‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 117 sur 504 · RONSARD : EFFORT VERS L'ODE ET l'ÉPOPÉE · texte numérisé non relu

RONSARD : EFFORT VERS L'ODE ET l'ÉPOPÉE

Par la force du talent, par la grandeur de l'effort , par l'éclat fia succès, Ronsard est le maitre de la poésie du xv!® siècle. 11 y fut adoré à peu près comme V. Hugo en notre siècle. Ce fut une gloire européenne : Elisabeth, Marie Stuart, le Tasse, souverains et poètes l'encensaient; l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, jusqu'à la Pologne enviaient à la France le rival d'Homère et de Virgile. Et le président de Tliou ne croyait pas faire une phrase quand il disait que la naissance de Ronsard avait réparé la perte de la France, vaincue ce même jour à Pavie. Cette renommée prodigieuse fut bâtie en dix ans, entre les Odes de 1550 et l'édition des Œuvres de 1560 '. A cette date, le Ronsard devant qui le siècle se prosterne, esf complet. Les troubles civils tireront de lui une manifestation originale et considérable, les Discours, dont nous parlerons en leur lieu; auprès des contemporains, ils ont plus nui que servi à sa gloire, en lui aliénant les protestants.

Mais la Franciade'^ Elle ne parait qu'en 1572 : je ne dis pas au milieu des pires tourmentes religieuses et politiques, mais, ce qui est plus grave, à la veille des Premières Amours de Desportes (1573), et le recueil de Desportes, c'est la fin des grandes ambitions, c'est la banqueroute en quelque sorte de la Pléiade. Quelque admirée que la Franciade ait été à son apparition, elle fut sans influence : ce qui compte, ce ne sont pas les chants imprimés en 1572, c'est le dessein annoncé bien des années auparavant par Ronsard de tenter l'épopée, c'est la conliance unanime des poètes et du public qui, avec Du Bellay, le désignaient pour le souverain effort du poème héroïque, c'était l'admiration grave, le respectueux enthousiasme dont pendant tant d'années on entoura celui qui marchait dans les voies d'Homère et de Virgile. La gloire épique de Ronsard réside dans l'opinion qui précéda, qui attendit son œuvre, et non dans l'œuvre même, qui, somme toute, fit un médiocre bruit.

1. Éditions : Odes (4 1.), et Bocage, in-S°, Paris, lô50. (Privilège du 10 janvier 1549); Amours, et Odes (1. 5), 1552, 1553; Hymnes, 1555, 2= livre, 1556; Meslanges, 1555, 2' livre, 1559. Œuvres {Amou7's, Odes, Poèmes, Hymnes), 4 vol. in-16, Paris, G. Buon, 1560. Élégie sur les troubles d'Amboise, iôQO; Institution pour Vadolercence du Roy, 1562; Discours des misères de ce temps, 1562; Continuation, 1562 Remontrance au peuple de France, 1563; Responce aux injures et calomnies, etc., 1563. Franciade (4 1.), 1572. Œuvres, 1 vol. iu-f". Paris, G. Buon, 1584; N. Buon, 2 vol. in-f, 1623; de 1560 à 1630 on compte 17 éditions des Œuvres. P. Blanchemain [BibL elzêv.), 8 vol. in-16, 1857-67; Marty-Laveaux, Lemerre, 6 vol. in-8, 1887 et suiv.

A consulter : A. de Rochambeau, la Famille de Ronsard, 1868; P. de Nolhac, le dernier amour de Ronsaiyi, 1882; Abbé Froger. Ronsard ecclésiastique, 1882; les Premières poésies de Ronsard, 1892: Sainte-Beuve, OMur. cité; Gaudard, Ronsard imitateur d' Homère et de Pindare; Fasuet, XVl^ siècle: Mellerio, Zexîjwe de Ronsard, Pans, 1895; M Piéri, Pétrarque et Ronsard, M&TseillQ, iS%;\iaLaey,lo PétraK, quisyne de la Pléiade, 1909.

288 POÉSIE f-RUDlTE ET ARTISTIQUE-

C.rlu luf dispensera de m'altardcr à Ui Franciade^ gui est ui»e ciTLMir totale. Erreur de lornu' d'abonTrnîÔso i.'ravê en art : le choix du dr-oasyllal>e au lieu de l'alexandrin, (ni llonsard trouva trop (Ir cniuel, tout en l'estimanl. aussi trop riierré cl ^naqur, ce choix inallieuieux était un vrritable re<Mil, qui ramenait l'art au moyen âge.

Mais (le plus Ronsard s'est trompé sur la ddinilion du qenre : il a pris l'épopée pour un roman. Il s'est trompé sur les conditions du },'enre : il a cru (|uc répojtée était une plante de tous climats et de toute saison. Il s'est trompé sur le choix d'un sujet : il a cru le prendre éloigné de la mémoire des hommes, et pourtant populaire; ce n'était qu'une légende de clercs et de lettrés, ancienne il est vrai, et qui s'était perpétuée de Frédéfiaire à Jean Lemairo et Jean Bouchet. Ce Krancus lils d'Hector, et fondateur de la monarchie franque, était une pâle figure, un thème d'inspiration bien vide, où nul afflux de tradition populaire ne mettait la vie; le Tasse, et même le Père Lemoyne, même Chapelain ont bien mieux choisi. Cependant Ronsard pouvait encore fairo quelque chose de son sujet, s'il y avait versé les sentiments généraux de celle nation qui depuis un siècle et demi commençait à prendre conscience d'elle-même, s'il avait su imiter la « curieuse diligence » de Virgile, et jeté toute la France, ses souvenirs, .son àme et son génie dans ce mythe érudit.

Mais il se trompa sur les moyens : il ne fit pas une oeuvre française; il ne fut occupé qu'à coudre des lambeaux d'Ilomére et de Virgile, et n'échappa aux laborieuses froideurs des réminiscences que par la froideur plus laborieuse encore de la poésie de commande, dans ses notices officielles et insipides sur les prédécesseurs de Charles IX.

On a regretté parfois les erreurs de Ronsard dans la conception et l'exécution de sa Vrancindc : on a pensé que s'il les avait évitées, il eût pu faire une belle œuvre, et Ton allègue des fragments é|)i(jur's, tels (pic le Dhconm de l'ripnk' des vieux Gaulois. Il serait plus juste de (jire que Ronsard n'a |)as pu éviter ces erreurs, parce qu'il n'avait à aucun degré le sens épique. Le Discours de l't^quitc des vieux Gaulois en est lui-même la preuve. 11 m'est impossible d'y voir autre chose que de l'élrKpience en vers, de Téloquencc cherchée sur un thème quelconcpie, c'est-à-dire de la forte rhétorique : du Lucain ou du Claudien en français.

Le génie de Ronsard est tout lyrique. Aussi est-ce par le lyrisme qu'il a conquis ses contemporains; et même devant la postérité, son échec n'a été que relatif, en dépit de l'absurde application qu'il a faite parfois de ses théories. Car si les principes généraux du système n'ont rien en eux-mêmes de trop choquant, Ronsard

s'égare étrangement dans les procédés d'exécution, dans le passape du principe à l'œuvre. Il s'est trompé d'abord, ici encore, sur la détinition du genre : il n'en a pas saisi l'essence, il n'a su que cataloguer les sujets traités par les anciens (notons que Boiieau ne fera guère mieux). Ainsi il assigne à la poésie lyrique « i'amour, le vin, les banquets dissolus, les danses, masques, chevaux victorieux, escrimes, joutes et tournois, et peu souvent quelque argument de philosophie ». Sauf les « chevaux victorieux », il va de parti pris construire des odes sur tous ces i thèmes, les « patronnant » sur la magnificence de Pindare, dont il tente de reproduire même les rythmes. De là ces odes pindarirjiics avec leur monotone succession de strophes, d'antlstropHeTel (Tépôdes : division qui ne répond à rien pour nous, puisque, même chantées comme il le voulait, les odes de Ronsard ne règlent pas leur mouvement sur les évolutions d'un chœur. Tous les vers delà strophe et de l'antistrophe étant égaux, la correspondance rythmique n'est plus marquée que par la succession des rimes qui ne la fait pas sentir suffisamment : la strophe et l'antistrophe se fondent en une longue strophe, assez longue pour rendre insensible l'identité des épodes qu'elle sépare.

Puis la même diligence érudile que dans la Franciade a étouffé l'inspiration sous les réminiscences, sous la mythologie indifférente; et pour reproduire la phrase brusque, magnifique et non vulgaire de Pindare, l'ode française s'est chargée de formes lourdes, dures et obscures. Cependant tout, ici, n'est pas à condamner : qu'on prenne la plus fameuse des odes pindariques, VOde à Michel de rHôpUal, énorme machine de vingt-quatre strophes, antistrophes et épodes, et de huit cent seize vers : on y trouve, pour la première fois, un long poème d'une structure achevée, un rude effort de composition; on y trouve du mouvement, et de ce mouvement lyrique qui tient à l'organisation rythmique, de l'éloquence aussi, une éloquence qui tient à la hauteur, au sérieux, à la sincérité de la pensée. Malherbe est déjà là dedans.

On ne peut dire que l'immense effort des odes pindariques ait été du tout perdu pour Ronsard : cette rude gymnastique le fit maître de ses rythmes; il n'eut qu'à mettre de côté l'antistrophe et l'épode, pour avoir à sa disposition une belle forme lyrique. Mais dans les odes non pindariques, ainsi que dans les hymnes, élégies et poèmes divers qui font partie des o?uvres, une certaine incohérence, un manque d'équilibre et d'harmonie éclatent. L'œuvre est inégale et mêlée, parce qu'une contradiction fâcheuse est au fond du génie même qui, la crée. 11 y a conilit-entr^ 1-intelIigence ei la sensibilité du poète. La perfection des classiques viendra de ce qu'ils emploieront l'imitation de l'antiquité à la manifestation

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