‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 124 sur 504 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

La poésie de «"ombal. Discours de Ronsard. Les protestants : D'Aul)igiu! et Dn Barlas. — 2. Kloquencc. Dégradation de l'éloqviencc lie la chaire par la passion poliliciiie ou religieuse. Naissance de l'éloquence politique. L'Hô|iital. Du Vair. Faildessc de l'éloquence Judiciaire. — 3. Les pamphlets. L'Apoloyie pour Hérodote. Le parti des poliliciues : Jean Bodin. La Satire Ménippée.

i. I-ES DISCOUR.S DE RONSARD; d'aUHICNÉ ET Di; HARTAS.

Si (jiiolqiir' partie de la littérature devait souffrir de l'ardeur des discordes civiles, c'était, senible-t-il, la poésie, et pourtant il est vrai qu'elle leur doit quelques-unes de ses meilleures œuvres. Car le défaut de la Pléiade, c'était le pastiche, lartificiel; et il ne fut pas mauvais que les poètes fussent rappelés à l'actualité, sollicités de vivre de la vie de leur temps, de tirer de ^eurs âmes les communes émotions de foutes les âmes contemporaines. La giandeur des objets qui mettaient les hommes aux prises — c'était la religion avec la morale — faisait que l'actualité échauffait la poésie sans la rapetisser, la précisait sans la dessécher.

Jamais Ronsard ne fut mieux inspiré, plus simplement grand, éloquent, passionné, tour à tour superbcmejit lyrique ou àpreinent satirique que dans ses Discours : jamais sa langue n'a été plus solidement et nettement française, son alexandrin plus ample et mieux sonnant; jamais il n'a donné de meilleure expression de ses théories poétiques, auxquelles il ne songeait plus guère alors. Les Disi:oiirs sur les misdrcs de France ou sur le tnntuUe d'Atnboisr, la Ueiitoutrancc au peuple de France, et la Rt'ponse aux calomnies des prédicatis, l'Institution jiour l' adolescence du roi

Charks IX, débordent tantôt d'indignation patriotique, tantôt de passion catholique, et tantôt de dignité blessée : quand Uonsari montre l'héritage de tant de générations, de tant de vaillanis liomnies et de grands rois, follement perdu par- les furieuses discordes de ses contemporains, quand il oppose le néant de l'homme à l'énorinité prodigieuse de ses passions, quand il donne aux peuples, aux huguenots, au roi des leçons de bonne vie, quand enfin il dépeint lièrement son humeur, ses goûts, ses actes, alors il est vraiment un grand poète. Il enseigne à la poésie que le monde et la vie lui appartiennent, et que des plus familières comme des attristantes réalités elle peut sortir en ses plus belles formes.

La leçon ne fut pas perdue. C'était un disciple de Ronsard que ce capitaine huguenot qui, dans les loisirs forcés d'une blessure lente à guérir ', mettait au service de ses irréconciliables haines une science des vers formée par les exemples de la Pléiade et par la pratique de la poésie mignarde et galante. Les Tragiques de D'Auhigné ne verront le jour qu'au xvn" siècle, et nous les retrouverons au temps où le rude partisan se sera fait décidément homme de ])lunie : mais il faut bien noter ici que ce chef-d'œuvre de la satire lyrique est né des guerres civiles, conçu dans le feu des combats, sous l'impression actuelle des vengeances réciproques; même une partie du poème s'est fait « la botte en jambe », à cheval, ou dans les tranchées; c'était un soulagement pour cette âme forcenée d'épancher dans ses vers le trop-plein de ses fureurs, qui ne s'épuisaient pas sur l'ennemi.

Tandis que D'Aubigné attendait maladroitement l'apaisement universel pour publier ses vers enragés, Du Bartas - se faisait reconnaître pour un grand poète protestant. Sa gloire inquiéta Ronsard, d'autant que l'esprit de parti se plut à exalter l'auteur des Semaines aux dépens de l'auteur des Discours. Oubliée en France et dans les pays catholiques, l'œuvre de Du Barlas resta populaire en pays protestant : de Milton à Byron, elle a laissé des traces dans la poésie anglaise, et Gœthe en a parlé en termes enthousiastes qui lui ont valu chez nous plus d'estime que de lecteurs.

1. Blesse en 1577 à Ca\,eljaloiix, D'y\iibignc « traça comme pour testament cet ouvraîre, lequel encore quelques années après il a pu polir et emplir ». Préface des Tragiques. — Sur l'iBUvre et l'auteur, cf. p. 367 371.

2. Guillaume de Salluste, sieur du Bartas (1544-1590), était fils d'un marchand de Monlfoi't en Fezeuzaguet, nommé Salustre. Il remplit plusieurs missions pour le roi de Navarre en Ansrleterre, en Ecosse et en Danemark. Il a tiré de Viret (Instruction 'ihrétienne) une bonne partie de la science qui s'étale dans les Semaines.

Éditions : La Première Semaine, 1579. Œuvres, 2 vol. in-fol., 1611. — A cottsultôr : G.Pellissier. laVie et lesŒuvres de Du Bartas, 1883.' S. du Batlus, Clwix tte Poésies, par O. de Gourcuff et P. Bénélri-K (avec une Lettre de M. Parfouru, archiviste du Gers, importante pour la biographie du poète). Sainte-Beuve, ouvr. cité.

3iO GUERRF.S CIVILES.

Il y a tle beaux morceaux dans Uu Hartas : mais il n'y a qu«* tii- « morceaux ». De par ia conception première de l\ouvre, la Semaiw n'est qu'uiK! collerlion de " morceaux » rejoints et classés. Et tous ces morceaux sont descriptifs. Au fond, Du Hartas, qui peint la nature snrtaiil des mains du Cn-aleur, n'est qu'un Helleau [)iolPslant. lia l'avantage de l'i-ntliousiasine relifjieu.x; mêlant sa loi dans tous les actes de sa pensée, il prend un sujet biblique, au lieu de je ne sais quelle indilTérenle histoire naturelle. Mais ce sujet n'en est pas moins tout descriptif, et je reconnais là l'esprit de la Pléiade déf,'énérée. Voilà pourquoi celui qui fui en son temps le rival de Honsard n'est pour nous que l'émule de Helleau. Ses vers à effet, sa vigueur éloquente, sa phrase magHiliquemenl gonlléti, ses passages éclatants n'y font rien : on pourra le faire admirer dans d'habiles cxtraila, mais le faire lire d'un bout à l'autre, jamais. ' Et puis, permis à Gœthe, un Allemand, de n'y point faire attention : mais enliu celui dont Konsard expia les péchés, celui qui méconnut le génie de la langue, qui l'enfla d'inventions fantastiques jusqu'à K la faire crever », celui qui alla à rencontre de tous les piéceptes et de l'esprit du maître, ce fut Du Hartas; on sait l'abus qu'il fit des composés : « jj;uide-navire, échelle-ciel, brise-guérets, aimelyre », et une infinité d'autres. Il a compromis ainsi une tentative qui en elle-même était intéressante. Il a aussi très indiscrètement exercé le provignement recommandé par Ronsard. Sa langue est celle d'un provincial qui veut montrer aux Parisiens qu'on n'est pas arriéré chez lui : il exagère leurs modes ou leur jargon, et arrive à n'être que leur caricature, il n'y a pas de réhabilitation à tenter pour lui.

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