CONSTITUTION DES SPÉCIALITÉS SCIENTIFIQUES
Pendant cette trentaine d'années de luttes furieuses que je n'ai point à raconter, la littérature poursuivit son progrès. Ronsard se compléta par la Franciade ; le large torrent de la Pléiade se réduisit à un mince filet; Desportes hérita de Ronsard, et Malherbe même écrivit ses premiers vers.
Dans les œuvres à qui une idée d'art ne donne pas naissance, et qui usent de la prose, les conséquences du fait capital que j'ai déjà signalé continuent de se développer : les gens se distinguent, les esprits se spécialisent, et le domaine de la littérature se précise en se restreignant. Les conteurs limitent leur ambition et leur effort : entre la bouffonnerie épique, l'universalité scientifique de Rabelais, et la gauloiserie satirique sans portée des anciens conteurs français, ils déterminent une voie moyenne : Noël du Fail ', surtout, mêle le réalisme pittoresque de la description des mœurs à la satire particulière des divers caractères de l'homme et des divers états de la vie.
La philosophie se sépare de la littérature : Ramus ^ ne nous
1. N. fin Fail (vers 1590-1591) fut juge au présidial de Rennes, puis conseiller au Parlement de Bretagne. Éditions : Discours d'aucuns propos rustiques, facétieux, et de singulière récréation, 1547 ; Baliverneries, 1548 ; ces deux ouvrantes sous le pseudonyme de Léon Ladiilphi, anagramme de N. du Fail; Contes et Discours d'Eutrapel, 1585. Œuvres, Bibl. elzév., 2 vol. 1874. Propos rustiques, éd. de la Borderie, 1878.
'3. P. de la Ramée, né en 1515 dans un villaf^e du Vermandols, soutint avec succès, en 1536, pour être maître es arts, sa fameuse thèse contre Aristote; mais, ayant redoublé ses attaques dans deux livres latins, il fut condamné en 1543. Principal du collège de Presles, puis en 1551 professeur royal, il fut en faveur à la cour sous Henri H, mais ii avait d'ardents ennemis dans l'Universilé, notamment Charpentier;
;i[)particnt pas, parce qu'il écrit presque toujours en latin, mais pas davantage lorsque par hasard il use du français. Le talent iiltcraire lui a manqué : liomme de lutte, protestant zélé, fougueux adversaire de la scolastique, d'Aristote et de la routine univei-sitairc, humaniste, grammairien, mathématicien, philosophe, il faut hieii que le don essentiel lui ait mamjuê, jiour que ses enthousiasmes, ses colères, ses périls ne lui aient pas arraché quelques pages capables de lui assurer une place dans la littérature de son siècle, entre Paré et Palissy. Vna idée seulement de Hamus le rattache à notre sujet : sa hiaU'rtiqxip, opposée à la Lo(jiquc d'Aristote, fonde le raisonnement oratoire, qui se forme moins par l'exacte application de règles rigoureuses, qu'e par le commerce et l'imitation des chefs-d'œuvre antiques, par le contact en quelque sort€ des réalités concrètes où s'est manifestée la faculté discursive de l'esprit humain.
L'érudition, pareillement, et toutes les sciences se constituent hors de la littérature, avec leur caractère technique, et cette impersonnalilé qui n'a rien de commun avec l'objectivité artistique. Cependant deux choses tendent à ramener les ouvrages de science et d'érudition dans notre domaine : la langue française, quand on l'emploie, toute concrète encore et chargée de réalité, et dont les mots apportent, au milieu des Abstractions techniques, les formes, les couleurs et comme le parfum des choses sensibles; ensuite, le tempérament individuel, mal plié encore à la méthode scienlilique, et qui jette sans cesse à la traverse des opérations de la pure intelligence l'agitation de ses émotions et les accidents de sa fortune.
Le tempérament domine dans Estienne ', le savant auteur de l'incomparable Thésaurus de la langue grecque. Huguenot, hellè-
sft conversion au proleslanlisme rednutjla le» liaincs. Il dut s'éloigner, voyagea en Suisse, en Allemagne, et, à son retour (1570), se vil exclu de l'ensoiRnemenl. Il fut assassiné le troisième jour du massacre do la Sainl-Barlhéleiny. Éditions : Dialectique, in-l, Paris, 1555; Gramerc {•granuna.'wu), Paris, l'jôS. — A consulter ; Ch. VVaddingtoii, /?"//»(«, Paris, 1856. i
1. Biographie : Henri Estienne (1528-1598), ûls de Robert, élève de Toussain el de ïurnt'bc, voyagea en Italie, en Angleterre, en Flandre, suivit son père à Genève, quand il y transporta son imprimerie, fut censuré et même emprisonné par le Consistoire, à propos de ses Dialor/Jtes, el eut hcsoin de la pruloclion du roi de France pour n'être pas chassé do Genève, d'où sou liuuieur vafrubonde l'oloignail souvent. Le Tlwunnrux parut en 15'7'2. — Éditions : Apologie pour //l'rodote, ir>ii6: Trnili' de la Conformitii du lanyage frnnrois avec te grec, s. d. (avant 15(i0|; Deux f>ialof/ues du nonveuu luui/afie f-ançois ilalianisi'y 157.S; />rojet du livre intitule : Pe la i>rfccllence du lanfiui/e français, 1579; l'onformilé el /'r,'celleuee,éd. Feu)fère, Uelaluin, 1850 el 1Kr.3; l'récelleiiee. éd. Iiu>çuel, ISW; Aiml„i,ie, éd. HistoIhuh.T, 1S7«; Dialogues, Ltsoux, 18»;i, Lemcrrc. I8S5. — A consulter ; Keuouard, Annales de l Imprimerie des lislienne, 1843 Sayous, ouïr, cité, t. II. L. Clemeul, U. Estienne et son œuvre française, 189».
niste, gaulois et bourgeois, ami des buns contes, et passionné pour la langue française, entre ses continuels voyages et ses travaux piiilologiques, il trouva le temps d'écrire de mordants et spirituels traités, avec une verve et une verdeur de style fort remarquables. Un singulier mélange de vénération pour Hérodote et de haine du papisme lui fit écrire son Apologie pour lléro'lote. Le même enthousiasme d'helléniste se mêla dans son dévouement au français vulgaire.
Ayant démontré copieusement la conformité du langage français avec son cher grec, il n'eut pas de peine à se convaincre de lapn^bellence de notre idiome sur le pirler d'Italie, qui n'est que du latin: et comme il prouvait par exemples abondants la gravité, sonorité, richesse et souplesse du français, il était naturel qu'il tâchât d'en préserver la pureté des inutiles et plutôt dangereux apports de l'italianisme. Par ses piquants et fort sensés Dialogues du langage fran;ois italianisé, Estienne se place parmi les ouvriers de la première heure, qui préparèrent la perfection de la langue classique. Plus le langage courtisan devenait le type de l'usage littéraire, plus il était nécessaire de le soustraire à la corruption de ce jargon d'outre-monls qu'apportaient les l'eines et les aventuriers d'itali:, et que la servilité de nos raffinés s'empressait d'imposer à la mode. Henri Estienne, dénonçant par la bouche de son Celtopliile tous ces vocables étrangers qui supplantaient les bons et natifs français, procéda à une épuration nécessaire : il fut de ceux qui préparèrent dans l'opinion le succès de Malherbe.
Etienne Pasquier', que nous retrouverons quand nous parlerons de l'éloquence judiciaire, prolongera sa vie jusqu'au début du xv!!*^ siècle littéraire : mais il est bien de la génération et de la période qui nous occupent. Latiniste et juriste très érudit et peu artiste, profondément bourgeois et Français, honnête, laborieux, de vie calme et de mœurs graves, d'esprit ardent et caustique loùl à la fois, il est par son aimable solidité un des plus parfaits exemplaires de cette classe parlementaire qui a fait tant d'honneur à l'ancienne France. Ses Recherches de la France et ses Lettres, mulgvé la différence des titres, sont bien des ouvrages de même nature :
1. Biographie < Etienne Pasquier, né en 1529, eut pour maîtres Holman à Paris, Cujas à Toulouse, Alciat et Socin en Italie, débuta au barreau en 1549, et plaida en 1565 pour l'Université contre les Jésuites. Avocat géuéral à la Cour des comptes en 1585, il était à la fois attaché au roi Henri IIl et aux Guises, ennemi de la sédition et de la guerre civile : la Ligue emprisonna sa femme, et il ne put rentrer ?i Paris qu'avec Henri IV. Il mourut en 1615.
Éditions : Recherches de la France : 1" livre, 1560; 2" 1., 1565; 7 1., ICll ; 10 I., 16-21. Lettres, 10 1., 15S6; 22 1., 1619. Catéchisme des Jésuites, 1602. Œuvres complètes 2 voi. in-fol., Amsterdam, 1723. Œuvres choisies, éd. Léon Feugère, 2 vol. in.l2, Paris, 1849,
fies collections des dissertations sur tous sujets d'érudition. Histoire et archéolof:ie historique, origines de la monarchie, des institutions, de la langue, de la littérature, aclualifcs historiques et liltoraires, tout cela, plus ou moins négligemment classé et distribué, c'est la malirro dos Hcrharhcs et des Lettres.
Et c'est ce désordre même qui maintient lérudilion solide et parfois heureusement novatiice de Pasquior dans la littérature : cai" on s'y heurte à l'homme à chaque instant. Un certain goût, une certaine humeur, enfin une nature d'homme apparaît sans cesse, qui court à son plaisir, suit une curiosité |)ersonnelle dans la prise de telle matière, dans ce libre vagabondage à travers tout l'inexploré des sciences historiques et philologiques. Dans ces causeries d'un érudit, impossible de ne pas entendre l'accent de son tempérament, et de détacher la vérité imiKM-sonnelle d'une forme originale de l'esprit qui la présente. En un mot, ces livres, dont la matière déjà nous échappe à proprement parler, nous appartierment au même litre que les Mémoires : pour l'homme voué à l'activité intellectuelle, ses curiosités, sa quête de la vérité, ses découvertes et ses inventions d'idées, ce sont ses ambitions, ses campagnes, ses victoires et son butin; et quand il raconte, comme Pasquier,ce qu'en soixante ans d'études il a appris, il fait aussi réellement les Mémoires de sa vie que le soldat qui laconte soixante années de guerres, comme Monluc.
Je dirais la même chose des savants dont les ouvrages sont comptés encore dans l'inventaire de la littérature du xvr siècle. C'est parce qu'ils fournissent la naïve expression d'un tempérament personnel, et, en lui, de l'universelle humanité, que Paré ' etPalissy peuvent encore avoir d'autres lecteurs que les historiens de la chirurgie ou des .sciences physiques et naturelles. Habitués longtemps à ne chercher d'éminenls exemplaires de notre humanité que parmi les ouvriers bruyants de l'histoire politique, ou les brillants héios de la vie mondaine, nous nous complaisons aujourd'hui à saisir dans des vies plus modestes et plus obscures l'âme des siècles lointains, si irréductible tout à la l'ois et si identique à la nôtre.
1 , .^mbroise Paré (vers 1510-1590). — Éditions : Œuvres, edit. Malgaigiie, 3 vol. iii i, l'aria, 1S/,0-lS41.
2. Diographie : Bernard Palissy (1510-1589), Agénois, vécut lonplemps à Sainl-M d'ahorrl ouvrier en viU"aux, arpenteur, petil-ôlre employé dans des mines, il voyagea. selon M. Dupuy, moins qu'on ne l'a dit, el seulement en Finnnî. Il trouva au bout de vinfft ans d'essais le secret de son émail. Il fil à Paris, eu 1575 el 1576, dos roiifi'rences scientifiques. Huguenot fervent, il mourut peut-être à la Haslille.
Éditions : Recette véritable par laquelle tous les hommes île In France pourront apprendre à multiplier et à augmenter leurs Irésvrs, la Knclielle, l'>b'^•, Discourt admirables Je la nature îles eaujc et fontaines tant naturvUts qu'artificielles, des métaux.
Palissy surtout mériterait d'être lu plutôt que bien des auteurs de Mémoires politiques et militaires : quand il nous parle de son jardin, ou des en;^'rais. et des terres, et des sels, et des eaux, est-il moins près de nous que celui qui nous raconte les démêlés du roi de France et de l'empereur, ou bien les amours et les intrigues d'une cour? D'autant que la science de Palissy n'est point abstraite : ce curieux obstiné, qui vécut tant d'années pour son idée, ce sévère huguenot, qui n'échappa à la Saint-Barlhélemy que pour mourir à la Bastille, s'est mis tout entier dans tous ses ouvrages; il ne peut parler agriculture et chimie sans répandre au dehors toute son originale et forte nature, sa large intelligence, sa haute moralité, son ample expérience de l'homme ettle la vie. 11 y a dans cet inventeur des rusliqiies fujùlincs un philosophe qui jette des vues profondes auxquelles nul ne fait attention, et que la postérité s'étonnera de rencontrer chez lui, quand le progrès de la science y aura lentement ramené les hommes : ainsi cette grande idée, liée à tout un système de la nature, en même lemps qu'elle est la base de l'agriculture scientifique, cette idée que, les plantes empruntant au sol les aliments qui les accroissent, pour entretenir la fécondité de la terre, il faut lui rendre l'équivalent de ce que les récoltes lui enlèvent.
H y a aussi dans Palissy un observateur sans illusions comme sans amertunte, qui, par sa chimie morale, isole les éléments simples des âmes, et ces principes constitutifs qui sont les passions égoïstes : il y a même en lui un poète sensible aux impressions de la nature, aux formes des choses, et qui mêle aimablement dans son amour de la campagne un profond sentiment d'intime moralité et de paix domestique. Enfin, sans y penser, sans y prétendre, Palissy est un écrivain : il y a dans son style si net et si spontané, une force d'imagination qui fait jaillir l'expression non seulement adéquate à l'idée, mais représentative de la vie. La Recette véritable et les Discours admirables n'ont pas encore dans notre littérature du xvi*^ siècle la place qu'ils méritent, au-dessus d'Olivier de Serres, au-dessus même d'Estienne et de Pasquier.