PIERRE GRINGORE. — JEHAN DU PONTALAIS
dont nous nous occupons ^ C'était un hardi railleur qui ne craignit pas d'attaquer vertement, aux dépens de sa liberté, les prodigalités des gens de cour. Toléré sous le roi Louis XII, il fut emprisonné sous François I<'^ Quelques crudils attribuent, peut-être sans raisons suffisantes, au bateleur Jehan du Pontalais, l'écrit original, moitié prose, moitié vers, et d'une admirable variété de ton, si célèbre sous le nom de Cuntrcditz de Songe-creux, et où les abus des cours et les vices des femmes sont censurés avec une verve si caustique. D'ailleurs, dans cette vive satire dont l'objet pratique paraît être de mettre un jeune homme à portée de choisir un état, en lui faisant observer tout ce que chacun a de bon et de mauvais, 1 auteur passe en revue, pour les louer et les critiquer tour à tour, toutes les conditions de la vie. Constamment vif et attachant, il prend tous les tons, et approprie toujours son style au sujet. Sa prose est ferme et nette, et sa poésie variée, simple et franche. Voilà donc dans cet ouvrage la plupart des qualités que les Français aiment le plus.
Dès avant la seconde moitié du seizième siècle, le temps des Mystères est fini. Des mesures de police et même des ordonnances ecclésiastiques en gênent, et bientôt vont en empêcher tout à fait la représentation. En 1541, le Parlement rendit un arrêt qui intimait défense aux maîtres et entrepreneurs du Mystère des Actes des Apostres d'ouvrir leur théâtre à certains jours de fêtes solennelles, et le jeudi de certaines semaines. Peu de temps après, le procureur général s'opposa, en des termes virulents, à la représentation des Actes des Apostres, attendu que les acteurs étaient des gens de basse condition, non lettrés, ni entendus en telles affaires, qui se permettaient, pour les allonger, d'ajouter plusieurs choses apocryphes, et entremêlaient à la fin ou au commencement du jeu des farces lascives et des momeries, ce qui faisait durer leur jeu l'espace de six à sept mois, d'où advenaient cessation du service divin, interruption des prédications, refroidissement de charités et d'aumônes, adultères et fornications infinies, scandales, dérisions et moqueries.
Une immoralité chaque jour plus éhontée et plus scandaleuse était en effet le principal assaisonnement et l'attrait le plus vif de ces représentations. On trouve un tableau effrayant de cette licence dans des Remonstrances faites au roi Henri III en 1588. Le plaignant la signale parmi les principaux désordres qui affligent le royaume.
« En ce lieu, dit le rédacteur des Remonstrances, se donnent mille assignations scandaleuses au préjudice de l'iionnesteté et pudicité des femmes, à la ruyne des familles des, pauvres artisans, desquels la salle basse est toute pleine, et lesquels, plus de deux heures avant le jeu, passent leur temps en devis impu-
1 II devait son nom au petit pont des Allés, jeté sur l'égout près de la pointe Saint-Euslaclic, à deux pas duquel il dressait ses tréteaux.
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diques, en jeux de cartes et de dez, en gourmandise et yvrongnei-ie tout publiquement, d'où viennent plusieurs querelles et batteries. Sur l'eschafaut l'on y dresse des autels chargez de croix et ornemens ecclésiastiques, l'on y représente des prestres revestus de surplis, mesmes aux farces impudiques, pour faire mariage de risées. L'on y lit le texte de l'Evangile en chant ecclésiastique, pour (par occasions) y rencontrer un mot à plaisir qui sert au jeu. Et au surplus, il n'y a farce qui ne soit orde, salle et villaine, au scandale de la jeunesse qui y assiste, laquelle avalle à long trait ce venin et ce poyson, qui le couve en sa poitrine, et en peu de temps opère les effets que chascun sçalt et voit trop fréquemment.
« Par ce moyen Dieu est grandement offensé, tant en ladite transgression des festes que par les susdits blasphesmes, jeux et impudicitez qui s'y commettent. D'avantage Dieu y est courroucé en l'abus et prophanation des choses saintes dont ils se servent, et le public, intéressé par la débauche et jeux des artisans. Joint que telle impieté est entretenue des deniers d'une confrairie, qui devroient cstre employez à la nourriture des pauvres, principalement en ces temps es- (luels il fait si cher vivre, et auquel plusieurs meurent de faim.
a Or, Sire, toute cette ordure est maintenue par vous : car vous leur avez donné vos lettres de permission pour continuer cet abbus encommencé devant vostre règne : vous avez mandé à vostre court de Parlement et Prévost de Paris de les faire jouyr du contenu en voz lettres, ce qu'ils ont très bien exécuté, ayant maintenu un tel abus contre Dieu et la deffense des pasteurs ecclésiastiques, et nonobstant la clameur universelle de tous les prédicateurs de Paris, lesquels continuent encore journellement à s'en plaindre, mais en vain, n'ayant peu pour tout obtenir sinon une deffense de jouer durant une année, pour recommencer au bout de l'an plus que devant *. »
En 1548, un arrêt du Parlement interdit aux confrères, qui venaient de s'établir à l'hôtel de Bourgogne, de représenter des mystères tirés de l'Écriture sainte, et ne leur permit que les sujets profanes, honnestes et licites^. Quatre ans après Jodelle inaugurait la tragédie antique.
Les vices de l'ancien théâtre furent alors bien plus sensibles, et de tous côtés on les attaqua sans ménagement. Ils furent en butte aux coups des partisans même des anciens genres. Des Autelz, dans sa réplique aux furieuses défenses de Louis Meygret, imprimées à Lyon l'an lool, est obligé de reconnaître que la Moralité est avec raison « improuvée des doctes gens, veu le desordre que par ignorance y commettent ceux lesquels indignement et comme l'on dit sans laver les mains la veulent manier. » Ce sont les mêmes raisons qui inspirèrent à Joachim d'A Bellay tant de dégoût pour nos vieilles moralités, et qui lui faisaient dire à la fin d'un sonnet où il exaltait le poëme épique et les « précieux eschantillons» qu'en avait donnés fort jeune, àParis, Jacques delà Taille :
« Que pour luy désormais on banisse d'icy
Tant de moralytez et de farces aussy.
Qui nostre vieil françois ont farcy longuement. »
» Remonstrcmce^ au Roy, 1588, p. 1S2-186.
* Ce qui peut sembler singulier, remarque D. Piolin, c'est qu'en Angleterre, vers cette époque, Henri VIII interdisait les mêmes représentations comme favorables au culte cntholique, et que la reine Marie les rétablit plus tard k ce titre. (Recherches sur les Mystères qui eut été représeiilés dans le Maine, p. 41.)
JEHAN DU PONTALAIS. -21
C'est ainsi que le genre si florissant des mystères et des moralités tomba dans le dernier discrédit. Cependant les mystères se maintinrent un assez long temps, surtout en province. Il s'en représenta encore à l'hôtel de Bourgogne, jusque vers la fin du siècle, sous le nom déguisé de bcvf/cne ou d'érjlogiœ, elle public, malgré son engouement pour les tragédies et les comédies à l'antique, continua d'accueillir avec faveur les farces qu'on jouait habituellement comme lever de rideau.
lia réforme du théâtre au seizième siècle ^.
LAZARE DE BAIF (mort avant IBoO). — ETIENNE JODELLE (lo32- 1573). — JEAN DE LA PÉRUSE (mort vers 1555). — ANDRÉ DE RIVAUDEAU.
C'est surtout le peuple, les classes illettrées, qui avaient fait le succès de ces mystères, de ces moralités, de ces sotties, représentés par les soins des corporations de métiers ou aux frais des compagnies de judicature, sur les places ou dans les salles des maisons de ville. Ce furent les classes lettrées qui donnèrent la vogue aux tragédies et comédies que les poètes savants composèrent seZo?i les préceptes qu'en ont donnés Aristote et Horace'^, et elles eurent l'honneur d'être jouées au collège de Boncour, à celui d'Harcourt, à celui de Beauvais, ou bien à l'hôtel de Reims, devant Henri II et ses courtisans, et devant des lettrés illustres, comme Turnèbe et Daurat. Ces émules des anciens n'écrivaient pas pour la populace en sabots, mais bien pour les nobles et les princes. Aussi, naïvement persuadés qu'ils égalaient les Sophocle et les Ménandre, ou tout au moins les Sénèque, les Plante etlcs Térence, combien ils étaient fiers et qu'ils avaient en mépris les farces et les farceurs !
Les premiers introducteurs en France du système dramatique des anciens sont Lazare de Baïf et Ronsard. En 1537, Lazare de Baïf fit représenter et imprimer la traduction en vers français de YÉlect7'e de Sophocle. Si celte pièce atteste sa profonde connaissance du grec, elle laisse infiniment à désirer pour la grâce et l'élégance. Il traduisit de même Vllécube d'Euripide, en s'appliquant, comme pour V Electre, à rendre son auteur quasi vers pour vers. Ces tentatives sont faibles ; mais ce sont de premières tentatives ; il faut savoir gré à l'auteur d'en avoir affronté les difficultés.
En 1549, trois ans avant l'apparition de Jodelle, Ronsard, alors
1 Consulter Uisto.'re du dévefoppement de la tragédie française, principalement au xvi« sièc'e, par Kbevt, Got.lia, 18:)8, in-8% en allemand ; elle s'éiend de In Cleopatrede Jodelle à YHorace da Corneille. —Voir aussi Ghassan?;, Des essais dramatiques imités de /.'a>dir/uité an xiv* et au xv" siècle (Paris, 1852).
2 Ce sont les expressions de Jacques Grévin, dans la préface de son César.
Prosateurs et poètes du xvi" siiiCLE. 46
qu'il achevait ses études au collège de Coqueret, mit en vers français et représenta avec ses condisciples, devant Daurat, le Plutus d'Aristophane. C'était l'essai d'une nouvelle manière ; mais il n'y avait là aucune part de création. Etienne Jodelle fit un pas de plus. Esprit ardent et indépendant qui ambitionnait la gloire de continuer l'œ uvre de Ronsard et d'être comme son lieutenant, il appliqua à la poésie dramatique les théories novatrices du chef de la Pléiade et fit pour le théâtre ce que Ronsard avait fait pour la poésie lyrique. Voici comment lui-même exprimait son ambition dans des vers à Madame Marguerite de France, sœur du roi Henri :
« Mais, puis que nous voyons croistre en France un tel nombre
De brouilleurs, qui ne font sinon que porter ombre
A la vertu naissante, il te faut prendre au poing
Ton glaive et ton bouclier, pour m'ayder au besoing.
Et tant qu'encourageant mes forces à l'exemple
Du vainqueur vandomois, je sorte de ton temple
Pour, sur les ignorans, redoubler les efforts,
Et voir ces avortons aussi tost que nais morts,
Afin que l'heur de France et des Muses je garde
Faisant après Ronsard la seure arrière- garde i. »
Pour son premier essai tragique, Jodelle choisit un sujet de l'histoire romaine, la fameuse reine d'Egypte qui fut la maîtresse de César et d'Antoine. Cléonûirc fut représentée, avec une comédie intitulée Eugène ou la Rencontre, en loo2, dans l'hôtel de ville de Reims, et en présence du Roi et des courtisans. Jodelle et ses amis Remy Belleau et Jean de la Péruse, futurs auteurs dramatiques, jouèrent dans ces deux pièces les rôles principaux pour lesquels on n'aurait pas pu trouver d'acteurs. Jodelle, alors âgé de vingt ans et d'une figure agréable, joua le rôle de Clé->pâtre. Le succès fut extraordinaire et l'enthousiasme merveilleux. Ronsard, fier de la gloire recueillie par son élève, s'écria :
« Et lors Jodelle heureusement sonna.
D'une voix humble et d'une voix luirdie, La comédie avec la tragédie ; Et d'un ton double, ores bas, ores haut, Rempht premier le françois eschaffault. »
Du Bellay, le louant comme l'outre-passe des autres au sujet de la tragédie, de la comédie et des odes, raconte Pasquier, lui adressa un sonnet en vers rapportés, dont les six derniers étaient :
« Tant que bruira un cours impétueux.
Tant que fuira un pas non fluctueux, Tant que sourdra d'une veine immortelle Le vers tragic, le comic, le harpeur,
1 Œuv. mesL, 1853, î" 110, r*.
Ravisse, coule, et vivo lo labeur
Du grave, doux et copieux Jodelle i. »
D'après Brantôme, Henri II donna à Jodelle, pour sa tragédie de Cîéopdtre, « cinq cens escus à son espargne, et outre luy fit tout plein d'autres grâces, d'autant que c'estoit chose nouvelle et très-belle et Tare *. » Enfin, après le succès de Cîéopdtre, les amis de Jodelle renouvelèrent en son honneur la fête antique du bouc orné de fleurs et de lierre, et, dans un dilhyrambe à la grecque, chantèrent à tue-tûte ce refrain de chanson à Bacchus :
« lach iach ia ha Evoe iach ia ha ! »
Cependant il n'y avait pas lieu à tant d'admiration, et le prodige n'était pas si merveilleux. Celai qu'on érigeait en rival des Sophocle et des Euripide était loin d'avoir trouvé leur secret, et ne s'était pas mis en gi'ands frais d'imagination. Invention, action, jeu, sont presque nuls dans cette tragédie prétendue antique. Cléopâtre n'est presque composée que de monologues ; le dernier acte n'a qu'une scène d'environ cent Ters; enfin c'est un morceau de déclamation bien plus qu'une tragédie.
Le premier acte de Cléopûtre est écrit en vers de dix syllabes, et en rimes féminines; les trois actes suivants sont en vers de même mesure, et en rimes mêlées ; le dernier acte est en rimes mêlées et en vers alexandrins. Le style n'est rien moins que dramatique. L'auteur multiplie les mots composés, les termes appellatifs, les périphrases. Il se guindé en croyant s'élever, il prend l'emphase pour le sublime et le trivial pour le naturel.
Encouragé par le succès de son coup d'essai, Jodelle écrivit une seconde tragédie, également prise dans l'histoire ancienne, liidou se sacripmt. Mais cette pièce, comme la première, montre un auteur novice qui n'avait aucune idée de la contexture dramatique. Bidon manque d'originalité comme Cléopûtre: elle est prise tout entière du quatrième livre de V Enéide de Virgile. On en pourrait bien détacher quelques morceaux qui ont du sentiment et de la chaleur, mais les meilleurs endroits sont gâtés par des détails d'un mauvais goiit grotesque '. Ce qu'il y a de plus remarquable dans la Cléopûtre, comme
1 Recherch., VII, vi. — - Grands Capit. franc., Henry II.
3 II faut citer, pour qu'on puisse se faire une idée des jolies choses que recherchait lo style tragique d'tilors. Dans l'acte II, Didon, désespérée du déparr, .d'Énée, est peinte ainsi :
(1 Les jeux sanglans, la face nioite, Le poil nieslé, le cœur transi.
Efforce sa force peu forte, Et sus son lict pétille ainsi Qu'Hercule arrachant sa chemise, Qui jà jusqu'à l'os s'estoit prise. »
dans Bidon, c'est la poésie lyrique : les chœurs sont bien supérieurs au dialogue. La même remarque pourra être faite pour tous les poëtes dramatiques de l'école de Ronsard.
Différente de Cléopûtre, Bidon est écrite toute en grands vers ; mais la versification en est fort négligée, et l'auteur n'a aucun souci de l'alternative des rimes : on y trouve jusqu'à vingt rimes féminines de suite.
La représentation de cette seconde tragédie eut un mauvais succès. Cependant Jodelle n'avait rien négligé pour la rendre brillante. Unissant au talent d'écrivain des connaissances en architecture, en peinture, et même en mécanique, il construisit un thécàtre provisoire, peignit ou ordonna les décorations, établit des machines * ; mais tous ces soins furent rendus inutiles par la méprise grotesque d'un ouvrier qui fit avancer un énorme clocher au lieu d'un rocher. En outre les répétitions avaient été négligées, et les rôles furent mal sus.
Jodelle obtint moins de succès dans la comédie que dans la tragédie. Cependant, en réalité, il s'y montra bien supérieur. S'il demeura fort loin de son modèle Térence, qu'il prétendait non pas copier, mais imiter, il eut le mérite d'exprimer avec vérité plusieurs caractères, et de représenter, dans une pièce toute française, un côté des mœurs contemporaines. 11 y a, dans VEiigène, des situations vraiment comiques, quoique chargées, et un intérêt qui se soutient.
C'est un ecclésiastique libertin et intrigant qui y joue le principal rôle et en fait le dénoûment par son impudence. L'abbé Eugène a marié une certaine Alix, sa maîtresse, à un George Dandin de cette époque, nommé Guillaume. Les moyens qu'il prend pour continuer son commerce avec elle, du consentement du mari et malgré l'arrivée inopportune d'un soldat fanfaron, ancien amant d'Alix, tel est le sujet de cette pièce peu morale ^, mais qui renferme des scènes vivement
' Il a dit Uii-mcmo, en parlant de ses talents multiples :
« Je dessine, je taille, et charpente, et maçonne, Je brode, je pourtray, je couppe, je façonue, Je cizele, je grave, esmaillant et dorant, Je griffonne, je peins, dorant et colorant, Je tapisse, j'assieds, je festonne et décore, Je musique, je sonne et poétise encore. »
2 Jodelle, dans sa réforme du théâtre, songeait fort peu à la morale. Il y songeait encore moins dans sa vie. Les rois Henri II et Charles IX, Marguerite, duchesse de Savoie, le duc de Nemours et d'autres lui avaient accorilé leur estime et leurs faveurs, quoi(iu'il fût d'humeur un peu sauvage et se dérobât volontiers à la société et au commerce des grands; muis sa conduite fut si déréglée qu'il perdit tous ses protecteurs et finit par mourir de faim.
0 La Fiance luy nia le pain Tant elle fut mère cruelle, »
dit Ronsard, dans ses Vers funèbres sur la mort de Jodel'e. Ce sont les excès,
tracées, auxquelles Collé n'a pas dédaigné de faire d'importants emprunts ^ D'ailleurs le style en est généralement négligé et plat, et la versification irrégulière. Suivant la remarque de CoUetet, on y trouve de longues traînées de vers de huit syllabes, tantôt tous féminins, tantôt tous masculins.
Eugène, Cléopùtrc et Didon sont les seules pièces que nous ait conservées l'éditeur des œuvres posthumes de Jodelle. Plusieurs autres que le poète avait laissées achevées ou pendues au croc, et pour la publication desquelles Charles de la Mothe attendait des temps meilleurs, ont été finalement perdues.
Les essais dramatiques de Jodelle forment à peine le quart de ses œuvres poétiques, qui contiennent cent soixante sonnels, dix odes, des épithalames, des élégies, des discours, des épîtres, des tombeaux, des devises et inscriptions, une contre-partie de quelques odes de Ronsard où il s'élève, avec une verve brutale, contre l'amour, contre Vénus, etc. « Comme il estoit, dit Pasquier, d'un esprit sourcilleux, et qu'il voyoit tous les autres poètes s'adonner à la célébration de leurs dames, il voulut, par un privilège spécial, faire un livre qu'il intitula Contr'amours, en haine d'une dame qu'il avoit autrefois affectionnée. »
Jodelle avait une extrême fécondité et facilité. Charles de la Mothe, auditeur au grand Conseil, son éditeur, assure lui « avoir veu en sa première adolescence composer et escrire en une seule nuict, par gageure, cinq cens bons vers latins, sur le sujet que proinptement on luy bailloit. Pour ses sonnets, ajoute-t-il, mesme ceux qui sont par rencontres, il les a tous faits en se promenant, et s'amusant parfois à autres choses, si soudainement, que quand il nous les disoit, nous pensions qu'il ne les eust encore commencés. » Le même ami de Jodelle déclare encore qu'il a plus écrit en l'une et l'autre langue qu'aucun poëte grec ou latin, moderne ou ancien, que nous ayons. Après le volume qu'il publiait, il en annonçait quatre ou cinq autres aussi forts. Il certifiait en outre qu'il avait vu perdre de ses œuvres non recueillies, par la négligence de l'auteur, plus de six volumes tels que celui qu'il mettait en lumière. Ce qui a paru de ce poëte est appelé par l'éditeur YAdoicscenee de Jodelle. C'est donc ce qu'il fît dans son âge viril que nous avons perdu. Ce qui fut publié de ses poésies diverses parut si éloigné de l'opinion qu'il avait iait concevoir qu'on le « méconnaissait ». Pasquier écrivait :
« Je ne dy pas (|u'il n'y ait plusieurs belles pièces, mais aussi y en a-t-il une infinité d'autres, qui, comme passe-volans, ne dévoient estre mises sur la moiis-
et non pas l'abandon, (pii furent cause de la triste fin de ce poëte « paillard, ivrogne, et sans aucune crainte de Dieu, qu'il ne croyoit que par bénéfice d'inventaire. » [Journal, de l'Entoile, Xh't'A.)
^ Voir, en particuliei-, h la scène i de l'acte II, une peinture assez bien faite du soldat devenu courtisan efféminé. La scène i'", entre Eugène, abbé, et messire Jean, chapelain, peint avec des couleurs très-crues, mais énergiques, les molles délices des prêtres et des moines corrompus de cette épocpie.
tre. Et me doute qu'il ne demeurera que la mémoire de son nom en l'air, comme ses poésies i. »
Tel était aussi le jugement de Nicolas Bourdon, qui, après avoir eu la patience de lire toutes les poésies de Jodelle, mit à la tête de son exemplaire : Minuit ivœsentia famam. Suivant un auteur du seizième siècle, « le cardinal Duperron avait coutume de dire que Jodelle ne faisait rien qui vaille, et qu'il faisait des vers de pois jnlés, mauvaises farces qui divertissaient la populace. » Pour bien comprendre cette expression dédaigneuse, il faut savoir qu'autrefois on appelait proverbialement pois pz7és les choses de néant, tels que sont des pois piles quand on en atirélapurée. Enfin Ronsard, rétractant les éloges qu'il avait accordés à son disciple, soutint plus d'une fois, entre amis, qu'il eût désiré, pour la mémoire de Jodelle, que ses ouvrages eussent été jetés au feu.
En résumé Jodelle n'a rien produit d'achevé et de vraiment durable, et celui que d'Aubigné appelait « prince des poètes tragiques « est à peine poëte par l'inspiration chez lui presque toujours glacée et empruntée, est à peine écrivain par le style qu'il ne prenait aucun soin de châtier ^ : il brochait ses pièces en quelques matinées. Charles de la Mothe nous apprend que tout ce qui a été composé par Jodelle « n'a jamais été fait que promptement; la plus longue et difficile tragédie ou comédie ne l'a jamais occupé à composer et escrire plus de dix matinées ; môme sa comédie d'Eugène fut faite en quatre traites. »
Cependant après Cléopûtre et Bidon le mouvement était donné, l'émulation excitée; bientôt on en vit paraître les fruits. Une nouvelle tragédie régulière fut publiée en lbo3, une Médée, d'un tout jeune poëte venu d'Angoulême à Paris, Jean de la Péruse. Cette pièce, imitée ou plutôt traduite, non d'Euripide, mais de Sénèque, est en cinq actes, en vers, avec des chœurs. Jodelle avait écrit sa tragédie en vers de cinq pieds ; la Péruse, pour plus de majesté, adopta l'alexandrin, avec les rimes plates régulières, c'est-à-dire alternées, masculines et féminines. Son exemple fut suivi par tous les poètes tragiques qui vinrent après lui.
En choisissant ce sujet de Médée si souvent traité dans l'antiquité et si dramatique, voici comment il arrangea sa fable.
Médée, abandonnée par Jason, se prend à faire de si furieuses menaces, qu'elle force le roi Créon de la bannir. Elle parvient à en obtenir un délai d'un jour, sous prétexte de pourvoir à son départ, mais en réalité pour assurer sa vengeance. Elle charme par son art une riche couronne qu'elle avait choisie entre ses joyaux pour en faire un pré-
1 Recherch., VII, vi. — Pasquier dit ailleurs que Jodelle « pour avoir plusieurs belles poinctes, se fiant trop à son naturel, mesprisoit les livres. » {Lelt., XXII, 2.)
s Ses poésies latines valent mieux que les françaises. Le stjie en est plus pur, plus coulant et de meilleur goût.
sent à Glauque, la nouvelle épouse de Jason, censément afin de l'engager à traiter plus humainement ses enCanls qu'elle laisse en ce lieu. A peine l'infortunée Glauque s'en est-elle parée, qu'elle et son père, qui s'était approché pour la secourir, avec tout leur palais, se prennent à brûler. Médée, poursuivie par les armes de Jason, tue en sa présence les deux enfants qu'elle avait eus de lui, et se sauve à travers les airs dans un chariot que le Soleil lui avait envoyé.
Il y avait là les éléments d'une pièce émouvante, mais le poëte n'a pas su faire rendre à son sujet tout ce qu'il renfermait, surtout il n'a pas su le traiter du style qui convenait.
On aura une idée de la diction négligée, lâche et inharmonieuse de la tragédie de Médée, par ces quelques vers du premier acte. La nourrice de Médée l'exhorte à maîtriser sa colère, et à ne point exposer à la ruine elle-même et ses enfants. Médée lui répond :
a Ni l'amour de mes fils ni l'amour de ma vie Ne sçauroieut empescher ce de quoy j'ay envie. Mais que je puisse perdre et Jason et le roy, Peu de perte feray perdant mes !lz et moy. »
Le monologue de Créon, au commencement du troisième acte, est écrit avec assez de vigueur, de même que le dialogue avec Médée qui survient.
L'alternative des rimes masculines et féminines est régulièrement observée.
Somme toute, le style de la Pérnse dans Médée nous paraît supérieur à celui de Jodelle dans Didon et dans Cléopdtre, et c'est bien avec raison que Sainte-Marthe préférait beaucoup le style de la Péruse àcelui de Jodelle. Mais ce mérite n'est pas assez considérable pour justifier les éloges excessifs des contemporains. Suivant Sainte-Marthe, « comme ce jeune poète escrivoit d'un style plus clair et plus poli que Jodelle, il eust sans doute, au jugement des doctes, esté le véritable Euripide des François, si la mort qui le surprit avant le temps ne se fust opposée à ses louables et généreux desseins. » Tohureau, de son côté, a dédié une ode « à Jean de la Peruse, premier tragique de la France \ » Nous partageons plutôt l'avis de Colletet, qui met la tragédie de la Péruse bien au-dessous de ses vers lyriques. Car ce jeune dramaturge, d'un talent si précoce et si fécond, a écrit des odes, des épigrammes, des sonnets, des élégies, des chansons amoureuses, des mignardises, des étrennes, des amourettes. Ces poésies, d'ordinaire écrites correctement, ont de l'originalité. Plusieurs sont en vers alexandrins, à rimes masculines et féminines régulièrement alternées. Par intervalles c'est presque déjà de la poésie moderne.
Outre sa tragédie qui ne fut jamais représentée, ce poëte mort à
1 Taliurcau intitule une do ses pièces de poésie : « A Jean de la Peruse, premier tragique do la France. »
l'âge de vingt-cinq ans a laissé des poésies diverses recueillies par son ami Claude Binet, en particulier des odes à l'imitation des odes grecques et romaines, dont quelques-unes sont divisées en strophes, antistrophes et épodes.
Nous voyons encore marcher sur les pas de Jodelle, dans le nouveau système dramatique, un gentilhomme du Bas-Poitou, dont les œuvres, longtemps oubliées, ont été récemment remises en lumière, André de Rivaudeau. Il donna une tragédie d'Anum qui fut représentée en 1561 . Elle est en cinq actes, avec des chœurs, et, pour toute la charpente» elle est calquée sur le patron des Grecs. D'Aubignac n'y aurait rien trouvé à reprendre. Il aurait été particulièrement satisfait des nombreuses imitations d'Horace, de Virgile et d'Ovide dont cette tragédie sainte est semée, et non moins enchanté des souvenirs mythologiques dont l'auteur a diversifié son œuvre, en donnant à Aman l'ancienne religion des Grecs.
Tout cela ne rend pas l'action bien intéressante et bien animée, ni le style bien original et bien élevé. L'émule de Jodelle n'a qu'un mérite incontestable, c'est d'avoir plus de noblesse, plus de dignité, et d'être plus moral et plus religieux que l'auteur de Didon et de Cléopûtre.
Le même caractère recommande ses autres poésies, publiées en 1366, des Complaintes et des Poésies diverses.
Les de laTaille étaient de bons gentilshommes de Beauce, mais « d'une maison moyenne en biens ». Leur père, malgré son peu de fortune, voulait donnera ses enfants l'instruction dont ^ regrettait d'avoir luimême été privé, étant persuadé « que le sçavoir est le seul parement d'un gentilhomme. » L'aîné, Jean, fut de bonne heure envoyé à Paris pour y faire ses premières études sous les meilleurs maîtres. Il suivit pendant six ans les leçons du célèbre Marc-Antoine Muret. Il alla ensuite à Orléans faire son cours de droit civil sous la direction d'Anne du Bourg. Mais ce délicat humaniste se dégoûta du « gros latin de cuisine « d'Accurse et de Barthole, et prit en aversion les lois et le droit. Désireux de ne s'adonner qu'aune science noble et libérale, tenté des Muses et séduit par la réputation des Ronsard et des du Bellay, il retrouva à Paris « nostre Athènes françoyse ».
Là il rencontra, tout entiers livrés aux études littéraires, ses deux .{rères, Jacques et Pascal. Jacques annonçait le goût le plus précoce et
le plus prononcé pour la poésie. Jean l'y affermit, il l'engagea à suivre à l'Univcrsilé les leçons de « ce grand lecteur en grec, Jean Daurat », et lui mit entre les mains les œuvres de Ronsard et de du Bellay. Ce jeune homme était si glouton à l'cstude, qu'il devint bientôt un abysme de sçavoir.
Digne élève du célèbre professeur royal, « il comprenoit facilement les autheurs grecs et latins, non seulement les mots, la langue etl'écorce, mais l'art, le sens et la moelle. »
Entre ces deux généreux jeunes gens la communauté de goûts engendra une amitié plus que fraternelle. Ils conçurent ensemble une grande et noble ambition, celle de composer des tragédies et comédies selon le vrai art et la façon antique, et de doter la France d'un théâtre qui rappelât celui des Grecs et des Romains.
Vrais fils de la Renaissance, ne comprenant que les beautés grecques et romaines, ils ne voyaient que barbarie dans le moyen âge français. Écoutez là-dessus Jean de la Taille, dans son discours de VArt de la tragédie ;
« Autant do tragédies et comédies, de farces et nioralitez (où bien souvent n'y a sens ny raison, mais des paroles ridicules avec quelque badinage) et autres jeux qui ne sont faicts selon le vray art, et au moule des vieux, comme d'un Sophocle, Euripide et Seneque, ne peuvent estre que choses ignorantes, mal faites, indignes d'en faire cas, et qui ne deussent servir de passe temps qu'aux varlets et menu populaire, et non aux personnes graves. Et voudrois bien qu'on eust banny de France telles ameros espiceries qui gastent le goust de nostre langue, et qu'au lieu on y eust adopté et naturalisé la vraye tragédie et comédie, qui n'y sont point encore à grand peine parvenues, et qui toutefois anroient aussi bonne grâce en nostre langue Françoise qu'en la Grecque et Latine. Pleust h Dieu que les Roys et les grands sceussent le plaisir que c'est de voir reciter et représenter au vif une vraye tragédie ou comédie en un théâtre tel que je le sçaurois bien deviser, et qui ja^lis estoit en si grande estime pour le passetemps des Grecs et des Romains, je m'oserois presque assurer qu'icelles estans naifvement jouées par des personnes propres, qui par leurs gestes ■ hoiiestes, par leurs bons termes, non tirez à force du latin, et par leur brave et hardie prononciation ne sentissent aucunement ny l'escolier ny le pédant, ny surtout le badinage des farces, que les grands, dis-je, ne trouveroient passetemps (estans retirez au paisible repos d'une ville) plus plaisant que cestuycy, j'entens après l'esbat de leur exercice, après la chasse, et le plaisir du vol des oiseaux *.
Il donna d'abord, en 1562, Saûl le Furieux, tragédie prise de la Bible, faite selon l'art et à la mode des vieux poètes tragiques, en vers décasyllabiques à rimes alternées. C'est exactement le récit biblique de la désobéissance et du châtiment du premier roi des Juifs, qui, malgré la défense de Dieu, avait sauvé la vie au roi Agag, et conservé du butin pris sur les Amalécites. Cette tragédie « faicte selon le vrai art ^ »
1 Préf. des Remoust. pour l»; Roy, à t tus s: s suhjeds qui ont pris les armes, 1563.
* J. de la Taille, De lart dij la tragédie.
730 PROSATEURS ET POlÏTiiS DU XV1° SIÈCLE.
fut accueillie avec beaucoup de faveur. Colletet félicile Jean de la Taille d'avoir c( composé son Saûl dans toutes les règles étroites, tant pour l'économie que pour la rime et les vers. » Que cette pièce soit classiquement régulière, nous l'accorderons, mais elle manque d'invention, de vie et de couleur. Voici l'un des passages les plus vifs et les mieux écrits ; c'est l'évocation de l'ombre de Samuel faite par la pythonisse d'End or, sur l'ordre de Saiil :
« Or tu as ma fortune et ma destresse ouyc Et si doncques tu as de me servir envie Fay moy venir icy par charmes et par vers L'esprit de Samuel, du plus creux des enfers. Afin qu'en ce soudain et important affaire Il me baille conseil sur ce que je dois faire.
LA PITUO.MSSE.
Ce n'est pas le premier que mon merveilleux sort
A rendu esveillé du somme de la mort.
Et bien que le soleil ait la vingtiesnie année,
Depuis que ce prophète est defunct, ramenée,
Je ne lairray pourtant de contraindre aiijourd'huy
Son esprit à venir en ce lieu malgré luy,
Et ce par mes dœnions, desquels l'esclave bande
Forcée de mes vers, fait ce que je commande.
Aiant donc fait icy les invocations
J'iray faire à l'escart mes conjurations.
0 Dœmons tout-sçachans, espars dessoubs la Lune,
Si j'ay jamais de vous receu faveur aucune.
Si je vous ay tousjours dignement honorez,
Si je ne vous ay point dans un cerne enserrez,
Venez tous obéir à ma voix conjurée.
Vous aussi que je tiens dans ma bague sacrée
Comme esclaves esprits, si j'ay appris de vous
Tout ce que j'ay voulu, venez me servir tous,
Et vous, diables, lesquels fistes au premier homrna
Gouster à ses despens de la fatale pomme.
Vous, gloire des enfers, Sathan et Belzebus
Qui faictes aux humains commettre tant d'abus,
Et toy, Leviathan, Belial, Belfegore,
Tous, tous je vous appelle : et vous, anges, encore.
Que l'arrogance fit avecque Lucifer
Culbuter de l'Olympe au parfond de l'enfer.
Si je vous ay voué des le berceau mon ame,
Si de vous seuls dépend de ma vie la trame.
Venez faire un grand faict, faisant venir d'embas
L'esprit d'un qui faisoit de vous si peu de cas ;
Monslrez vostre puissance à la semence humaine,
Monstrez si la magie est une chose vaine,
Le faisant maugré luy, voire maugré son Dieu
Et les anges aussi, revenir en ce lieu ; Monstrez si vous sçavez contraindre la nature Et si chasquc élément code à, vostre murmure Monstrez que vous pouvez les cieux ensanglanter. Ses astres, et Pliœbus, et la Lune enciianter. Venez donc m'aïder ; ainsi la grand'lumiere N'illumine jamais la journée dernière En laquelle icy bas on n'habitera pjus, Dieu damnant les mauvais, et sauvant ses esleus. Ainsi jamais, jamais ne vienne ce Messie Duquel on vous menace en mainte prophétie ^. »
Jean de la Taille donna son Saùl comme une nouveauté dont il n'y avait pas encore eu d'exemple. A son avis, c'clait la première fois qu'un auteur français produisait une tragédie de son invention, toutes n'ayant été jusqu'alors que traduites. Cependant la Cléopâtre et la Bidon de Jodelle ne sont pas des traductions, et l'on ne peut contester à ce poëte l'honneur d'avoir donné le premier exemple d'une tragédie classique. Mais enfin Jean de la Taille fut l'un des premiers qui osèrent tenter ce genre difficile, et à ce titre il mérite toute indulgence pour la faiblesse ennuyeuse de sa première pièce.
La seconde, représentée eu 1673, la Famine on les Gabaotiites, a plus d'originalité et d'intérêt. Elle est faible de style, mais attendrissante, et quelquefois sublime parles détails. La famine ravageait le royaume d'Israël. David répand ses plaintes et ses prières devant le Seigneur :
DAVID, seul.
« Ja le soleil, laissant son humide repaire, Se levé afin de voir nostre mal ordinaire, Et desja par trois fois sa course coustumiere Aux douze astres d'enhault a preste sa lumière Que nos maux affamez n'ont pris aucune fin. Mais, puisque l'Eternel et son rude destin Conspire à nos malheurs, ô soleil, à qnoy faire Dessus nostre pays flambe ta beauté claire? Vienne plustost des nuicts une éternelle horieur, Et si de Dieu telle est contre nous la fureur, Vienne l'orage et foudre, et sur nous encor vienne Tout ce qui dévora la Gomorre ancienne, La culbutant au fond des infâmes estangs. Helas ! vaut-il pas mieux que languir si longtemps Que nous mourions h coup, sans qu'il faille souffrir Chaque jour tant de morts pour ne pouvoir mourir ! Encore à tout le moins s'il nous estoit permis De mourir de la main de quelques ennemis. Desquels mesme l'honneur honorast nostre mort, Mais sans respandre sang, sans faire aucun effort, Voire sans nuls hayneus, et sans sacquer le fer
1 Acte III.
(0 le îasche destin ! ) nous allons voir l'enfer, Et, dans les règnes vains, la mort de niesmes dards Pesle mesle amoncelle, et vaillans, et couards, Voire les gens plus forts, qui dans le lit infâme Lamentent de mourir ainsi (las I) qu'une femme I »
Ce début est assez dramatique ; mais les mêmes plaintes continuent trop longtemps, et sont délayées en trop de paroles. Le roi, dans sa désolation, charge Joab de consulter un prophète sur les causes de ce fléau. Pour qu'il cesse, est-il répondu. Dieu ordonne qu'on immole les enfants de Saiil. Rezèfe, femme de l'ancien roi, et Mérobe, sa fille, apprenant ce cruel oracle, cachent les enfants dans le tombeau de leur père. A Joab qui vient les réclamer, Rezèfe répond qu'ils ont été ensevelis. 11 y a une belle scène entre la femme de Saûl et ses enfants, où éclatent le désespoir de la mère et la noble résignation des enfants :
UEZEIE.
« Que dois-je faire? Ha je ne souffriray Que mon sang soit en ce point martiré, Plustost, plustost me deffendray-je en sorte Qu'à la parfin le deuil me rendra forte. J'iray, j'iray me fourrer dans la presse De mesliayneus, ainsi qu'une tygresse Quand de son antre on emporte les fans. Que diz-je, helas ! mais vous, mes chers enfan-. Vous n'estes point pasles, mornes, ny blesmes. Vous vous taisez? lié pensez en vous mesmes Vostre danger, et taschez d'esbranler Le fier hayneus par vostre doux pai'ler.
AHMON.
J'auroy conclu de porter en silence.
Mère, nos maux, ainsi qu'en pacience, Mais cuydes tu (puis que de moy tu veus Response avoir; que par mes humbles veus Je m'avilisse à mendier ma vie ?
Ha, Dieu m'accable ains qu'une telle envie J'aye de vivre !
nEZEFE.
Helas! qu'avez vous dit ?
MIFICOZET.
C'est, c'est S-iiil qui nos cueurs enhardit,
Saiil, duquel nous n'avons esté nez
î'our la mort craindre à la mort condamnez.
ARMON.
O fier Joab, tu te tournes arrière Pour n'estre esnieu de ma douce prière. Mais n'aye peur, et l'oreille ne clos
(Comme l'aspic) pour n'ouïr mes sanglos ; Nous ne voulons nostre vie allonger, Plustost, plustost voulons nous l'abréger.
MIFIBOZET.
0 Dieu, destourne un tel blasme éternel Que dépouillez du règne paternel Les nobles fils d'un roy si magnifique Traisnent ainsi leur vye mécanique.
ARMON.
Parquoy David fait bien de nous esteindro A celle fin qu'il n'aye plus que craindre, Car il sçait bien qu'en vivant d'avantage, Nous r'eussions eu nostre droit héritage, Et que le règne envahy par le traistre Fust revenu dessous son juste maistre i. »
Cependant l'envoyé de David presse Rezèfe de questions. L'amour maternel la trahit. Joab arrache les enfants du tombeau, et les enlève des bras de leur mère expirante de douleur. Ces jeunes fils de roi montrent une constance et une dignité vraiment royales.
Ar.MO\,
« Cessez, cessez cette vaine colère,
Nous vous allons dire l'adieu, ma mère, etc.»
Ils sont conduits au supplice, et meurent sur la croix avec magnanimité. Le récit du messager qui annonce cette triste nouvelle à Mérobe fait verser des larmes.
Cette tragédie si émouvante a cependant un défaut essentiel, c'est, comme l'a remarqué le duc de la Vallière, qu'on ne s'intéresse qu'aux enfants de Saûl que Dieu a condamnés, et à Rezèfe et Mérobe, dont les personnages sont admirables dans la pièce. On se sent disposé à maudire la cruauté et la tyrannie de David, et l'on est prêt à douter que ce soit bien Dieu qui ordonne de tels sacrifices. Là était l'écueil de ce sujet que Racine n'aurait certainement pas choisi. D'ailleurs, dans la Famine, comme dans Saàl, tous les traits, toutes les couleurs sont empruntés à la Bible.
La seconde tragédie de Jean de la Taille est infiniment supérieure à la première pour les situations, pour l'intérêt, pour le sentiment; mais le poëte ne s'est pas astreint à des règles aussi sévères de versification. Il y néglige, excepté dans les chœurs, l'alternative des rimes, qu'il avait observée constamment dans Saûl le Furieux.
Nous n'avons pas à nous occuper ici des comédies en prose de Jean de la Taille, imitées de l'Arioste, les Coriivaux et le Ncyromant, 1573.
' .■\otclV.
Les Corrivaux sont bien dialogues et bien intrigués. Le Negromant est beaucoup moins bien écrit que les Cornoaux.
Jacques de la Taille, âgé à peine de dix-huit ans, voulut marcher sur les traces de son frère, et conquérir comme lui la gloire dramatique. Il composa un plus grand nombre de pièces. Nous ne parlerons que des deux principales, Daire, tragédie avec des chœurs, dédiée à François d'Angennes, et Alexandre, tragédie dédiée à Henri de Bourbon, roi de Navarre.
La tragédie de Daire représente les derniers malheurs et la mort de Darius trahi par Dessus et Nabarzanes. Alexandre, qui fera le sujet du second drame de Jacques de la Taille, joue déjà un beau rôle dans celui-ci, qui d'ailleurs n'est encore qu'un assez faible essai. L'alternative des rimes n'est pas observée, la versification est négligée, et le poëte, en passant d'un acte à l'autre, ne se fait aucun scrupule de changer la mesure des vers ; un acte est écrit en vers héroïques, le suivant en vers de dix syllabes, etc.
Voici un des meilleurs passages de cette pièce :
« Luy renvoyray-je ambassades nouvelles ? Iray-jft point moy mesmes en personne Le supplier que la paix il nous donne? Iray-je point, comme il veut que je face, A luy me rendre, à fin que de sa grâce J'obtienne au moins quelque petit domaine, Comme Blazée, Abulite et Miilireine ?
Ah ! que le ciel de ses foudres m'envoye Dessous la terre ains que jamais je voye (Tant que mon ame aura ce corps pour lioste) Que de royaume aucun me donne ou m'oste ! Je ne verray ma couronne ravie Par mes hayneux, sinon avec la vie i. »
La tragédie d'Alexajidre, bien supérieure à celle de Daire, représente, avec beaucoup de vérité dans les détails, la conjuration tramée pour empoisonner ce roi, et sa mort à Babylone. La versification en est nette et énergique.
L'alternative des rimes masculines et féminines n'y est pas observée. Chaque acte est mêlé de chœurs à la grecque.
La lecture de cette pièce excita un grand enthousiasme, et acheva de décréditer l'ancien genre, non encore disparu, des moralités et des farces. Un poëte, félicitant l'auteur d'avoir si bien « exprimé la magnifique voix de Sophocle, et pillé tout ce qu'il y a de beau, » disait dans son admiration :
« Tu mérites l'honneur d'avoir hors de l'oubly Tiré la tragédie, et d'avoir restably
1 Daire, I, ii.
i JEAN D]-: LA TAILMC ET JACQUES DE LA TAILLE, 735
Ce pooiiie divin, et digne vrayëment
Que pour luy désormais l'on banisse d'icy
Tant de moralitez et do farces aussy,
Qui nostre vieil François ont farcy longuement i. »
Outre ses tragédies, Jacques de la Taille a laissé plusieurs petites pièces qui ne sont pas sans mérite, et parmi lesquelles on. distingue de spirituelles inscriptions et de piquantes cpigrammes, telle que l'épigramnie d'une courtisane devant un miroir, l'épigramme d'un devin, l'épigramme d'un lion et d'un renard.
Ce passionné disciple des anciens tenait en grand dédain « les moralitez, ballades, farces, chants royaulx, lays, virelays, rondeaux, coqs à l'âne, et toutes telles rymasseries, » qui, disait-il, étaient « ja piéça descriées du règne des Muses. » 11 n'estimait guère plus le sonnet, qu'il était « désormais temps, disait-il, de renvoyer en Italie, attendu qu'il a desja tout l'honneur qu'il meritoit en France, en laquelle il est venu au point de sa perfection. » Cependant lui-môme a composé, Sur le tombeau deJoachim du Bellay, un sonnet qui peut être cité parmi les bons :
Icy gist du Bellay qui, par l'arrest des cieux, Mourut aux bords de Seine, et nasquit dessus Loire ; Mais, passant, si son nom ne t'est encor notoire, Je croy que tu nasquis sans aureille et sans yeux.
Carte, ainsi que jadis les Gaulois, noz ayeulx. Avec les Espagnols incitez de la gloire D'un Tite-Live, autheur de la Romaine histoire. Vinrent à Rome exprès pour le cognoistre mieux ;
(Car tant estoit prisé le sçavoir d'un seul homme Qu'une gent lors barbare, et d'un lieu si lointain, Vint à Rome pour voir autre chose que Rome)
Aussi delà la mer dont la terre est enclose, Voire de l'isle Thule, on viendra pour certain Voir quelque jour la tombe où du Bellay repose.
Étonnamment fécond à produire, notre jeune auteur voulut encore stimuler l'ardeur des autres, les guider, se faire législateur et réformateur. Le deuil et le juste dépit qu'il avait eu de voir notre poésie toute souillée et abâtardie par un tas d'esclaves imitateurs, qui s'étaient impudemment fourrés entre les plus savants, l'avait tellement dégoûté de notre rime, pour la voir aussi commune aux indoctes qu'aux doctes, et ceux-là autant autorisés en icelle que ceux-ci, qu'il se proposa une nouvelle voie pour aller en Parnasse, non encore frayée que
1 Vers placés en tôle delà tragédie d'Alexandi-e.
736 PROSATEURS ET POiiTES DU XVP SIECLE.
des Grecs et Latins, et qui, pour son industrie et trop plus grande difficulté que celle de la rime, serait, comme il espérait, inaccessible au vulgaire des rimasseurs '. Bref il voulut enseigner à « metrifler nos vers à la mode des Grecs et des Romains -. » Tel fut l'objet du « livret en prose » intitulé : la Muniei^e de faire des vers en fraiiçois comme en grec et en latin, qui eut tant de réputation, et dont Colletet disait :
« Ce traité est si nécessaire à un poëte qui veut parler pertinemment de son art, que tout ce qu'Aristote, Horace, Plccolomini, Patrice, Castelvetre, Jacques Peletier, Jûachim du Bellay, Ronsard, Charles de Fontaine, Claude de Doissières, Heinsius et le grand Scaliger même ont écrit de l'art poétique, ne l'est guère davantage en son genre. »
D'autres, avant et après Jacques de la Taille, ont essayé de faire des vers composés de dactyles, de spondées, d'ïambes et d'anapestes. La tentative a toujours avorté, parce que, nous l'avons déjà dit, notre langue n'offre pas les éléments métriques qu'avaient celle des Grecs et celle des Latins. Néanmoins, le traité du jeune réformateur présente beaucoup de notions et d'aperçus très-sensés et même profonds sur notre quantité, qui, dit-il, « n'est si malaisée à discerner qu'aucuns pensent, ny mesmes tant que celle des Grecs et des Latins ^. »
On y trouve aussi des idées originales, hardies, mais non pas toutes également acceptables, sur les figures et les licence^ que peut se permettre le langage de la poésie que notre auteur voudrait « petit à petit eslongner hors du vulgaire ». Selon lui on doit suivre les Grecs plutôt que les Latins, parce que ce sont eux qui se permettent le plus de licences.
D'ailleurs les conseils qu'il donne rappellent plusieurs des théories de Ronsard.
« L'on ne fera point de difficulté, dit-il, non-seulement d'inventer des mots, mais aussi de remettre en usage, et quasi ressusciter ceux que nous avons laissé perdre, de manière que nous prendrons dans nos vieux auteurs François, comme dans le Rommant de la Rose, ce que Virgile cherchoit dans les vers d'Ennie : et comme il dit Olli et Fuat, pour i/li et sit, nous dirons en un grand poëme, veez, pour voyez, vovlt et puist, pour voulut et puiise, ve/iist pour vinf, tenisse pour tinsse, au pour avecqnes. Mesmes, faisant parler un vieillard du bon temps, je ne craindrai de dire ly bons honts pour les bons hommes. Nous r'araerrons (ramènerons) aussi les temps, les modems et les personnes des verbes hétéroclites, comme en ceux-cy, toit, qui est tierce personne de Tindicatif du verbe tollir, qui signifie oster ; ist et istra, qui sont aussi tierces personnes du verbe issir; seult, pour a de coustume, etc. »
Mais le nouveau système de faire des vers, préconisé par le jeune rival des anciens, est indépendant de cette pratique de l'archaïsme à laquelle répugne le génie de notre langue.
1 Mojiiei e de faire des vers. — 2 ]bid., Au lecteur.
3 Jehan de la Taille, Epist. en tête des Poésies diverses de son frère.
Jacques de lu Taille n'avait fait ce petit traité « que pour estre une préface à quelques siens opuscules composez en ceste manière de vers. » La mort arrêta ses projets. Il fut subitement enlevé par la peste, en 1502, à l'âge de vingt ans.
Un fier dédain l'avait toujours empêché de publier ses ouvrages achevés. Il avait mieux aimé les laisser aux ténèbres où ils étaient que de les voir offusqués par la multitude de tant d'autres écrivains qui fourmillaient en l'Université de Paris, et qui ne servaient d'autre chose que de faire renchérir l'encre et le papier K
Mais son frère désolé soigna pieusement son héritage littéraire. « Estant recors delà recommandation qu'il me fit de ses escripts, a-t-il dit lui-môme, et ne voulant que mon amitié après sa mort mourust, je fis tant, nonobstant le danger de la peste, que je retiray incontinent après, comme au milieu d'icelle, tous ses œuvres et papiers (excepté une tragédie perdue de Didon) à fin de le faire revivre, les publiant un jour en despit de la peste ^. »
Assurément ces écrits d'un si jeune auteur étaient dignes de la lumière, et ils annonçaient un talent peu commun. Comme le dit son frère, « le peu de ses escripts abortifs » fait juger « qu'il avoit desja en soy la gravité de Ronsard, la facilité de du Bellay et la promptitude de Jodelle 3. »
Jean ajoutait, dans son touchant enthousiasme : « Si le souverain moteur de l'univers luy eust preste autant de vie et d'heur que de sçavoir, il eust bientost en la carrière des Muses jecté la poussière et le soleil en la veuë (ainsi que vous mesme pourrez juger par ses vers) de nos poètes françois, voire des plus excellens. » Nous croyons en effet que s'il avait vécu il compterait tout au premier rang des poètes du seizième siècle.
Jean, fier et dédaigneux comme Jacques, ne faisait « mestier ny profession de poésie ». Il n'y dépensait « autre temps que celuy que tels ignorans de cour employent coustumierement à passer le temps à jouer et à ne rien faire, leur donnant congé de n'estimer non plus mes escripts que leurs passetemps, leurs jeux et leur fainéantise *. »
^ Les grandes compositions devaient donc moins lui aller que les petits poèmes qu'on produit en se jouant aux l^ures de loisir et d'inspiration. Les pièces fugitives de Jean de la Taille sont justement la portion la plus durable de son œuvre poétique.
Il a laissé des chansons d'amour qui comptent parmi les meilleures du seizième siècle. Il en est une célèbre entre toutes, c'est celle qui renferme cette strophe si souvent citée :
t Manièrn de faire des vers.
- Epist. au l'.cleur, en tête des Poésies diverses de Jacques de la Taille.
^ A Franc, de Dangenes.
'• De l'art de la tragédie.
Phosatiluiis et poètes du xvi« siècle. 47
« Elle est comme la rose franche Qu'un jeune pasteur, par oubly.
Laisse flétrir dessus la branche.
Sans se parer d'elle, au dimanche, Sans jouir du bouton cueilly. »
On pourrait extraire de ses chansons, et aussi de ses odelettes, plusieurs autres passages très-jolis ; mais malheureusement ils se détachent sur un fond qui est loin d'avoir la même beauté. La Taille a des éclairs de talent, mais sa poésie n'est rien moins que soutenue.
Parmi ses meilleurs morceaux, il faut encore indiquer la Religieuse contre son gré et la Rustique Amie. Ces deux petites pièces, en vers entrelacés, sont agréablement et vivement rimées. Il fait dire à la religieuse forcée :
« Veut-on que les fruicts plaisans
De mes ans Soient comme les fruicts sauvages
Des bocages, Que les corbeaux ou les vers Mangent seuls par les déserts ? »
Ceci rappelle la gracieuse comparaison citée plus haut.
On voit que cette religieuse donne dans les idées répandues par la Réforme. Elle espérait que le grand concile de Trente ou le colloque de Poissy accorderait à moines et à nonnains la faculté de se marier. Elle a été déçue dans son espoir, et ne s'en console pas.
Cependant Jean de la Taille, très-faible probablement en théologie, n'était nullement huguenot, et il a combattu dans les rangs des catholiques.
La Rustique Amie est une délicieuse idylle. On aime cette petite Beauceronne Margot, si vraie, si naturelle, qui s'est éprise d'un beau berger au festin de Michau et de Catin, et qui ne sait comment lui découvrir son amour, tandis que lui-même se désespère des rigueurs de Margot, et, oubliant ses champs, sa charrue, son labour, passe son temps en voyages pour consulter les devins sur les moyens de se défaire d'une passion malheureuse.
Jean de la Taille a composé plusieurs élégies qui ont, comme la Religieuse forcée, un grand caractère de vérité ; mais le motif de l'élégie P^, à une enfant qui n'a pas voulu escouter son martyre, est profondément immoral et rappelle les galanteries indécentes que la Fontaine, dans une de ses petites pièces posthumes, adresse à une jeune fille de onze ans.
Ce poëte, qui réussissait si bien dans les pièces de peu d'haleine, a écrit plusieurs poëmes d'une certaine étendue. Le premier, la Mort de Paris Alexandre, en vers de dix syllabes, est facilement versifié, mais offre peu d'intérêt : c'est une tentative épique avortée. Il se faisait illusion sur la nature de son talent, quand il disait que « s'il avoit (par le
commandement d'un prince) quelque œuvre héroïque de plus grande haleine, il le pourroit bien faire. »
a|Il a mieux réussi dans une ingénieuse allégorie, intitulée le Combat de Fortune et Pauvreté, dont l'objet est de montrer que nul n'est malheureux que par sa faute.
Mais son poëmc le plus justement célèbre, et peut-être son chefd'œuvre, malgré des inégalités et de la diffusion, c'est sa vigoureuse satire, le Courtisan retire, pendant du Poète courtisan de son ami du Bellay. Le seigneur de Bondaroy s'y met agréablement en scène. Las des pompes de la cour, qui lors du beau Gaillon honoroit le séjour, il s'était échappé du château pour aller rêver dans le parc. Bientôt il sort dans la campagne, longe un coin de bois assis sur un coteau, et arrive près d'une grotte pittoresque qui le fait souvenir de celle où Hésiode s'entretenait avec les Muses. Là il rencontre un vieillard dépité contre la cour où il a eu le malheur de passer tant d'années de sa vie. Cet inconnu lui fait ses confidences. Il parle longuement des dissensions qui déchirent la France, déplore son propre sort, et, plutôt que d'avoir suivi la cour, regrette de n'avoir pas été bûcheron. Il peint en détail la vie si basse et si asservie du courtisan, et y oppose la vie libre et heureuse dont on jouit aux champs :
« Il doit négocier pour parens importuns, Demander pour autruy, entretenir les uns ; Il doit, estant gesné, n'en faire aucun murmure, Prester des charités, et forcer sa nature ; Jeusner, s'il faut manger ; s'il faut s'asseoir, aller ; S'il faut parler, se taire ; et si dormir, veilliir.
0 I combien plus heureux celui qui, solitaire. Ne va point mendiant de ce sot populaire L'appuy ny la faveur ; qui, paisible, s'estant Retiré do la cour et du monde inconstant. Ne s'entremeslant point des affaires pul)liques, Ne s'assujettissant aux plaisirs tyrannitiues D'un seigneur ignorant, et ne vivant qu'à soy, Est luy-mesme sa cour, son seigneur et son roy. »
Finalement le vieillard déclare qu'il est décidé à quitter la cour. Le poëte suivra son exemple.
« De délaisser la cour ma raison fut contrainte, Aimant mieux honorer mon petit Bondaroy (Qiieiiastelain je tiens en hommage du Roy), Me promener au bord de ma petite Essone, Qui mes vers et mon nom jà répété resonne, Que si chez cette ingrate on me voyoit rentré, Indigne d'estre dict courtisan retiré. »
C'était encore moins la cour que les camps qui avaient lassé Jean de la Taille; car il avait dû prendre part aux premières guerres civiles q;^i
suivirent la mort de François II. Dans un des sonnets qu'il date du camp du Poitou et de l'année lo68, il dit :
« J'aime à voir mon pays, et misérable j'erre Par divers temps et lieux en une longue guerre : Je n'aime l'ignorance, et faut l'ouïr habler. »
Il n'avait encore qu'une trentaine d'années. Il laissa bientôt ses rudes compagnons qui ne savaient parler que de chiens, de chevaux et « des plaisirs de Venus », et s'en alla faire le seigneur campagnard dans son petit Bondaroy. Renonça-t-il à la poésie en même temps qu'aux armes"? Du moins ne parut-il plus rien de lui, après la publication qu'il fit de ses oeuvres, entre les années 1572 et 1574. Cependant il vécut jusqu'à un âge avancé et vit une partie du règne de Henri IV. La Croix du Maine assure qu'il existait encore en 1607. Il était né vers l'an 1540.
VÏII
Jacques Grevin, né à Clermont en Beauvaisis, mourut âgé seulement de trente-deux ans, à Turin, médecin de la duchesse de Savoie. Il eut néanmoins le temps de composer un grand nombre de pièces de poésie, une Pastorale, la Thresoriere, comédie. César, tragédie, et les Esbahis, comédie.
Il avait à peine dix-sept ans quand, en loo8, on représenta au collège de Béarnais sa comédie de la Thresoriere. Cette pièce avait été composée, par l'exprès commandement de Henri II, pour servir aux noces de Claude, duchesse de Lorraine ; mais elle n'avait pu être représentée à cette cérémonie. L'auditoire choisi du collège de Beauvais en fut charmé. Les sentiments exprimés dans la Thresoriere ne sont pourtant ni nobles ni élevés, et, comme l'a remarqué Colletel, cette pièce n'est considérable qu'à cause de la naïveté et de quelques intrigues assez bien démêlées.
n fit représenter en 1560, et imprimer en 1562, la tragédie de César, en cinq actes, eu partie imitée du latin de Muret. Elle renferme des vers d'un beau mouvement et contient même quelques morceaux nobles et intéressants ; mais la poésie en est généralement faible et la conduite simple et sans art.
Les Esbahis, joués au collège de Beauvais, le 16 février 1560, sont l'œuvre la plus remarquable mais non pas la plus recommandable de Grevin. Le fond du sujet et l'expression pèchent gravement contre la décence; cependant cette comédie fut jouée par des écoliers en présence de la cour et devant une princesse, la jeune duchesse de
Lorraine, pour les noces de laquelle elle avait été composée par ordre de Henri IL
La prétention de Grevin avait été de donner aux Français la comédie « en telle pureté qu'anciennement l'ont traitée Aristophane, Plaute et Terence. » Peut-être, s'il eût vécu davantage, eût-il fait pour l'accomplissement de cette grande tâche beaucoup plus que ses devanciers et que plusieurs de ses successeurs.
Grevin, dans ses comédies, ne se pique pas de délicatesse. 11 adopte volontiers la liberté des poëtes comiques qui « a tousjours esté telle, que souventes fois ils ont usé de mots assez grossiers, de sentences et manières de parler rejectées de la boutique des mieux disans ou de ceux qui pensent mieux dire. » Suivant lui, il n'y a pas là de quoi se renfrongner, car, dans les comédies, dit-il, « il n'est pas question de farder la langue d'un mercadant, d'un serviteur ou d'une chambrière, et moins orner le langage du vulgaire, lequel a plustost dict un mot que pensé. Seulement le comique se propose de représenter la vérité etnaïfveté de sa langue, comme les mœurs, les conditions et les estais de ceux qu'il met en jeu : sans toutefois faire tort à sa pureté, laquelle est plustost entre le vulgaire (je dy si l'on change quelques mots qui resentent leur terroir) qu'entre ces courtizans, qui pensent avoir faict un beau coup, quand ils ont arraché la peau de quelque mot latin, pour desguiser le françois, qui nha aucune grâce (disent-ils) s'il ne donne à songer aux femmes, comme s'ils prenoyent plaisir de n'estre point entendus *. «
Outre les pièces de théâtre dont nous avons parlé, on a de Grevin un recueil de sonnets, de chansons, de pyramides, de villanelles, etc. Toutes ces pièces galantes, faites à l'imitation des Itahens et des Espagnols, et publiées sous les titres d'Olympe et de Jeux Olympiques, ont été composées en l'honneur de NicoUe, la fille du médecin Charles Etienne, jeune personne dont les grâces, l'esprit et les talents l'avaient captivé à l'âge de vingt-un ans, alors qu'il étudiait la médecine à Paris. Il désirait l'épouser, mais elle lui préféra le médecin Jean Liebaut.
Tous ces sonnets amoureux n'ont ni vive chaleur ni grand éclat Lui-même disait à un poëte contemporain :
« Jodelle, mes sonets ne sont que simple prose, Que l'Amour accourcit selon son bon advis 2. »
Il y a plus d'originalité, plus de pensée, plus de force de style dans ses vingt-quatre sonnets sur Rome, dédiés à sa protectrice Marguerite de Savoie. Ces sonnets, restés inédits jusqu'cà ces derniers temps ^ rappellent ceux de du Bellay sur le même sujet. Ce sont les mômes plain-
1 Avertiss. de la tragédie de César.
2 Olympe, p. 59.
3 Ils ont été publiés dans le Bulldia du fiihliophile, t. XXIV, p. 1049 et suiv.
tes énergiques sur les ruines de l'ancienne maîtresse du monde, mais il y a de plus dans le poëte protestant un parti pris de tout voir par le mauvais côté, de rabaisser et de ridiculiser le siège de la papauté, ,1a métropole du catholicisme. On lit dans le quatorzième sonnet :
« Cette grande cité, Rome qui tout pouvoit, Est maintenant semblable à la pierre brisée, Celle que Rome on nomme est Rome desguisée Qui porte seulement le nom que l'autre avoit. »
Et partout il s'efforce de montrer dans la Rome papale décadence et honte.
Il a encore composé un livre d'odes, les unes pindariques, les autres horatiennes, suivant l'expression de Colletet. L'auteur de VHistoire des poètes français distinguait entre toutes les odes intitulées le Luth et rEspée.
C'est surtout à titre de poëte lyrique que Grevin a été tant vanté par Ronsard, avant leur brouille, ou plutôt avant l'ingratitude de Grevin, lequel, irrité, en sa qualité de protestant, du Discours des Misères du temps, s'était déchaîné contre le poëte célèbre qui avait accueilli ses débuts avec une faveur protectrice.
n y a d'ailleurs une grande différence à faire entre Ronsard et Grevin. Celui-ci est très-inégal, trop souvent négligé, et peu soucieux des sévérités de l'art : c'est ainsi qu'il a rarement observé l'alternative des rimes, quand la plupart de ses contemporains s'étaient déjà soumis à cette loi.
PIERRE TROTEREL (né en Normandie, vers 15S0). — JEAN GODARD (1564-1630). — LE CAPITAINE LASPHRISE (1555)- — GABRIEL BOUVYN. — ANDRÉ DE RIVAUDEAU (1536-1580). — THÉODORE DE BÈZE (1319-1605). — LE P. FRONTON DU DUC.
Le fécond Pierre Troterel, sieur d'Aves,dans sa comédie facétieuse des ComuaMaj (1650), peint le vice des couleurs les plus crues avec l'intention d'exciter ses lecteurs à la vertu. Sa tragédie de Sainte Agnès a un but également moral, et pèche pareillement contre la décence.
Le Parisien Jean Godard a composé une tragédie, aujourd'hui illisible, en cinq actes, la Franciade, et une comédie, les Desguisez, tirée de la pièce de l'Arioste intitulée I Supposti.
Les Desguisez, en prose, avec un prologue en vers de huit pieds, sont une des comédies les plus jolies, les plus originales, les
plus vivement el les plus spirituellement écrites du seizième siècle *.
Outre ces deux ouvrages dramatiques, il a laissé, dans ses Œuvres poétiques, publiées en 1594, en deux volumes in-8°, des pièces en tous genres, odes, élégies, trophées au roi Henri IV, etc. N'oublions pas les inévitables amours, Amows de Flore, Amours de Lucresse.
Dans ces divers écrits, trop souvent froids et ternes, sa langue est assez correcte et coulante, quoique non exempte des afféteries de l'époque. A l'imitation de Ronsard et de son école, il prodigue, mais plus discrètement, les composés, comme les épithètes porfame des banquetz, chasse-soif, donne-joy, chasse-deuil, aime-ris, qu'il applique au flacon.
Les lecteurs modernes parcourraient avec plus d'intérêt un traité en prose de cet auteur, intitulé la Langue Françoise, 1620 : à côté de beaucoup d'idées peu solides sur la valeur et l'emploi de chaque lettre de l'alphabet, nous y avons trouvé quelques vues originales.
Marc be Papillon, dit le capitaine Lasphrise, auteur de quantité de pièces galantes et erotiques, sonnets, stances, élégies, chansons, s'est aussi appliqué au théâtre. Ses diverses poésies ont été composées au milieu des camps et dans le tumulte des armes. C'est ce que lui-même nous apprend :
« Le collège est un camp, l'estude un corps de garde
Où sans les livres j'ay des livres composés,
Pour montrer la grandeur de ma muse soldarde...
Aux champs de Mars jo fay, je chante mes amours ;
Trompettes et canons, les phifres, les tambours,
Ce sont les instrumens de ma muse hardie ;
Mon espée est mon livre »
11 dit ailleurs, en parlant du dieu de la guerre :
« Luy qui me fust ingrat, non pas luy, je l'offense, Car par mon sang versé il m'a fait de l'honneur, Mais ses fils opulens, pleins de mesconnoissance, Qui se souloient du fruit de mon digne labeur.
A la guerre souvent, voire à la cour pompeuse, J'ai fait voir ma valeur et mon f;entil esprit; Et, pour rendre ma gloire encore plus fameuse, J'ay seul et sans estude, aux champs de Mars escrit.
On n'en a vu espris de l'ardeur qui m'allume, Ainsi naïfvement sans livre composer; Nul que moy n'a encore osé tailler sa plume Entre les bataillons, et la poétiser.
» Cette comédie a été réimprimée dans le t. Vil de l'Ancien Théâtre français de la Bibliothèque clzévirienne.
744 PROSATEURS F.T POiiTES DU XVI« SIÈCLE.
Tous ont tousjours escrit aux forests solitaires, Aux beaux vallons secrets, au murmure des eaux ; Et moy, bon capitaine, au front des adversaires, Au dur retranchement, près des sanglans assauts. »
Pendant vingt et un ans d'une carrière militaire sur mer et sur terre, qui paraît avoir été noblement remplie, le capitaine Lasphrise ne cessa de composer des vers, et quand les infirmités l'eurent forcé à la retraite, il continua de rimer.
Il faut avouer qu'il écrit à la soldatesque, sans goût et sans pureté : on s'aperçoit que sa bibliothèque est un râtelier d'armes. Mais en revanche, il a de l'esprit, du tour, de la verve, de l'entrain et une gaieté gasconne très-désopilante.
Sa Tragi-comédie, réimprimée naguère dans la Bibliothèque elzévirienne, a le mérite d'être courte et amusante.
Guillaume le Breton, ami de François d'Amboise, a composé en 1578 une tragédie allégorique où la mort de Charles IX est représentée par celle d'Adonis. Au dire de Colletet, « elle fut si bien reçue de tous les curieux que presque toutes les villes de France en ont comme à l'envy renouvelé la mémoire par les diverses éditions qui en ont été faites. ))
Parmi les pièces de théâtre inspirées par les préoccupations politiques, à cette époque fiévreuse et agitée, nous indiquerons encore la Pastorelle en vers et en cinq actes de Loys Papon, jouée à Montbrison, le 27 février 1588, en présence d'une foule de seigneurs forésiens et étrangers, et des notables et bourgeois de la ville, pour célébrer les victoires de Vimory et d'Aulneau, remportées par Henri de Guise sur les reîtres allemands. Cette pastorelle écrite avec enflure et mauvais goût, bien qu'elle offre de beaux vers et des passages remarquables, est une longue narration dialoguée, dénuée d'action et de mise en scène, dont tout l'objet est de combler de louanges hyperboliques les princes lorrains, et môme Henri qui, de sa volonté, était resté complètement étranger à ces victoires.
Loys Papon paraît avoir aussi composé plusieurs tragédies et une comédie qui se sont perdues. On a récemment publié de lui des poésies légères, et plus que légères, qui ne l'empêchèrent pas de devenir prieur et chanoine. Mais il avait eu soin de les conserver manuscrites, et il n'eut garde de les faire imprimer après son élévation aux dignités de l'Église. D'autres poètes sacerdotaux de cette époque n'eurent pas la même délicatesse de scrupule.
Un autre titre recommande le prieur de Marcilly, c'est d'avoir été le maître en poésie d'Honoré d'Urfé.
Parmi ceux qui animèrent et illustrèrent <( le françois eschaffaut », comme on disait alors, nous n'oublierons pas Gabriel Bouvyn, qui fit représenter vers 1360, et imprimer en 1561, une tragédie intitu-
16e la Sultane, Le sujet de cette pièce, dédiée au chancelier de l'Hospital, est à peu près le même que celui du Bajazet de Racine, la mort de Mustapha, fils de Soliman, victime des intrigues et des calomnies de la sultane Roxane. Bouvyn est le premier qui ait présenté sur la scène un sujet turc et un événement contemporain. Il y avait à peine cinq ou six ans que Soliman était mort quand cette tragédie fut jouée.
André de Rivaudeau, né à Fontenay-le-Comte, en bas Poitou, au commencement du seizième siècle, a composé une tragédie tirée de l'Écriture sainte. Aman (Poitiers, 1567). Cette pièce biblique défigure et alTaiblit le texte sacré ; mais elle est construite à peu près sur le même plan que VEsiher de Racine, et, comme elle, a des chœurs. Il se pourrait que le grand tragique se fût servi de cet informe essai. La comparaison montrerait comment le génie sait féconder un fonds d'idées et de sentiments qui demeure stérile entre des mains inhabiles.
La tragédie tirée de la Bible la plus célèbre au seizième siècle est le Sacrifice d'Abraham ou Abraham sacrifiant (1563), par l'un des pères de la Réforme française, Théodore de Bèze. Elle avait été composée dans un but tout de piété, comme l'indique ce titre que portent plusieurs éditions : Tragédie française du sacrifice d'Abraham, nécessaire à tous chrestiens pour trouver consolation au temps de tribulation et d'adversité. Théodore de Bèze la fit représenter publiquement à Lausanne. Elle eut un grand succès à la scène, et n'en obtint pas un moindre à la lecture. La multiplicité des réimpressions qui s'en firent est une preuve indubitable de la faveur soutenue avec laquelle elle fut accueillie. Estienne Pasquier, parlant de cet ouvrage qu'il qualifie d'excellent, dit qu'il (' estoit si esmouvant et si pathétique que toutes les fois qu'il le lisoit les larmes luy tomboient des yeux. »
Dans cette tragédie, qu'on pourrait aussi appeler un mystère, Bèze glissa toute sorte de traits satiriques et d'insinuations hérétiques. Ce ne fut probablement pas la moindre cause de son succès.
Il s'en faut d'ailleurs beaucoup que le Sacrifice d'Abraham soit un chef-d'œuvre classique. Cette pièce fort courte, composée de vers de différentes mesures, sans division d'actes ni de scènes, est moins une tragédie qu'un dialogue dont les interlocuteurs sont Abraham, Sara, Isaac, une troupe de bergers, l'Ange et Satan.
On a de Théodore de Bèze d'autres poésies moins dignes d'un réforrnateur religieux. Disons, pour l'excuser, qu'elles appartiennent à sa jeunesse. Les contemporains y trouvaient « la douceur et la mignardise des Catulle et des Tibulle ». Rien ne leur paraissait plus galant que la description qu'il a faite du pied de sa maîtresse, de l'agrafe de son mouchoir de col, de sa coiffure et de ses autres ornements. Les lecteurs du dix-neuvième siècle n'y trouveraient que fadeurs €t banalités.
La fin du seizième siècle vit se produire une tragédie pieuse d'une
valeur plus incontestable que le Sacrifice cV Abraham de Théodore de Bèze ; nous voulons parler de l'Histoire tragique de la pucelle d'Orléans, par le P. Fronton du Dec, alors âgé de vingt-quatre ans et professeur de rhétorique au collège de Pont-à-Mousson, où son œuvre fut représentée en l'honneur du duc de Lorraine, Charles 111, le 7 septembre 1580. Cette tragédie, à la fois rehgieuse et patriotique, a un grand mérite de vérité. Remontant aux sources historiqu5s, depuis si longtemps délaissées parles poëtes et les historiens ses devanciers, l'estimable jésuite eut le talent de remettre en lumière les principaux traits du caractère de Jeanne d'Arc. Sa pièce est intéressante et marque une véritable entente des nécessités théâtrales ; le style en est estimable et souvent poétique. Le duc de Lorraine, charmé de cette représentation, fit don au P. Fronton du Duc de cent écus d'or, somme fort considérable pour l'époque.
Dans son récit, le P. Fronton du Duc n'a pas oublié les prodiges relatés par les chroniqueurs.
« On a du grand brasier la masse escartelée
Où tout au beau milieu son chaste cœur estoit,
Qui entier dans le feu vermeil encor restoit,
Comme on voit quelquefois entre un fesseau d'espines
Une rose rougir en ses feuilles crespines.
A la veuë de tous on a veu parmy l'air
Une blanche colombe hors du feu s'envoler,
Et battant doulcement ses aisles esmaillées,
S'envoler de droict fil aux voultes estoilées. »
La pièce est terminée par un chœur de jeunes filles françaises ^
Né Ters 1534, mort en i90.
Jodelle était encore dans l'éclat de sa réputation quand Robert Garnier vint l'éclipser.
Garnier naquit à la Ferté-Bernard, dans le Maine. Destiné par ses parents au barreau, il alla étudier le droit à Toulouse. C'est ainsi qu'il put devenir successivement avocat au parlement de Paris et lieutenant criminel au Mans. Cependant il s'était senti entraîné par un goût irrésistible vers la poésie, et, en 1563, s'était vu couronné à l'Académie des Jeux Floraux -.
1 Voir Jeanne d'Arc nu théâtre, 1439-1875, excellent travail publié en 1875 par M. le comte de Puymaigre, et d'aLord inséré dans le Correspondant, * Voir Hauréau, Hist. lilt. du Maine, IV, 2.
Ses fonctions judiciaires n'étouffèrent pas eu lui cette disposition. Il étudia les grands poètes dramatiques de l'antiquité, et essaya de marcher sur leurs traces, en donnant à la tragédie des formes plus régulières qu'auparavant.
Dès ^1573, il commença de faire représenter dans certains collèges de Paris des tragédies que Ronsard, Daurat et les autres illustres ne feignirent pas de mettre au-dessus de la Bidon et de la Cléopûtre de Jodelle. Dans son enthousiasme complaisant, Ronsard déclarait Garnier vainqueur d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. 11 est inutile de dire qu'il resta infiniment au-dessous de ces grands modèles. ^Garnier a composé huit tragédies, Porae (1568), HippoZ^/fe (1S73), Cornélie (1574), Marc-Antoine (1578), la Troade (1578), Antigone ou la Tieté (1579), Bradamante (1380), Sedecie ou les Juifves (1580). Les plus remarquahles sont Cornélie, la Troade et les Juifves.
On rencontre dans la Troade des traits vraiment tragiques, on y entend des accents partis du fond de l'âme. Telle est, à l'acte second, la fin d'un dialogue entre Ulysse et Andromaque :
« Ul. Nous avons arresté ne quitter ceste terre
Que n'ayons arraché la racine de guerre,
Que n'ayons vostre fils. Le grand prestre Calchas
Nous défend de partir laissant Astyanas.
Où est-il? delivrez-le; il le vous convient rendre.
Depeschez, hastez-vous, je ne puis plus attendre.
And. Je ne puis délivrer celuy que je n'ay pas.
Ul. On vous fera mourir d'un horrible trespas.
And. La mort est mon désir ; si me voulez contraindre,
Venez-moy menacer de chose plus à craindre,
Proposez-moy la vie. »
On lit un peu plus loin :
a Ul. Depeschez, compagnons, lairrez-vous, pour les cris
D'une femme, à parfaire un ouvrage entrepris?
And. Meurtrissez-moy, meschans, plustost que je le souffre.
Sors, Hector, leve-toi du Plutonique gouffre;
Vien défendre ton corps de ce Laërtien,
Ton ombre suffira. »
L'expression peut laisser à désirer, mais le sentiment et le tour dramatiques y sont bien. Si la Troade a, comme les autres pièces de Garnier, ses inégalités et ses défauts, elle a du moins le mérite d'être plus en action qu'en récil.
Cornélie offre des exemples de narration tragique qui méritent d'être cités. Voici un fragment du récit de la bataille de Pharsale :
« Ainsi dist (Pompée)]; et ses gens, crians tous à la fois, De parole et de mains approuvèrent sa voix. Le bruit monta^leger jusque dedans les nues;
Comme quand l'Aquilon souffle aux Alpes cornues,
Les chesnes esbranlez, l'un à l'autre battant,
Dans l'espesse forest font un son esclatant.
La trompette commence ; et lors, comme tempeste,
Ils courent l'un sur l'autre et de pieds et de teste.
La poussière se levé, et, comme gros nuaux i.
Ténébreuse enveloppe et hommes et chevaux :
Les flèches et les darts greslent dessur les armes,
La terre, en décochant, tremble sous les gendarmes:
L'air resonne de cris, le soleil appalist,
Le feu sort des liarnois, et dans le ciel jaillist.
Les bataillons serrez herissonnans de pointes Se choquent furieux de longues piques jointes. Heurtent à grand'secousse, ainsi que deux taureaux Jaloux de commander l'un et l'autre aux troupeaux Courent impétueux si tost qu'ils s'entre-advisent, Et de corne et de front le test ils s'entre-brisent.
Ils rompent pique et lance, et les esclats pointus Bruyant, sifflant par l'air, volent comme festus. Puis saquent à l'espée, et de pointe et de taille, Découpent acharnez maint plastron, mainte escaille. Le sang découle à terre, et ja par gros bouillons Court enflé par la plaine entre les bataillons ; La terre se poitrist, et toute la campagne, Qui voUoit en poussière, au sang Romain se bagne, Devient grasse et visqueuse, et fond dessous les pieds. Comme un limon fangeux qui les retient liez. »
Et un peu plus loin :
« Là ce qui nous restoit de noblesse romaine
Mffurut l'espée au poing devant son capitaine :
Lors, voyant Scipion son navire entr'ouvert, .,
De feu, de fer, de sang, et d'ennemis couvert,
Ses gens mis aux cousteaux, le ciel, l'onde, la terre,
Et les dieux conjure-z à luy faire la guerre.
Se retire à la pouppe, et d'un visage franc
Regardant son estoc qui rougissoit de sang,
Dict: Puis que nostre cause est parles Dieux trompée.
Je n'ay plus de recours qu'à toy, ma chère espée,
Qu'à toy, mon dernier bien ; j'auray de toy cest heur
De ne me voir jamais de libre serviteur.
Il n'avoit achevé, que d'une main cruelle
Le sang chaud et fumeux sortit en bouillonnant :
Je le vey chanceler, j'accours incontinant.
Et le cuide embrasser; mais luy, craignant de vivre
Es mains de l'ennemy qui le venoit poursuivre,
S'avance sur le bord, et, roidissant les bras,
Se jette dans la mer la teste contre-bas *. »
1 Nuages.
2 Cornélie, acte V.
On pourrait encore détacher quelques passages d'un haut style et d'un pathétique vraiment touchant. Cornélie exhale ses plaintes en un langage qui fait déjà pressentir Corneille :
« Las ! et que t'a servi qu'en tous les coings du monde
L'on voye volleter ta gloire vagabonde,
Et que Romme t'ait veu triompher à trois fois
De trois parts de la terre asservie à ses loix?
Que Neptune voguant sur les plaines venteuses
N'ait luy mesme escliappé tes mains victorieuses,
Puis que ton sors mauvais, puis que ton fier destin,
Envieux, te devoit Cornélie à la fin
Par qui de tes beaux faicts la course continue
Gemme d'un frein mordant demeure retenue.
Par qui l'honneur acquis de tes premiers combas,
Honteusement souillé, devoit tomber à bas ?
O malheureuse femme I ô femme à tous funeste, Pire qu'une megere, et pire qu'une peste ! En quel antre infernal iras-tu désormais Du monde t'escarter, pour n'y nuire jamais ' ? »
Aidé par l'Écriture sainte, Garnier s'est élevé, dans les Jidfves, plus haut que dans aucune autre de ses pièces. Le poëte peint la guerre de Nabuchodonosor, roi des Assyriens, contre Sédécias, allié à Méchuna, roi d'Egypte, le siège de Jérusalem, la ville prise de vive force, le temple pillé et incendié, la ville mise à feu et à sang, et un grand nombre d'habitants de toute condition emmenés en esclavage. Certes ce sont là des sujets dramatiques, et le talent de Garnier n'est pas resté trop au-dessous d'une telle matière. Le récit du siège de Jérusalem offre un modèle de narration non-seulement dramatique, mais épique.
lie Aie^e de Jérusalem par IVabuchodonosor.
Desjà le grand flambeau qui court perpétuel
Avoit fait dessur nous un voyage annuel,
Et desjà retraçoit une course seconde.
Ayant par deux saisons retournoyé ^ le monde,
Depuis que vostre armée, effroyable en soudars,
Nostre ville assiegeoit, close de toutes pars.
Vos balistes avoyent sa muraille persée,
Jérusalem estoit à demy renversée ;
La plus grand'part du peuple et des chefs estoyent morts,
Nous avions soustenu mille sanglans efforts,
Résolus à la mort, plus que lionnes fieres,
Défendant leurs petits qu'on force en leurs tanières.
1 Cornélie, acte IL * Fait le tour de.
La faim, plus que le fer, pâlies nous combatoit,
Et la férocité de nos cœurs abbatoit.
Le peuple alangouré^ sans courage, sans force,
Descharné se traisnoit, n'ayant rien que l'escorce
Qui luy couvroit les os, et ceste maigre faim
EstoufToit les enfans en demandant du pain.
Nous ressemblions 2, errans par les places dolentes,
Non des bommes vivans, mais des larves ^ errantes ;
Et jà ceste fureur tellement nous pressoit.
Que de son propre enfant la mère se paissoit...
En nos couches sans peur reposions endormis,
Quand (ô cruel mescbef * !) lors que la nuit ombreuse
Vers le jour sommeillant cheminoit paresseuse
Dans le ciel ténébreux, que le somme enchanteur
Versoit dedans nos yeux une aveugle moiteur,
Qu'en la terre et au ciel toute chose estoit coye,
Tous animaux dormans fors la plaintifve oye.
Le camp de Babylone, sans crainte des bazars.
Avec grands hurlemens echele ^ les rempars,
Donne dedans la brèche, et ne trouve defence ; .
Rangé par escadrons dans la ville s'eslance,
Gaigne les carrefours, s'empare des lieux forts,
Et sur le temple saint fait les premiers efforts.
Tout est mis aux cousteaux, on n'espargne personne;
A sexe ou qualité le soldat ne pardonne :
Les femmes, les enfans, et les hommes agez
Tombent sans nul esgard pesle-mesle esgorgez.
Le sang, le feu, le fer, coule, flambe, resonne.
On entend les tabours^, mainte trompette sonne.
Tout est jonché de morts, l'ennemy sans pilié,
Meurtrist ce qu'il rencontre et le foule du pié.
Or le roy, qui soudain entendit cet esclandre, Troublé saute du hct, et va ses armes prendre: Mais retenu par nous, et ayant entendu De ses gens effrayez que tout estoit perdu,
1 Alangui, languissant.
2 On disait au seizième siècle, ressembler quelqu'un, comme ressembler à quelqu'un.
8 Des fantômes. — * Mallieur.
5 Escalade.
6 Tambours.
Descend secrettement avecques sa famille,
Et par une poterne abandonne la ville.
Un chemin se présente aux montaignes tendant,
Pour gaigner l'Arabie et laisser l'Occident.
Il est rude, piteux, raboteux et sauvage.
Les rocs des deux costez malaisent* le passage;
Ores il faut grimper i\ mont un rocher droit,
Ore il faut dévaler par un chemin estroit :
Vous voyez à vos pieds l'horreur d'un précipice,
Qui fait en le voyant que le poil en hérisse ;
Un torrent bruit à bas, qui court en bouillonnant,
Entraisnant maints ormeaux qu'il va déracinant.
Là le roy, ses enfans, et nous autres pauvrettes
Cheminons en frayeur par des voyes secrettes ;
La nuit estoit obscure, et nos humides yeux
Ne voyoyent pour conduite aucune lampe aux cieux.
Toutefois, en bronchant, en tombant à toute heure,
Nous franchissons en fm ceste rude demeure;
Descendons en la pleine, ethastons nostrepas,
Chaque mère portant son enfant en ses bras.
Vous eussiez eu pitié de nous voir demy-nuës
Courant et haletant par sentes incognuës,
Le front eschevelé, regardant ;\ tous coups
Si l'ennemy sanglant accouroit après nous.
Mais las ! comme le jour encommençant à peine
Nous esclairoit errans par la déserte pleine.
Auprès de Jéricho nous entendons hennir
Des chevaux, et soudain nous les voyons venir.
Alors nous commençons à nous battre et destordre,
Deçà delà courir en un confus desordre,
Les hommes s'escarter oh les chassoit la peur;
Le roy seul demeura, trop attendry de cœur
De voir nos passions, et ces petites âmes
Qui luy tendoyent les mains près les roynes ses femmes.
Aussitost les coureurs nous viennent enfermer,
Se saisissant de nous, font le roy desarmer,
Nous ameinent icy, hommes, femmes ensemble.
{Les Jut'fves, acte IL)
La dernière pièce de Garnier, Bradamante, représentée en 1382, sous le titre de tragi-comédie qu'on ne connaissait pas encore en Fran ce,
* Rendent malaisé.
franchit le cadre dramatique des Grecs et des Latins. C'était une imitation du 'Roland de l'Arioste. Garnier renonça aux chœurs, comphqua l'intrigue et varia davantage l'intérêt.
Cette action à dénoûment heureux était une nouveauté qui fut fort goûtée. Les critiques y trouvèrent seuls à redire, prétendant que le titre était défectueux, parce qu'il promettait du comique dans une pièce où il n'y avait que du sérieux. Plus tard les mêmes objections furent faites à Corneille, au sujet de son Nicomède.
Comme l'a remarqué M. Patin, les huit tragédies de Garnier « sont taillées sur le patron grec, mais composées plus immédiatement d'après Sénèque, » auquel il emprunte une certaine abondance et môme une certaine force de pensées, qu'il revêt parfois d'un éclat harmonieux de style qui vous ferait volontiers répéter avec Ronsard, parlant de la Troade :
(( Quel son masle et harJy, quelle bouche héroïque, Et quel superbe vers entens-je ici sonner? »
Toutes les tragédies de Garnier roulent sur des sujets empruntés à l'antiquité profane ou sacrée. xMais cet imitateur de Sénèque et des tragiques d'Athènes pensait à ses contemporains en les entretenant de catastrophes antiques. Dépeint-il les guerres civiles de Rome, c'est pour faire réfléchir les Français sur les dangers de leurs longs déchirements intestins. Il a lui-même appelé Poirie une tragédie frunçoise avec des chœurs représentant les guerres civiles de Rome, p7vpre à y voir dépeintes les calamitez des temps.
C'est assurément à cet intérêt d'actualité, comme on dit aujourd'hui,, que ces pièces durent d'avoir à la lecture un succès plus grand qu'à la représentation, et d'obtenir des éditions innombrables de 1.d80 à 1619. Car il s'en faut de beaucoup qu'elles soient bien écrites. La diction de Garnier n'est pas soutenue, ni partout également saine; trop souvent elle est aussi bizarrement gréco-latine que celle de ses contemporains et aussi mêlée de métaphores vulgaires et de trivialités choquantes. Son style « grave-haut ' » tombe fréquemment dans l'emphase. Il est plus éloquent, disons le mot, plus rhéteur que tragique. Ses tragédies ne sont guère que monologues et déclamations de tous genres. Mais il a eu le mérite d'introduire au théâtre la gravité et la solennité du style, et Brantôme a pu dire que « M. Garnier a passé en parler haut, grave et tragiq^ » tous les poètes dramatiques. De plus, il sait de temps en temps rencontrer le tour naturel, facile et élégant, et, en somme, il a fait faire à la tragédie un progrès de style très-notable ; il lui a fait parler un langage plus digne et plus sonore : plusieurs poètes du dixseptième siècle lui ont emprunté des idées et se sont quelquefois contentés de rajeunir ses expressions. Enfin, c'est Garnier qui a le pre-
1 Expression de Jacques Courtin de Cissé.
2 Capit. Franc., Henry IL
mior observé régulièrement la coupe nuisculine et féminine des versa rime plate.
Ajoutons à son honneur que tout entier à l'art qu'il aimait passionnément, il n'en voulait être distrait par rien, et lui sacrifia les honneurs et la fortune. Avec un généreux désintéressement, il refusa les places éminentes que Charles IX et Henri III lui offrirent.
JEAN DE SCIIELANDRE
Après ces faibles balbutiements, la Melpomèno française produisit enfin une œuvre de quelque originalité, la tragi-comédie de Tyr et Sidon, en deux journées, publiée en 1608. Son auteur trop oublié jusqu'à nos jours, Jean de Sclielandre, fut le hardi précurseur, plus de deux siècles à l'avance, des romantiques de nos jours, par l'alliance assez naturelle chez lui du sérieux et du burlesque, et par son fier et systématique dédain des unités d'action, de lieu et de temps. La théorie de sa méthode habilement exposée par son ami François Ogier, connu par ses querelles avec le père Garasse, renferme à peu près toutes les objections contre les préceptes d'Aristote et d'Horace qu'on a de nos jours étalées avec pompe comme des nouveautés.
Jean de Schelandre qui, suivant les expressions de Fr. Ogier, faisait profession des lettres et des armes, et savait les employer chacune en leur saison, était né vers 1585, dans le Verdunois, de parents calvinistes. Après avoir achevé ses études d'une manière brillante à l'Université de Paris, il fut envoyé en Hollande pour y faire ses premières armes. Il parvint aux grades de lieutenant et de capitaine dans l'armée de Turenne. Cependant, toujours studieux, à vingt-cinq ans il avait déjà composé une StuaHide, qui, suivant Fr. Ogier, fut admirée du ro^ de la Grande-Bretagne.
Bientôt il entreprit sa tragi-comédie de Tyr et Sidon, ou les Amours de Beliar et de Méliane. Elle lui coûta beaucoup de travail, mais il eut bien de la peine à se décider à la publier, et il ne s'y résolut enfin qu'à force d'entendre Ogier lui répéter que sa pièce était bonne et qu'elle lui ferait grand honneur auprès du public.
Cette tragi-comédie présente deux actions étrangement mêlées. Le spectateur passe, d'une scène à l'autre, de Tyr à Sidon, et de Sidon à Tyr, pour suivre les aventures du fils du roi de Sidon, prisonnier à Tyr et amoureux de la fille de Pharnabaze, l'ennemi de son père, et celles du roi de Tyr, prisonnier à Sidon et courtisant une bourgeoise galante, dont le mari, vieillard jaloux, le fuit assassiner par des spadassins.
Malgré cet entassement de faits, la pièce a de rintércl cl parfois du Prosateurs et poètes du xvi» siècle. 48
754 PROSATEURS ET POÉTliS DU XVP SIÈCLE.
pathétique. Mais les convenances y sont bien mal observées. Sans aucune intention obscène il y a des crudités de langage un peu fortes et des peintures trop nues.
On a encore de Jean de Schelandre plusieurs poésies qu'il publia sous l'anagramme de Daniel d'Anchères, des Mélanges poétiques, 1608, et les Sept excellens Tableaux de la pénitence de saint Pierre, 1636. Dans ses poésies mêlées, comme dans sa tragi-comédie, sa diction a de l'énergie, mais souvent de la dureté.
A en juger par un sonnet de lui « Aux poëtes de ce temps », la rudesse de son style choquait les oreilles séduites par les « modernes douceurs » des poëtes de l'école de Desportes.
Les dernières années de Jean de Schelandre paraissent avoir été données tout entières au servicemilitaire.il mourut en 1635, dans son château de Saumazènes, des suites des blessures qu'il avait reçues en Allemagne pendant la retraite du cardinal de la Valette.
Tels sont les noms les plus marquants dans l'art du théâtre sous les rois Henri II, Henri III et Henri IV.
Dans cet aperçu de la poésie dramatique au seizième siècle nous avons eu à nous occuper de tragédie beaucoup plus que de comédie, et si nous avons pu signaler quelques œuvres estimables, elles se sont rencontrées dans le premier de ces genres plutôt que dans le second. Au seizième siècle, la comédie resta en arrière de la tragédie. Servilement calquée sur celle d'Italie et d'Espagne, elle n'offre généralement qu'une espèce de roman dialogué, avec les travestissements, les déguisements de sexe, les méprises forcées, les longues scènes de nuit, les friponneries de valets, enfin tous les incidents invraisemblables et indécents des imbroglio. Jodelle, Grevin, Jean de la Taille, eurent beau, en jetant le mépris aux farces et aux farceurs, se vanter d'écrire pour les princes, et non pour la populace en sabots, le progrès qu'ils accomplirent dans la comédie fut peu sensible.
En résumé, au seizième siècle, point de théâtre véritable ; des traductions des anciens, ou des fabliaux distribués en scènes, quelquefois démesurément multipliées ^, voilà toute la richesse dramatique de la France à une époque où, en Angleterre, vingt auteurs d'un mérite rare, les Marlowe, les Shakespeare, les Beaumont, les Fletcher, les Johnson, les Webster, les Massinger, les Ford, les Middleton, les Heywood, prodiguaient le talent et l'originalité, et rachetaient les défauts d'un art dans l'enfance par tant de créations neuves, par tant de beautés de détail, beautés de sentiment, beautés d'imagination, beautés de style. Nos auteurs les plus recommandables manquent grossièrement aux premières lois de l'art. Très-peu ou
1 D'Aubignac dit avoir vu des pièces qui étaient composées de quarante-huit actes ou scènes, sans aucune autre distinclion. {Projet pour le rétablissemenû du Théâtre français.)