JEAN LE HOUX
Et la chanson française au xvi« siècle.
La chanson, ce genre si national qui semble presque avoir disparu de nos moeurs, était encore, au seizième siècle, cultivée avec amour. Les chansonniers de cette époque sont innombrables. Beaucoup demeurèrent anonymes, mais beaucoup aussi nous ont fait connaître leur nom qui est parvenu glorieux jusqu'à nous.
Entre tant d'auteurs dont nous ne saurions parler ici, nous choisirons Jean le Houx *, comme un des types les plus originaux du vieux chansonnier, et aussi parce qu'il semble résumer en lui toute une période antérieure de la chanson française.
OUvier Basselin, poète normand de la fin du quatorzième siècle, dont le nom apparaît pour la première fois sous le règne de Louis XII, dans une chanson populaire citée par G. Crestin, avaif composé des Vaux-de-Vire, ou chansons à boire, dont toutes les mémoires s'étaient bien vite emparées. Au seizième siècle la langue en avait vieilli : Jean le Houx, poète et avocat distingué de Vire, né vers loSO, les recueillit delà bouche des anciens du pays, et non-seulement il les appropria à la manière de parler de son temps, mais il les modifia essentiellement. Il compléta son recueil par un grand nombre de chansons qui étaient entièrement de lui, et qui devinrent bientôt aussi populaires qu'avaient pu l'être les vaux-de-Vire primitifs de Basselin.
Le recueil intitulé Vaux-de-Vire d'Olivier Basselin est certainement, pour la plus grande partie, l'œuvre de Jean le Houx. Comme l'avait déjà remarqué M. de Beaurepaire, « on y trouve toutes les fantaisies délicates d'un lettré, depuis la réminiscence classique jusqu'au sentiment de la nuance et à la richesse de l'expression ; il ne s'y rencontre rien qui, de près ou de loin, décèle le brusque laisser aller de l'imagination populaire. » M. Gasté signale aussi une foule d'emprunts faits à Rabelais, à Bonaventure des Périers, à Ronsard ; des rhythmes pris à ce dernier, des chansons mises sur des airs contemporains, etc.
1 Voir les Vaux-de-Vire de Jean le Houx, publiés pour la première fois d'après le manuscrit autographe du poète, par Armand Gasté, cliez A. Lemerre. C'est désormais la seule édition dont la critique ait à tenir compte. Voir aussi The Vaux de Vire of maistre Jean Le Houx, advocate of Vire. Edited and translated, by James Patrick Muirhead, M. A. Witli a portrait and otlier illustrations. London, John Murray, 1875.
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Enfin, il y a dans ce manuscrit une foule de mots et de dates que Basselin n'a pu connaître.
Le thème constant de Basselin, ou de Jean le Houx, c'est l'éloge du vin, — et quelquefois du cidre, — et la critique de l'eau. Le chansonnier normand veut prouver que le vin est le meilleur de tous les remèdes :
« Je ne trouve en ma médecine
Simple qui soit plus excellent
Que la noble plante de vigne,
D'où le bon vin clairet provient i. »
Qu'on en use donc le plus tôt et le plus possible :
« Il faut boire, comme on dit, qui sa mère ne tette. Puisque sommes ^ tous sevrez, beuvoiis donc de bon piot '. »
Avec quel enthousiasme il chanlc le grand homme à qui nous devons la vigne !
« Que Noé fut un patriarche digne !
Car ce fut luy qui nous planta la vigne Et beut premier le jus de son raisin.
O le bon vin !
Mais tu estois, Lycurgue, mal habile.
Qui ne voulus qu'on beust vin en ta ville. Les beuveurs d'eau ne font point bonne fin. O le bon vin !
Qui boit bon vin, il fait bien sa besongne. On void souvent vieillir un bon ivrongne, Et mourir jeune un savant médecin, 0 le bon vin !
Le vin n'est point de ces mauvais beuvrages Qui, beus par trop, font faillir les courages : J'ay, quand j'en bois, le courage herculin. 0 le bon vin !
Puisque Noé, un si grand personnage, De boire bien nous a appris l'usage.
Je boiray tout. Fay comme moi, voisin ! 0 le bon vin * ! »
Mais le cidre a bien aussi son mérite, surtout quand le vin manque. Il chante donc avec une égale chaleur celui qui planta les pommiers :
« 0 soûlas des gosiers,
O très-bon jus de pomme !
» Vaux-de-Vire d'O. Basselin, xxxi, édit. Jacob.
' Par une élision populaire, boire, sommes, ne comptent que pour une syllabe. — « Ibid., XXV. — * Ibid., xli.
Prions pour le bonhomme Qui planta les pommiers i, »
Ne peut-on pas appliquer à ces chansons ce que dit Voltaire, que a nous avons dans notre langue des couplets sans nombre qui valent bien ceux des Grecs, et qu'Anacréon aurait chantés lui-même ^ ? »
Notre chansonnier n'a pas moins de verve dans ses invectives contre l'eau que dans ses louanges du vin :
a J'aime parfaictement
Un beuvrage excellent ; Car il fait resjouir mon généreux courage. Qui d'eau fait beuvrage
N'a point d'entendement.
Boiray-je simplement
Ce que boit ma jument ?
Je pense que ce n'est le fait d'un homme sage. Qui d'eau fait beuvrage
N'a point d'entendement, etc. ^. »
Et dans une autre chanson :
« Que l'on fasse ceste eau servir Ou à faire le pot bouillir, Ou à tremper la morue !
Icy n'en entrera jà.
L'eau le monde submergea,
Et la terre en fut perdue.
Qu'on en arrose le jardin !
Mais d'en aller gaster le vin,
Seroit-ce pas grand'offense, etc. *. »
Et vraiment oui, « les vieilles chansons valaient bien le tortillage moderne, » comme dit quelque part Jean-Jacques Rousseau ^.
Les chansons que nous avons citées jusqu'ici furent données sous le nom d'Olivier Basselin. En voici une qui porte le nom de Jean le Houx, et qui est indubitablement de lui, c'est un vaux-de-Vire composé pour le jour de la Saint- Yves, fête des avocats :
0 gentil joly mois de may, Qui es le plus beau de l'année.
Ta dix et neufviesme journée,
1 Vaux-de-Vire d'O. Basselin, xxix.
2 Lettre à la Harpe, 9 avril 1773.
3 Vaux-de-Vire cCO. Basselin, \\i.
* Ibid., XVI.
s Cinquième promenade. — Lire encore les pièces suivantes ; A son nez, le Siège de Vire, A l'assault, et celle qui commence ainsi :
« Ayant le dos au feu et le ventre à la table. »