de trop libres, de même que plusieurs des idillies, et en particulier un certain épithalame fort peu réservé, se sentant du feu de la jeunesse et des brûlantes ardeurs des sens. Mais en général VauqueUn, homme droit, honnête, rehgieux, respecte la pudeur dans ses écrits comme il pratiquait la vertu dans sa vie.
Dans ses divers écrits, il a un style correct, facile, ingénieux, comme celui de Desportes qu'il vante beaucoup et qu'il prend pour modèle, mais il n'a pas la même homogénéité, la môme unité. Le style de notre seigneur campagnard est quelquefois bigarré de mots provinciaux et de termes de patois. Comme Ronsard, il soutenait que le poëte pouvait employer indifieremment dans ses vers toute sorte d'idiomes. Dans le premier livre de son Art poétique, parlant de la liberté qu'on doit accorder aux poètes d'inventer des mots nouveaux, il dit :
« L'idiome Normand, l'Angevin, le Manceau,
Le François, le Picard, le poli Tourangeau
Apprens, comme les mots de tous arts mécaniques,
Pour en orner après les phrases poétiques. »
Il suivit lui-même le conseil qu'il donnait aux autres, et il y fut môme plus fidèle que ne l'avait été Ronsard qui n'usa guère de ce faux système mis en avant par lui si bruyamment.
Il lui arrive de commettre des incorrections très-fortes. Par exemple il dira ;
« Je ne fay lors semblant de les voir s'embrasser, De se jouer ensemble et de se caresser *. »
Il fallait: se jouer, se caresser.
Et ailleurs :
« Mais aussi je voudrois que parmi l'espérance, Que parmi le chagrin, la crainte et le courroux Qui dans ce monde ici bataillent entre nous. Que tu fusses un roc ferme en toute asseurance ^. »
Cette répétition vicieuse de la conjonction que ne se trouve que dans des auteurs très-négligés. Vauquelin y tombe encore dans ce passage :
« Il est temps, désormais que de poil vous changez. De changer de désirs, de changer de pensées, , Et que laissant, Catay, les œuvres commencées,
Qu'aux beautez de l'esprit vostre esprit vous rangez ^. »
Enfin, dans cet autre :
« Mais quoy que soit cette misère Pesante, me sera légère D'entendre que Philis plaindra Mon mal quand elle l'entendra.
Et que comme je la désire Que Philanon elle respire *. »
Nous pourrions de même citer un certain nombre d'expressions impropres et de constructions vicieuses. Si nous voulions examiner ce poëte à la rigueur, nous aurions aussi à relever une notable quantité de fautes de goût. Nous nous contenterons de donner un ou deux exemples d'affectations et de mignardises contraires à la mâle et franche allure qu'on remarque ordinairement chez lui :
« 'Vous qui cherchez les amourettes,
Les gaitez, les grâces doucettes,
Cherchez la bouchette sucrine,
Cherchez la lèvre coraline
De Licoris : vous trouverez
Là tout ce que vous chercherez ;
En sa sucrine bouchelette.
En sa rosine levrelette
Les amourettes sont assises,
1 îdillies, I, Lxiv.
2 Sat., u, à M. de Novince.
s Biv. sonn., xui.
4 Idillies, I, Lxx.
Les grâces et les gaillardises. »
(( Et puis toute honteusette Elle epandit des œillets Et des boutons vermeillets Sur sa face vermeillette i. »
On dira que ces gentillesses de mauvais goût se rencontrent chez tous les écrivains du seizième siècle. Elles choquent davantage chez Vauquelin, parce que son talent est d'une trempe plus ferme et plus
Un caractère tout à fait particulier des poésies du sieur de la Fresnave, vu l'époque où elles parurent, c'est l'archaïsme. Mais il faut se rappeler que l'auteur a presque toujours vécu en province, et qu'une grande partie do ses poésies a été écrite longtemps avant l'impression. Il pouvait dire lui-même en publiant ses Diverses Poésies avec son Art poétique :
« Lecteurs, ce sont ici des vieilles et des nouvelles poésies. Vieilles, car la plupart sont composées il y a longtemps; nouvelles, car on n'escrit point à cette heure comme on escrivoit quand elles furent escrites «. »
D'ailleurs, en jugeant Vauquelin de la Fresnaye, il faut songer qu'on n'a pas affaire à un écrivain de métier. La poésie n'était que secondaire pour lui, et il nous apprend dans l'avertissement de son Art poétique que jamais il ne s'oublia tant qu'il laissât ses affaires pour entendre à ses vers. Se donnant garde, continue-t-il, que les sirènes des Muses ne l'abusassent, il se tenait lié à sa profession toute contraire à leurs chansons, lesquelles il n'écoutait qu'à son grand loisir et aux heures où d'autres s'ébattent à des exercices moins honnêtes.
Félicitons-le d'avoir tiré de ces heures dérobées un si utile et si honorable parti.
1 Idillies, II, XXX.
2 Ibid., xxxv/.
Desportes, poëte originaire de Chartres, est, avec Bertaut, le principal représentant de la seconde génération de l'école de Ronsard. Sachant éviter l'obscurité et l'érudition affectée de son maître, U eut peut-être moins de défauts que lui, mais assurément moins de qualités élevées. De Ronsard il n'imita que le style des poésies galantes, en le rendant un peu plus naturel. 11 quitta, comme Bertaut, la grande poésie, essayée par Ronsard. Il abandonna l'hymne, l'ode, le poëme héroïque. Il avait étudié les anciens, Ovide, Catulle, Properce, Tibulle, mais il s'était surtout appliqué à l'imitation des Italiens, non-seulement de Pétrarque, mais de Bembo, de Sannazar, de Tibaldo, de Molza, de Tanzillo. Ce poëte qui fit les délices de la cour galante de Henri HI est habituellement correct, gracieux, élégant, surtout il aie sentiment mélodique; mais il vise trop au joli, il recherche trop les mignardises et les délicatesses italiennes ; nonseulement il affecte, comme Ronsard, les concetti, l'antithèse et l'épigramme, mais il donne dans une certaine mignardise efféminée. Ce n'est donc qu'avec bien des réserves qu'on peut lui donner la louange d'avoir ramené la poésie française des traces de Ronsard sur celles de Clément Marot. Ce galant abbé, qui se vit comblé d'honneurs et de richesses, et traité amicalement parles rois et les princes, dont il savait, en fin courtisan, flatter les goûts et caresser les passions, est avant tout, comme Mellin de Saint-Gelais, à qui il est bien supérieur, un poëte de cour.
Desportes est, comme le Ronsard des Amours, un poëte galant, mais il ne se contentait pas, comme Ronsard, de chanter des Philis en l'air. Tempérament ardent et voluptueux, il lui fallait de véritables amours, et elles fourmillèrent dans sa vie. Il paraît avoir été aimé de grandes dames, comme Diane de Cossé-Brissac, Hélène de Fonsèques, Henriette delà Chàteigneraie, Louise de l'IIôpital-Vitry, et même, semble-t-il, la reine de Navarre, la voluptueuse Margot. Qui sait combien il eut en outre d'attachements plus obscurs? Dès qu'il avait conçu quelque nouvelle affection, il fallait, quels que fussent les obstacles, qu'il parvînt sans relard à ses fins. Pour satisfaire sa passion, rien ne lui coûtait. Toutes les nuits il battait le pavé en coureur d'aventures,
sans craindre les intempéries, non plus que les rivaux, les jaloux, les détrousseurs de passants :
« Quand je suis tout do flammo et que, chargé d'ennuis,
Par la ville à grands pas j'erre toutes les nuits, '
Toujours une déesse à mon secours so montre.
Les batteurs de pavé, qu'aux détours je rencontre,
Ne ra'ostent point ma cape, et leur fer rigoureux
Ne se trempe jamais dans mon sang amoureux.
Le froid des nuits d'hiver ne me porte nuisance,
Ni le serein, ni l'eau qui tombe en abondance.
Je ne me sens de rien, tout aide à ma santé.
Pourvu qu'à la parfm, ayant bien escouté,
Lasse de mes travaux, celle qui m'est si belle,
Entr'ouvrant la fenestre, à basse voix m'appelle. »
L'amour l'occupa donc plus que la poésie, cependant il commença de bonne heure à versifier; mais il choisit des sujets qui lui permissent de répandre les sentiments dont son âme était remplie.
Dans le courant de l'année lo72, il publia son premier poëme, une imitation du Roland furieux de l'Arioste, et le dédia au violent et fougueux Charles IX,
En voici l'un des plus beaux passages. Il suffira pour donner une idée des débuts de notre poëte :
Prouesses de Roland.
Or, pour toucher le cœur de sa fiere maistresse.
Il fait en mille endroits retentir sa prouesse.
En Inde, en Tartarie, et desjà l'Oriant
Restant tout étonné va ses faits publiant :
Puis il repasse en France, oii le peuple d'Espagne,
Le Numide et le More emplissoient la campagne.
Conduits par Agramant, qui desjà se promet
Que la France captive à ses lois se soumet.
Là de mille beaux faits il enrichit sa gloire,
Là de mille combats remporte la victoire :
Il foudroie, il saccage, horrible et furieux,
Et l'ennemi, qui craint son bras victorieux,
Fuit au-devant de luy, comme dedans la plaine
Fuit au-devant du loup le mouton porte laine.
Qui a veu quelquefois tournoyer dedans l'air,
Gronder et faire feu le tonnerre et l'esclair.
Puis tombant tout à coup en mille estranges sortes
Esclater et partir i les roches les plus fortes, Briser les marbres durs, crouler les fondements Et pesle-mesle encor brouiller les éléments, Pense qu'il voit Roland marchant de place en place, Et les armes au poing débâchant et taillant Fait refroidir 2 le sang du plus brave et vaillant. On n'oyt autour de luy que mortelles complaintes, Son espée et son bras et ses armes sont teintes Du sang des ennemis ; car rien ne les défend, Maille ny corselet, quand DurandaP descend. II fend, il taille, il perce, il frappe, il tue, il chasse. Chascun fuit devant luy ; qui son armet délace. Qui * laisse choir sa lance, et qui souventes fois Quitte là son espée, et fuit dedans les bois. Qui deçà, qui delà ^, et leur ame craintive A chaque flair de vent croit qu'encore il les suive, Qu'il presse leurs talons, et qu'il hausse le bras Pour les priver de vie au milieu de leurs pas. Comme un jeune chevreuil qui dedans un bocage A veu le fier lyon chaud de soif et de rage, Qui massacre sa mère, et convoiteux de sang La démembre et deschire, et luy mange le flanc. Craintif il se dérobe, et d'une course isnelle ® Echappe '^ la fureur de la beste cruelle. Au mouvoir d'une fueille il ne sçait qu'il devient, Tout bruict semble au pauvret le lyon qui le tient. Ainsi devant Roland la tourbe espouvantée S'enfuit à qui mieux mieux d'une course hastée. Et luy qui les poursuit, continuant ses coups, Renverse les chevaux et les maistres dessous.
1 Partir est employé neutralement pour se partir dans le sens ancien de se partager, se fendre, de partiri. Briser, brouiller, sont de même employés au neutre au lieu du réfléchi, comme cela se faisait souvent après le verbe voir. Consulter notre Lexique de Corneille au mot Voir.
2 Ce membre de phrase est très-incorrect. L'auteur oublie qu'il l'a commencé par Pense qu'il voit Roland..,.
3 C'est le nom de l'épée de Roland. — * L'un, l'autre.
5 Qui deçà, qui delà ne se rapportant qu'à qui, relatif singulier, employé pour dire celui-ci, est d'une impardonnable incorrection.
^ Prompte , de l'ancien allemand snel ; c'est un des vieux mots dont la Bruyère regrettait la désuétude.
■' Echapper s'emploie encore activement dans le sens d'éviter, mais moins fréquemment qu'autrefois.
La môme année il donna une autre faible imitation de l'Arioste en sept cent vingt-deux vers, qui lui valut, de la part de (Charles IX, alors qu'il était encore fort jeune, « huit cents couronnes d'or % » c'est-àdire huit cents de ces écus d'or dits à lu couronne; et Angélique et Médo7\ aussi imité de l'italien, qu'il dédia au voluptueux duc d'Anjou, qui devint l'un de ses meilleurs prolecteuis.
L'arrangeur de l'Arioste trouva, dans le successeur de Charles, un protecteur encore plus zélé et plus généreux. Il devint le « bien-aimé et favori poëte^» de Henri III, qui commença par lui donner dix mille écus d'argent comptant,
« pour faire
Que ses premiers labeurs honorassent le jour
Sous la baniere claire Et dessous les blasons de Venus et d'Amour ^, »
c'est-à-dire pour mettre au jour un petit nombre de sonnets amoureux.
C'est sous cette forme du sonnet que Desportes devait, comme Ronsard et du Bellay, chanter ses amours, Amours de Diane, Amours d'Hippolyte, Amours de Cleonice *.
L'amour a été la vraie muse de Desportes. Il ne faut pas croire cependant que l'amour ait été pour lui une source d'inspirations bien variées et bien ardentes. Il chanta sur un ton absolument uniforme, et souvent bien froid et bien insipide, les trois principales maîtresses qu'il a successivement aimées. Il entassa sonnets sur sonnets ; mais ces vers, dont chacun a coûté mille larmes au poëte, n'attendrissent guère le lecteur. On y sent l'art bien plus que la passion. Çà et là néanmoins des accents partis du cœur, une tendresse dans l'expression, inconnue jusqu'alors en notre langue, réveillent l'attention, et annoncent une nouvelle manière poétique.
Il y a des vers qui sont déjà presque du Racine pour la douceur, pour la mélancolie, pour la délicatesse de sentiments :
« J'esperay sans espoir, j'eus peur, j'osay pourtant, Et parlay dans mon cœur mainte chose inconnue ^. »
1 Claude Garnier, la Muse infortunée, 1G24, in-8. *
2 Journal de Heiiri III, ann. 1585.
3 Garnier, la Muse infortunée.
* Diane, dit-on, c'était Diane de Cossé-Brissac, comtesse de Mansfeld, que son mari tua dans un accès de jalousie; Hippolyte, c'était Hélène do Surgère, demoiselle d'honneur do Catherine do Médicis, que Ronsard avait déjà chantée; enfin Cleonice, c'était la célèbre Henriette de Vivonne de la Châteigneraye.
5 Amours d'HippoL, xl.
Prosateurs et poëtios du xvi" siîîcle. 42
Desportes est un poëte tendre plutôt qu'un poëte énergique. Cependant quelquefois son style a une fermeté digne de ce même Malherbe qui devait le censurer bien rudement. Balzac a justement signalé dans certains morceaux de Desportes les premières lignes d'un art Malherbien ^.
Parmi les morceaux de Desportes que Malherbe aurait pu le mieux approuver et signer, il faut citer la pièce des Diverses Ainouvs qui commence par ces mots :
« Ce mignon si fraisé, etc. 2. »
Elle est écrite avec une énergie de pensée et de style admirable.
Il apprit des Italiens à répandre dans ses vers un noble et aimable enjouement, — quand il n'est pas trop émérillonné, — une gaieté et une raillerie fines dont notre littérature n'avait guère encore offert d'exemples. Le sonnet suivant, à une dame, peut être cité comme un modèle de ce genre de mérite :
Ah ! je vous entens bien, ce propos gracieux, Ces regards dérobez, cet aimable sourire. Sans me les déchiffrer, je sçay qu'ils veulent dire. C'est qu'à mes ducatons vous faites les doux yeux..
Quand je conte mes ans, Tithon n'est pas plus vieux, Je ne suis désormais qu'une mort qui respire ; Toutefois votre cœur de mon am'e soupire. Vous en faites la triste, et vous plaignez des cieux.
Le peintre estoit un sot, dont l'amoureux caprice Nous peignit Cupidon, un enfant sans malice. Garni d'arcs et de traits, mais nud d'accoustremens.
Il falloit pour carquois une bourse luy pendre, L'habiller de clinquan, et lui faire répandre Rubis à pleines mains, perles et diamans.
Souvent il n'a pas moins d'imagination que de grâce, et à côté d'une pièce brillante d'esprit, on en rencontre une charmante de pittoresque et égayée par des tableaux de la nature pleins de fraîcheur et de grâce. Voici un échantillon du style coloré de Desportes :
Si je ne loge en ces maisons dorées, Au front superbe, aux voultes peinturées D'azur, d'email et de mille couleurs,
1 Lettre latine à M. de Sillon.
* Div. Amours, xxx.
PHILIPPE DESPORTFS. 659
Mon œil se paist des trésors de la plaine Riche d'oeillet, de lis, de marjolaine.
Et du beau teint des printanieres fleurs. Ainsi vivant, rien n'est qui ne m'agrée. J'oy des oiseaux la musique sacrée, Quand au matin ils bénissent les cieux, Et le doux sondes bruyantes fontaines Qui vont coulant de ces roches hautaines Pour arroser nos prés délicieux.
Nous citerons encore, après plusieurs autres, ce sonnet adressé au vieux Daurat, où il regrette mélancoliquement d'avoir donné à l'ambition les plus belles années de sa vie :
Quel destin favorable, ennuyé de mes peines,
Rompra les forts liens dont mon col est pressé?
Par quel vent reviendrai-je au porl que j'ay laissé,
Suivant trop follement des espérances vaines ? *>
Verray-je plus le temps qu'au doux bruit des fontaines, Dans le bocage espais mollement tapissé Nous recitions nos vers, moi d'amour ofl'ensé, Toi bruyant! de nos rois les victoires hautaines?
Si j'eschappe d'ici. Dorât, je te promets
1 Faisant retentir. Cette signification, d'un grand usage au seizième siècle, n'était pas encore tombée au commencement du dix-septième :
« Puis que la mer, qui te fait son Neptune, Bruil en ses flots ton heureuse fortune.
(JoD., Cleop., prol.) « Et tousjours ne faut brimée Les gestes belliqueux sur les nerfs de la lyre. »
(A. Jamïn, Œuv. poét., éd. 1579, f» 24, r».) 0 Quel Tal, quel champ, quel mont, quelle rive escumeuse Ne bruit de Gcdeon la louange fameuse ? »
(De Bartas, Judith, H.) « De sa voix cnroiiée elle bruira ces mots.
(D'AcBiGNÉ, Trag., I.)
« Avecques ses beaux contes du temps passé, de ses voyages, de ses combats, qui ont esté si frequens et assidus, que les mers de France et d'Espagne, d'Italye, de Barbarie, de Constantinople et du Levant en ont longuement resonné :encor croy-je que les flots en bruyent le nom. » (Brant., Capit. fr., le Baron de la Garde.)
« où tout le monde entier ne bruit que tes projets. » (Régnier, Sat., i.)
Ces exemples montrent combien la langue a perdu en laissant périr la signification active do ce joli verbe bruire.
Qu'Apollon et Cypris je suivray désormais, Sans que l'ambition mon repos importune.
Les venteuses faveurs ne me pourront tenter, Et de peu je sçauray mes désirs contenter, Prenant congé devons, Espérance et Fortune.
Dans une pièce des Bergeries intitulée Discours, il nous peint encore avec beaucoup de grâce ses goûts champêtres. On y reconnaît bien un peu un homme qui a plus vécu à la cour qu'à la campagne, mais ce qu'il décrit, on sent qu'il l'a vu, et qu'il l'a véritablement admiré dans sa belle simplicité :
« 0 bienheureux ! qui peut passer sa vie Entre les siens, franc de haine et d'envie, Parmy les champs, les forests et les bois, Loin du tumulte et du bruit populaire, Et qui ne vend sa liberté pour plaire ^ Aux foux désirs des princes et des rois.
Il n'a souci d'une chose incertaine, Il ne se paist d'une espérance vaine, Une faveur ne le va décevant ; De cent fureurs il n'a l'ame embrasée.
Et ne maudit sa jeunesse abusée, Quand il ne trouve à la fin que du vent.
Il ne frémit, quand la mer courroussée Enfle ses flots, contrairement poussée Des vents esmus, soufflans liorrihlement ; Et quand, la nuict, à son aise il sommeille, Une trompette en sursaut ne l'esveille Pour l'envoyer du lict au monument.
L'ambition son courage n'attise,
D'un fard trompeur son ame il ne desguise,
Il ne se piaist à violer sa foy,
Les grands seigneurs sans cesse il n'importune,
Mais en vivant contant de sa fortune,
Il est sa cour, sa faveur et sou roy.
Je vous rends grâce, ô deitez sacrées
Des monts, des eaux, des forests et des prées.
Qui m'exemptez de pensers soucieux,
Et qui rendez ma volonté contente.
Chassant bien loin la misérable attente
Et les désirs des cœurs ambitieux. »
Dans une complainte de Diane, il dit d'une manière admirable comment les profonds chagrins s'aigrissent et s'enveniment à la vue d'une
nature riante, d'un brillant soleil, au chant des oiseaux, à l'aspect de tout ce qui devrait distraire et réjouir l'âme :
a La terre, nagiieres glacée,
Est ores de vert tapissée ;
Son sein est embelly do fleurs,
L'air est encore amoureux d'elle,
Le ciel rit de la voir si belle,
Et moy, j'en augmente mes pleurs.
Les champs sont verds, et le boccage Se pare déjeune fueillase, Les prez ouvrent mille trésors ; Et moy, despoiiillé de ma gloire.
Je n'aime couleur que la noire, La portant dedans et dehors.
Des oiseaux les bandes légères, Renforçans leurs voix ramageres, Donnent l'ame aux bois et aux champs : Leur doux bruit resveille ma peine.
Et les plaintes de l'hilomene Me sont au cœur glaives tranchans.
Les oiseaux cherchent la verdure, Moy, je cherche une sépulture Pour voir mon malheur limité.
Vers le ciel ils ont leur voilée, Et mon ame desconsolée Se nourrit en l'obscurité •. »
Quiconque a connu les grandes douleurs sentira ce qu'il y a de vérité profonde dans ces vers.
Tout le reste de la pièce, que nous ne pouvons citer ici, est plein de verve et de mélancolie.
Desportes, célèbre principalement par ses sonnets, a surtout excellé dans la chanson amoureuse et erotique.
Plusieurs de ses chansons, comme celle qui commence par ce vers :
« Un doux trait de vos yeux, ô ma fiere déesse, »
ont beaucoup d'entrain, de vivacité, de chaleur et de naturel.
Il trouva un rhythme aussi gracieux que preste et léger pour chanter le sommeil :
« Somme, doux repos de nos yeux,
L'aimé des hommes et des dieux,
Fils de la Nuit et du Silence,
Qui peut les esprits deslier,
* Diane, II, xxviii.
Qui fait les soucis oublier Et le mal plein de violence. »
Ce sommeil désiré tarde trop à venir chasser
< Le seing mordant,
Hoste importun de sa pensée. »
Il l'interpelle et le presse en ces termes pittoresques et gracieux
« Haste toy. Sommeil, de venir ; Mais qui te peut tant retenir ?
Rien en ce lieu ne te retarde.
Le chien n'aboie icy autour, Le coq n'annonce point le jour, On n'entend point l'oye criarde.
Un petit ruisseau doux-coulant, A flots sinueux va roulant, Qui t'invite de son murmure, Et l'obscurité de la nuit Moite, sans chaleur et sans bruit, Propre au repos de la nature. »
Qui croirait que ce chantre attitré de l'amour dût un jour s'ériger en satirique pour déprécier et vilipender celles qui avaient été si longtemps l'objet de son culte ?
Dans les Stances du mariage, ou Vitupère du mariage, il exhale avec une frénétique éloquence des sentiments de rancune, de dépit et de haine contre ces mômes femmes qu'il avait tant courtisées et dont il avait obtenu tant de faveurs. Les vingt-cinq strophes de cette furieuse diatribe ont assurément de la verve, et Desportes a écrit peu de pages aussi correctes et aussi soutenues ; mais, au fond, ce morceau, qui a été tant vanté, n'est qu'une déclamation injuste et immorale. Il se termine par cette imprécation :
« O supplice infernal, en la terre transmis
Pour gehenner les humains, géhenne mes ennemis ;
Qu'ils soient chargés de fers, de tourmens et de flamme ;
Mais fuis dé ma maison, n'approche point de raoy ;
Je hay plus que la mort ta rigoureuse loy,
Aimant mieux espouser un tombeau qu'une femme. »
Cet abbé galant s'était donc bien mal adressé dans ses volages amours, pour en être arrivé à ce brutal mépris de la femme, l'n poëte saintongeois, aujourd'hui complètement oubUé, nommé Yves Rouspeau, répondit à cette diatribe par vingt-cinq Stances de Vhonneste amour, qui forment la contre-partie du poëme de Desportes,
1>HILIPPE DESPORTES. 663
en en reproduisant souvent les rimes et les tours de phrase. A cette réfutation Rouspeau joignit treize Sorijuts sur les stances de mariage escrites par Ph. Desportes; ils sont plus injurieux encore qu'énergiques.
Desportes, chargé de bénéfices et de titres ecclésiastiques, abbé de Tiron, de Josaphat, d'Aurillac, de Bonport, de Vaux de Cernay, chanoine de la Sainte-Chapelle, etc., ne pouvait s'exempter, après tant de compositions plus que profanes, dont il avait souvent senti le vide S d'écrire desŒuvres c/iresùe?i/ies. Il entreprit de bonne heure, pour divertir M™<= Patin et M"»" d'Aigrontin, laissa et reprit plus tard la traduction des Psaumes de David.
Cette Œuvre chrestienne a été très-diversement jugée.
Saint François de Sales faisait grand cas de « la belle traduction de Philippe Desportes » ; il la cite souvent dans son Traité de Vamour de Dieu, et il en conseillait vivement la lecture, comme très-profitable ^. Mais Malherbe la dédaignait souverainement, et sa sévérité n'était que justice. La traduction de Desportes est une œuvre manquée, comme elle devait l'être nécessairement. Ce voluptueux rimeur pouvait-il atteindre à la subUmité de la poésie de David? Il ne sut pas même se montrer bon écrivain. Sa traduction est très-loin d'être élégante. Son plus grand mérite est l'exactitude.
Après avoir essayé, d'une main trop faible, de toucher la lyre de David, Desportes reprit encore celle d'Anacréon, plus familière à ses doigts ; mais, sur la fin de sa vie, il renonça à la poésie galante, et ne composa plus que des pièces chrétiennes. Plusieurs sont d'un vrai poëte et d'un chrétien convaincu et inspiré. Dans les Prières et méditations chrestiennes, on sent un accent réellement ému, une onction pénétrante.
Entendez-le regretter les frivolités et les désordres de sa vie passée, et s'écrier vers Dieu, à la pensée de l'éternité :
« Je ressemble en mes maux au passant misérable, Que des brigands pervers la troupe impitoyable Au val de Jéricho pour mort avoit laissé : Il ne pouvoit s'aider, sa fin esloit certaine,
' Il dit quelque part, reconnaissant qu'il avait été aveuglé par l'amour
« Je rougis de ma honte et voy trop clairement Qu'Amour n'est point aveugle, ains les siens seulement, Puisqu'il leur vend du fard pour les beautez divines.
Je t'embrasse, ô dcsdain! fin de tous mes malheurs :
Par toy je reconnoy qu'au lieu de belles fleurs
Je cueilloy des chardons et des seiche-j espines. » [Div. Amows, xxvv.
2 Voir lettre dcccxxx, à M""" la présidente Brulart. Edit. Biaise.
Si le Samaritain, d'une ame tout humaine, N'eust estanclié sa plaie et ne l'eust redressé.
Ainsy sans toy, Seigneur, vainement je m'essaie ; Donne-m'en donc la force et resserre ma plaie. Purge et guéris mon cœur, que ton ire a touché, Et que ta sainte voix, qui força la nature, Arrachant le Lazarre hors de la sépulture, Arrache mon esprit du tombeau de péché.
Fais rentrer dans le parc ta brebis égarée. Donne de l'eau vivante à ma langue altérée. Chasse l'ombre de mort qui vole autour de moy ; Tu me vois nu de tout, sinon de vitupère : Je suis l'enfant prodigue, embrasse-moi, mon père ! Je le confesse, helas ! j'ai péché devant toy.
Pourquoi se fust offert soi-mesme en sacrifice Ton enfant bien-aimé. Christ, ma seule justice ? Pourquoy par tant d'endroits son sang eust-il versé. Sinon pour nous, pécheurs, et pour te satisfaire ? Les justes, ô Seigneur, n'en eussent eu que faire. Et pour eux son saint corps n'a pas esté percé.
Par le fruit de sa mort j'attens vie éternelle ;
Lavée en son pur sang mon ame sera belle.
Arrière, ô desespoirs qui m'avez transporté I
QuQ toute défiance hors de moy se retire.
L'œil bénin du Seigneur pour moy commence à luire.
Mes soupirs h la fin ont esmeu sa bonté.
G Dieu tousjours vivant I j'ay ferme confiance Qu'en Textresme desjours, par ta toute-puissance, Ce corps couvert de terre, à ta voix se dressant. Prendra nouvelle vie, et, par ta pure gcace, J'auray l'heur de te voir de mes yeux face à face, Avec les bienheureux ton saint nom bénissant. »
Ne sont-ce pas là, cinquante ans à l'avance, des accents dignes de Corneille ?
On pourrait encore citer du poëte converti divers morceaux empreints d'une haute éloquence. Tel est le fragment d'hymne au Créateur qui commence ainsi :
« Le ciel, qui toute chose embrasse, Fuiroit tremblant devant ta face S'il te connoissoit irrité, etc. »
La douleur et le repentir inspirèrent aussi à Desportes quelques prières en prose qui ne sont pas dignes de ses plus beaux morceaux en vers.
Suivant les expressions de Colletet^ le style délicat et fleuri de Philippe Desportes était les délices de la cour du roi Henri III. C'est qu'on l'aimait pour ses défauts autant que pour ses qualités. Il est ordinairement correct, c'est pourquoi Henri Estienne s'autorise à chaque instant de son exemple ; mais il court, en véritable Italien de la décadence, après les faux ornements.
Ce poëte gracieux, plein d'élégance et même de dignité dans l'esprit comme dans les mœurs, est loin d'avoir eu un goût toujours pur. On en jugera par quelques exemples pris dans ses ouvrages même les plus soignés. Peut-on imaginer rien de plus recherché et d'un goût plus faux et plus bizarre que ce sonnet des Amours de Liane :
« Ces eaux qui, sans cesser, coulent dessus ma face, Les tesmoins descouverts de couvertes douleurs, Diane, helas 1 voyez, ce ne sont point des pleurs : Tant de pleurs dedans moy ne sçauroient trouver place.
C'est une eau que je fay de tout ce que j'amasse De vos perfections, et de cent mille fleurs De vos jeunes beautez, y meslant les odeurs. Les roses et les lis de vostre bonne grâce.
Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau, Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence. Mon œil sert d'alambic par oîi distille l'eau.
Et d'autant que mon feu est violant et chaud,
Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut,
Qui coulent par mes yeux en si grande abondance 2. «
Qu'on lise encore le sonnet qui commence par ces mots :
« Que maudits soient mes yeux, si pronts à mon dommage, »
et qui finit par ce tercet :
« Mais, ô maudit Amour ! tu n'as point de raison : Car, si tu prens mon cœur pour y faire demeure. Es-tu pas bien enfant de brusler ta maisons ? »
et l'on aura une idée des étrangetés où peut entraîner le bel esprit non dirigé par le jugement.
Nous n'insisterons pas sur toutes ces afféteries italiennes, sur toutes
1 Du Sonnet.
* Diane, I, xi.ix.
' Ibid.. H, XLVit.
ces mignardises coquettes qui révoltaient le bachique Saint-Amant, et lui faisaient traiter avec dédain Philippe Desportes comme un insipide dameret, un gentil mignon de cour, « qui ne respirait qu'amour, » et qui sentait le musc et l'ambre ^
Le mauvais goût et la mignardise ne sont pas les seuls reproches qu'on puisse adresser à la poésie de Desportes. Sans être aussi sévère que Malherbe, on y pourrait signaler, en bien grand nombre, des fautes de toute sorte.
Il existe à la Bibliothèque nationale un exemplaire de Desportes dont toutes les marges sont remplies des observations critiques de Malherbe. Cet éminent mais trop puriste censeur y traite avec le dernier mépris toute cette menue poésie italienne, faisant grâce uniquement à quelques pièces médiocres qu'il trouve excellentes dès que le vers est bien fait et que la pensée, si commune soit-elle, est rendue avec concision et netteté. 11 relève, dans le plus grand nombre des pièces, les contrefaçons italiennes, les « ridicules imaginations », les latineries, les archaïsmes mêlés d'expressions normandes, chartraines , vendômoises, tourangeotes, les solécismes, les mauvaises expressions, les liaisons de mots équivoques, les constructions inhabiles, les mauvaises inversions, les épithètes trop hardies, les chevilles, les remplissages, l'insuffisance des rimes, les hiatus cacophoniques, enfin mille fautes contre la césure et contre la mélodie.
Le réformateur de notre poésie, on le voit, n'a pas plus épargné Desportes que Ronsard. Ronsard n'en est pas moins, en somme, un grand poëte, et Desportes un poëte qui a beaucoup de qualités agréables.
Ce qui a le plus manqué à Desportes pour avoir une place tout à fait distinguée parmi les poëtes antérieurs à Malherbe, c'est l'originalité, c'est l'invention. Dans ses pièces même les mieux réussies, il n'a presque rien produit de lui-même. Jusque dans ses poésies religieuses, jusque dans la traduction des Psaumes, il a été le trop servile imitateur des Italiens. Il parut en 1604-, à Lyon, un livret assez curieux, intitulé : la Hencontre des muses de France et d'Italie. Là étaient indiqués les emprunts plus ou moins textuels, et jamais avoués, faits par Desportes à des auteurs de sonnets italiens, tels que : Angelo di Costanzo, Antonio Tibaldeo, Bernardo lasso, Bernardino Tomasino, Dominico Veniero, Francesco Maria Molza, Giovan Mozzarello, Giacomo Sanazaro, Gio. Bat. Amaltheo, Gio. Andréa Gesualdo, Gio. Jacomo dal Pero, Girolamo Parabosco, Luigi Tanzillo, l'Amanio, Remigio Fiorentino, etc.
On ne trouve pas dans cette liste le nom de Pétrarque. C'est que Desportes ne prit guère au chantre de Laurequeles formes extérieures de son style.
1 Voir la Polojia'se,
PHILIPPE DESP0RTE3. 667
Desportes dut la fortune dont il jouit toute sa vie à son caractère autant qu'à son talent. Il fut l'ami et le protecteur de la plupart de ses confrères en littérature. Le plus serviable des hommes de lettres, il aimait à aider de toutes les manières les savants et les poètes •.
D'ailleurs tous les contemporains vantent la douceur de son esprit et de son caractère. Jamais il n'excita l'envie de personne, et il sut se faire aimer de tout le monde. « Il n'y avait pas un homme de qualité k la cour, dit un historien, qui ne se fit honneur d'être de ses amis 2. » Mais il ne fut lié avec personne plus intimement qu'avec A. de Baïf, qui lui a adressé plusieurs pièces. C'étaient deux cœurs bons et simples, et Baïf pouvait dire à Desportes :
« En cœurs non vicieux, Même candeur plus que tout nous accorde 3. »
Après avoir constaté ces qualités liantes et généreuses de notre poëte, pourquoi sommes-nous obligé d'ajouter, en concluant, que le fond de sa nature était perverti et dépravé? Le sens moral lui manquait. Rien de plus corrupteur que toute cette poésie païenne et courtisanesque. Non-seulement cet homme à qui l'on attribue l'introduction du mot pudeur a poussé l'indécence jusqu'à l'obscénité dans telle de ses pièces, comme dans celle qui est intitulée la Chasse, mais souvent il ne se montre révolté d'aucun désordre, d'aucun scandale, pas même des turpitudes contre nature de l'infâme Henri III : n'osa-t-il pas se faire le chantre et le panégyriste des mignons royaux? Voilà jusqu'où la muse s'était prostituée sous les Valois dégénérés.
1 Voir Gouget, Bibliothèque française, XII, 49. - J. Liron, Bibliothèque chartraine, I, 2(8. 3 Premier livre des Passe-tenis.
Bertaut est, pour ainsi dire, le pendant de Desportes. Il unit la poésie du règne de Henri III à celle du règne de Louis XIII, et, avant Malherbe, il donne le modèle du style noble et correct.
La lecture qu'il faisait jour et nuit de Ronsard et de Desportes éveilla de bonne heure en lui le feu poétique. Dans un long discours sur le trépas du chef de la Pléiade, il dit lui-même ;
« Je n'avois pas seize ans, quand la première flame
Dont ta Muse m'éprit s'alluma dans mon ame,
Car deslors un désir d'éviter le trespas
M'excita de te suivre et marcher en tes pas,
Me rendit d'une humeur pensive et solitaire,
Et fit qu'en desdaignant les soucis du vulgaire,
Mon âge qui fleuri ne faisoit qu'arriver
Au mois de son printemps, desja tint de l'hyver.
Depuis venant à voir les beaux vers de Desportes Que l'amour et la muse ornent en tant de sortes, Ce désir s'augmenta, mon ame présumant D'aller facilement sa douceur exprimant : Fol qui n'advisay pas que sa divine graco Qui va cachant son art d'un art qui tout surpasse, N'a rien si difficile à se voir exprimer Que la facilité qui le fait estimer.
Lors h toy revenant, et croiant que la peine De t'oser imiter ne seroit pas si vaine. Je te prins pour patron, mais je pu moins encore Avec mes vers de cuivre esgaler les tiens d'or : Si bien que pour jamais ma simple outrecuidance, En gardant son désir, perdit son espérance. Alors vos escrits seuls me chargèrent les mains ; Seuls je vous estimay l'ornement des humains ; A toute heure, en tous lieux, je senti vostre image Devant mes yeux errante exciter mon courage ; Je reveray vos noms, reveray vos autels, Comme les temples saincts vouez aux immortels, Voiant la palme grecque en vos mains reverdie ; Bref je vous adoray (s'il faut qu'ainsi je die). Tant de vostre éloquence enchanté je devins, Comme des dieux humains ou des hommes divins. »
JEAN RERTAUT. 669
Bientôt il fut ébloui de tant de gloire, et, désespérant d'atteindre des modèles si sublimes, il fut tenté de renoncer pour jamais à la poésie ; mais Ronsard vint l'exhorter à ne pas s'écarter des rives du Permesse, l'assurant que Clio l'avait aperçu lV un bon œil dès sa naissance :
« Qu'il me falloit oser ; que pour longuement vivre, Il falloit longuement mourir dessus le livre ; Et que j'aurois du nom, si, sans estre estonné, Je l'allois poursuivant d'un labeur obstiné. »
Il reprit cœur, et essaya de marcher sur les traces de ses maîtres, mais il ne put les suivre que de loin.
Bertaut brille surtout par le bel esprit, par le raisonnement subtil, par le trait qui vise à la pointe : c M. Bertaut eut une poésie surprenante par ses pointes, » disait Charles Sorel K Tel on le trouve dès qu'on ouvre son premier recueil de vers. Pendant une maladie, une dame lui écrivit pour lui conseiller de ne pas trop lire, lui disant que son mal venait de l'étude. Il lui répondit :
« Incrédule beauté, votre seule ignorance.
Non une si louable et noble intempérance.
Par faute de secours me conduit au trespas ;
Ou bien si la douleur qui m'abat sans remède
Procède de trop lire, lielas I elle procède
De lire en vos beaux yeux que vous ne m'aimez pas. »
Cela peut être fort galant, mais c'est encore trop fade. Ses sonnets, ses mascarades abondent de ces fautes de goût.
Les chansons qu'il composa en rivalité de Desportes pèchent moins par ces mauvaises recherches et par cet abus de l'espiit; mais elles ont peu de chaleur et peu d'entrain. Il s'y abandonne volontiers aux réflexions sérieuses, aux moralités. A propos de l'inconstance d'une maîtresse, il dit :
« Mais que pouvoy-je moins attendre D'une ame si facile à prendre Aux appasts de la nouveauté.
Qui croit qu'en l'amoureuse vie De peu d'amans estre servie C'est preuve de peu de beauté î Quelque jour, peut-estre, toy-mesme De cet heur qui te semble extresme Tu te verras déposséder, Car la femme est comme une ville:
Quand la prise en est si facile, Elle est difficile à garder 2, »
L'auteur de la chanson de Rozette, et de la chanson Contre une nuit trop claire, sut tirer un bien autre parti de ce genre si français.
» Biblioth.y c. X. — 2 Œuo., 1633, p. 484.
670 PROSATEURS ET POÈTES DU XVIe SIÈCLE.
Bertaut avait surtout un talent élégiaque. Où il excelle, c'est dans la complainte. Ses accents langoureux vont quelquefois à l'âme :
« Félicité passée
Qui ne peus revenir,
Tourment de ma pensée, Que n'ay-je, en te perdant, perdu le souvenir ! » Et encore :
« Mes plaisirs s'en sont envolés, Cédant au malheur qui m'outrage ; Mes beaux jours se sont écoulés, Comme l'eau qu'enfante un orage, Et, s'ecoulant, ne m'ont laissé Rien que le regret du passé. »
On pourrait citer de lui nombre de traits mélancoliques et profonds :
« Et constamment aimer une rare beauté
C'est la plus douce erreur des vanités du monde. »
S'en prenant à l'amour lui-même et peignant ses déceptions, il s'écrie :
« Tant s'en faut, desloyal, que ta flamme homicide, Pour monter dans le ciel, serve aux hommes de guide, Que plustost elle égare une ame qui la suit, Et dans un précipice à la fin la conduit : Semblable à ces ardans qu'on voit près des rivières Promener par la nuit leurs eri-antes lumières, Souvent de leur chemin les passans devoier. Et dans quelque eau profonde à la fin les noier. Telle est, cruel enfant, telle est ta vaine flamme, etc. *. »
Dans une élégie écrite du ton le plus soutenu et le plus imagé, il exprime ainsi ses ennuis quand il perd de vue sa dame et se plaint de leurs tourments inégaux dans l'absence :
« Mais las ! pourquoy faut-il que les arbres sauvages Qui vestentles costeaux ou bordent les rivages. Qui n'ont veines ni sang qu'Amour puisse allumer, Observent mieux que nous les loix de bien aimer ?
On dit qu'en Idumée, es confins de Syrie,
Où bien souvent la palme au palmier se marie, ~
Il semble, à regarder ces arbres bienheureux,
Qu'ils vivent animez d'un esprit amoureux ;
Car le masle, courbé vers sa chère femelle,
Monstre de ressentir le bien d'estre auprès d'elle ;
Elle fait le semblable, et, pour s'entr'embrasser.
On les voit leurs rameaux l'un vers l'autre avancer.
De ces embrassemens leurs branches reverdissent,
Le ciel y prend plaisir, les astres les bénissent,
Et l'haleine des vents souspirans à l'entour
1 Œuv., p. 512. Élégie.
Louo en son doux murmure une si sainte amour. Que si l'impiété de quelque main barbare Par le tranchant du fer ce beau couple sépare, Ou transplante autre part leurs tiges désolez, Les rendant pour jamais l'un de l'autre exilez ; Jaiinissans de l'ennuy que chacun d'eux endure, Ils font mourir le teint de leur belle verdure, Ont en haine la vie, et pour leur aliment N'attirent plus l'humeur du terrestre élément. Si vous m'aimiez, helas I autant que je vous aime, Quand nous serions absens, nous en ferions de niesmo, Et, chacun de nous deux regrettant sa moitié. Nous serions surnommez les Palmes d'amitié. »
Ne sont-ce pas là de « ces vers étincelants et de lumière et d'art, » qu'admirait Régnier? On voit que chez Bertautla mélancolie se colore habituellement d'images à la fois gracieuses et sévères, et qu'il trouve quelquefois admirablement « la poésie continue de l'expression ^ ».
Bertaut avait contribué à la conversion de Henri IV. Le Roi lui donna l'abbaye d'Aulnay en 1594, et plus tard, en 1606, l'évêché de Séez. Il fut en outre premier aumônier de la reine Maiie de Médicis. Alors, comme avait fait l'abbé de Tiron dans la dernière partie de sa vie, il renonça aux amours et aux bergeries, aux chansons, aux complaintes, enfin quitta la poésie molle et galante qui avait fait sa gloire jusqu'alors, pour chanter, comme Malherbe, les grands événements de son temps. Mais il faut reconnaître qu'il n'avait pas la voix assez forte pour ces hauts sujets. Les pièces sur la Réduction d'Amiens en l'obéissance du Roy, sur le Mariage du Roy et de la Reine, sur la. Naissance de Monseigneur le Dauphin, sont faibles et froides. I,e Discours présenté au Roy allant en Picardie pour combattre l'Espagnol, se sent trop de cet esprit 7'assis dont parle Régnier *, et pèche par la prolixité : en général, Bertaut affaiblit sa pensée pour la vouloir trop développer. L'hymne démesuré du roy saint Louis, et de la royale maison de Bourbon, à Monseigneur le duc de Montpensier, est écœurante de longueurs fastidieuses. Plusieurs autres de ces pièces solennelles sont aussi ennuyeuses et aussi plates.
Cependant ses poésies sérieuses renferment de belles pages. 11 y a de la vigueur dans les vers au Roi pour le convier de revenir à Paris. La Fantaisie sur les cérémonies du baptême de Monseigneur le Dauphin, intitulée Panarete, est écrite d'un grand et large style. Une prière pour Henri III, commençant par ces vers :
1 Ce sont les termes de Sainte-Beuve. Il faudrait aussi louer dans ce poëte les heureuses alliances de mots, les périphrases originales. Au lieu de dii'e prosaïquement : paver une route, il dira :
" Donner un dos de pierre aux grands chemins publics. »
(Œuo., p. 610.)
î Sat., v.
« Donne, Dieu tout-puissant, donne au Roi ta justice, »
est presque digne de Malherbe. On sent aussi un vrai poëte, malgré le choix fâcheux du sujet, dans la grande pièce de trois cent soixante vers sur la mort de Caleryme, c'est-à-dire Gabrielle d'Estrées.
Il y a tout à la fois de l'imagination, de la finesse et de l'habileté dans ces louanges adressées au Roi :
« Car quand bien j'oserois vos vertus raconter, Que sçauroit ma louange à leur gloire adjouster Qui de vostre grandeur accrust la cognoissance ? Le cours d'un ruisselet que peu d'eaux ont esclos Enfleroit-il la mer s'abysmant en ses flots ? Ou ce qui remplit tout prendroit-il accroissance ? Non, Sire, le renom qui vous rend si fameux. Franchissant de nos mers les rempars escumeux, A couru tout le rond de la terre et de l'onde ; Et pour trouver encor quelque peuple ici-bas Qui n'eust point entendu le bruit de vos combats, Il faudroit quelque part chercher un autre monde. Mais comme ces tableaux exposans à nos yeux Les pourtraits abrégez de la terre et des cieux, Souvent marquent d'un point une grande province; Ainsi pressant l'honneur de vos gestes divers, En ce parlant tableau que dépeignent i mes vers' Redui-je au petit pied le los d'un si grand prince 2. »
On trouve aussi de beaux vers et de remarquables passages dans plusieurs des psaumes qu'il a appropriés aux circonstances présentes ^ dans la paraphrase du psaume lui, Eructavit cor meum verbum bonum, accommodée aux personnes du Roi et de la Reine, dans l'imitation du psaume lxxi en forme de prière prophétique pour la grandeur et prospérité de Monseigneur le Dauphin.
Il a encore composé quelques cantiques , dont le fond lui appartient davantage, sur les événements du temps : un Cantique en forme de prière pour le feu Roy, un Cantique sur la conversion du R>y, fait au nom et par le commandement de Madame de Bourbon, tante de Sa Majesté. Tout cela est bien versifié, mais manque de vie et d'élévation.
Bertaut, élevé aux dignités de l'Église, cessa, comme nous l'avons dit, de composer des poésies profanes; mais il ne condamna ni ne né-
1 Peignent. On trouve encore dans le môme sens, à la fin du dix-septième siècle, mais par un archaïsme qui surprend un peu :
« Je voyois sur un mur se dépeindre ton ombre ^
Et m'appliquois à l'observer. »
(Fonten., Poés., Épist., Dibut. à Pol.)
2 ÛEwv., Stanc. au Roy, p. 42.
gligea l'œuvre de ses années mondaines. Malgré sa qualité d'évôque et sa vieillesse, il se laissa décider à publier, sans nom d'auteur les poésies amoureuses qu'il avait composées dans sa jeunesse. Mais il céda aux commandements «des plus grands . et à des considérations irrésistibles que lui présentèrent ses amis. On lui fit « recognoistre qu'aussi b.e.i, malgré qu'il en eust, estoient-elles imprimées deçà delà, parpieces misérablement estropiées, et avec une infinité de fautes qui les defiguroient entièrement. >, Puisqu'il n'était pas en sa puissance d'en empêcher 1 impression, ne valait-il pas mieux qu'il les fît paraître en la forme qu il leur avait donnée, et qu'il prît le soin de repasser un peu les yeux dessus, plutôt que de les abandonner au premier venu de ces imprimeurs qui s'avisent de faire un ramas de diverses poésies du emps, comme un fagot de bonnes et mauvaises herbes, et qui ne se font pas scrupule doter ou de donner à un auteur telles pièces qu'il leur plaît ? i i <.^i.
C'est ainsi que la vanité sait aveugler la conscience. A la vérité Bertaut met de la retenue et de la décence à chanter l'amour • il ne se complaît pas dans la description de la beauté et des jouissances phvsi- ^"m..; ,''Pc"T.^' sentiment plutôt que la volupté, ce qui faisait dire a M e de Scuden, son admiratrice déclarée, que ce poëte donnait « une grande et belle idée des dames qu'il avoit aimées „. Mais non content de laisser circuler les pièces qui avaient déjà vu le jour en donner d'inédites, revoir le tout et le lancer dans le public, il y a là un singuher oubli des convenances épiscopales.
Mais si la dignité de l'évoque perdit à cette publication, il faut avouer que le poète y gagna beaucoup. Ce sont surtout les poésies de sa jeunesse qui ont établi sa grande réputation.
Racan, dans sa Harangue à V Académie, s'indigne contre ceux qui « se contentent d'appeler agréables et jolis les vers miraculeux de Bertaut et de Malherbe ». Malherbe, qui méprisait tous les poètes anciens avait quelque estime pour Bertaut, bien qu'il trouvât beaucoup de faible aux strophes de ce poëte qui, « pour mettre une pointe à la fin, faisait les trois derniers vers insupportables K » Boileau, lui faisant trop d'honneur, paraît le mettre au même rang que Desportes. Voltaire a relevé dans ses poésies des passages qui réunissent l'esprit et le sentiment et vante chez cet évoque de ces « traits qui plaisent à tout le monde' et caractérisent l'esprit délicat d'une nation ingénieuse \ » '
Tant de suffrages témoignent que Bertaut n'est pas un poëte à dédaigner. Il a en eflet des qualités très-estimables, nombre, clarté correc tion, poUtesse, langueur attendrie. Mais la verve a manqué à ce poëte que Ronsard, qui encouragea les essais de sa jeunesse, trouvait avec raison trop sage. Il est souvent monotone, compassé, terne froid lade, prosaïque, lâche et pâteux. Enfin il nous paraît aussi loin de Desportes que de Malherbe.
1 ;l/em. ;jo//r la vie de Malherbe. -^ IHd. philos., art. I.spniT.
PnOSATKUliS ET POKTKS DU XVI» SIÈCLE. 43
Ce dernier poëte de la seconde génération des disciples de Ronsard, ce contemporain de Malherbe, pourrait déjà être rangé parmi les écrivains du dix-septième siècle. Dans notre première partie, nous avons dit ses titres de prosateur ^ Peu de mots suffiront sur le poëte.
Lié avec Desportes, Bertaut et les autres poëtes distingués de son temps, il conçut de bonne heure un grand goût pour la poésie.
Il traduisit en un style doux et parfois élevé, quoique incorrect et négligé, le quatrième livre de VÉnéide, des passages d'0\1de, notamment l'épître de Pénélope à Ulysse, les deux premières odes du premier livre d'Horace, l'une en vers héroïque?, l'autre en vers de huit syllabes ; il fit aussi quelques paraphrases de psaumes, dont la plus remarquable est celle du psaume xix, Exaudiat te Dominus, et quelques imitations d'hymnes de l'Église.
Entre toutes ses poésies, ce que les délicats préfèrent, c'est sa petite pièce galante en stances de dix syllabes :
« Je veux bâtir un temple à l'inconstance. »
Il y a encore de très-jolis vers dans un poëme destiné à célébrer, sous le nom de Daphnis, le duc de Joyeuse tué à Centras. Aristée (Henri III), après de longs regrets sur la perte de son favori, s'écrie :
« Adieu, presens du ciel, que le ciel m'a ravis ; Adieu, doux entretiens, adieu, graves devis ; Adieu, parfait esprit, adieu, grâces divines, Vous me fustes des fleurs, vous m'estes des espines. »
Toute la pièce est écrite avec cette élégance, mais elle est longue et ne se fait pas lire avec plaisir.
Duperron, âgé et prince de l'ÉgUse, aimait encore, dans sa délicieuse retraite de Bagnolet, où il avait une imprimerie, à relire, à corriger, à réimprimer les vers de sa jeunesse, sonnets amoureux, stances, complaintes, etc. Et cependant il n'y avait rien là qui pût lui faire un bien grand honneur. L'abbé de Longuerue appelait Duperron colonel général de la littérature française. Ce ne sont pas ses vers qui ont pu lui valoir ses grades. Facile, harmonieux, retenu, sa plus grande gloire poétique est d'avoir inauguré la poésie de cour, et d'être devenu le type de ce nouveau genre.
1 Prosateurs, pages 333-352.
Né entre 1330 et ISo'i, mort vers 1615
Né à Clerniunt en Auvergne, Gilles Durant, sieur de la Bergerie, fut, comme Passerat, élève de Cujas à Bourges, et devint l'un des avocats et des jurisconsultes les plus distingués du seizième siècle. Il composa, pour « passer le temps o et pour se délasser de ses occupations sérieuses, des vers qui ont un caractère aimable de simplicité et de naïveté, malgré des fautes de goût assez fréquentes *.
Durant excellait à tourner le sonnet. Voici l'un de ses plus beaux pour la richesse de la rime, mais ou y sent trop l'affectation des concelti.
Je cheminay long-temps, qu'il faisoitnuit encore, Sous la brune lueur de l'astre décroissant ; Mais, au sortir du bois, l'air devint blanchissant ; Et, me tournant tout court, je vis le beau Phosphore^.
Puis soudain devant moi, vers le rivage more, J'apperçus la beauté qui me rend languissant, Du haut de safenestre, à l'envi paroissant, Qui luisoit pair à pair vis-à-vis de l'Aurore.
Je demeuray confus, voyant de deux costés
Reluire également deux égales clartés.
Deux aubes, ce sembloit, qui se faisoient la guerre.
Ce duel incertain fit douter à mes yeux Si ma (Charlotte esloit l'Aurore de la terre, Ou si l'Aurore estoit la Charlotte des cieux.
Ces recherches et ces mignardises font bien sentir que ce n'est là qu'un jeu d'esprit, et Durant ne nous a-t-il pas prévenus lui-même que tous ses soupirs s'adressaient à des maîtresses en l'air? Écoutez ce poëte dont le ton parfois mélancolique pourrait faire croire à une profondeur de sentiment bien au-dessus de ce qu'il éprouvait dans la réalité. Il vous dira crûment que sou8 un nom de Charlotte, il se flatte, et se dorlote, et se feint estre amoureux. 11 ajoute avec une précieuse naïveté :
« C'est un beau mestier de feindre.
C'est un plaisir de se plaindre,
1 Ses œuvres complètes ont été publiées en 1594: « Los Œuvres poétiques du sieur do la Bergerie, avec les imitations du latin de J, Donnefons. »
2 L'étoile du matin, Lucifer.
Et ne point sentir de mal :
Si tous mes feux et mes playes Estoient des passions vrayes, Je serois un animal.
L'amour ne me passionne, L'amour ne m'affectionne, etc. »
Évidemment dans cette ode à son ami Claude Binet, où il a voulu peindre au naturel son caractère, ses goûts et son genre de vie, Durant a dû se représenter tel qu'il était. Et cependant des critiques ont voulu en faire une sorte de Catulle à Fàme tendre et rêveuse. C'était bien plutôt un bon homme, aimant la vie calme, douce et reposée. Au contraire de Corneille qui s'écriait : « Je suis saoul de gloire et affamé d'argent, » Durant écrit :
« Je suis saoul de ma fortune, Ce que je fais m'importune:
Le Palais m'est un poison. »
Mais il faut avouer qu'à n'en juger que par quelques-unes de ses pièces, comme celle où il dit à son adorée :
« Charlotte, si ton ame Se sent ore allumer De cette douce flamme Qui nous force d'aimer,
Allons, contens.
Allons sur la verdure, Allons, tandis que dure Nostre jeune printemps, etc., »
on le pourrait prendre pour un des précurseurs deMillevoye et de Lamartine. Mais relisez l'ode à Claude Binet, et vous vous convaincrez qu'il exerçait fort bien ce « beau mestier de feindre »> . Peut-être aussi ne se connaissait-il pas bien lui-même, et y avait-il dans sa nature de ces oppositions si fréquentes chez les poètes. Toujours est-il que dans plusieurs de ses bons morceaux il apparaît à la fois rêveur et enjoué, tendre et voluptueux, élégant et raffiné.
Ses Premières Amours sont gracieuses, mais mignardes et lubriques, bien qu'elles soient intitulées Ylle du Chaste ou Camille. Les Dernières Amours ne sont pas plus exemptes d'immoralité ; ainsi le poëte y célèbre hautement l'amour adultère :
« L'amour que l'on contracte entre mains de notaires Ne cognoist point d'amour les plus secrets mystères. C'est un amour bastard qui nasquit (ce dit-on) Là-bas dans les enfers, de la vieille Alecton : Mais l'autre, qui fut fils de la belle Cyprine, D'une plus douce flame escliauffe la poitrine : Il nous apprend des tours qui sont bien plus plaisons, Et de cent mille jeux entretient nos beaux ans, etc .»
Voilà des vers que Régnier n'aurait certes pas désavoués ; mais quel oubli de toute morale, et quel pernicieux enseignement !
Les Secondes Amours sont donc épicuriennes comme les premières, mais elles renferment des pièces d'une inspiration plus élevée et d'un sentiment plus profond. Une mélancolie touchante anime les vers qu'il écrit sur la fuite rapide et irrévocable des brillantes et heureuses années de la jeunesse, de 7ios doux ans première verdure qui ne renaîtra pas :
d Tousjoui's, toiisjours le beau printemps ne dure ; Chetifs, enfin, notre verd nous laissons Comme les bois, les prés et les buissons ; Mais plus comme eux il ne nous r'enverdurei, »
Une de ses pièces mélancoliques les plus touchantes et les plus célèbres est ce délicieux éloge du souci, qu'on Ut dans les Odes, la partie de ses œuvres la plus élevée et la plus variée :
Ode à une fleur de soulcy.
J'aime la belle violette, L'œillet et la pensée aussy ; J'aime la rose vermeillette.
Mais surtout j'aime le soulcy.
Belle fleur, jadis amoureuse Du Dieu qui nous donna le jour, Tedois-je nommer malheureuse.
Ou trop constante en ton amour?
Ce Dieu qui en fleur t'a changée, N'a point changé ta volonté :
Encor, belle fleur orangée, Sens-tu l'effet de sa beauté.
Tousjours ta face languissante Aux rais de son œil s'espanist 2, Et quand sa lumière s'absente, Soudain la tienne se ternist.
Je t'aime, soulcy misérable, Je t'aime, malheureuse fleur, D'autant plus que tu m'es semblable Et en constance et en malheur.
1 Dern. Amours, élégie u.
* S'épanouit.
J'aime la belle violette, ' ;
L'œillet et la pensée aussy ;
J'aime la rose vermeillette,
Mais surtout j'aime le soulcy. {Oâes^ II, xxir.)
Un sentiment ému, une passion douce et rêveuse, — parmi beaucoup de polissonneries sales ou niaises, — animent aussi quelques-unes ^ de ses imitations de la libidineuse Pancharis de Jean Bonnefons, « poëte des vieux Latins envié ^, » qui, lui, eut vraiment quelque chose de l'inspiration catullienne. Mais ceux qui voudront et pourront comparer trouveront en général l'imitation de Durant bien inférieure à son modèle, qui lui-même a été bien surfait et tient plus des Italiens de la Renaissance que des Latins du bon siècle.
Parmi les meilleures productions de Durant, il ne faut pas oublier ses chansons, dont plusieurs sont célèbres. [Laplus joUe, au goût des délicats, est celle qui commence par ces vers :
« Serein je voudrais estre, et sous un vert plumage
Çà et là voletant.
Solitaire passer le reste de mon âge.
Ma sereine chantant. »
Mais le sentiment dominant, c'est toujours l'épicuréisme, le plaisir mis avant tout et considéré comme l'unique objet de la vie. Système bien enraciné dans le cœur de notre poëte, et qui lui inspira un jour cette pièce toute matériaUste Contre Vhonneur, « l'honneur, tyran de nos aiges, « qui a « fait appeler vices les plus mignardes délices ».
Le titre poétique le plus incontestable du sieur de la Bergerie, c'est sa fine raillerie de l'Ane ligueur dans la Satyre Meiiippée, à la fin du Catholicon. La pièce A sa commère, sur le trespas de son asne qui mourut de mort violente durant le siège de Paris, est un de ces petits bijoux littéraires qui suffisent à rendre immortel l'artiste qui les a mis en œuvre.
La postérité doit aussi lui tenir à grand honneur d'avoir écrit cet éloquent plaidoyer en faveur de Marie Stiiart, l'Ombre des Ombres, où il exhorte les
« Français enfans de Mars, héritiers de la guerre, Dont le nom belliqueura fait trembler la terre, »
à oublier leurs querelles, et à passer la Manche pour venger la mort de leur reine :
1 Témoin entre autre?, la pièce qui commence par ces vers,
n Je vy ma nymphe entre des saules verts. » , i .
^ Odes, II, xvin
«Tandis que loin de vous les peuples infidelles Se mocquent ;\ vous voir sanglans de vos querelles, L'ombre de vostre reyne invang^;e est lîi-bas. »
Noble mais inutile appel! La politique imposa silence aux sentiments de la justice et de l'honneur. Pendant que (jilles Durant exhalait sa généreuse indignation de l'assassinat de Marie Stuart, Henri IV était allié avec sa meurtrière et en recevait des secours.
Agrippa d'Auhigné, « l'observateur le plus sagace et le plus exercé de son temps, » comme l'appelle un historien distingué de nos jours *, fut aussi un de nos poëtes les plus originaux, un de ceux qui ont le moins emprunté aux anciens ou aux modernes, soit pour les pensées, soit pour les images, soit pour le style ^.
Ce personnage singulier, dont l'éducation avait été à la fois militaire, savante et lettrée, avait commencé par écrire des poésies d'amour, et par composer, pour les divertissements de la cour, des ballets, des mascarades, des opéras. Il se montra un disciple fervent de Ronsard dans toutes ses poésies de jeunesse, et spécialement dans le Printemps, en trois livres. Le premier a pour titre Hécatombe à Diane et se compose de cent sonnets en l'honneur de M""= de Lezay ; la vigueur perce malgré la subtilité et le manque de goût ; le second et le troisième livre renferment des stances et des odes, parmi lesquelles on remarque les stances sur la mort de Jodelle.
11 entreprit ensuite ses grandes œuvres historiques. En 1616, l'année de la paix de Loudun, il fit paraître, sans y mettre son nom, les Tragiques, dont il conçut la pensée, l'an 1577, à Castel- Jaloux, où le retenaient des blessures graves, et dont il avait écrit les neuf mille vers, partie au milieu des camps, « ou à cheval ou dans les tranchées, » comme il le dit lui-même, partie dans le silence du cabinet, après le traité de Vervins (lo98) et la pacification générale du royaume. Deux fragments avaient été publiés, l'un vers 1589, l'autre en lb94.
Ce poëme, qui tient de la satire, du drame et de l'épopée, qui nous transporte de la terre au ciel, et nous ramène du ciel sur la terre, sans que l'unité de l'œuvre soit rompue, est divisé en sept parties intitulées : Misères, Princes, la Chambre dorée, les Feux, les Fers, Vengeances, Jugement. L'implacable et violent huguenot y étale et exagère les malheurs des guerres civiles, les débordements des princes, la basse corruption et les arrêts iniques et sanglants du Parlement, les supplices par le feu, les massacres par le fer exercés contre les réformés, enfin les châtiments dont Dieu frappe sur cette terre les impies et les persécuteurs, en attendant l'expiation finale, à laquelle le poëte nous fait assister en nous présentant le tableau du Jugement.
1 A. Poirsnn, Hi&t. du règne de Henri IV, 1. Vi, c. ix, sect. v.
2 Voir l'édition Reaume et de Caussadc.
Ce plan est bien étendu, la conception est incohérente, dans chaque chant les digressions surabondent, les proportions ne sont pas gardées dans les développements ; mais enfin, il y a ici une sorte d'unité, et bien plus d'ordre que dans les grandes compositions des prédécesseurs de d'Aubigné.
Pour que le lecteur puisse prendre une juste idée du genre et des divers mérites de ce grand pocme, il est nécessaire de lui en mettre sous les yeux plusieurs morceaux importants. Les extraits qui suivent suffiront, à notre avis.
Imagée de la gfuerre civile.
Je veux peindre la France, une mère affligée
Qui est entre ses bras de deux enfans chargée ;
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tetins nourriciers ; puis, à force de coups
D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donna à son besson ^ l'usage :
Ce volleur acharné, cet Esau malheureux,
Faict degastdu doux laict qui doit nourrir les deux;
Si que, pour arracher à son frère la vie.
Il mesprise la sienne et n'en a plus d'envie;
Mais son Jacob, pressé d'avoir jeusné mesui^,
Estouffant quelque temps en son cœur son ennui,
A la fin se défend, et sa juste colère
Rend à l'autre un combat dont le champ est la mère.
Ni les souspirs ardens, les pitoyables cris,
Ni les pleurs rechaufïez ne calment les esprits ;
Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.
Leur conflict se r'allume et faict si furieux,
Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux.
Cette femme esplorée, en sa douleur plus forte,
Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;
Elle void les mutins tous déchirez, sanglans,
Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cerchans.
Quand, pressant à son sein d'un' amour maternelle
Celui qui a le droit et la juste querelle.
Elle veut le sauver, l'autre, qui n'est pas las,
Viole en poursuivant l'agile de ses bras.
1 Jumeau,
2 Depuis longtemps.
Adonc se perd le laict, le suc de sapoictrine!
Puis, aux derniers abois de sa proche ruine.
Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté
Le sein qui vous nourrit, et qui vous a porté ;
Or, vivez de venin, sanglante geniture ;
Je n'ay plus que du sang pour vostre nourriture I » (Liv. I.)
li'antique Taillance opposée à la lâche mollesse du temps.
Ici marquent, honteux, les généreux François
Que leurs armes estoient légères autrefois,
Et que quand l'estranger esjamboit leurs barrières,
Ils ne daignoient s'enclorre en leurs villes frontières.
L'ennemi, aussi tost comm' entré combattu,
Faisoit à la campagne essai de leur vertu.
Ores, pour tesmoigner la caducque vieillesse,
Qui nous oste l'ardeur et nous croist la finesse,
Nos cœurs froids ont besoin de se voir emmurez,
Et, comme les vieillards, revestus et fourrez
De rempars, bastions, fossez et contre-mines,
Fosses-brais, parapets, chemises et courtines.
Nos excellens desseins ne sont que garnisons.
Que nos pères fuyoient comm' on fuit les prisons :
Quand le corps gelé veut mettre robbe sur robbe
Dites que la chaleur s'enfuit et se desrobe;
L'ange de Dieu vengeur, une fois commandé,
Ne se destourne pas pour estre appréhendé :
Car ces symptosmes vrais qui ne sont que présages,
Se sentent en nos cœurs aussi tost qu'aux visages. {Ibïd.)
!§tcènes de misère et d'horreur.
J'ai veu le reistre noir foudroier au travers Les masures de France, et comme une tempeste, Emportant ce qu'il peut, ravager tout le reste. Cet amas affamé nous fist à Mont-moreau Voir la nouvelle horreur d'un spectacle nouveau. Nous vismes sur leurs pas une trouppe lassée Que la terre portoit, de nos pas harassée. Là de mille maisons on ne trouva que feux, Que charongnes, que morts ou visages affreux.
' J'entends,
La faim va devant moy ; force est que je la suive.
J'oy * d'un gosier mourant une voix demi-vive ;
Le cri me sert de guide, et faict voir à l'instant
D'un homme demi-mort le chef se débattant,
Qui sur le seuil d'un huis dissipoit sa cervelle.
Ce demi-vif la mort à son secours appelle
De sa mourante voix. Cet esprit demi-mort
Disoit en son patois (langue de Perigort) :
« Si vous estes François, François, je vous adjure,
Donnez secours de mort; c'est l'aide la plus sure
Que j'espère de vous, le moyen de guérir.
Faictes-raoy d'un bon coup et promptement mourir.
Les reistres m'ont tué par faute de viande
Ne pouvant ny fournir ny ouïr leur demande,
D'un coup de coutelas l'un d'eux m'a emporté
Ce bras que vous voyez près du lict, à costé ;
J'c)i au travers du corps deux balles de pistolle 2. »
Il suivit, en couppant d'un grand vent ^ la parolle :
« C'est peu de cas encor, et, de pitié de nous,
Ma femme en quelque lieu, grosse, est morte de coups.
Il y a quatre jours qu'aians esté en fuitte,
Chassez à la minuict, sans qu'il nous fust licite
De sauver nos enfans, liez en leurs berceaux,
Leurs cris nous appelloient, et entre ces bourreaux,
Pensans les secourir, nous perdismes la vie.
Helas ! si vous avez encore quelque envie
De voir plus de mal-heur, vous verrez Ifi-dedans
Le massacre piteux de nos petits enfans. »
J'entre et n'en trouve qu'un, qui, lié dans sa couche,
Avoit les yeux flestris; qui de sa pasle bouche
Poussoit et retiroit cet esprit languissant
Qui, à regret son corps par la faim délaissant,
Avoit lassé sa voix bnimant après sa vie.
Voici après entrer l'horrible anatomie
De la mère asséchée. Elle avoit de dehors.
Sur ses reins dissipez, traisné, roulé son corps,
Jambes et bras rompus ; une amour maternelle
L'esmouvant pour autrui beaucoui) plus que pour elle,
' J'entends.
- Pistolet.
" Soupir.
A tant * elle approcha sa teste du berceau,
La releva dessus. Il ne sortoit plus d'eau
De ses yeux consumez ; de ses playes mortelles
Le sang mouilloit l'enfant ; point de laict aux mammelles,
Mais des peaux sans humeur 2. Ce corps séché, retraict.
De la France qui meurt fut un autre portraict.
Elle cerchoit des yeux deux de ses fils encore ;
Nos fronts l'espouventoient. En fin la mort dévore
En mesme temps ces trois. J'en peur que ces esprits
Protestassent mourans contre nous de leurs cris.
Mes cheveux estonnez hérissent en ma teste;
J'appelle Dieu pour juge, et tout haut je déteste
Les violeurs de paix, les perfides parfaicts
Qui d'une salle cause amènent tels effects.
Là je vis estonnez les cœurs impitoyables,
Je vis tomber l'effroi dessus les effroiables ^.
Quel œil sec eust peu voir les membres mi-mangez
De ceux qui par la faim estoient morts enragez !
Et encore aujourd'hui, sous la loi de la guerre, Les tygres vont bruslans les thresors de la terre, ' Nostre commune mère ; et le degast du pain Au secours des lions ligue la pasle faim. En ce point, lors que Dieu nous espanche une pluie, Une manne de bleds, pour soustenir la vie, L'homme, crevant de rage et de noire fureur, Devant les yeux esmeus de ce grand bien-faicteur, Foule aux pieds ses bien-faicts en villenant ^* sa grâce, Crache contre le ciel, ce qui tourne en sa face. La terre ouvre aux humains et son laict et son sein. Mille et mille douceurs, que de sa blanche main Elle appreste aux ingrats qui les donnent aux flammes. Les desgasts font languir les innocentes âmes. Enfin le pauvre en l'air esclatte ^ pour du pain. On embraze la paille, on faict pourrir le grain. Au temps que l'affamé à nos portes séjourne, Le malade se plainct ; cette voix nous adjourne Au throsne du grand Dieu. Ce que l'affligé dit En l'amer de son cœur, quand son cœur nous maudit,
■ Alors. — 2 Humidité, comme le latin humor.
'■"' Pris dans un sens actif pour dire qui inspire l'effroi.
'* En insultant. — ^ Fait éclater ses plaintes dans les airs.
Dieu l'entend, Dieu l'exauce, et ce cri d'amertume Dans l'air ni dans le feu volant ne se consume ; Dieu seelle * de son sceau ce piteux testament, Nostre mort en la mort qui le va consumant.
La mort en payement n'a receu l'innocence Du pauvre qui mettoit sa chetive espérance Aux aumosnes du peuple. Ah ! que diray-je plus? De ces evenemens n'ont pas esté exclus Les animaux privez, et, hors de leurs villages, Les mastins allouvis^ sont devenus sauvages, Faicts loups de naturel, et non pas de la peau. Imitans les plus grands, les pasteurs du troupeau Eux-mesme ont esgorgé ce qu'ils avoient en garde. Encor les verrez-vous se vanger, quoi qu'il tarde, De ceux qui ont osté aux pauvres animaux La pasture ordonnée. Ils seront les bourreaux De l'ire du grand Dieu, et leurs dents affamées Se crèveront des os de nos belles armées ; Ils en ont eu curée en nos sanglans combats ; Si bien que, des corps morts rassasiez et las, Aux plaines de nos camps, de nos os blanchissantes, Ils courent, forcenez, les personnes vivantes. Vous en voyez l'espreuve au champ de Moncontour ^. Héréditairement ils ont, depuis ce jour, La rage naturelle, et leur race, enyvrée Du sang des vrais François, se sent de la curée. (Liv. I.)
Une telle poésie a-t-elle besoin de commentaires?
Que de beautés encore, beautés vraiment épiques et tragiques dans la formidable allégorie où le poëte nous fait assister aux festins de ces nouveaux L^caons qui se nourrissent de chair humaine,
« Qui hument à longs traits dans leurs coupes dorées Suc, laict, sang et sueur des veuves esplorées ! »
Il nous introduit à la suite de Dieu dans ce tribunal où siègent l'iniquité, l'ambition, l'envie, la colère, la fureur, l'hypocrisie, la jalousie, la haine et toutes les passions qui ont supplanté la justice. C'est dans cet antre abominable qu'ont été forgés les iniques arrêts qui ont envoyé au bûcher tant de nobles victimes, dont les cendres ont été les
1 Scelle.
2 Affamés comme des loups. Co mot, encore usité dans quelques provinces, la Ccauce, le Haut-Maine, se trouve dès le quatorzième siècle.
■^ Où les prolestants furent défaits, le 3 octobre 15G9.
686 PROSATEUîiS ET POETES DU XVI« SIÈCLE.
semences de nouveaux fidèles. La peinture de la Chambre dorée, siège de la justice, est un des tableaux les plus vigoureux que jamais poëte ait tracés. Ce théâtre de prévarications nous est représenté comme un édifice dont les fondements sont formés d'os et de têtes, où les cendres des brûlés ont servi de sable, où le sang versé a détrempé la chaux fournie par la moelle des victimes. Dieu sort de son repos pour aller visiter ce sanctuaire profane. 11 se lève en courroux, et au travers des cieux
« Perça, passa son chef; à l'esrlaii- deses yeux
Les cieux se sont fendus; tremblans, suaiis de crainte,
Les hauts monts ont croulé. Cette majesté sainte,
Paruissant, fit trembler les simples elemens,
Et du monde esbranla les stables fondemens.
Il descend, il approche, et, pour veoir de plus près.
Il met le doigt qui juge et qui punit après, ";
L'onglo dans la paroi, qui de loin reluisante
Eut la face et le front de brique rougissante.
Mais Dieu trouva l'estoffe et les durs fondemens
Et la pini-re commune à ces fiers baslimens . .,
D'os de testes de mort ; au niorlier exécrable
Les cendres des bruslez avoient servi de sable ;
L'eau qui les destrempoit estoit du sang versé ;
La chaux vive dont fut l'édifice enlacé,
Qui blanchit ces tombeaux et ces salles si belles,
Est le meslange cher de nos tristes moelles.
D'Aubigné ne déploie pas moins de vigueur dans le portrait que dans la description. Nous indiquerons spécialement, ne pouvant pas les citer, les portraits des princes et des princesses de la maison de Valois, et spécialement les portraits de Charles IX et de Henri III, au second livre, le plus célèbre de tous.
Que ceux qui aiment la poésie originale et vivante Usent l'œuvre entière, mais ce que nous avons déjà cité suffirait à faire sentir les mérites brillants de ce poëme qui clôt si magnifiquement le seizième siècle, et inaugure avec tant d'éclat la grande ère française.
Comme Ronsard, d'Aubigné fut un puissant ouvrier du style. Peu d'écrivains ont manié la langue d'une aussi maîtresse main. On admire par centaines, dans les Tragiques, des vers qui, par leur originalité, leur couleur, leur énergie, paraissent jetés dans le moule de Régnier ou même de Corneille.
Il peint l'hypocrisie
« Qui parle doucement, puis, sur son dos bigot. Va par zèle po.-ter au bûcher un fagot. »
11 faire dire à la vertu :
« A moy-mesme je suis de moy-mesmc le prix. »
AGRIPPA D'AUBIGNE. 6 87
Voulant montrer la pusillanimité insensée de ceux qui craignent toute leur vie de mourir, il dit en un seul vers :
« Pour une heure do mort avoir vingt ans de crainto, ! »
Voici comment il caractérise le sacrifice du Fils de Dieu :
« En donnant sa vie, Fut le prestre, l'autel, et le temple, et l'hostie. »
Dans le chant I<='", il représente l'Église
« Les fers aux pieds, sur les géhennes assise,
A sa gorge la corde et le fer inhumain,
Un pseaume dans la bouche et un luth en la main. »
Il dit, parlant de l'enfer, avec l'énergie du Dante :
« .... De l'enfer il ne sort Que l'éternelle soif de l'impossible mort. »
Opposant la prétendue sainteté du culte réformé au culte catholique dégénéré :
« Nous faisons des rochers les lieux où l'on te presche, Un temple de l'estable, un autel de la crèche ; Eux, du temple une establo aux asncs arrogants, De la sainte maison la caverne aux brigands i. »
Les Tragiques ont de grandes beautés de langue, mais aussi des défauts non moindres. Écrit dans la précipitation d'une fureur qui ne sait pas se contenir, ce poëme est trop souvent incorrect et obscur.
Le style n'a pas d'unité ; il est à la fois trop archaïque et trop néologique, et souvent trop pédant par la recherche des termes savants et rares. Se plaisant à gréciser bizarrement, quand il faudrait employer le langage le plus simple et le plus usuel, d'Aubigné jette au lecteur surpris des mots comme autochire, de aÙTdx,ïtp, pour dire de sa propre main :
« En cela le vainqueur ne demeurant plus fort Que de voir son haineux le premier à la mort, Qu'il seconde, autochire, aussi tost de la sienne. Vainqueur ^ . »
11 appelle un homme d'un mauvais tempérament un corps plein de dyscrafî'e, un homme épais « pachuderme de corps ». Autochire, dyscratie, pachuderme, cela rappelle les ocymore, polychrone, etc., de
> Tmg., liv. I.
ï Ibid.
Ronsard. Il désigne l'injustice par le nom d'Ubris, et les prières par celui de Lites. Les passages les plus éclatants de beautés, les plus vraiment poétiques, sont gâtés par le faux goût, par le mauvais goût. Quelques exemples en diront plus que toutes les phrases générales par lesquelles nous pourrions essayer de cai'actériser ces vices de diction :
« Çà, mes vers bien-airaez, ne soiez plus de ceux Qui, les mains dans le sein, tracassent, paresseux, Les stériles discours dont la vaine mémoire Se noyé dans l'oubli, en ne pensant que boire '. »
Le mauvais goût ici se complique étrangement d'obscurité.
« Petits soldats de Dieu, vous renaistrez encore Pour destruire bien tost quelque prince mi-more. G Roy, mespris du ciel, terreur de l'univers, Herodes glorieux, n'attens rien que les vers. Espagnol triumphant, Dieu vengeur à. sa gloire Peindra de vers ton corps, de mes vers ta mémoire^. »
Quel ridicule jeu de mots en un pareil sujet !
Il ne recule pas devant les termes les plus crus, devant les images les plus risquées et même les plus révoltantes pour la délicatesse :
« Je veux, à coups de traits de la vive lumière, Crever l'enflé Pitlion au creux de sa tasniere ; Je veux ouvrir au vent l'Averne vicieux, Qui d'air empoisonné faie noircir les cieux ; Percer de ces infects les pestes et les rongnes. Ouvrir les fonds hideux, les horribles charongnes Des sepuchres blanchis. Ceux qui verront ceci. En bouchant les naseaux, fronceront le sourci 3. »
Il est une faute générale de goût dont le reproche ne saurait être épargné à l'auteur des Tragiques, c'est de ne jamais abaisser le ton de sa colère. Sa fureur perpétuelle, et les longs récits d'horreurs dont est rempli ce poëme sans action suivie et sans intéressant épisode, finissent par êti^e fatigants. Le poëte l'a bien senti lui-même. Il avoue qu'on peut lui reprocher que ses vers eschauffez
« Ne sont rion que de meurtre et de sang estoffez. Qu'on n'y lit que fureur, que massacre, que rage, Qu'horreur, malheur, poison, trahison et cainage. »
Mais, répond-il, ce sont les vocables cVart de ce qu'il entreprend. L'art exigeait plus de mesure, et les critiques les plus favorables lui ont justement reproché de ne pas savoir s'arrêter à temps, d'accumuler et de
1 Liv. II. — 2 Liv. VI. - 3 Li/. IL
charger les détails. Plus intempérant que Lucain, à force d'excéder la juste mesure, comme dans la description de la nuit du 24 août 1572, il manque l'efTet.
Les quatre derniers chants sont fort inférieurs au premier. Les juges les plus indulgents leur reprochent l'enflure, le fatras théologique, on ne sait quel mysticisme apocalyptique, et surtout le désordre d'une colère délirante. On sent que cette œuvre, conçue et commencée dans le délire de la fièvre, a été poursuivie et achevée dans un état d'exaltation continuelle. Sa « haine partizanne », qui bouillonne dans tou le poëme, finit par devenir de la rage.
Cependant les Tragiques sont couronnés par une scène magnifique et d'une inspiration dantesque, le tableau du jugement dernier que nous voulons mettre sous les yeux de nos lecteurs.
Mais d'autre part, si tost que l'Eternel faict bruire A sa gauche ces mots, les foudres de son ire. Quand ce juge et non père, au front de tant de rois, Irrévocable, pousse et tonne cette voix : « Yous qui avez laissé mes membres aux froidures, Qui leur avez versé injures sur injures, Qui à ma seiche soif et à mon aspre faim Donnastes fiel pour eau et pierre au lieu de pain ; Allez, maudits, allez grincer vos dents rebelles Au gouffre ténébreux des peines éternelles. » Lors ce front, qui ailleurs portoil contentement, Porte à ceux-ci la mort et l'espouvantement. Il sort un glaive aigu de la bouche divine; L'enfer, glouton bruyant, devant ses pieds chemine. D'une laide terreur les damnables transis, Mesmes dès le sortir des tombeaux obscurcis. Virent bien d'autres yeux le ciel suant de peine, Lors qu'il se preparoit à leur peine prochaine ; Et voicy de quels yeux virent les condamnez Les hauts jours de leur règne en douleur terminez : Ce que le monde a veu d'effroyables orages. De gouffres caverneux, de monts, et de nuages, De double obscurité, dont au profond milieu Le plus creux vomissoit des aiguillons ^ de feu, Tout ce qu'au front du ciel on vid onc de colères, Estoit sérénité ; nulles douleurs ameres Ne troublent le visage et ne changent si fort La peur, l'ire et le mal, que l'heure de la mort.
1 Var. des aquilons.
PnosATEuns et poètes du x.vi° siècle. 4i'
Ainsi les passions du ciel autres fois veues N'ont peint que son courroux dans les rides des nues ; Voicy la mort du ciel en l'effort douloureux Qui luy noircit la bouche et fait saigner les yeux. Le ciel geinit d'ahani ; tous ses nerfs se retirent; Ses poulmons près à près sans relasche respirent. Le soleil vest de noir le bel or de ses feux ; Le bel œil de ce monde est privé de ses yeux, L'ame de tant de fleurs n'est plus espanouie. Il n'y a plus de vie au principe de vie ! Et comme un corps humain est tout mort terracé Dès que du moindre coup au cœur il est blessé, Ainsi faut que le monde et meure et se confonde Dès la moindre blessure au soleil, cœur du monde. La lune perd l'argent de son teint clair et blanc, La lune tourne en haull son visage de sang ; Toute estoille se meurt ; les prophètes fidèles Du Destin 2 vont souffrir éclipses éternelles ; Tout se cache de peur, le feu s'enfuit dans l'air. L'air en l'eau, l'eau en terre ; au funèbre mesler ■ Tout beau perd sa couleur ; et voici tout de mesmes A la pasleur d'en haut tant de visages blesmes Prennent l'impression de ses feux obscurcis, Tels qu'on void aux fourneaux paroistre les transis. Mais plus, comme les fils du ciel ont au visage La forme de leur chef, de Christ la vive image, Les aurtes de leur père ont le teint et les traits. Du prince Belzebud véritables portraits, A la première mort ils furent effroyables, La seconde redouble, où les abominables Crient aux monts cornus : « 0 monts, que faites-vous ? Esbranlez vos rochers et vous c-revez sur nous ; Cachez-nous et cachez l'oprobre et l'infamie Qui, comme chiens, nous met hors la cité de vie; Cachez-nous pour ne voir la haute majesté De l'Agneau triumphant sur le throsne monté. » Ce jour les a pris nuds, les estouffe de craintes Et de pires douleurs que les femmes enceintes, Voicy le vin fumeux, le courroux mesprizé, Duquel ces fils de terre avoient thesaurizé. De la terre leur mère ils regardent le centre, 1 De fatigue. — 2 C'est-à-dire les comètes et les météores.
Cette mère en douleurs sent mi-partir * son ventre,
Où les serfs de Satan regardent fremissans
De l'enfer abayant les tourmens renaissans,
L'estang de souffre vif qui rebrusle sans cesse,
Les ténèbres espais plus que la nuict espaisse :
Ce ne sont des tourmens tels que les idiots 2
Les présentent^ aux yeux des infirmes bigots ;
La terre ne produict nul crayon qui nous trace
Ny du baut paradis ny de l'enfer la face.
Vous avez dict, perduz : « Nostre nativité
N'est qu'un sort'*; nostre mort, quand nous aruons esté,
Changera nostre haleine en vent et en fumée.
Le parler est du cœur Testincelle allumée ;
Ce feu esteint, le corps en cendre deviendra.
L'esprit, comme air coulant, parmy l'air s'espandra ;
Le temps avalera de nos faicts la mémoire,
Comme un nuage espais estend sa masse noire,
L'esclaircit, la despart, la desrobe à nostre œil ;
C'est un brouillard chassé des rayons du soleil ;
Nostre temps n'est rien plus qu'un umbrage qui passe,
Le sceau de tel arrest n'est point subject à grâce, d
Vous avez dict, brutaux : « Qu'y a-il en ce lieu
Pis que d'estre privé de la face de Dieu ? »
Ha ! vous regretterez bien plus que vostre vie
La perte de vos sens, juges de telle envie;
Car si vos sens estoient tous tels qu'ils ont esté,
Ils n'auroient un tel goust, ny l'immortalité ;
Lors vous sçaurez que c'est de voir de Dieu la face.
Lors vous aurez au mal le goust de la menace.
0 enfans de ce siècle, ô abusez mocqueurs,
Imployables esprits, incorrigibles cœurs,
Vos esprits trouveront en la fosse profonde
Vray ce qu'ils ont pensé une fable en ce monde ;
Ils languiront en vain de regret sans mercy.
Vostre ame à sa mesure enflera de soucy.
Qui vous consolera ? L'amy qui se désole
Vous grincera des dents au lieu de la parole.
Les saincts vous aimoient-ils? Un abysme est entr'eux ;
Leur cœur ne s'esmeut plus, vous estes odieux.
1 Se fendro par le milieu.
2 Var. inventés des cagots.
3 Var. et présentés.— * Un hasard.
Mais n'esperez-vous point fin à vostre souffrance ?
Poinct n'esclaire aux enfers l'aube de Tesperance ^,
Dieu auroit-il sans fin esloigné sa merci?
Qui a péché sans fin souffre sans fin aussi,
La clémence de Dieu fait au ciel son office,
II desploye aux enfers son ire et sa justice,
Mais le feu ensouffré, si grand, si violent,
Ne destruira-il pas les corps en les bruslant?
Non, Dieu les gardera entiers à sa vengeance.
Conservant à cela et l'estofe et l'essence.
Et le feu qui sera si puissant d'opérer
N'aura de faculté d'esteindre et d'altérer,
Et servira par loy à l'éternelle peine.
L'air corrupteur n'a plus sa corrompante haleine,
Et ne fait aux enfers office d'élément ;
Celui qui le mouvoit, qui est le firmament, Ayant quitté son bransle et motives cadences. Sera sans mouvement, et de là sans muances^. Transis, désespérez, il n'y a plus de mort
Qui soit pour vostre mer des orages le port.
Que si vos yeux de feu jettent l'ardente veile
A l'espoir du poignard, le poignard plus ne tue.
Que la mort (direz-vous) estoit un doux plaisir!
La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.
Voulez-vous du poison? En vain cet artifice ^.
Courez au feu brusler, le feu vous gellera ;
Noyez-vous, l'eau est feu, l'eau vous embrasera ;
La peste n'aura plus de vous miséricorde,
Estranglez-vous, en vain vous tordez une corde ;
Criez après l'enfer, de l'enfer il ne sort
Que l'éternelle soif de l'impossible mort.
A'^ous vous peigniez des feux : combien de fois vostre ame
Désirera n'avoir affaire qu'à la flamme !
Vos yeux sont des charbons qui s'embrasent et fument,
Vos dents sont des cailloux qui en grinçant s'allument.
Dieu s'irrite en vos cris et au faux repentir,
Qui n'a pu commencer que dedans le sentir.
Ce feu, par vos costés ravageant et courant,
Fera revivre encor ce qu'il va dévorant.
1 C'est le commentaire de l'inscription de Dante : Laiciate ogni speranza.
2 Sans changements.
* Cet artifice est vain.
AGRIPPA D'AUBIGNÉ. GIJ3
Le chariot de Dieu, son torrent et sa grcsie,
Meslentla dure vie et la mort pesle mesle.
Abayez comme chiens, parlez en vos tourmens ;
Les satans descouplez d'ongles et dents tranchantes
Sans mort deschireront leurs proyes renaissantes ;
Ces démons tourmentans hurleront tourmentez,
Leurs fronts seillonneront ferrez de cruautez ;
Leurs yeux estincelans auront la mesme imaige
Que vous aviez baignans dans le sang du carnaige;
Leurs visages transis, tyrans, vous transiront;
Ils vengeront sur vous ce qu'ils endureront.
0 mal'heur des mal'heurs, quand tels bourreaux mesurent
La force de leurs coups aux grands coups qu'ils endurent!
Mais de ce dur estât le lustre plus fascheux,
C'est sçavoir aux enfers ce que l'on faict aux cieux,
Où le sacré concert de la joie indicible
Habite la lumière à eux inaccessible ;
Oii l'accord tres-parfait des douces unisons
A l'univers entier accorde ses chansons,
Où tant d'esprits ravis esclatent de louanges,
La voix des saints unie avec celle des anges.
Les orbes des neuf cieux, des trompettes le bruit,
Tiennent tous leur partie à l'hymne qui s'ensuit :
u Sainct, sainct, sainct le Seigneur, ô grand Dieu des armées
De ces beaux cieux nouveaux les voûtes enflamées
Et la nouvelle terre et la neufve cité,
Jérusalem la saincte, annoncent ta bonté.
Tout est plein de ton nom. Syon la bienheureuse
N'a pierre dans ses murs qui ne soit précieuse,
Ni citoien que sainct, et n'aura pour jamais
Que victoire, qu'honneur, que plaisir et que paix.
Là nous n'avons besoin de parure nouvelle,
Car nous sommes vestuz de splendeur éternelle ;
Nul de nous ne craint plus ni la soif ni la faim ;
Nous avons l'eau de grâce et des anges le pain ;
La pasle mort ne peut accourcir ceste vie ;
Plus n'y a d'ignorance et plus de maladie.
Plus ne faut de soleil ; car la face de Dieu
Est le soleil unique et l'astre de ce lieu.
Le moins luisant de nous est un astre de grâce.
Le moindre a pour deux yeux deux soleils ù la face ;
L'Eternel nous prononce et crée de sa voix
Rois, nous donnant encor plus haut nom que de roi.
D'estrangers il nous faict ses bourgeois, sa famille ;
Nous donne un nom plus doux que de fils et de fille. »
Mais aurons-nous le cœur touché de passions
Sur la diversité ou choix des mansions ^ ?
Ne doit-on poinct briguer la faveur demandée
Pour la droicte ou la gauche au fils de Zebedée?
Non, car l'heur d'un chascun en chascun accomply
Rend de tous la mesure et le comble remply ;
Nul ne monte trop haut, nul trop bas ne dévale
Pareille imparité en différence esgalle.
Ici bruit la Sorbonne, oh les docteurs subtils
Demandent : « Les esleus en leur gloire auront-ils,
Au contempler de Dieu, parfaite cognoissance
De ce qui est de luy et toute son essence?
— Ouy, de toute et en tout, mais non totalement. »
Ces termes sont obscurs pour nostre enseignement;
Mais disons simplement que cette essence pure
Comblera de chascun la parfaite mesure :
Les honneurs de ce monde estoient songes, au pris
Des grades eslevez au céleste pourpris ;
Les trésors de là haut sont bien d'autre matière
Que l'or qui n'estoit rien qu'une terre estrangiere.
Les jeux, les passe-temps et les esbats d'icy
N'estoient qu'amers chagrins, que collere et soucy
Et que gehenes au pris de la joye éternelle.
Qui sans trouble, sans fin, sans change renouvelle.
Là sans tache on verra les amitiez fleurir,
Les amours d'icy bas n'estoient rien que haïr
Au pris des hauts amours dont la saincte harmonie
Rend une ame de tous en un vouloir unie ;
Tous nos parfaicts amours reduicts en un amour.
Comme nos plus beaux jours reduicts en un beau jour.
Il faut qu'en Dieu si beau toute beauté finisse, Et, comme on feint jadis les compagnons d'Ulysse Avoir perdu le goust de tous friands appas, Ayant faict une fois de Lothos un repas, Ainsi nulle douceur, nul pain ne faict envie
1 DeraeureSj'du latin mannonem, de manere, rester. Étymologiquement, c'est le même mot que maison ; munsion a été calqué sur le latin au quinzième siècle.
AGRIPPA D'AUBIGNE. C95
Après le Man*, le fruict du doux arbre de vie;
L'ame ne souffrira les doutes pour choisir,
Ni l'imperfection que masque le désir.
Le corps fut vicieux qui renaistra sans vices,
Sans tache, sans porreaux, rides et cicatrices.
En mieux il tournera l'usage des cinq sens.
Veut-il soiiefve ^ odeur? Il respire l'encens
Qu'offrit Jésus en croix qui, en donnant sa vie,
Fut le prestre, l'autel, et le temple, et l'hostie.
Faut-il des sons? le Grec, qui jadis s'est vanté
D'avoir ouy les cieux sur l'Olympe monté.
Serait ravy plus haut quand cieux, orbes et pôles
Servent aux voix des saincts de luths et de violes ;
Pour le plaisir de voir, les yeux n'ont poinct ailleurs
Veu pareilles beautez ny si vives couleurs.
Le goust qui fit cercher des viandes estranges
Aux nopces de l'Agneau trouve le goust des anges,
Nos mets délicieux, tousjours prests sans apprests :
L'eau du rocher d'Oreb, et le Man tousjours frais ;
Nostre goust, qui à soy est si souvent contraire,
Ne goustera ^ l'amer doux, ni la douceur amere;
Et quel toucher peut estre, en ce monde, estimé.
Au pris des doux baisers de ce fils bien aymé I
Ainsi dedans la vie immortelle et seconde
Nous aurons bien les sens que nous eusmes au monde,
Mais, estans d'actes purs, ils seront d'action
Et ne pourront souffrir infirme passion:
Car ailleurs leurs effects iront cercher et prendre,
Le voir, Todeur, le goust, le toucher et l'entendre.
Au visage de Dieu seront noz saincts plaisirs,
Dans le sein d'Abraham fleuriront nos désirs,
Désirs, parfaicts amours, hauts désirs sans absence,
Car les fruits et les fleurs n'y font qu'une naissance.
Chetif je ne puis plus approcher de mon œil
L'œil du ciel ; je ne puis supporter le soleil.
Encor tout esbloiii, en raisons je me fonde
Pour de mon ame voir la grande ame du monde, '
Sçavoir ce qu'on ne sçait et qu'on ne peut sçavoir.
Ce que n'a ouy l'oreille et que l'œil n'a peu voir ;
1 La manne. — 2 Suave.
'Ce vers a treize pieds: il faudrait (écrire goustra, au lieu de goustera.
690 PROSATEURS ET POÈTES DU XVI^ SIÉCf.E.
Mes sens n'ont plus de sens, l'esprit de moi s'envole, Le cœur ravi se taist, ma bouche est sans parole ; Tout meurt, l'ame s'enfuit, et reprenant son lieu, Extatique, se pasme au giron de son Dieu.
Pour nous résumer, si énormes que soient les fautes de mesure et de goût qui déparent les Tragiques, si incohérent que soit le mélange de mythologie grecque, d'allégories morales et de théologie biblique qui les bariole, cette épopée lyrique et satirique est une grande œuvre, et nous répéterons volontiers avec l'auteur de VAvis aux lecteurs, c'est-à-dire d'Aubigné lui-même, « que ce qui a esté moins parfaict, par sa négligence, vaut bien encor la diligence de plusieurs. »
D'Aubigné a le droit d'affirmer que ses Tragiques, dont plusieurs livres furent répandus dans le public et lus avidement, dans le cours de l'année 1393 ou les premiers mois de 1394, contribuèrent, avec quelques autres ouvrages, au déclin de la Ligue, à la pacification de la France et à l'affermissement de la royauté. Car Timpétueux huguenot était sincèrement royaliste et voulait servir de tout son pouvoir la cause royale. Chez lui on ne découvre rien de l'esprit républicain dont une grande partie des protestants étaient animés. Ennemi acharné du pouvoir des prêtres, il aime l'autorité paternelle des rois, et en déplore l'abaissement. 11 s'écrie avec une sorte d'enthousiasme :
« Celui n'est souverain qui reconnoist un maistre, Plus infâme valet qui est valet d'un prestre. etc. »
A ces tyrans tyrannisés, qui ne sont pas de vrais rois, il propose l'exemple de ces heureux et sages rois du septentrion qui ne voient rien entre le ciel et eux.
Le terrible Archiloque du seizième siècle n'avait pas toujours le poignard à la main. Quelquefois il aimait à attaquer ses ennemis avec des armes courtoises. C'est ce qu'il fit dans le Baron de Fœneste, dont nous avons déjà parlé ^ Cette satire n'a point le ton \1rulent ou amer des Tragiques et de la Confession de Sancy. Le poète politique y flagelle les heureux du jour ; mais sa médisance est plus enjouée que furieuse : il se moque avec tranquillité au lieu d'invectiver avec transport.
Pour bien juger de la flexibilité de son talent, il faut lire ses Petites Œuvres meslées. Elles sont composées de méditations en prose sur les Psaumes, de traductions de psaumes en vers, dont quelques-uns en vers mesurés par longues et par brèves, enfin de pièces détachées qui
1 Voir plus haut. Prosateurs, pages 276 à 278.
se recommandent par le Irait agréable, par la facilité, et même quelquefois par une humeur gaie et plaisante dont le contraste avec le ton des Tragiques surprend étrangement.
Parmi les jolis morceaux qu'on pourrait détacher de ce volume, nous signalerons la pièce intitulée VHiver du sieur cVAubigné où l'auteur rappelle les illusions du jeune ùge qui ont fui loin de lui et les compare à des hirondelles qui partent, au moment de l'hiver, à la recherche de plus doux climats :
Mes volages humeurs, plus stériles que belles, S'en vont; et jô leur dy : Vous sentez, irondelles, S'esloigner la chaleur et le froid arriver. Allez nicher ailleurs pour ne tacher, impures, Ma couche de babil et ma table d'ordures ; Laissez dormir en paix la nuict de mon hiver.
D'un seul poinct le soleil n'esloigne l'hemisphere; Il jette moins d'ardeur, mais autant de lumière. Je change sans regrets, lorsque je me repens Des frivoles amours et de leur artifice. J'ayme l'hyver, qui vient purger mon cœur du vice. Comme de peste l'air, la terre de serpens.
Mon chef blanchit dessous les neiges entassées ;
Le soleil qui reluit les eschauffe, glacées,
Mais ne les peut dissoudre au plus court de ces mois.
Fondez, neiges ; venez dessus mon cœur descendre,
Qu'encores il ne puisse allumer de ma cendre
Du brazier, comme il fit des flammes autrefois.
Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines. Le rossignol se taist, se taisent les sereines ; Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs ; L'espérance n'est plus, bien souvent tromperesse; L'hyver jouît de tout. Bienheureuse vieillesse, La saison de l'usage, et non plus des labeurs !
D'Aubigné a encore écrit une tragédie de Circé qui fut représentée aux noces du duc de Joyeuse. Elle no mérite pas de nous arrêter. Enfin il a laissé des œuvres inédites considérables, en prose et en vers, conservées à Genève.