JEAN LE HOUX
Dy moy quand je la revoyray, Celle qui est tant à mon gré.
La feste qui fait oublier Lesprocez aux gens de pratique, Pour vuider un verre authentique, Nettoyant leur plai.leur gosier Tout rauque à l'orée de crier?
Que les avares advocats Gaignent fi se rompre la teste.
Pourveu que je sois de leur feste, Certes, ne me soucieray pas De leurs procez ni de leurs sacs.
Mieux vaut vuider et assaillir Un pot, qu'un procez difficile; Au moins cela m'est plus utile ; Car les procez me font vieillir, Le bon vin me fait rajeunir,
A un bon biberon jamais Calotte en teste ne fut veue.
A vous, messieurs, de la cohue I Faites ainsi et me pleigez Et plus ne vous entre-mangez !
Les vaux-de-Vire publiés par le Houx n'avaient rien qui portât une atteinte positive à la religion ni aux mœurs, mais on ne peut nier qu'ils ne fussent un peu bachiques. Le clergé se scandalisa et lui refusa l'absolution jusqu'à ce qu'il eût expié le scandale qu'il avait donné. Le chansonnier se rendit à Rome, espérant y trouver plus d'indulgence. Il finit en effet par y obtenir l'absolution qui lui avait été refusée dans son pays. Les amateurs de la franche gaieté et de la franche littérature l'absoudront aussi, mais les sévères moralistes l'auront toujours pour un peu suspect.
Une autre classe de chansonniers a été en tout temps l'objet de censures bien plus rigoureuses encore de la part de l'Église ; ce sont ceux qui chantent l'amour et le plaisir. Ces chansonniers du seizième comme du quinzième siècle sont presque toujours graveleux, et souvent grossiers et obscènes. Nous ne nous en occuperons pas *. En revanche
1 Les érudits pourront consulter un recueil imprimé à Paris en 1535 : « S'ensuyent plusieurs belles chansons nouvelles, avec plusieurs aultres retirées
nous citerons plusieurs de ces chansons patriotiques que tous les événements intéressant le pays ont toujours fait éclore en si grand nombre. Nous les prenons un peu au hasard parmi les chansons de quelque valeur qu'on ne trouve pas dans tous les recueils.
Chanson nouTelle
DE LA RÉSJOUISSANCE DES FRANÇOIS SUR l'hEUREUX ADVENEMENT DE LA PAIX.
Dieu, fais que noslre France Puisse vivre désormais Avec humble obéissance Sous l'heureux don de ta paix.
Fais que la guerre
Plus en la terre Ne nous fasse d'ennuis.
Mais la grand joje
Partout on voye Reclamer jours et nuicts.
Fais que nostre Roy puisse estre Amateur des sainctes lois, Et qu'il puisse comme maistre Régir son peuple François,
Faisant justice
En temps propice Aux bons et vicieux,
Et que sa vie
Enfin ravie Puisse voiler aux cieux.
Fais que tant qu'il sera homme Puisse toujours maintenir, En amitié son royaume Et de guerre l'abstenir *.
Que feux de joye
Plustost on voye
des anciennes impressions, comme pourrez veoir à la table, en laquelle sont les premières lignes des chansons et le fueillet là oit se commencent les dictes chansons, mil cinq cents xxv. Ils liront aussi avec intérêt un recueil imprimé à Paris chez la veufve N. Buffet, près le collège de Reims, 1560. 1 Employé à l'actif pour signifier exempter.
Par tous les carrefours
Que voir gens d'armes
Marcher en armes Au son de leurs tambours.
Que les chemins puissent estre Abandonnez des meschans, Pour en seureté se mettre Tous voyageurs et marchands ;
Qu'en sa besongne
Nul ne s'eslongne De louer Dieu tousjours,
Qu'il nous maintienne
Et entretienne En sa paix nuict et jours.
C'est celuy la qui nous donne La pluie en temps et saison :
C'est luy aussi qui foisonne ^ Les biens en nostre maison.
Jamais ne laisse
Cœurs qui sans cesse Le servent loyaument.
Obéissance
Et révérence Luy plaisent grandement.
Puis donc qu'il veut et commande De luy estre obéissant, Qu'un chascun les bras luy tende Pour estre aussi jouyssant
De la concorde
Qu'il nous accorde En paix et union,
Qui met la France
Hors de souffrance Et de dissention.
Pour fin prions qu'il luy plaise Entendre nos tristes voix Et que sa fureur s'appaise Envers nos pauvres Fi-ançois,
1 Pris activement pour dire faire foisonner.
Et qu'il nous donne
Volonté bonne De l'aymer loyaument
Pour avoir place
Devant sa face La sus au firmament.
(Extrait de la Fleur des chansons nouvelles.)
Chanson nouTelle de la journée faîcte contre les Suysses pour le très-TÎctorieux roy François I"''^ avec la ballade des Suysses sur le champ de g^entil fromog^net.
Qui vous esmeut, Suysses, Venir contre la loy Et branler droit vos picques • Contre ung si noble roy?
Vous feistes le pourquoy Avés perdu la gloire.
Gens sans droict et sans foy Jamais n'auront victoire.
Orgueil et avarice Vous ont rendu confus Quant de paix et justice Avez fait les reffus.
On cognoist les abus Qu'avés faict contre France.
Mais Dieu qui est lassus En a fait la vengeance.
Mal feistes le devoir, Attendu la richesse Que vous deviez avoir, Pour tuer la noblesse De France qui vous blesse Et met en deshonneur. Gens faillans de prouesse Jamais n'auront honneur.
En criant France, France, Entendistes la voix Et santistes la lance
Du noble roy François Quel chargea plusieurs foys Sur vous d'estoc et taille, Tellement que deux foys Perdistes la bataille.
Mieux eust valu la hayre Pourter sous vos harnoys Que crier haire haire Et mourir sous vos boys Le jour de Sainte-Croix.
On dyra pour memoyre Que contre des François Perdittes la victoire.
En tout est aboUie La réputation De vous en Italye Et aultre nation.
Le cardinal Syon ^ A. failly à son compte, Mais pour solution Après orgueil vient honte.
Suysses et cantons, Bien estes escornez :
Chantez en divers tons Pour vos mors, et cornez ; Car bras, testes, corps, nez Furent hachez d'espée.
Geulx qui ne sont pas nez Maudiront la journée.
Vous vous disiez dompteurs Des princes et des roys. Vous estes grans vanteurs Et fiers pleins de desroys^.
1 Qui.
2 Le cardinal de Sion, Mathieu Scluniiei- ou Skînncr. Lié passionnément aux intérêts du pape Jules H, il usa de son influence pour détacher, en 1510, les cantons helvétiques de l'alliance française, marcha îi la tête des Suisses qui livrèrent à François P', en I5l5, la bataille de Marignan, et alla en Allemagne et en Angleterre susciter des ennemis contre la France.
s Vieux mot, l'opposé de nrroij, qui exprime toute sorte de dérèglements, do désordres.
PrOSATEUHS IîT POÈTKS du \VI« SliîCI.K. 45
Trop vous ont les Françoys Nourrys et supportez i, Mais par le roy Françoys Vous estes bien domptez,
Françoys roy magnificque,
Prince victorieux
Qui maint canon et picque
Avez veu de vos yeulx.
Rendez grâces aux cieulx
Dont vient toute victoyre :
Tousjours serés heureux
Se à Dieu donnez gloire. Finis.
Ballade des iSiuisses.
Viilains vachiers, ô belitres parfaitz,
Qui vous nommez correcteurs de noblesse,
Recognoissez que ceulx vos livres fais
Par le vouloir divin vous ont defiaictz,
Gettans soubz piez vostre orgueil et hautesse.
Louis onziesme en main vous mist l'espée
Que 2 au labeur estoit lors occupée
Vous adjoignant aux belliqueux cbarroys.
Charles après et Louys nobles roys
Depuis vous ont tenus sous leur enseigne;
Et neantmoins pourchassez tous desroys ^
Au roy Françoys qui par cruel arroys '*
Vous a deffaict en mortelle champaigne ^.
Ingratitude vous a chargé ung faitz
De traison que '^ vostre gloire abesse.
Car en faignant traicter paix comme infectz,
Meurtriers de foy et d'honneurs inparfaitz,
Avés rompu pacifique promesse.
Mais non obstant vostre force equippée,
Avez trouvé ung César, ung Pompée,
1 Favorisés.
s Qui.
â Suscitez toutes sortes d'embarras.
4 Traitement.
5 Plaine.
6 Qui.
LA CHAKSON PATRIOTIQUE. 707
N'ayant attaint encor d'ans vingt et troys, Saige, hardy, ainsi comme je croys, Digne de lotz i plus qu'Artus de Bretaigne ; Car tout ainsi comme un Hector de Troys Charchant les ranctz au périlleux des traitz Vous a deffait en mortelle champaigne.
Ne dictes plus par vos dits contrefaits Ou il nous plaist la victoire l'adresse, Car il vous a chastiez vos forfaits En deffaisant sans plus estre reffaitz Vingt mil et plus gisans mors en la presse. Vostre fureur a par glaive attrempée Tary vos bruys et gloire dissipée, Dont par pitié je vous conseille anchois 2 Que le haut roy premier dn nom François Charcher vous voise au cueur de la montaigne Que luy criez mercy, car je congnois Que arez pardon veu que ja son harnois Vous a déliait en mortelle champaigne.
Vilains, saichez que selon divins droits L'on doit chercher la paix en tous endroits Et fouir 3 Mars que ^ Ihomme navre et saigne ^, Mais fol se croit tant qu'il a tous ses droits. Veoir le povés, car le roy des Françoys Vous a deffaict en mortelle champaigne.
Rondeau.
Près Marignan au camp Saincte Brigide Le roy Françoys vous brida d'une bride A trenche fille et si horrible mors Que bien vingt mil des vostres y sont mors, Et davantage, ainsi comme je cuide, A tous cornets sans tabour et sans guide, Estre cuidiés des Françoys homicide, Mais grâce à Dieu vous laissastes les corps
1 Louange, laus.
2 Comme ançois, anceis, etc., avant.
8 Fuir.
» Qui.
6 Ensanglante.
Près Marignan.
Villains, il fault que la duché on vuyde, Et que noblesse à présent y réside, Car droit y a de ce soies recorps *.
Partez donc tost sans trompettes ne cors. Vos gens sont mors gisans sur terre humide.
Tout cela n'est pas d'une bien grande poésie ; mais telle était alors la moyenne du chant patriotique.
Pour varier nos exemples, nous terminerons ce chapitre de la chanson, en citant une complainte populaire contre les usuriers, cette peste ancienne du travailleur et du laboureur, et en donnant un extrait d'une chanson très-plaisante contre la milice bourgeoise, composée en lo62.
Chanson nouTelle de la Complainte d'un laboureur contre les usuriers qui luy ont man^é son bien.
Helas ! Dieu, que feray-je ?
Moy, pauvre labourreux,
Où me retireray-je?
Que je suis douloureux!
Les usuriers m'ont fait manger ma terre : J'aymerois mieux les soldats de la guerre,
J'estois bien à mon aise.
Je vivois dans mon bien ;
Mais je suis en mal-aise.
Helas ! je n'ay plus rien, Tout mon malheur est venu de l'usure.
Aller me faut à ma bonne adventure.
Je vay à la justice,
A ces bons advocats :
Ils sont gens de police,
Je leur diray mon cas.
J'ay engagé mes vignes et ma terre, Je suis venu vostre conseil requerre.
« Viens çà, dy moy, bonhomme.
Et ne me celé rien.
Comme records ou reco>'Sy qui se souvient.
As-tu point peur en somme
Que tu perdes ton bien?
Monsieur le juge est homme débonnaire.
Bien volontiers entendra ton affaire.
Helas I monsieur le juge,
Faites moy un plaisir;
Vous estes mon refuge,
"Veuillez moy secourir.
Les usuriers ont mangé ma substance, Sçaurois-je point en avoir recompense ^?
L'usurier est en peine
Qu'il fera de son blé :
Sa maison en est pleine ;
Il craint luy estre emblé '^.
Mais il attend une mauvaise année, Afin que plus de moitié soit gaignée.
L'usurier en sa cave
A du vin à foyson;
A voysin ny esclave
Il n'en fera raison :
Il attendra s'il vient une gresle.
Trop grand chaleur, ou bien quelque nielle .
S'il voit quelque bonhomme
Qui arrive des champs :
Viens çà, dit-il, prud'homme,
Les bleds sont-ils meschans?
Helas ! monsieur, la brouée^ et la pluye Ont fait les bleds aussi noirs que la suye.
Viens çà, dy moy, bonhomme,
Que dis-tu des poiriers?
Avons-nous de la pome
Ou des noix des noyers ?
Nenny, monsieur, il n'y en a pas une ; Tout est tombé, n'y a pruneau ny prune.
1 Dans le sens ancien de compensation, dédommagomeiit.
ï Volé.
3 Le brouillard, la brume.
Viens gà, dy moy, compère,
Les foins ont-ils le temps?
Ainsi comme j'espère,
Jamais il n'en fut tant.
Helas ! monsieur, ce n'est rien de l'herbage, C'est grand pitié de voir le pasturage.
L'usurier est bien aise
De ce qu'il a ouy.
Il chante, se desgoise.
Il est fort resjouy :
Bon temps pour moy, l'année sera chère, J'auray du bien qui ne coustera guère.
Chanson contre la milice bourg^eoise.
Un corporeau fait ses préparatifs
Pour se trouver des derniers à la guerre ;
S'il en eust eu, il eust vendu sa terre,
Mais vendit une botte d'oignons.
Viragon, vignette sur vignon.
Un corporeau, avant que de partir.
Dévotement fait chanter une messe, Et si voue à sainte hardiesse De n'assaillir jamais que des oysons ; Viragon, vignette sur vignon.
Un corporeau bravement se monta D'un asne fort qui portoit la poirée, Et son varlet d'une pecque escrouppée, Pour son sommier il print le poulichon. Viragon, vignette sur vignon.
Un corporeau grève * et cuissots avoit Bien façonnez d'une longue citrouille, Clouez de bois qui jamais ne s'enrouille. Un plat d'estain il prit pour son plastron. Viragon, vignette sur vignon.
Un corporeau des gantelets avoit,
Dont l'un estoit fait d'ozier et d'esclisse ;
Pour l'aultre il print une grande escrevisse,
• anibc. Portiig. greba.