‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 63 sur 67 · LE THEATRE AU \VI<= SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE THEATRE AU \VI<= SIÈCLE

gieuse, on recourait aux allégories les plus clierchées. On donnait un corps à tous les ôtres métaphysiques, aux abstractions les plus impalpables.

Fréquemment aussi, pour texte de ces poésies moralisées, on prenait des sujets fort peu moraux, qu'on traitait avec aussi peu d'art que de décence.

« C'étoit un plaisir, ou plutôt h mon gré un étrange dégoût, disait Collctct, de voir tantôt l'un moraliser la fable de Psyché, un antre celle d'Actéon, quelque autre encore celle de Danaé, de Narcisse, et ainsi des autres, puisqu'ils le faisoient si grossièrement et de si mauvaise grâce, qu'il ne faut pas s'étonner si, hormis les amateurs des vieilles productions, je vois si peu de gens, et des gens de lettres mêmes, qui puissent pertinemment parler de cette rustique et lâche barbarie de nos auteurs, »

Les moralités, — dont l'origine remonte peut-être aux spectacles donnés par les sociétés littéraires et musicales de la Normandie et de la Picardie, connues, dès le treizième siècle, sous le nom de Put/s, — eurent pendant quelque temps une vogue extraordinaire ; mais, trop peu variées, elles finirent par ennuyer. Les Basochiens s'en aperçurent. Pour ramener à leurs représentations le public fatigué de leurs sermons, ils inventèrent la farce, qui fut bientôt exploitée avec plus de succès par les Enfants sans-souci, ces jeunes et joyeux désœuvrés, fils de famille pour la plupart, qui s'érigèrent en société rivale des Basochiens et, comme nous l'avons dit, obtinrent de Charles VI des lettres patentes leur assurant une existence légale. Le chef de la société choisit pour insignes un capuchon orné de deux magnifiques oreilles d'âne, et s'intitula Prince des sots. Ils entreprirent de jouer et ridicuhser toute espèce de sottise, sottise religieuse, sottise politique, sottise morale, sottise nobihaire, sottise royale, sottise populaire. Aux sociétés de la Basoche et àesEnfa7îts sans-souci ne tardèrent pas à s'adjoindre celles du Roi de VEpinette, du Prince des nouveaux mariés, du Recteur des fous, de VAbbé de rEscache \ du Prince de l'Estrille -, et au bout de peu de temps la sottie régnait sans partage sur le théâtre ; elle envahit même le mystère *. Elle est à la fois l'ébauche de la comédie de caractère et un essai de comédie politique. Le langage qu'elle emploie est d'ordinaire aussi libre que les sujets qu'elle traite, et bien des sotties avaient toute la licence des pasquinades. Ce n'était pas une raison pour qu'elles fussent moins goûtées par les auditeurs de ce temps-là.

Plusieurs sotties sont restées justement célèbres. Telle est, entre toutes, la sottie de V Ancien Monde, une des plus ingénieuses assuré-. ment qui nous soient parvenues, et dont Marmontel a fait, dans ses Éléments de littérature, une intéressante analyse.

Les Basochiens poussèrent la hcence jusqu'aux derniers excès pen-

* Mors ovale. — '■'Étrille.

2 Voir le Mystère de saint Fiacre et le Mystère des Trois Rois.

716 PROSATEURS ET POÈTES DU XVl» SIÈCLE.

dant les malheurs des règnes de Charles VI et de Charles VII. Au retour de l'ordre, leurs représentations furent supprimées.

Mais le bon Louis XII les autorisa de nouveau, et accorda aux clercs, pour leurs représentations d'apparat, et pour autant de fois qu'ils le désireraient, la fameuse et immense table de marbre qui était dans la cour du Palais de justice et servait autrefois aux festins que les rois de France donnaient aux souverains étrangers.

C'est ainsi qu'au commencement du seizième siècle la farce satirique se développe en toute liberté, et trouve ses jours les plus brillants, favorisée qu'elle est par le souverain lui-même, à qui elle n'épargne pas ses attaques, mais qu'elle sert dans sa politique. Jean Bouchet, esquissant l'histoire de la comédie moderne, dit :

« En France elle a de sotie le nom

Par-ce que sotz des gens de grand renom

Et des petitz jouent les grands follies

Sur eschauffaulx en paroUes polies,

Qui est permis par les princes et roys,

A celle fin qu'ilz sachent les derroys *

De leur conseil qu'on ne leur ause dire,

Desquelz ilz sont advertis par satyre.

Le roy Loys douziesme desiroit

Qu'on lesjouast à Paris, et disoit " .

Que par telz jeux il sçavoit maintes faultes

Qu'on luy celoit par surprinses trop caultes^, »

Bouchet revient sur ce sujet, avec plus de développements, dans ses Annales d'Aquitaine. Il y rapporte que Louis XII trouvait bon qu'on le jeprît môme de son avarice, mais qu'il ne voulait pas qu'on s'avisât de parler de la reine sa femme, des princesses ni des dames : il disait que toutes les plaisanteries devaient être sauf le respect et l'honneur dus aux dames.

Le gouvernement arbitraire, dépensier et débauché de François I" devait se montrer moins favorable à celte censure hardie des vices et des abus par le théâtre. Les pièces étaient soumises à une censure préalable ; toutes sortes d'entraves furent apportées à la liberté de la critique scénique ; enfin, en 1540, un arrêt suspendit complètement, sous peine de la hart, les représentations des Basochiens. C'est ainsi qu'expira cette sorte de comédie politique qui rappelait, en France, la comédie aristophanesque.

Parmi tant de moralités, de farces et de sotties qui foisonnèrent sous le règne de Louis XII et au commencement de celui de Fran-

1 Voir p. 705, note 3.

* Epist, mor., I, xiii, aux Escoliers.

LE TlIFATllE AU XVI« SIÈCLE. 717

çois !«'', un bien petit nombre seulement pourraient être lues aujourd'hui avec plaisir par les hommes de goût, et leurs auteurs sont généralement inconnus *.

Cependant les noms de plusieurs de ces fondateurs de notre théâtre comique sont parvenus jusqu'à nous avec un certain éclat. Obligé de nous borner, nous nous contenterons ici de dire quelques mots sur deux de ceux qui appai'tiennent au seizième siècle, Pierre Gringoire et Jehan du Pontalais.

PIERRE GRINGORE Né vers 1480, mort en 1547.

Pierre Gringore ou Gringoire* est le plus original représentant du moyen âge au seizième siècle. Fils d'un bourgeois de Caen, après avoir couru le monde, visité l'Italie, et fait quelques équipées militaires, il vint à Paris, où il se lia avec le fameux Jehan du Pontalais, avec le jeune Clément Marot, avec le gai et libertin Roger de Collerye. Les joyeux Enfants sans-souci le trouvèrent digne d'être leur maître. Ils lui conférèrent, comme au fou le plus raisonnable, la dignité de Mère Sotte. Sous ce môme titre il compasa plusieurs di-ames où il joua luimême.

Son Jeu du Prince des sots, donné le mardi gras de l'an 1511, au marché des Innocents, attira un concours prodigieux dépeuple. Le roi Louis XII y assista lui-même. Gringore était son poëte favori, parce qu'il le soutenait puissamment dans sa querelle contre le pap'e Jules IL Cette curieuse trilogie, composée d'une sottie, d'une moralité et d'une farce, reflète toutes les idées, toutes les passions, tous les intérêts de cette époque, et met en scène, avec une verve comique inépuisable, toutes les classes de la société. Le cry ou proclamation qui précède le Jeu du Trince des sots est le modèle du genre.

1 Voir le Recueil de farces, moralités et sermons joyeux, publié d'après le manuscrit do la Bibliothèque royale, par Leroux de Lincy et Francisque Michel, 1837, 3 vol. in-8°. Il comprend soixante et quatorze pièces, composées de 1500 à 1550. Elles sont toutes d'un comique bas, populaire, effronté. Un certain nombre sont des allégories satiriques, offrant une critique cynique et impitoyable de tous les états, et mêlant à la méchanceté la grosse gaieté, le gros sel, les gros mots, les lazzi.

Voir aussi les farces, moralités et sotties contenues dans le tome le' de V Ancien Théâtre Français, de la Bibliothèque elzévirionne.

2 11 commença, dans ses derniers écrits, à se nommer Gringoire, trouvant ce nom plus doux que celui de Gringore. — M. Ch. d'Héricault et A. de Montaiglon ont publié dans la Bibliothèque eizévirienne un premier volume dos œuvres de Gringoire. Le tome II contiendra le Mystère de saint Louis,

Le Mystère de saint Louis est moins connu, quoique l'auteur y ait montré de l'ampleur et de l'élévation, et l'ait écrit d'un style qui « a plus de netteté que celui de la plupart de ses contemporains, » suivant l'expression de Nicéron ^

Gringore se fit surtout admirer par ses œuvres satiriques et morales. Ses inspirations, qui tendent surtout aux réformes politiques et morales, ont une grandeur frappante pour l'époque. Le style inégal, mêlé de trivialités et de hardiesses, d'énergie solennelle et de platitude, a, dans son ensemble, une originalité et une force que Tauteur n'a déployées nulle part à un pareil degré. Dans ses Abus du monde (1304), ouvrage tantôt dialogué, tantôt narratif, il fait avec virulence la satire de tous les états. Son célèbre livre des Folles Entreprises est une revue longue et embrouillée, mais cependant profonde, des sottises du temps passé et du temps présent, depuis les guerres d'Alexandre jusqu'aux expéditions d'Italie. L'inspiration à laquelle obéit le poète est résumée dans ce refrain du Chant royal :

« Ung Dieu, ung roy, une foy, une loy. »

L'Entreprise de Venise est une apologie passionnée de la ligue de Cambrai.

Gringore a encore écrit plusieurs poëmes allégoriques, la Chasse du cerf des cerfs, satire partiale contre Jules II (iblO), \e-Chasteau d'Amour et le Chasteau de Labour, où, comme le remarque M. d'Héricault% tout en conservant 1-3 cadre reçu, il est venu apporter un élément nouveau, en y faisant dominer l'esprit bourgeois, la préoccupation de la vie journalière, sur l'intluence chevaleresque et la rhétorique à la mode.

Le Chasteau de Labour est un tableau des soucis, des tristesses, des désenchantements, des embarras, des nécessités cruelles qui suivent trop souvent les premiers plaisirs du mariage. Desconfort et Désespérance sont sur le point de triompher de notre nouveau marié, — qui figure peut-être l'auteur lui-même. — Heureusement Raison vole à son secours, et, après lui avoir reproché sa lâcheté, ranime son courage. Le fond et la plupart des détails de ce petit poëme sont empruntés au Chemin de Povreté et de Richesse, écrit par Jean Bruyant, en 1342. Une imitation aussi positive aurait dû être avouée par Gringore.

JEHAN DU PONTALAIS.

Maître Jehan du Pontalais, fameux par ses rencontres, ses brocards et ses sornettes, est un des plus féconds auteurs de farces de l'époque

1 Hommes illustres, xxxiv, 48.

- Lei Poët. franc., t. I, p. 516.

Page 1