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LES TRADUCTEURS. LA BOÉTIE

Pendant que dans les réglions supérieures de la pensée et de la foi se séparent les courants de la philosophie et de la réforme, une foule de provinces et de ressorts spéciaux se constituent dans le domaine d'abord indivis de là Renaissance. La multiplicité des connaissances acquises, des enquêtes à conduire rend les hommes universels de plus en plus rares. La violence des polémiques et des persécutions aide les esprits des savants à s'enclore dans leurs éludes innocentes : ils se détournent des questions brûlantes et actuelles, et achètent à ce prix la liberté de leurs recherches scientifiques, même la protection déclarée des grands.

Le type de l'homme de cabinet, savant ou lettré, à qui il est indifférent que l'Europe soit en feu, pourvu qu'il ait trois mille verbes bien conjugués dans ses tiroirs, tend à se constituer. L'un des maîtres de l'humanisme français, Budé, enfermé dans son grec et sa philologie, donne déjà des exemples de prudence et d'abstention, que tous ses successeurs ne suivront pas : pendant tout le siècle on rencontrera des natures réfractaires à la spécialisation, ou qui mêleront toutes les passions du temps dans leur activité scientifique; mais le mouvement se fait en sens contraire.

Dans cette division du travail à laquelle nous assistons, il faut faire une place à part à deux ordres de travaux érudits qui ii^éressent particulièrement la langue et la littérature. D'abord on commence à s'occuper de la langue elle-même, à la prendre

comme objet de sciedce, pour en déi.'ouviir les lois. o«i lui en imposer. Chaque prammairien ',Dub«iis, iMei;;iet, Pelletier. Ilamus, apporte sa théorie, plus ou moins inlUiencée par l'image toujours présente du grec et du latin : surtout en matière d'orthographe, ils se livrent à leur fantaisie, selon que prédomine en eux le souci d'y exprimer l'étymologie ou la prononciation. Au milieu de toutes ces témérités, Robert Estienne. suivi plus tard par son (ils Henri, énonce le principe à qui l'avenir appartient : la souveraineté de l'usage.

FMus utiles ouvriers de la langue sont los traducteurs, en même temps que par leur activité nos Français s'incorporent toute la meilleure substance des anciens. Leur effort surtout est fécond pour les auteurs grecs, dont la langue reste même alors accessible à peu de personnes : c'est par eux que Thucydide *. lléi-odote, Platon, Xénophon viennent élargir les idées, Homère. Sophocle reiiouveler le goût poétique du public qui lit. François l<"f, comme s'il l'eût compris, encourage fort les traducteurs. Et de fait, les traductions de Salel et de Lazare de Fiaif préparent les lecteurs de Ronsard et les auditeurs de Jodelle. Cependant une grande œuvre seule doit nous arrêter, hors de toute proportion avec les autres et par son mérite et par son influence : c'est le Plutarquc d'Amyot.

Mais il faut auparavant donner un souvenir à un petit écrit (jui n'est pas une traduction, et toutefois ne saurait être classé ailleurs que parmi les traductions : c'est le Conirun de La Boélie, l'ami de Montaigne, le bon et par endroits délicieux traducteur des Éionomiques de Xénophon ' .

1. A consulter : Livel, la Grammairf et les Grammairiens au XVI' sièclf. Paris, 1859. A. -F. Uidot, (Jhserv. sur l'orlhof/raphe française, Paris. 1858. Thurol, Histoire de la prononciation, 2 vol. in-8, 1881-1884, Egfçer, omit. cité.

2. Thucydide, par Seyssel ; Hérodote, par Salial ; Platon, par Despériers el par l.e Ki'v ; Xénophon, par Seyssel el par La Boélie, elc; Homère, par Jeluin Sanxon pl par Salel; V Electre de Sophocle el VHécube d'Euripide, par Lazare d.i Baif. rU-.

:t. Biographie :ËtienDe de la Boélie, né en 1530 à Sarlat, niorl en 1563, fut conseiller au parlement de Bordeaux. Il ccrivil k 16 ou 18 ans, peul-olre à 20 ou plus, le Contr'un, dont Monlaif^ne, son grand ami, a essayé d'atlénuer le caractère. Cf. Essais, 1. I, chap. xxvii et x.xvm.

Éditions ; Le Contr'un fui imprimé pour la première foi» en 1576, ilans les Mémoires de r hldt de la France (1. III) de S. Goulard, recueil de pamphlets calvinistes. Œuvres coniplrtes, p. p. L. Keu(?cre, in-16. Paris, i8'i6; par P. Bonnefon, Paris, 1892.

A consalter ■ D' Armainpaad. .\fontatfjne et la Boélie. Revue Politique Pl Parlementaire, liHVJ (Cf. Hcvue (l'IIisldire littôrnire, 190i)). — Oti a bcniicnup dispulé en ces derniers temps sur le Conlr'un. .Te ne puis adhérer a la llièso du D' Armainpaud qui veut faire de rot écrit un painplilel dirigé contre Henri III el eu aitribue, sinon la l'édaclion inléirrale, du moins la piibticnlion avnc des modificalions et des additions virulentes, à Moiitaij^ne, dont crila hypothèse fait un prêcheur d'assassinal el un révolutionnaire enflammé en faveur des huguenots 11 esl possible que le Contr'un soit

LES TRADUCTEURS. ^Tl

Le Conti'un, s'il n'est pas une traduction, est un écho : on y voit la passion antique de la liberté, l'esprit des démocraties grecques et de la république romaine, des tyrannicides et des rhéteurs, se mêler confusément dans une âme de jeune humaniste, la gontler, et déborder en une âpre déclamation. Rien de plus innocent que ce pastiche, où toutes les lectures d'un écolier enthousiaste se reflètent : mais rien de plus grave en un sens, Calvin, pour détourner de son Église les rigueurs du pouvoir temporel, se fait conservateur en politique, prêche aux fidèles la soumission et la fidélité, même envers le roi qui les persécute : c'est de l'humanisme, des écoles, des âmes imprégnées de sentiments antiques, que part le premier cri républicain, la première déclaration de haine aux tyrans. On mesure dans cette déclamation la valeur des idées que lentement, sourdement, sous le regard indulgent des puissances séculière et religieuse, par les soins des plus inoffensifs régents, la culture classique fera couler pendant deux siècles au fond des âmes, y préparant la forme que les circonstances historiques appelleront au jour. La force de ce na'if Contr'un se révéla quand les protestants se soulevèrent contre la royauté qui opprimait leur foi : ils le recueillirent, et s'en firent une arme, comme d'un manifeste de révolte et de sédition.

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