AMVOT
Arayot ', catholique sans fougue, lielléniste délicat, qui vécut
une manière de réplique au Prince, comme le suppose M. Barrére [Eslienne de la ■ Boëlie contre N. Machiaiwl, 1908). En tous cas, l'objel de La Boëlic est bien de montrer la limite que la nature assi^rne à la tyrannie : celte limite es^l celle de la patience des peuples. 11 ne songe pas (tncore à chercher des j;aranties coQslitiitionnelles, mais il voit bien qu'il n'y a pas de pouvoir qui n'ait eu fait besoin du consentement des sujets (//' éd.).
1 Biographie: Amyot, né à Melun en 1513, fils d'un boucher ou d'un mercier, étudia au collège du cardinal Lemojne, puis sous les lecteurs royaux Toussain et Danès. \ La reine de Navarre lui fit donner une chaire de latin et de prec à l'université de Bourges; il l'occupa douze années. François l", qui le tit en 1546 abbé de Bellozaiie, lui commanda sa traduction de Plutarque. Il visite l'Italie, et s'arrête longtemps à Rome et à Venise, recherchant les manuscrits des auteurs grecs, et surtout de Plui Inrque. Après avoir rempli une courte mission au concile de Trente, il reulre en France. r II e?t nommé précepteur des lik de Henri II, grand aumônier à l'avènement de son fc. élève Charles IX, évêque d'Auxerre en 1570. Après l'assassinat de Henri III, son diot cèse fut fort troublé par les passions religieuses, et son clergé même se révoila contre K lui : on l'accusait de trop de fidélité au roi. Il mourut en 1593.
^ Éditions ; Histoire iHhiopique, Paris, 1547. Daphnis et Chloé, Paris, 1559 (sans
ff nom de traducteur). Sept livres des histoires de Diodore Sicilien, Paris, 1554. Vies
de Plutarque, 2 vol. in-fol., Paris, Vascosan, 1559(1560) ; 3= édit., 8 vol.in-8, 1507; (édit.
définitive) Paris, Morel, 1619. Œuvres morales de Plutarque, \\\-U\\., Paris, Vascosan,
Lanson. — Histoire de !o Littérature française 10
272 DISTINCTION DKS l'IUNCIPAUX COURANTS.
pour les lettres, fil une des grandes rruvre!) du siècle en Iraduisani
IMular(ine, les Vies et les (JEuvna morales. La popularit*^ de suii
Plut;iiV|uo ne prouve pas seulenieiit son talent, mais nivelé aussi
qu'il avait choisi un des auteurs les mieux aila()tés au besoin de
ses lecteurs. Co fut un de ces livres où une sctciété |)rend con-
/ science d'elle-même, qui l'aident à dégager son {ioùi, à ci>nnailie et
\ satisfaire son besoin. L't'ilosion, l'organisation de la liltéra-
( ture classique se firent sous son action prolongée à travers le
'^siècle.
Amyot avait bien rencontré en s'ancHant à Plntarque : un bon esprit plutôt qu'un grantl esprit, un auteur qui laisse les questions ardues ou dangereuses, ou du moins qui ne ])arle ni politique ni religion ni métaphysique d'une l'açoti offensive, un causeur en philosophie plutôt qu'un philosophe, moins attaché à bâtir un système d'une belle ordonnance, qu'à regarder l'homme, à chercher ' les règles, les formes, les modes de son activité : en un mot, un moraliste. Mais il ne présente poiijt la morale in nbslracto : il la saisit dans la réalité qui la manifeste ou la contiedit. Il ne l'explique point dogmatiquement : même dans ses dissertations, à plus forte laison dans ses Biofjrophics, il peint; il montre les individus, les actes, les petits faits qui sont la vie, les traits singuliers qui font les cai-actères. En même temps que les Vies de Plutarque enivrent les âmes imprégnées de l'amour de la gloire, et à qui ces éloges des plus hautes manifestations de l'énergie personnelle qui se soient produites dans la vie de l'humanité montrent la voie où elles voudraient marcher, toute l'œuvre de Plutarque séduit comme déterminant assez exactement le domaine de ce (|ue devra être la littérature : morale et dramatique.
Avec Plutarque, la vue de l'homme se rabat sur ce qui doit l'intéresser le plus, sur l'homme : .son œuvre aimable et dill'use est au niveau des moyens esprits, et y jette une masse de notions et d'observations; c'est un magasin où l'on trouve tout ce que les siècles de la grande antiquité ont produit de meilleur, de plus substantiel, nettoyé, taillé, disposé pour la commodité de l'usage. En acquérant Plutarque, notre public acquiert d'un coup un riche fonds de philosophie pratique. Croyons-en la gratitude de Montaigne : « Surtout je lui sais bon gré, dit-il d'.\inyot, d'avoir su trier et choisir un livre si digne et si à propos, pour en faire piéscnt à son pays. .Nous autres ignorants, étions perdus, si ce livre ne nous eût relevés du bourbier : sa merci, nous osons à celle
1572; Paris, Morpl, 1618 (édil. dtJQnitive). Réimpressions du Plularque : 1783-178", 2-> v,,l. in-8; 1801-180'), '.'5 vol. iu-8; 1818-1821, '25 vol. in-8, Didol.
A consulter : A. da Bli(îniftres, Ksaai nur Amyol , Pnris, 1851; H. Sturel, Amyot traductvui- ilei \ ina purallrles de f'iuluiyue, 1000.
LlilS TnADLlCTF.UliS. ^"" !
heure et parler et écrire; les dames en régentent les mailres d'école; c'est notre bréviaire. » Ne s'y reliàl-il que par Montaigne, Amyot serait encore un des facteurs essentiels du xvii" siècle classique : en lui se résume l'apport de l'humanisme dans la constitution de V « honnête homme » et de la littérature morale
Mais de plus, avant le roman contemporain, avant le théâtre du xvn" siècle et les Caradèves de La Bruyère, le Plutarque français l'ut le recueil des gestes, attitudes, et physionomies d'individus on qui l'humanité réalise la diversité de ses types : ainsi fut-il ini ;"3pertoire de sujets dramatiques. On sait ce que lui doivent Shaiiespeare et Racine '.
A un autre point de vue, Amyol, qui représenle et résume l'elfort de tous les traducteurs de son siècle, nous fait apercevoir comment se fondirent par une pénétration réciproque l'antiquité et l'esprit français. Homme d'une époque tardive et raffinée où s'amalgamaient en une civilisation hybride et Rome et la Grèce et l'Orient, moraliste plus attentif au fonds humain qu'à la pailicularilé historique, et, quand il cherche la variation et la singularité, plus curieux de l'individu que des sociétés, Plutarque offrait déjà les temps anciens dans l'image la plus capable de ressembler aux temps modernes. Amyot, par sa traduction, achève de transformer la ressemblance en identité. Tant par le détail que par la couleur générale de sa traduction, il modernise le monde grécoromain, et par ce travestissement involontaire il tend à prévenir réveil du sens des différences, c'est-à-dire du sens historique. Comme il invite Shakespeare à reconnaître le mob anglais dans la. plebs romana, il autorise et Corneille et Racine et même Mlle de Scudéry à peindre sous des noms anciens ce qu'ils voient de l'homme en France.
Enfin, le service qu'Âmyot a rendu à la langue est ineslimablc. Montaigne loue en lui « la naïveté et pureté du langage, en quoi il surpasse tous autres ». 11 est vrai que le style d'Amyot est un des plus charmants styles du xvi'' siècle, dans sa giâce un peu surabondante et son naturel aisé. Mais iK suffit de songer que Tœuvre de Plutarque est une véritable encyclopédie, et l'on comprendra quel exercice cette traduction a été pour la langue, combien elle s'en est trouvée assouplie et enrichie. 11 a fallu, pour exprimer une telle diversité de choses, faire appel à toutes les ressources du français : il a fallu en élargir les moules et les formes par toute sorte d'analogies et d'emprunts, italianismes, héllénismes, latinismes. Nombre d'idées et d'objets étaient pour
i. Coriolan ; Jules C(^sar; Antoine et 'Clêopàtre. — Mithridate.
"^'7î DISTINCTION DKS PRINCIPAUX COURANTS.
lu prcmièie fois dési^'iiés ou définis en français : il a fallu trouver il créer dos mois. Par le Pliilarque d'Aniyot, des termes de politique, d'iustilulioMs, de pliiloso|)liie, de sciences, de musique, ou sont entrés ou bien ont été délinilivcment implantés dans la langue française '. En somme, venant après le Pan t aurwj l daW-dhvlais, après VInstitution de (Calvin, le IMutar(|ue d'Amyot est le plua oonsid('Mable effort fourni par la langue française dans sa tentative (i égaler les langues anciennes : il rond Montaigne possible. AJieu.v même encore que les E^Adia, il est le plus complet et copieux répertoire des tours, loculions et mots que la langue du xvi'^ siècle a mis à la disposition de la pensée. Vaugelas et Fénelon, dans le siècle suivant, lui ont bien rendu cette justice.
[Il y a même, cbez Amyot, une tendance à Iharmonie de la plirase et une recherche consciente des effets qui satisfont l'oreille : ses corrections en ont fourni la preuve à M. Slurel. De ce coté encore, la prose classique lui e&t redevable.]
I. 11 semble avoir introdnit atome, enthousiasme, gangrène, horizon, panégyrique, prosodie, pédagogue; il dit éphores, aréopage, mage, ostracisme, hiéroglyphes, iambe, trimèfre, tétrnmétre, dactyle, trochée, elc. Il distingue '"yMme de rime. Il hasarde niisanthrojir (De Blignicres, ouvr. cité, p. 416-117.)