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LE THÉÂTRE AU XVI« SIÈCLK

souvent graveleuses, des espèces d'utellanes, où l'on se divertissait aux dépens de quelque personnage impertinent ou ridicule, et quelquefois môme aux dépens des grands corps de l'État et du prince. Elles charmèrent le bon peuple parisien, qui en fit son plaisir favori et délaissa les mystères.

Pour ramener à eux le public, les Frères de la Passion ci^urent utile de s'adjoindre leurs joyeux rivaux, qui continuèrent à jouer leurs pièces. Cette singulière association dura avec un succès soutenu jusqu'en 1544. A cette époque les Frères de la Trinité, fatigués du scandale que les sotties provoquèrent plusieurs fois, firent évacuer la salle qu'ils avaient cédée dans leur hôpital. Les. Enfants sanssouci d'abord, puis les Frères de la Passion furent obligés de se disperser.

Une autre société dramatique, les Clercs de la Basoche, jeunes aides des procureurs du Parlement et des procureurs à la Cour des comptes, apparut peu après la double installation des Frères de la Passion et des Enfants sans-souci, sous les dénominations de Royaume de la Basoche et d'Empire de Galilée. Ils composèrent, souvent avec talent, d'innombrables moralités et farces '.

D'après Sibilet, « la moralité françoise représente en quelque chose la tragédie grecque et latine, singulièrement en ce qu'elle traite de faits graves et principaux. » Et, ajoute cet auteur d'art poétique, « si le François s'estoit rangea ce que la fin de la moralité feust toujours triste et douloureuse, la moralité seroit tragédie. Mais en ce avons-nous comme en toutes choses, suivi nostre naturel, qui est de prendre des choses estrangeres non tout ce que nous voyons, mais seulement ce que nous jugeons faire pour nous et estre à nostre advantage. Car en la moralité, nous traitons, comme les Grecs et Latins en leurs tragédies, narration de faicts illustres, magnanimes et vertueux, ou vrays, ou au moins vraisemblables, etenprenons autrement ce qui fait à l'information de nos mœurs et vie, sans nous assubjettir à douleur ou plaisir d'issue ^. »

Sibilet parle ici des moralités qui mettaient en action, sans personnages allégoriques, un précepte moral. Telles sont VHistoire du mauvais riche et du ladre, celle de l'Enfant prodigue, celle d'une Pauvre villageoise, laquelle aima mieux avoir la teste coupée par son frère que d'estre violée par son seigneur. Telles sont aussi les moralités de la Passion de Jésus, de la. Pue elle Saint-Georges, du Dragon de sainte Marguerite, des Quatre fils Aymond, des faits de Clovis, de Charlemagne, et ainsi des autres.

Mais le plus ordinairement les moralités étaient allégoriques. Les Basochiens y prétendirent personnifier les vices et les vertus du genre

t Sur l'origine des Clercs de la Basoche et des Enfants sans-souci, et sur les rapports qui unissaient ces deux sociétés, voir /es Clercs du Palais, par M. A. Fabre. Lyon, 1875, 2« édition.

2 Sibilet, Art poef., II, vin.

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humain : tel est. l'objet, par exemple, de la célèbre moralité de Bien- Advisé et Mal-Advisé ; tel est aussi celui de la Condamnation de Banquet, par Nicole de la Chesnaye, une des moralités les plus curieuses pour l'histoire du théâtre et pour l'étude des mœurs du temps.

Cette pièce originale offre assurément une action moins embrouillée, plus dramatique, plus pittoresque, plus variée, plus amusante que la plupart des moralités contemporaines ; il ne lui manque que d'être écrite partout d'un style moins verbeux, moins obscur et moins lourd. On en attribue l'idée à Louis XII, grand partisan de la sobriété et de la diète jusqu'à son mariage en troisièmes noces avec Marie d'Angleterre ; et elle paraît avoir été représentée par la troupe des Enfants sans-souci et de la Mère-Sotte.

Trois méchants garnements, Dîner, Souper et Banquet, forment le complot de mettre à mal quelques honnêtes gens qui ont l'imprudence d'accepter leur invitation d'aller boire et manger chez eux. Ce sont Bonne-Compagnie, Accoutumance, Friandise, Gourmandise, Je-bois-à-vous, Je-pleige-d' autant. Au milieu du festin, une bande de scélérats, nommés Esquinancie, Apoplexie, Epilencie (épilepsie\ Goutte, Gravelle, etc., se précipitent sur les convives et les accablent de coups, si bien que les uns sont tués, les autres blessés. Bonne-Compagnie, Accoutumance et Passe-Temps, échappés au carnage, vont se plaindre à dame Expérience et demandent justice contre Biner, Souper eiBanquet. Dame Expérience ordonne à ses domestiques, Remède, Secou7's, Sobresse (sobriété), Diette et Pilule, d'appréhender au corps les trois auteurs du guet-apens.

Alors commence le procès des trois accusés par-devant les conseillers de dame Expérience, savoir : Galien, Hypucras, Avicenne et Averroys. Expérience condamne Banquet à être pendu ; et Diette est chargé de l'office du bourreau. Banquet demande à se confesser : on lui amène un beau père confesseur ; il fait sa confession publiquement, marque le plus grand repentir de sa vie passée et dit son Confiteor. Le beau père confesseur l'absout, et Diette, après lui avoir mis la corde au cou, le jette de l'échelle et l'étrangle. Souper n'est condamné qu'à porter des poignets de plomb, pour l'empêcher de pouvoir ;ïiettre trop de plats sur la table ; il lui est défendu aussi d'approcher de Dîner plus près de six lieues, sous peine d'être pendu s'il contrevient à cet arrêt.

La Condamnation de Banquet offre un remarquable échantillon de la moralité au commencement du seizième siècle. Guillaume des Autelz peut donner idée de celle du milieu du siècle, dans ses vastes jD?'alogues moraux en vers, imprimés à Lyon, en 1550. Sous des personnages feints et imaginaires, comme le Vouloir divin, VIgnorance, le Tcmps,\di Vérité, \q Ciel, l'Espnï, la Terre, etc., il tâche de nous y donner de bons enseignements de morale, mais, comme s'en plaint Colletet *, avec l'expression la plus rampante et la plus rustique.

Souvent, pour offrir le développement d'une vérité morale ou reli-

1 De la poésie morale, notes.

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